08 juillet 2009

Les Années ; Virginia Woolf

untitledFolio ; 572 pages.
Traduit par Germaine Delamain et Colette-Marie Huet. Préface de Christine Jordis.
V.O. : The Years. 1937.

Il est très difficile de parler des romans d'un auteur que l'on aime comme j'aime Virginia Woolf. Dans ces cas là, l'objectivité est encore plus éloignée, et il ne s'agit plus seulement de parler d'un texte, mais d'une relation (je suis très sentimentale, mais si vous saviez tout ce que je dois à Virginia Woolf...).

Je me suis plongée dans Les Années parce qu'après Céline, je savais qu'il serait difficile de ne pas trouver mes lectures fades. J'ai eu mille fois raison, ce livre est un immense roman.
Que s'y passe t-il ? Tout et rien en même temps. Nous suivons une famille anglaise, les Pargiter, depuis 1880 jusqu'aux années 1930, mais il ne s'agit aucunement d'une saga familiale.
Les personnages sont attachants, deviennent familiers. J'ai bien sûr complètement fondu devant Edward, cet homme assommant d'érudition, mais aussi d'une grande beauté et surtout au coeur irrémédiablement brisé, un être "dont l'intérieur a été dévoré, ne laissant que les ailes et la carapace". Les événements politiques et sociaux apparaissent en toile de fond, rythment le récit, et ce pied dans la réalité nous permet de voir l'évolution extérieure des choses et des hommes.
Toutefois, si je dit qu'il n'est pas non plus faux d'affirmer qu'il ne se passe rien, c'est parce que le lecteur à la recherche d'une intrigue suivie et palpitante de manière traditionnelle sera nécessairement frustré. Il y a beaucoup d'inachevé (volontaire) dans ce livre. Les personnages que l'on croise en 1880 ne réapparaissent pas forcément avant que la dernière partie ne se déroule, ou alors seulement en tant que fantôme. Je pense notamment à Delia, cette jeune femme incapable de pleurer une mère qu'elle ne pouvait plus aimer, que l'on revoit seulement un demi siècle plus tard. Les phrases sont souvent inachevées, les personnages ne s'écoutent que rarement parler les uns les autres, de nombreuses scènes sont énigmatiques, et les réponses n'arriveront pas toujours.
Il s'agit en fait pour Virginia Woolf d'équilibrer son roman, de laisser de la place à ce qui est finalement aussi important. La quatrième de couverture a à mon avis raison de dire que le grand meneur de ce texte, c'est le temps. Le temps qui interrompt, qui mène l'histoire et les lecteurs, qui ébranle tout sur son passage, comme le vent que l'on retrouve à de nombreuses reprises. Il fait vieillir les personnages à une vitesse incroyable. Les Pargiter ont à peine le temps de s'interroger sur le sens des choses qu'il ne leur reste déjà plus que des souvenirs, et les lambeaux de leur chair. "Voilà à quoi aboutissent trente ans de vie commune, entre mari et femme - tut-tut-tut et tchou-tchou-tchou. On aurait cru entendre des bestiaux ruminer plus ou moins distinctement dans leur étable - tut-tut-tut et tchou-tchou-tchou - en piétinant la paille douce et fumante de leur litière, de la même manière qu'ils se vautraient jadis dans les marais primitif ; nombreux, prolifiques, à peine conscients, se disait North, tandis qu'il écoutait d'une oreille distraite le jovial clapotement, qui soudain s'adressa à sa personne."
Le texte entier est empreint d'une grande mélancolie, de grands questionnements, portés par une écriture qui n'oublie aucune émotion, mais la fin est étrangement plutôt ouverte et paisible. La dernière partie contient également davantage de descriptions comiques que le reste du roman.

En fait, avec ce texte, pour reprendre des mots de Virginia Woolf picorés dans la préface, l'auteur parvient à combiner "le fait et la vision" à merveille. Il s'agit d'un aboutissement parfaitement réussi pour elle, qui jusque là avait privilégié soit l'un soit l'autre. Cette préface est également très intéressante pour les informations qu'elle contient sur la genèse du texte, et sur les ellipses contenues dans le roman.

"Une rafale soudain s'engouffra dans la rue ; elle chassa un morceau de papier le long du trottoir et un petit tourbillon de poussière sèche lui courut après. Au-dessus des toits s'étendait un de ces couchers de soleil de Londres, rouges et changeants, qui allument dans chaque fenêtre l'une après l'autre, des flambées d'or. Cette soirée de printemps avait quelque chose de sauvage ; même ici à Abercorn Terrace la lumière variait, passait de l'or au noir, du noir à l'or. Delia laissa tomber le rideau ; elle se retourna et vint au milieu du salon en disant tout à coup :
' Oh ! mon Dieu !' "


16 mai 2009

L'étalon ; David Herbert Lawrence

resize_2_Phébus ; 195 pages.
Traduit par Marc Amfreville et Anne Wicke.
V.O. : St Mawr. 1925.

Voilà un livre que j'ai ouvert en traînant un peu des pieds, puisque L'amant de Lady Chatterley n'était pas vraiment parvenu à me convaincre il y a quelques années.

