10 avril 2016

Le ravissement des innocents - Taiye Selasi

product_9782070468294_195x320Kweku Sai meurt un matin d'une crise cardiaque alors qu'il contemple son jardin. Il n'a pas mis ses pantoufles. Comment cet éminent chirurgien a t-il pu ne pas reconnaître les signes d'une attaque ? Pourquoi était-il pieds nus ? Ces questions vont bouleverser son ex-femme, Folà, et les quatre enfants adultes qu'il a eu avec elle. Olu, l'aîné, les jumeaux Taiwo et Kehinde, et la dernière, Sadie. A travers cet événement qui les réunit, ils vont retracer le parcours de leur famille, les relations qu'ils entretenaient avec leur père et entre eux, et aussi évoquer le sentiment d'exil qui les a toujours habités.

Voilà une lecture qui m'a un peu secouée dans mes habitudes. Certes, l'auteur a vécu en Angleterre et aux Etats-Unis, mais elle évoque aussi ses origines ghanéennes et nigérianes dans son roman. 
Celui-ci nous offre un récit qui n'a rien de linéaire. On se perd dans une sorte de spirale faisant des allers-retours constants entre le présent et le passé de chacun des personnages. Chaque élément de l'existence d'un membre de la famille Sai peut avoir une résonnance beaucoup plus ancienne et souvent douloureuse.
Beaucoup de thèmes sont abordés : l'espoir d'une vie meilleure, le racisme contre les Noirs, qui est la goutte d'eau qui fait exploser le couple parental et sépare les enfants de leurs parents. L'histoire du Nigéria aussi a une place importante. J'avais heureusement des bases grâce à ma lecture d'un autre livre, L'autre moitié du soleil. Les blessures de Folà trouvent leurs racines dans le conflit qui a déchiré son pays d'origine à la fin des années 1960. Certains de ses enfants subiront à leur façon les conséquences de ces événements dont on leur a dissimulé de nombreux détails. Mais le sujet qui habite véritablement ce livre, c'est surtout l'exil, le sentiment de n'appartenir à aucun endroit ni à aucun groupe familial. Il y a quelque chose de pourri chez les Sai, qui fait que ses membres en viennent à rejeter l'idée même de famille. Kweku, cet homme qui a quitté la misérable demeure de sa mère (son père l'ayant abandonné depuis longtemps) pour devenir un éminent chirurgien aux Etats-Unis, n'a jamais totalement assumé ses origines.

"Celui qui a honte n'a jamais l'impression d'être chez lui, ne l'aura jamais."

Ce mal-être, il l'a transmis aux siens. Ces gens qui brillent tous, chacun dans leur domaine, ont été blessés, abandonnés. Leurs retrouvailles font éclater des secrets douloureux et des colères tues ou enfouies.

Un roman qui se lit avec facilité, doté d'une belle plume, mais un peu trop brouillon parfois et dont je dois admettre qu'il ne pas garder un souvenir très précis seulement quelques semaines après l'avoir achevé.

Papillon a adoré.

Merci aux éditions Folio pour ce livre.

Folio. 421 pages.
Traduit par Sylvie Schneiter.
2013 pour l'édition originale.


20 mars 2016

Sarnia - G.B. Edwards

sarniaEbenezer Le Page, vieil homme de quatre-vingt ans, décide de coucher sur papier le récit de sa vie à Guernesey. A l'exception d'une rapide excursion sur Jersey et d'une nuit forcée sur l'île de Lihou, il n'a jamais quitté sa petite terre natale.
Il a connu deux guerres, vu vivre et mourir la plupart de ses proches, aimé les femmes (surtout la belle Liza Quéripel), soigné ses tomates. C'est aussi au cours de son existence que Guernesey est devenue un territoire moderne, touristique, contre lequel il a du mal à ne pas se dresser.

Je pensais en ouvrant ce roman trouver une oeuvre dont le souffle romanesque m'emporterait immédiatement. L'image qu'évoque Guernesey pour moi est tellement empreinte de romantisme, de vent, de furie, d'ambiance délicieusement désuète, que lorsque j'ai dû freiner mes ardeurs face à un début de récit tranquille et très factuel, je me suis demandé où j'avais atterri.
Au final, on tombe très vite sous le charme d'Ebenezer (en même temps, comment ne pas tomber sous le charme d'un Ebenezer ?). Il est ronchon, réactionnaire, assez misogyne (les femmes en pantalon, quelle horreur !), mais c'est un tel numéro qu'on ne peut que l'apprécier. 

"J'ai bien peur mon cher Mister Le Page, a-t-il dit, l'air franchement désolé pour moi, que vous soyez un anachronisme."


A travers son récit, on découvre l'histoire de Guernesey, cette île pas vraiment anglaise ni vraiment normande comme on a tendance à la désigner. Lorsqu'Ebenezer vient au monde à la fin du XIXe siècle, c'est une île dont les habitants ont pour beaucoup des liens de parenté, où l'on parle en patois, et qui est peu fréquentée par les touristes. Il y grandit avec sa soeur Tabitha, son ami Jim, ses petits cousins Raymond et Horace. La vie de famille est d'abord rythmée par les querelles ridicules des deux tantes, Hetty et Prissy. Puis, les premiers drames se produisent avec la Première Guerre mondiale, qui emporte des maris et des fils.
Ce qui m'a le plus plu dans ce livre, c'est de voir la petite Guernesey prise dans la grande Histoire. Cette île minuscule, du fait de son appartenance à la Grande-Bretagne, envoie des soldats, subit l'Occupation, et semble si fragile face à ces grandes armées.

"La guerre vint. Elle vint à mon insu. Un jour tout était normal, et le lendemain, c'était la guerre."

Mais n'allez pas croire que Sarnia est un livre déprimant. Certes, on passe du rire aux larmes à de nombreuses reprises. Mais c'est surtout une déclaration d'amour pour Guernesey (on a envie de s'y précipiter après avoir achevé notre lecture), pour ses habitants (Ebenezer est un grand sentimental) et une histoire pleine d'anecdotes familiales comme seules les vieilles personnes en ont, qui redonnent le sourire même dans les moments les plus sombres.

Un livre unique et passionnant servi par une magnifique plume.

Points. 637 pages.
Traduit par Jeanine Hérisson.
1981 pour l'édition originale.

05 décembre 2015

L'intérêt de l'enfant - Ian McEwan

A14768Fiona Maye, soixante ans, est une magistrate renommée exerçant aux affaires familiales. Alors qu'elle traverse une crise conjugale, elle est confrontée à des cas judiciaires délicats. L'un d'entre eux fait la une des journaux. Un jeune homme de dix-sept ans atteint de leucémie refuse d'être transfusé en raison de son appartenance aux Témoins de Jéhovah.

Vous connaissez mon admiration pour Ian McEwan, auteur avec lequel j'aime jouer et qui aime piéger ses personnages et ses lecteurs.

En ouverture de ce roman, un extrait du Children Act, rappelant que "l'intérêt de l'enfant" prime sur tout dans les décisions de justice. Mais quelles sont les frontières de cette institution ? Comme souvent avec l'auteur, la réponse est froidement livrée à la fin du roman. Fiona est une pure héroïne de McEwan. Elle réalise les chaînes qui la retiennent aussi bien dans sa vie intime (où, pour une femme, faire pitié [signifie] en quelque sorte votre mort sociale, comme au XIXe siècle) que dans son métier. Assez âgée, elle appartient à une institution vieillissante, qui délaisse le contact humain pour "plus de cases à cocher, de rapports à croire sur parole". Qui doit remplir des quotas de condamnation pour viol et qui s'appuie de plus en plus sur des jurés qui s'informent sur internet.

Sa rencontre avec Adam est révélatrice de la difficulté de son métier de juge pour enfants. Cette affaire surmédiatisée concerne un adolescent auquel il ne manque que trois petits mois pour être un adulte. Sa foi lui interdit de recevoir le sang d'un autre, et la maturité du patient semble indéniable. Ici, le jugement de Fiona ne concerne pas ce qu'elle-même pense des Témoins de Jéhovah, elle doit se limiter à décider s'il faut respecter sa décision ou lui sauver la vie.
Or, ces limitations sont incompréhensibles pour un tout jeune homme en manque de repères et qui commence à percevoir la réalité de la vie, celle où les croyants les plus déterminés attendent simplement qu'on prenne les décisions à leur place, celle où ceux qu'on a cru voir comme des alliés, presque des amis, ne vous considèrent que comme un travail accompli.