Lou est une jeune américaine qui séjourne en Europe avec sa mère, Mrs Witt, quand elle tombe amoureuse d'un futur baronnet, Sir Henry (Rico pour les intimes). Ils se marient, mais leurs rapports deviennent très vite simplement formels et presque hypocrites. Lou est une jeune femme pleine d'attentes. Aussi, quand elle rencontre St Mawr, un superbe étalon, elle s'imagine l'allure qu'aurait un homme un vrai sur un tel animal. Mais cet homme, elle ne l'a pas encore trouvé.

Contrairement à toutes mes attentes, j'ai trouvé ce livre véritablement excellent. Il m'a davantage demandé des efforts de concentration que mes précédentes lectures, et je lui ai trouvé quelques longueurs, mais je pense toutefois qu'il me marquera beaucoup plus.
L'étalon est un livre qui dégage énormément de sensualité. Grâce à St Mawr bien sûr, qui symbolise la virilité, la dignité, l'inaccessible, pour Lou qui a toujours obtenu tout ce qu'elle désirait. Mais aussi grâce à certains personnages, tels Phoenix et Lewis, ou des descriptions.
Dans le même temps, cette sensualité est parfaitement insolente. Les hommes, et particulièrement les Anglais, sont ridiculisés dans ce texte. Aucun ne peut soutenir la comparaison avec St Mawr, les Anglais sont décrits comme des êtres féminisés, et cette défaite semble être inconsciemment acceptée par Rico, le mari insipide de Lou, qui parle de se faire appeler Lord St Mawr au cas où il serait anobli. De plus, les seuls hommes qui ont une consistance réelle, même si elle doit se révéler illusoire, sont Lewis et Phoenix, deux domestiques. L'étalon est un texte mordant également par d'autres aspects. Les échanges entre Mrs Witt et Rico sont délicieux. Cette Américaine est un vrai bonheur, comme quand elle évoque le fait que sa maison soit bordée par un cimetière. " -Je n'aurais jamais pensé, Louise, avoir un jour un vieux cimetière anglais en guise de pelouse, de massifs de fleurs et de parc, ni des gens en deuil en guise de daims et de cerf familiers. C'est très curieux. Pour la première fois de ma vie, un enterrement veut dire quelque chose. Je pourrais presque écrire un livre sur la question."
Sous ces aspects plaisants se cache pourtant un récit finalement très sombre, et le lecteur suit ses héroïnes aller de désillusion en désillusion. Lou cherche l'amour, le vrai, celui qui lui donnera le sentiment d'être vivante. Elle n'en peut plus de tous ces faux-semblants qui régissent la société dans laquelle elle évolue. Mais l'Amérique, où elle pense trouver des êtres différents est décevante, et cette très jeune femme semble se résigner très tôt. Un livre audacieux à découvrir absolument !

Les avis de Clarabel et de Choupynette.   

13 mai 2009

Toute passion abolie ; Vita Sackville-West

34899188_p_1_Le Livre de Poche ; 224 pages.
Traduit par Micha Venaille.
V.O. : All Passion Spent. 1931.

Dans sa biographie de Virginia Woolf, Nigel Nicolson, qui était le fils de Vita Sackville-West, évoque la liaison que sa mère et l'auteur de Mrs Dalloway ont entretenue. Il semblerait d'ailleurs que la vie de Vita Sackville-West soit digne d'un roman. Epouse d'Harold Nicolson, lui-même bisexuel, elle mène une vie libre, et il me semble que les deux époux ont vécu à l'étranger du fait du statut de diplomate d'Harold.
Si je vous raconte tout ça, ce n'est pas parce que j'ai décidé de transformer mon blog en un répertoire d'informations sulfureuses, mais parce que ces éléments semblent avoir eu une incidence sur l'écriture de Toute passion abolie.

Lady Slane a quatre-vingt huit ans, et son mari vient de mourir. "C'est probablement parce qu'Henry Lyulph Holland, premier comte de Slane, vivait depuis si longtemps, qu'on avait finit par le croire immortel." Alors que ses enfants, qui sont tous plus irritants, hypocrites, et intéressés les uns que les autres, tentent de décider ce qu'ils vont faire de leur mère, Lady Slane prend une décision conséquente pour la première fois de sa vie. A la stupéfaction générale, elle s'installe à Hamstead, dans une petite maison pour laquelle elle avait eu un coup de foudre trente ans plus tôt, avec pour seule compagnie Genoux, sa servante français qui est à peine moins vieille qu'elle.
Elle décide de n'accepter que des individus ayant presque son âge et qu'elle apprécie pour lui rendre visite. Sa retraite lui permet ainsi de "pénétrer jusqu'au plus profond du coeur de la jeune fille qu'elle avait été", afin de sonder ses regrets, ses accomplissements, et de se créer enfin une existence qui ne soit pas celle que la société attend d'elle.

Je craignais un peu de me retrouver dans un récit ennuyeux sur la vieillesse, mais il ne se dégage de ce livre que fraîcheur, tranquillité, poésie et même exotisme. Evoquer la place d'une femme dans la société anglaise est certes un sujet qui peut sembler banal, mais Vita Sackville-West relève ce défi haut la main, et rend son récit bien plus complexe.
Il a suffit de quelques instants pour que la jeune Deborah Lee abandonne ses ambitions et, par son silence, autorise tous les membres de sa famille à décider comment elle doit mener sa vie. Ironie du sort, alors même qu'elle devient plus dépendante que jamais vis-à-vis des siens, une barrière insurmontable se dresse entre elle et eux. " Voilà l'instant où je suis descendue, balançant mon chapeau par son ruban, voilà celui où il m'a invitée à le suivre au jardin, s'est assis à mes côtés sur un banc près du lac, m'assurant qu'il n'était pas vrai qu'un cygne puisse briser la jambe d'un homme d'un seul coup d'aile [...] Brusquement, il cessa de parler du cygne, comme s'il l'avait seulement évoqué pour masquer sa gêne, et elle réalisa soudain que son ton était devenu différent, presque grave. Il se penchait vers elle, effleurant même un pli de sa robe, comme s'il était anxieux - tout en étant inconscient de son anxiété - d'avoir à établir un contact avec elle. Mais pour elle, ce lien avait été rompu à l'instant même où il avait commencé à parler si gravement, faisant du même coup s'envoler son désir d'avancer une main vers lui pour toucher les favoris bouclés de ses joues. "
Même ses enfants ne s'occupent que de lui dicter sa vie. Elle n'a plus d'époux pour le faire, ils croient pouvoir s'en charger. Les enfants Holland (qui ont tout de même la soixantaine bien avancée) sont dépeints comme de vrais vautours plein de mesquinerie, inconscients de leur ridicule, ce qui est pour le moins réjouissant. Deux d'entre eux seulement sont désintéressés, mais ils n'en sont pas moins surpris de voir leur mère penser par elle-même. Lady Slane sait s'amuser des tours qu'elle leur joue. Elle a beau s'être dévouée à ses enfants comme toute mère le doit, son affection pour eux semble, comme tout le reste, faire partie du rôle qui a été écrit pour elle.
Car au fond d'elle même, elle a toujours dissimulé une jeune personne qui rêvait de se travestir en homme pour fuir à l'étranger, explorer le monde sans avoir à porter les allures d'une vice-reine, et s'épanouir dans la peinture. Une jeune femme, qui a un jour dit à un jeune homme qu'il était romantique sur le ton de la moquerie, alors même qu'il lui offrait l'un des rares moments de vérité de sa vie. A quatre-vingt huit ans, Lady Slane peut enfin être elle même, et rejoindre ceux qui ont accepté de passer pour des excentriques. Ce livre adresse en effet une critique à la société dans son ensemble, à ces individus qui croient connaître les autres quand ils ne connaissent personne, et surtout pas eux-mêmes, et qui ont perdu leur détermination. Mais si le constat est sévère, il n'est pas ici question d'amertume, au contraire. Lady Slane refuse les médisances, elle préfère les laisser s'épanouir hors de chez elle. Elle n'a pas été malheureuse auprès de son époux, elle l'a aimé de toutes ses forces. Il lui manque simplement une occasion de croire qu'elle a pris une autre voie, pour imaginer à quoi sa vie aurait ressemblé.

Les avis du Bibliomane et de Lune de Pluie.

10 mai 2009

Avril enchanté ; Elizabeth Von Arnim

resize_3_10/18 ; 366 pages.
Traduit par François Dupuigrenet-Desroussilles.
V.O. : The Enchanted April. 1922.

Cette semaine, j'ai entrepris de relire A Room with a View, qui comme chacun devrait le savoir, est un merveilleux roman qui se déroule en partie en Italie. Cela (ainsi que les billets de certaines blogueuses) m'a rappelé que j'avais un autre livre plein de promesses évoquant l'Italie.

Mrs Wilkins et Mrs Arbuthnot, deux jeunes femmes qui fréquentent le même club mais qui ne se connaissent pas, décident sur une impulsion de louer un petit chateau en Italie durant le mois d'avril. Elles en ont assez de mener une vie vertueuse mais plate auprès de maris qui ne les regardent plus. Afin de réduire les frais de leur entreprise, elles invitent deux autres inconnues à se joindre à elles. Lady Caroline est une jeune femme de vingt-huit ans lasse de ses prétendants et de sa vie sans éclat intérieur, et Mrs Fisher une veuve qui vit de ses souvenirs.

Voilà un livre extrêmement plaisant à lire, et qui ne se contente pas de raconter une jolie histoire comme il aurait été si facile (et si dommage) de le faire. Le cadre est véritablement enchanteur, avec ce château donnant sur la mer, les montagnes, et toutes ces fleurs dont on sent le parfum rien qu'en lisant. Lotty Wilkins, la plus impulsive, est la première à percevoir la magie des lieux :

"Toute la splendeur d'un avril italien semblait rassemblée à ses pieds. La mer bougeait à peine sous le soleil éclatant. De l'autre côté de la baie, de charmantes montagnes aux couleurs délicates paraissaient somnoler elles aussi dans l'éblouissante lumière. Sous la fenêtre, au pied de la pente herbue, fleurie, d'où s'élevait la muraille du château, on voyait un grand cyprès qui tranchait parmi le bleu, le violet et le rose tendre des montagnes et de la mer comme une immense épée noire. Elle n'en croyait pas ses yeux. Tant de beauté pour elle seule !"