Dans sa construction et dans son style, je trouve ce livre à rapprocher notamment de Sur la plage de Chesil. Le narrateur est extérieur, les faits sont exposés sans parti pris de l'auteur. Pourtant, cette sobriété dans L'intérêt de l'enfant m'a beaucoup trop laissée en dehors de l'histoire, et l'absurdité de ce qui se produit m'est apparue de façon beaucoup moins éclatante que d'habitude. D'ordinaire, on ressort d'un McEwan complètement bouleversé pour le personnage. Ici, Fiona est choquée, mais j'ai du mal à voir sa vie ne pas reprendre son cours normal assez rapidement. D'autant plus que sa solitude apparaît de façon bien moins éclatante que d'ordinaire.

Ian McEwan avait un sujet délicat à traiter. S'agissant d'enfants et de religion, il ne fallait surtout pas tomber dans le pathos. A l'inverse, il s'est peut-être trop retenu.

Lewerentz est dithyrambique. Un autre avis très intéressant ici.

Gallimard. 231 pages.
Traduit par France Camus-Pichon.
2014 pour l'édition originale.

03 mai 2015

Opération Sweet tooth - Ian McEwan

9782070140725Angleterre, années 1970. Serena Frome a la vingtaine lorsqu'elle intègre le MI-5, recrutée par un ancien amant. Fille d'un évêque et mathématicienne de formation, elle occupe d'abord un poste subalterne avant que son joli minois lui permette d'être sélectionnée pour participer à l'opération Sweet tooth. Elle doit approcher un écrivain prometteur que ses employeurs pensent intéressant pour propager des oeuvres anti-communiste dans le contexte de la Guerre Froide.
Les choses se gâtent lorsque Serena tombe amoureuse de sa cible à qui elle doit cacher sa véritable identité.

Si je n'ai pas adoré ce livre comme ses précédents, il faut reconnaître que Ian McEwan connaît une légère baisse dans ses créations, je n'ai pas ressenti la même frustration qu'avec Solaire. J'ai au contraire passé un très bon moment.

Le contexte historique est très intéressant. Certains aspects de la Guerre Froide sont bien mis en valeur. Quand on n'a pas vécu cette période, il est difficile de comprendre cette peur panique des communistes qu'il y avait en Occident, et encore plus l'importance des moyens mis en œuvre pour les traquer ou les court-circuiter.
Attention cependant à ne pas s'attendre à un roman d'espionnage, car ce n'est clairement pas de ça dont il s'agit. L'héroïne est une jeune femme réfléchie, qui saisit peu à peu ce qu'on lui demande de faire, mais il n'y a rien de dangereux dans sa mission, excepté pour son cœur d'amoureuse. Aucun grand méchant, interrogatoire musclé ou autre. Serena est une débutante avec une mission qui ne va bouleverser que sa vie.

Le point central du roman, c'est en fait le pouvoir de l'écrivain, le respect ou non du contrat existant entre l'auteur et son lecteur. Je n'en dit pas plus, mais McEwan traite davantage de ce sujet là que du reste, et c'est ce qui rend son livre brillant. C'est d'ailleurs ce que j'aime chez lui, mais ce qui a dû déplaire à d'autres qui s'attendaient à un autre contenu.
Qui est le blaireau de l'histoire ? Tom Haley, Serena, ou bien le lecteur ? On a connu Ian McEwan plus inspiré et habile, avec ce livre ayant des airs d'Expiation un peu trop prononcés à mon goût, mais il faut reconnaître que ça fonctionne. La création littéraire est vraisemblablement un sujet qui travaille l'auteur.

Quand on lit Opération Sweet tooth, on essaie de le saisir tout du long, mais il faut attendre les dernières phrases pour comprendre à quoi on avait en fait affaire. On peut être frustré ou bluffé.

L'avis de Lou.

Gallimard. 448 pages.
Traduit par France Camus-Pichon.

22 août 2014

La bienfaitrice - Elizabeth von Arnim

la-bienfaitrice-elizabeth-von-arnimAnna Escourt est une source de déception perpétuelle pour sa belle-soeur Susie. A vingt-cinq ans, elle refuse de se marier et menace de partir balayer les rues plutôt que de continuer à dépendre des autres.
Lorsqu'elle reçoit à la mort de son oncle une propriété en Allemagne qui lui assure un revenu de deux cents livres par an, elle se rend immédiatement sur place en espérant ensuite rentrer en Angleterre et jouir à distance de sa nouvelle indépendance. Cependant, une fois arrivée, elle décide de rester et d'ouvrir sa demeure à des dames qui, comme elle, ont connu la pauvreté malgré leur haute naissance.