Ce cadre a des conséquences très importantes sur les occupantes du château, qui en viennent à croire qu'il possède le pouvoir de tout arranger.
Tout n'est pourtant pas gagné d'avance. Si Lotty et Rose Arbuthnot sont déjà proches en arrivant à San Salvatore et se contentent de mettre inconsciemment les pieds dans le plat autant qu'elles le peuvent, Lady Caroline et Mrs Fisher savent se montrer parfaitement égoïstes et odieuses. On ne lit pas ce livre comme un texte où tout nous fait souhaiter être à la place des héroïnes. Ces dernières sont très différentes et cela donne lieu à des scènes très désagréables pour le lecteur. Heureusement, Elizabeth Von Arnim possède une plume pleine d'humour, qui tourne en ridicule les petites prétentions de chacune. La plupart du temps, l'absence de communication entre les habitantes du château les amène à se comporter de façon totalement insolite (comme Mrs Arbuthnot qui répète toutes les questions de Mrs Fisher pour lui signifier sans le lui dire clairement qu'elle n'est pas la maîtresse de maison...). 
De plus, bien qu'elles vivent ensemble, à l'exception de Lotty, toutes sont dévorées par des angoisses qu'elles ne souhaitent pas confier. Mrs Fisher est venue pour se reposer et penser à ses morts, mais ses compagnes ne cessent de lui rappeler à quel point elle n'est pas à l'aise dans le monde tel qu'il est à présent, et elle est incapable de lire ou d'écrire. Lady Caroline est assaillie par des pensées qu'elle ne devrait pas avoir à son âge, et souffre de ne pouvoir échapper à son pouvoir de séduction. Quant à Rose, elle ne parvient pas à jouir pleinement de son séjour puisqu'elle n'a personne avec qui partager son bonheur, et surtout pas son mari dont elle s'est éloignée depuis des années.
La fin pourrait ressembler à un happy end, mais elle est surtout malicieuse (cette Lotty !) et pas tout à fait satisfaisante. San Salvatore n'empêche pas les malentendus de perdurer, et je n'ai pu m'empêcher de m'inquiéter un peu pour mes héroïnes en refermant cet excellent livre. Elizabeth Von Arnim se refuse à nous donner l'illusion d'un bonheur parfait quand tout est plus complexe, mais cela ne l'empêche pas de nous livrer une histoire tendre et exquise. 

Allie, Chiffonnette, Malice et Maribel ont toutes été conquises par ce livre. 

 

18 mars 2009

Lumière pâle sur les collines ; Kazuo Ishiguro

resize_4_10/18 ; 256 pages.
Traduit par Sophie Mayoux.
V.O. : A Pale View of Hills. 1982.

Lettre I du Challenge ABC :

Kazuo Ishiguro est l'un de mes auteurs préférés, même si jusque là je n'avais lu que Les vestiges du jour et surtout Auprès de moi toujours.
Avec Lumière pâle sur les collines, le premier roman de l'auteur, j'ai pu le suivre pour la première fois dans son pays d'origine, le Japon. Je pensais vraiment m'attaquer à une oeuvre assez mineure d'Ishiguro, mais je peux vous assurer que ce livre défend à lui tout seul le génie de l'auteur.

Etsuko est une Japonaise, qui a quitté son pays d'origine quelques années après la guerre, en compagnie d'un deuxième époux. De son premier mariage, elle avait eu une fille Keiko. Celle-ci vient d'être retrouvée pendue dans sa chambre à Manchester lorsque le livre débute, des années plus tard. Elle avait quitté sa mère depuis six ans, incapable de s'adapter à la vie en Angleterre et à sa nouvelle famille.
A l'occasion d'une visite de sa deuxième fille Niki, Etsuko se remémore son passé. Elle se souvient de Jiro, son premier mari, au temps où elle attendait Keiki. Elle revoit aussi les deux occupantes mystérieuses d'une petite maison près de chez elle, Sachiko et sa fille Mariko. Cette gamine qui aimait tant les chats, et qui ne voulait pas s'en aller.

Dans ce livre, on retrouve tout ce qui fait le charme d'Ishiguro. Son style d'abord, faussement détaché, qui nous fait pourtant ressentir parfaitement l'atmosphère dans laquelle l'histoire se déroule. Les phrases se suffisent à elles mêmes, et ne nécessitent aucun artifice. Une remarque ironique n'a pas besoin d'être signalée, ni même un immense chagrin.
Etsuko nous emmène à Nagasaki, ville qui, comme chacun le sait, a été particulièrement meurtrie par la Deuxième Guerre mondiale. Les familles sont détruites, et les repères ont disparu. Car au-delà des personnages que nous cotoyons et des bâtiments détruits, le Japon tout entier voit s'opérer des changements très importants. Les légendes entourant l'Histoire du Japon sont remises en cause, les tenants de l'ancienne doctrine sont poussés vers la sortie. Tout n'est qu'opposition entre les modes de vie occidental et japonais, et l'existence d'Etsuko sera exactement à cette image.
Elle est mariée à un homme qui ne partage pas les événements qui le touchent avec elle, et qui lui accorde une place qui ferait bondir à peu près n'importe quel individu qui a intégré les valeurs occidentales (dans mes rêves en tout cas). Son beau-père est quant à lui profondément choqué d'apprendre qu'une femme peut ne pas partager les opinions politiques de son mari. En face d'Etsuko, se reflète l'image de Sachiko qui, elle, ne rêve plus que d'ailleurs, et qui refuse d'attendre la vieillesse dans les pièces vides et silencieuses de la maison de son oncle. Elle ne peut accepter une vie dans laquelle les femmes se battent pour faire le repas, non parce qu'elles aiment faire la cuisine, mais parce que cela leur permet de s'occuper un peu. Elle préfère espérer en vain plutôt que de renoncer. Elle veut offrir le meilleur à sa fille, et essaie de se convaincre qu'elle fait le bon choix.
Aucun jugement n'est prononcé dans ce livre, et personne n'est diabolisé. Au contraire, si on ressort de ce roman avec le sentiment que quelque chose n'a pas marché, on réalise surtout que toute décision aurait nécessité des sacrifices. Etsuko le sait, et l'on voit apparaître chez cette femme la terrible résignation propre aux personnages d'Ishiguro. Il m'arrive parfois de me demander comment je réagirais si dans quelques années, je devenais quelqu'un que la fille d'aujourd'hui mépriserait. Ce roman montre bien à quel point il s'agit d'une situation compliquée sans réponse toute faite. 

Lumière pâle sur les collines ne lève pas tous ses mystères, mais il s'agit surtout d'un livre magnifique et bouleversant. J'ai été soufflée.

L'avis d'Erzébeth, conquise elle aussi (et là je vois que Fashion n'aime pas Ishiguro !!). Erzébeth, si tu passes par là, j'aimerais bien discuter de quelques trucs avec toi.
Rose aussi a aimé.

Mon compte en banque tient aussi à remercier la personne qui a revendu Un artiste du monde flottant dans sa toute nouvelle édition Folio à mon bouquiniste, sans même l'avoir ouvert visiblement. 


07 mars 2009

Titus d'Enfer ; Mervyn Peake

9782752901422_1_Phébus ; 502 pages.
Traduction de Patrick Reumaux.
V.O. : Titus Groan.
1946.

Après avoir été attirée par l'aspect de ce livre, apprendre qu'il s'agissait en fait d'un roman de fantasy (?) m'avait fait tourner le dos. Mais je ne désespère pas de connaître quelques bribes de ce genre un jour, donc j'avais dû le garder dans un coin de ma tête. Quand j'ai vu qu'il était épuisé, j'ai donc bien sûr couru l'acheter (je crois que c'est l'argument le plus convaincant qui soit pour me faire craquer pour un livre).

Un nouvel héritier vient de naître au château de Gormenghast. Titus, enfant très attendu mais pas vraiment aimé, sera donc le soixante dix-septième comte d'Enfer. Mais il naît dans une famille très étrange, sa mère ne s'intéressant qu'aux chats et aux oiseaux, et son père étant en proie à une mélancolie permanente. Le château, qui constitue presque un personnage à part entière du roman, est également peuplé d'autres individus, qui paraissent tous dépourvus de raison.
Un jour, un jeune marmiton s'échappe des cuisines, et décide de prendre le contrôle de Gormenghast à n'importe quel prix.

Il est très difficile de parler d'un livre comme celui-ci, mais je peux quand même vous dire que je l'ai plus qu'adoré, et que je meurs d'envie de me jeter sur la suite de cette histoire (même si je suis tombée sur un énorme spoiler en lisant un billet sur Gormenghast).
Mervyn Peake nous livre une oeuvre fascinante et très complexe. L'histoire semble particulièrement loufoque, avec des personnages dont les traits sont grossièrement tirés, dans une demeure absolument démesurée régie par un protocole ridicule. L'auteur semble s'être complètement lâché, et avoir pris un malin plaisir à rassembler tous les éléments fantastiques imaginables dans une seule oeuvre. Peake était caricaturiste, et le lecteur n'a pas besoin de voir les illustrations de ses personnages pour s'en apercevoir.
Cependant, comme tout fabuleux caricaturiste, Peake n'en décrit pas moins une réalité. L'univers qu'il crée tient parfaitement debout, car cette oeuvre qui parait si légère est en fait profondément déprimante. Les apparences ne nous trompent pas longtemps, et les bizarreries de langage des personnages finissent par faire mal. La famille d'Enfer est terriblement attachante. Ses membres sont terriblement seuls, avec chacun un lieu de refuge qui va se trouver sali par le machiavélique Finelame. J'ai trouvé en Fuschia une héroïne comme je les aime, même si sa sensibilité ne peut que lui coûter cher. Sa relation avec son père est très belle, et très réaliste. Même la comtesse Gertrude finit par devenir touchante. Il est étrange de constater que ce personnage, qui semble être le plus déconnecté de la réalité, se montre parfois bien plus perspicace que tous les autres réunis.
Les serviteurs ne sont pas en reste, particulièrement Craclosse et Lenflure, le serviteur squelettique et l'énorme cuisinier, qui s'engagent dans une lutte à mort, alors que le décor dans lequel ils se trouvent s'ébranle de façon de plus en plus inquiétante. Tout cela à cause du jeune Finelame. Je ne sais pas encore ce qu'il faut penser de lui. Sa quête me semble parfois se justifier, même si je le hais aussi.
Il m'a fallu quelques chapitres avant de comprendre où je me trouvais. Mais une fois l'histoire lancée, ce livre devient l'un de ceux qu'on ne peut plus quitter, et auxquels on pense longtemps après les avoir refermés. Un chef d'oeuvre.