Voilà un roman absolument délicieux à découvrir aussi bien au bord de la plage qu'au coin du feu (oui, avec ce temps, j'ai fait les deux).
Anna est une de ces jeunes héroïnes anglaises comme on les aime. A la fois enthousiaste et naïve, elle met quelques temps à ouvrir les yeux dans ce monde d'hommes où les fortes têtes n'ont pas vraiment leur place. Sa famille veut qu'elle se marie, son régisseur allemand compte bien lui faire courber la tête, et ses ingrates pensionnaires la méprisent de les accueillir comme elle le fait au mépris des bonnes manières. 
Elizabeth von Arnim ne fait pas dans la dentelle, et rares sont les personnages qui ne nous deviennent pas odieux rapidement. Les femmes sont prisonnières de leur statut, qu'elles soient mariées, veuves ou célibataires. Susie est une parvenue, et tout son argent et son mariage avec un grand nom ne peuvent la faire intégrer les cercles qu'elle convoite. Les pensionnaires d'Anna, de haute naissance pour deux d'entre elles, préfèrent la faim et le froid plutôt que l'idée de travailler. Les hommes sont certains de leur supériorité, tyrannisent leurs épouses, et perdent la tête lorsqu'ils constatent qu'Anna est inconsciente que sa richesse nouvellement acquise n'est rien face à eux puisqu'elle appartient au sexe faible.

Heureusement que le bel Axel von Lohm est présent pour veiller au bien-être de la jeune fille. Face à tous ces vils personnages, il fait vraiment figure de chevalier en armure, mais on ne va pas faire les difficiles car il lui faut bien ça. Entre les manigances du régisseur qui rêve d'une briqueterie, le fils de la baronne qui fait une cour des plus lourdes et ridicules à Anna, le vicaire qui lui envoie des poèmes d'amour par le biais de sa nièce, le lecteur a de quoi s'amuser, mais notre héroïne le prend avec moins d'humour.

En résumé, on s'indigne, on rit et surtout on ne se prend pas la tête. Une lecture parfaite pour les vacances.

L'avis d'Eliza.
Archipoche. 360 pages.
1901 pour l'édition originale.

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18 juin 2014

Une fille, qui danse -Julian Barnes

barnesTony Webster, un homme d'âge mûr, revient sur sa jeunesse, et notamment sur sa relation avec Adrian. Cet ami, jeune homme aussi brillant que fascinant s'est suicidé alors qu'il était étudiant à Cambridge. C'est à l'occasion d'une succession inattendue quarante ans plus tard que notre narrateur voit toutes ses certitudes concernant ce drame ébranlées.

Ce livre, mon premier de Julian Barnes, m'a donné du fil à retordre. Il est très court, mais sa lecture requiert de l'attention et une lecture rapide afin de ne pas oublier les éléments du début.
Tout commence de façon très banale. Tony et ses deux amis d'enfance voient un jour s'agréger à leur groupe un nouvel élément, Adrian, qui devient très vite la personne la plus importante de leur vie.
Les jeunes gens ont un professeur d'histoire qui leur pose une question qui provoquerait des évanouissements chez les élèves actuels pour cause de réflexion trop intense, mais qui va ici résonner durant tout le récit : "Qu'est-ce que l'Histoire ?" A cela, Adrian répond par une citation : "L'Histoire est cette conviction issue du point où les imperfections de la mémoire croisent les insuffisances de la documentation."
Cette réponse très pompeuse est à la hauteur du génie du personnage tel que Tony se le représente. Sa vie durant, il s'expliquera le suicide d'Adrian en s'aidant des discours du jeune homme. Lui-même se voit comme un être ordinaire, ennuyeux même, marié puis divorcé d'une femme sans mystère. Il a conscience de subir sa vie, contrairement à Adrian, qui a choisi l'heure de sa mort. 

Lorsqu'il apprend que la mère de Veronica, son ancienne petite-amie, celle qu'il avait délaissée avant qu'elle n'entame une relation avec Adrian, lui lègue le journal de ce dernier qu'elle a conservé depuis quarante ans, Tony croit qu'il va pouvoir comprendre plus en détails le comportement de son ami. Dans les bribes qu'il obtient, il croit saisir un code, et son incompréhension face à Veronica qui ne cesse de lui répéter qu'il n'a jamais rien compris grandit toujours un peu plus.

il faut attendre les dernières pages pour saisir le mépris de Veronica. Entre-temps, Julian Barnes a bien joué avec nos nerfs. Pourquoi la mère de Veronica a t-elle mis Tony en garde contre sa fille lorsqu'ils sortaient ensemble ? Pourquoi lui a t-elle légué ce journal ? Comment est-il arrivé en sa possession ? Que contenait-il ? Y a t-il encore des non-dits entre Veronica et Tony ?