Les avis d'Isil et de Titine.

03 mars 2009

On Chesil Beach ; Ian McEwan

41veQWAF_2BYLVintage ; 166 pages.
2007.

J'ai acheté ce livre au moment de la rentrée littéraire 2008 je crois, mais c'est ma relecture d'Expiation qui m'a décidée à l'ouvrir.

Edward et Florence viennent de se marier. Ils s'aiment, mais alors qu'ils prennent leur dîner, la perspective de leur nuit de noces les effraie. Ils sont vierges. Il a peur de ne pas assurer, elle est convaincue qu'il est expérimenté, et le corps de son mari la dégoûte d'avance. On est en 1962, alors elle n'ose rien lui murmurer de plus qu'un timide "j'ai un peu peur".

Ian McEwan nous livre avec ce livre une histoire incroyablement sensuelle et délicate, même si elle est, comme toujours avec lui, un peu triste. Il fait parler tour à tour Edward et Florence, nous révèle leurs peurs, les non-dits entre eux, qui les amènent à se saborder eux-mêmes. C'est très court, mais l'auteur cerne admirablement ce couple, qui se connaît finalement très peu.
Cette soirée de noces est un tel désastre que cela en est presque comique. Pour calmer l'excitation qui monte en lui, Edward pense au visage d'un homme. Quant à Florence, elle est tellement terrifiée qu'elle prend toutes les initiatives avant même que son époux ait demandé quoi que ce soit...
Encore une fois, le dénouement n'est pas assuré d'avance. Florence et Edward rencontrent nombre de portes de sortie, qui leur demandent simplement le courage de parler. Il s'agit d'une action qui demande malheureusement beaucoup de courage en 1962. La révolution sexuelle n'a pas encore eu lieu, alors ces fameuses portes, ils se contentent de les claquer, impuissants.
La dernière page du livre est absolument parfaite, je vous laisserais donc la découvrir avec le reste du roman, qui est l'un des plus beaux que j'ai lus. Peut-être mon préféré de Ian McEwan, et ce n'est pas peu dire. 

Les avis de InColdBlog, Levraoueg, Thom et Emjy (qui ont aimé).
Sybilline a été déçue.

 

27 février 2009

Expiation ; Ian McEwan

untitledFolio ; 487 pages.
Traduction de Guillemette Belleteste.
V.O. : Atonement. 2001.

Attention : Le dernier paragraphe de mon billet peut gâcher la surprise.

J'avais déjà lu ce livre il y a deux ans, mais pour une raison quelconque, je n'avais pas écrit de billet dessus. Ce sont des remarques lues sur les blogs ces derniers jours à propos du film (que j'ai bien aimé sans plus, mais qui me semble très inférieur au texte original*) qui m'ont amenée à relire le roman.

Angleterre, 1935. Briony Tallis est une jeune fille de treize ans à l'imagination débordante. C'est l'été, il fait une chaleur étouffante, et la maison est envahie par les cousins des Tallis. Leon, le grand-frère, doit rentrer pour la soirée, accompagné de son ami Paul Marshall. Robbie Turner, le fils de la femme de ménage est là également, tout comme la grande soeur de Briony, Cécilia.
La journée se déroule lentement. Briony est témoin de plusieurs scènes qu'elle ne comprend pas, et que personne ne prend la peine de lui expliquer. Dans la soirée, la jeune fille commet un acte irréparable, et passera sa vie à tenter d'expier ce crime.

Expiation n'est pas un livre qui raconte une tragique histoire d'amour. Ce livre est bien l'histoire d'un gâchis, qui résonne dans chaque phrase, dans chaque thème exploré, mais qui est avant tout celui de Briony Tallis. Peut-être même seulement le sien. 
Il peut sembler naturel que Briony se châtie elle-même, et que les coupables et les innocents considère cela comme un moindre mal, mais elle est la moins responsable de tous. Son imagination est débordante, certes. Mais la critique de Ian McEwan se concentre en fait sur la société anglaise, dont la famille Tallis est un parfait exemple. On s'y attache à ne surtout pas parler des choses qui fâchent ou qui mettent mal à l'aise. Le sexe en est l'une des premières. Un viol est commis, mais on ne met pas de mot sur cet acte. On prend le premier coupable qui se présente, et on étouffe l'affaire. Emily Tallis, l'adulte, la mère, qui pense elle même que Lola est dangereuse, rejette toutes ses suspicions quelques instants plus tard. Alors que Briony est infirmière pendant la Seconde Guerre mondiale, elle est poursuivie par ces protocoles et principes. Donner son prénom à un patient est le pire des crimes, parce qu'il crée une intimité. Dans ce contexte, la réaction de la petite fille paraît naturelle, ceci d'autant plus que Ian McEwan décrit la journée au bout de laquelle tout bascule en multipliant les points de vue, avec une précision extrême, afin d'expliquer comment on a pu en arriver là.   
L'entreprise d'expiation de Briony est incroyablement bien construite. Le pouvoir de la fiction sur la réalité est un thème central du roman. McEwan est lui même très conscient de ses possibilités en tant qu'écrivain. Je me souviens que j'avais eu l'occasion d'admirer cela dans Amsterdam. Cette fois, c'est encore plus évident, car McEwan connaît aussi ses limites, et par conséquent le drame de son héroïne :

" Comment un écrivain peut-il se racheter, alors que, doué du pouvoir absolu de décider de la fin, il est également Dieu ? Il n'a personne, ni entité ni forme supérieure à qui en appeler, avec qui se réconcilier ou qui puisse lui pardonner. Il n'existe rien en dehors de lui. En imagination, il a fixé les limites et les termes. Pas d'expiation pour Dieu ni pour les écrivains, même s'ils sont athées. "

L'auteur m'a bien eue avec ce livre la première fois que je l'ai découvert. Cette fois, connaissant le dénouement, j'ai pu interpréter ce que je lisais avec des yeux nouveaux par rapport à ma première lecture. J'ai vu ce qui m'avait échappé il y a deux ans, occupée que j'étais à savoir si les personnages s'en étaient sortis. Le livre est rempli de références à la fiction, la fameuse bibliothèque, le thème des lettres échangées par Cecilia et Robbie, le titre des parties, qui change brusquement à la fin, tout est très clair. Et ce "reviens" répété sans cesse (ce qui m'exaspère au plus haut point dans le film) par Robbie, dont on ne comprend la signification que dans les dernières pages...

Expiation est un roman extrêmement bien construit et bouleversant. Un chef d'oeuvre comme tous les livres de McEwan que j'ai lus. Il est également plus abordable que d'autres romans de l'auteur pour ceux qui ne le connaissent pas je pense.

* Je trouve particulièrement que les trois Briony font un travail remarquable, avec le peu de place qui leur est accordé.   

Emjy a écrit un billet magnifique sur ce roman. Allie, Fashion et Carolyne Grey ont aussi lu ce livre.

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24 février 2009

Le Général du Roi ; Daphné du Maurier

25183_0_1_Le Livre de Poche ; 435 pages.
Traduction de Henri Thies.
V.O. : The King's General. 1947.

Il y a deux ans, j'étais bien partie pour dévorer l'oeuvre entière de Daphné du Maurier. Mais je suis tombée sur La crique du Français, qui m'a profondément ennuyée (pour ce que j'en ai lu), et je suis passé à autre chose. C'est Vera qui m'a donné l'envie de renouer avec celle qui m'avait tant touchée dans Rebecca et surtout L'auberge de la Jamaïque. Ceci d'autant plus que  pas mal de titres de Daphné du Maurier figurent dans ma PAL, et que contrairement aux apparences, je projette de lire ces livres un jour...

Cornouailles, XVIIe siècle. Honor Harris est encore une jeune fille vivant sous les Stuarts lorsque, le jour de ses dix-huit ans, elle rencontre Richard Grenville, officier du roi, âgé de dix ans de plus qu'elle et dont le caractère est celui d'un homme impitoyable. Ils tombent amoureux, se fiancent, et tout semble prêt pour faire un roman historique comme il y en avait certainement des centaines à l'époque de du Maurier, et comme il y en a toujours des centaines aujourd'hui. Nous sommes dans une province reculée, leur cause est perdue d'avance, les deux amoureux ont des caractères opposés, il y a comme d'habitude une vilaine au nom douteux (Gartred) qui séduit tous les hommes, et l'héroïne est diminuée aux yeux de tous sauf aux yeux de son amant.  Cependant, Daphné du Maurier, que je n'ai jamais vu raconter des histoires à l'eau de rose, annonce très vite la couleur en indiquant au lecteur qu'il ferait mieux d'aller chercher ailleurs s'il souhaite lire un livre larmoyant.

Honor n'est pas du tout le genre de personnage qui laisse au lecteur le temps de s'apitoyer sur son sort. Les quinze années où elle ne voit pas Richard passent en un instant, et quand ils se retrouvent, c'est rarement pour parler d'amour. On est en plein dans la première révolution anglaise, et la Cornouailles, chère à Daphné du Maurier, est dans le camp des Stuarts.  Je connais bien ces derniers, qui m'ont occupée pendant de nombreux mois (ainsi que mon entourage, mais il est inutile de leur rappeler ces heures douloureuses...). Ils n'apparaissent pas vraiment ici, mais j'ai été heureuse de les retrouver, même de loin. On a droit à un bon aperçu des horreurs de la guerre. Menabilly, la propriété du beau-frère d'Honor, est occupée et pillée, les gens sont jetés sur les routes, punis pour leur résistance au Parlement, les hommes partent et ne reviennent pas toujours... Le camp royaliste n'est pas idéalisé. Sir Richard Grenvile est sans doute l'un des personnages les plus machiavéliques que j'ai jamais rencontrés, et sa popularité est loin d'être fameuse. Il est cruel, orgueilleux, et sa rivalité avec d'autres généraux constitue un véritable handicap pour son camp. On l'aime parce qu'on le regarde à travers les yeux d'Honor, mais il n'est pas véritablement différent de sa soeur (l'infâme Gartred dont je parlais plus haut). Cette dernière sert à autre chose qu'à jouer les vipères dans la vie d'Honor, et n'est pas aussi méprisable qu'elle en a l'air.

Ce livre n'est pas parfait, et il s'agit clairement d'un (très bon) roman de genre. Mais Le Général du Roi est assurément une histoire qui se dévore (en une journée en ce qui me concerne), et dont on ressort secoué.