En fait, ce que Tony et Adrian lui même n'avaient pas bien perçu, c'était qu'ils ne savaient pas tout. Ecouter son professeur oblige peut-être à réaliser que la vie est souvent tristement banale, mais cela évite aussi parfois de se tromper toute sa vie.

Simplement brillant.

Merci à Anna pour le livre.

Folio. 211 pages.
Traduit par Jean-Pierre Aoustin.
2011 pour l'édition originale.

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02 février 2014

" Les plus belles choses, disait-il toujours, vivent une nuit et s'évanouissent avec le matin. "

56757571Rien de tel, pour mettre un terme à une panne de lecture, que de se tourner vers les auteurs qui savent vous envoûter. Cela faisait presque cinq ans que je n'avais pas lu Kazuo Ishiguro, mais les retrouvailles ont été somptueuses.

1948. Masugi Ono est un peintre retraité. Il s'est retiré dans une villa confortable avec la plus jeune de ses filles, Noriko. Alors que les négociations pour le mariage de cette dernière sont en cours, il se remémore sa jeunesse, ses erreurs, et observe le basculement du Japon vers un nouveau monde.

Comme à son habitude, c'est par le biais d'un narrateur faisant le bilan de sa vie que Kazuo Ishiguro s'exprime. Le début est donc posé, assez vague. On comprend qu'Ono a été un personnage important, et sa vie semble tranquille. A mesure qu'il fait des allers-retours dans le temps, on perçoit cependant qu'il a beaucoup perdu avec la guerre, mais qu'il n'est pas seulement une victime pour la société japonaise.
Un artiste du monde flottant devient en fait assez vite un livre parlant de l'histoire du Japon. Il nous explique comment ce pays a basculé vers l'impérialisme, à quel point le patriotisme a compté durant la guerre, et comment il a fallu gérer l'après, les conséquences de la capitulation. Le tout est fait avec beaucoup de retenue et de finesse. Kazuo Ishiguro met l'accent sur l'être humain, reste à son niveau, et c'est ce qui rend son livre aussi réussi.

"Nous avons été des hommes ordinaires durant une époque qui ne l'était pas : nous n'avons pas eu de chance."

J'ai une connaissance très limitée de la littérature japonaise, mais il semble y avoir de nombreuses oeuvres traduisant le malaise des générations nées après la Deuxième Guerre mondiale vis à vis de ce que leurs aînés ont fait, comme on peut en trouver en Allemagne. Les mentalités japonaises ont évolué. Les visées expansionnistes, le rejet du modèle occidental font partie du passé, et ce livre met l'accent sur les différents bouleversements que cela entraîne dès la fin de la guerre. Ono rencontre des jeunes gens très désireux de tirer un trait sur la guerre. Le ménage est fait dans les entreprises, le suicide de certains dirigeants est accueuilli avec soulagement, un homme handicapé est roué de coups parce qu'il continue à entonner des chants patriotiques.
Ono lui-même est renié par ses anciens disciples car ce livre pose aussi la question des finalités de l'art. Clairement, plusieurs visions s'opposent dans ce livre par le biais des grands maîtres que l'on croise. Le peintre doit-il peindre l'invisible, rester dans le monde flottant, ou au contraire ancrer son travail dans le monde réel ? Ono est allé au-delà de cette dernière conception de son travail. Il a "trahi" son ancien maître pour soutenir la politique de propagande de son pays. Bien que rempli de bonnes intentions, il ne peut que reconnaître son erreur quelques années plus tard. D'abord de manière sous-entendue, puis clairement lorsque s'achève le livre.

Probablement l'un des meilleurs romans de l'auteur (je sais, je dis ça à chaque fois). 

Un artiste du monde flottant - Kazuo Ishiguro
Folio. 342 pages.

Traduit par Denis Authier.
1986 pour l'édition originale.

 

05 juillet 2013

Testament à l'anglaise - Jonathan Coe

9782070403264"Il n'y a pas de jasmin par ici, n'est-ce pas ?"

Angleterre, 1942. Lors d'un raid aérien contre l'Allemagne, Godfrey Winshaw, fils de l'une des plus importantes familles de l'aristocratie anglaise, est abattu par les nazis. Sa soeur, Tabitha, accuse alors leur aîné, Lawrence, d'avoir comploté avec les Allemands et fait tuer Godfrey. Pour la récompenser, sa famille la fait enfermer dans un asile. C'est de là que quarante ans plus tard, elle contacte Michael Owen, un modeste écrivain, et lui demande d'écrire l'histoire des Winshaw. 