L'avis de Bladelor (qui avait fêté Daphné du Maurier pendant une semaine l'année dernière).   

21 février 2009

Vera ; Elizabeth Von Arnim

untitledSalvy ; 287 pages.
Traduit par Bernard Delvaille. 1921.*

Cet été, une commentatrice de ce blog, en me parlant de Daphné Du Maurier, disait ne pas du tout apprécier sa Rebecca. En revanche, elle me conseillait un ouvrage d'Elizabeth von Arnim, publié bien avant, et dont le postulat de départ ressemble étrangement à celui de Rebecca. Il ne m'en a pas fallu plus pour que je me lance dans une quête effrenée de ce livre (et malheureusement, il semble bien que pour le dénicher, il faille beaucoup de volonté...). Il faut savoir qu'Elizabeth von Arnim était la cousine de la délicieuse Katherine Mansfield, ce qui constituait pour moi une motivation supplémentaire.

Vera débute alors que la jeune Lucy vient de perdre son père. Ils étaient très proches, elle l'avait emmené en Cornouailles afin qu'il se repose et qu'elle prenne soin de lui au mieux, mais maintenant qu'il est mort, elle ne ressent rien. Elle sort se promener, perdue dans ses pensées, et croise sans le voir un homme beaucoup plus âgé qu'elle, en deuil lui aussi, mais qui est frappé par l'expression qu'il lit sur le visage de la jeune fille. Cet homme s'appelle Everard Wemyss, et sa femme vient de mourir dans des circonstances troubles. Des liens se tissent immédiatement entre Lucy et Wemyss. Ce dernier s'occupe d'organiser les funérailles du père de la jeune femme, et que tous les proches du défunt prennent pour un parent de Lucy, ou un ami très proche de ce cher Jim qui vient de mourir. Même la tante de Lucy, l'affectueuse Miss Entwhistle, n'envisage pas un seul instant que cet inconnu puisse être un nouveau venu dans la vie de sa nièce.
Lucy et Everard tombent naturellement amoureux, et ce dernier, impatient d'avoir sa "petite fille" pour lui seul, décide de ne pas respecter l'obligation de deuil d'un an avant de se remarier. Ils choquent les proches de la jeune fille, qui ont tous eu connaissance de la mort de Vera, la première épouse de Wemyss dans les journaux. Toutefois, ils sont déterminés à ce que rien ne viennent entraver leurs plans.

Il est certain que l'on ne peut s'empêcher de penser à Rebecca en lisant la première partie du roman. J'ai sursauté en lisant les propos de Wemyss au sujet d'une servante de Vera qu'il n'appréciait pas. Difficile de ne pas croire que l'on va se retrouver face à une nouvelle Mrs Danvers. Après le mariage, alors que le couple se rend aux Saules, la demeure dans laquelle Vera est morte, le fantôme de cette dernière semble hanter les pièces. 
Mais en fait, on se trompe du tout au tout. Dans ce livre, Elizabeth von Arnim se joue de son lecteur, et n'a d'autre but que de lui montrer que l'amour aveugle, et que ce que l'on prend pour une affection touchante n'est parfois autre chose que de la tyrannie. Si vous voulez lire ce livre, je pense que vous ne devez pas lire ce qui suit.
En fait, Wemyss, qui semble impatient parce qu'amoureux fou de Lucy, se transforme très vite en personnage détestable. Certaines de ses réactions lors des funérailles du père de Lucy, puis lors du séjour de cette dernière à Londres, que je prenait pour des réactions raisonnables, et comme une volonté d'indépendance vis à vis des conventions, n'étaient en fait que le reflet du caractère odieux de Wemyss. Cet homme est capricieux, tyrannique, manipulateur et égoïste comme peu de gens. Son comportement à l'égard de Lucy se révèle de plus en plus insupportable. Il ne pense qu'à son bonheur, ne désire voir que ce qu'il a envie de voir, et refuse d'entendre les plaintes pourtant bien compréhensibles de sa jeune épouse. Comme Lucy, on lui pardonne presque à chaque fois. Après tout, Wemyss est bel et bien amoureux de la jeune fille qu'il croit avoir entre les doigts. En fait, il m'a fallu attendre que Miss Entwhistle, celle que l'on prend au départ pour la vieille bique rabat-joie (ces pantalons gris !), dise ses quatre vérités à Wemyss, pour que je saisisse que cet homme ne peut être que détestable, et qu'il n'est d'ailleurs pas loin d'être un meurtrier du fait de sa négligence. Il sait tellement se faire plaindre !
Elizabeth von Arnim est terrible, puisqu'elle signifie en fait au lecteur que Lucy ne s'en sortira sans doute pas de sitôt. Miss Entwhistle, jetée dehors pas Wemyss, ne pourra pas lui ouvrir les yeux comme elle l'a fait pour le lecteur. La dernière phrase du livre m'a glacé le sang. Ces appellations que Wemyss donne à Lucy tout au long du livre, et que je trouvais déjà malsaines et hypocrites jusque là, prennent une autre dimension qui n'est pas pour réjouir le lecteur.

Un roman mené d'une main de maître donc, absolument glaçant. Je relirai sans aucun Elizabeth von Arnim. 

*Impossible de trouver la couverture de mon édition sur internet, mais la traduction est la même.