J'ai conscience de ne pouvoir vous donner qu'une vision tronquée de ce livre, mais vous devez savoir à quel point je l'ai aimé.
Testament à l'anglaise mélange aussi bien les genres (roman policier, satire politique et sociale) que les formes d'écriture (roman, journal, chronique, extrait de film...), et alterne autant les époques que les narrateurs (tour à tour chacun des membres de la famille Winshaw et Michael Owen).
Nous sommes dans l'Angleterre des année 1970 et 1980 et les Winshaw sont partout. Ils dominent le monde politique, celui de la finance, l'industrie agro-alimentaire, le marché de l'art, le trafic d'armes, et y inoculent leur venin. A travers eux, ce sont les années Thatcher et la première guerre en Irak que Jonathan Coe décortique. Animés par l'appât du gain ou des penchants pervers, les Winshaw démantèlent les services publics, piétinent tous les scrupules qui les empêcheraient de s'en prendre à un être humain ou un animal si cela peut leur apporter quelque profit. C'est évidemment tiré à l'extrême, caricatural, mais c'est amené avec un cynisme délicieux. J'ai particulièrement apprécié la tristesse de Mark après la mort de son épouse dans un accident de la route.

"Mark fut désespéré par cette perte. La voiture était un coupé Morgan Plus 8 1962 bleu nuit, l'une des trois ou quatre existant au monde, et elle était irremplaçable."

Tentant d'écrire sur cette famille, Michael Owen est un homme seul, qui vit dans son passé. Il reste fasciné par une scène du film What a carve up ! (qui est aussi le titre du roman en anglais) vu au cinéma alors qu'il était encore un enfant, ainsi que par le souvenir de Youri Gagarine, le premier homme à avoir voyagé parmi les étoiles. Ces éléments semblent assez anodins, mais prendront tout leur sens lors d'une dernière soirée au manoir des Winshaw, dont le récit clôture le livre, et qui revendique son lien de parenté avec les romans d'Agatha Christie.

"J'ai envie d'une bonne partie de Cluedo. Il n'y a rien de mieux."

Terriblement anglais et magistral.

Folio. 678 pages.
Traduit par Jean Pavans.
1994 pour l'édition originale.

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04 mars 2013

La Fascination de l'étang - Virginia Woolf

9782757832257Voilà longtemps que je n'avais pas parlé des oeuvres de Virginia Woolf par ici. J'avais déjà eu l'occasion de lire une partie de ce livre, mais sa réédition dans la jolie collection Signatures m'a donné envie de m'y replonger.

Les vingt-cinq nouvelles qui composent ce recueil couvrent presque toute la période d'écriture de Virginia Woolf. Certaines datent des années 1900, et les dernières ont été écrites peu avant sa mort en 1941.

La nouvelle est un genre que j'apprécie modérément. Par conséquent, ce recueil n'atteindra jamais pour moi les sommets que sont les romans de Virginia Woolf. Il est pourtant remarquable à plus d'un titre.
Tout d'abord, il permet de voir une réelle évolution dans l'écriture de Virginia Woolf. Les premiers textes sont de facture assez classique, bien que Woolf y soit déjà déterminée et piquante. Les derniers sont des oeuvres de la maturité, faites de flux de conscience qui saisissent l'instant et relèguent l'intrigue au second plan. Tout va très vite et finit de façon abrupte. Pour quelqu'un qui n'a jamais lu l'auteur, j'imagine que ces nouvelles en particulier doivent surprendre, tant elles semblent sorties de nulle part, se contentant d'attraper un moment furtif, pas vraiment délimité par un début et une fin, et peu significatif si l'on n'est pas très attentif.
Ensuite, ces nouvelles sont très plaisantes pour la plupart. Elles contiennent les germes des grandes préoccupations de l'auteur, voire des thèmes qu'elle n'a jamais explorés dans ses romans. Ainsi, la place des femmes hors du mariage est questionnée, aussi bien dans Phyllis et Rosamond que dans Le journal de Maîtresse Joan Martyn. Phyllis et Rosamond sont deux soeurs, des filles de bonne famille destinées au mariage. Elles ont pourtant bien conscience que ce n'est pas un état qui leur conviendrait. Leurs amies qui vivent dans l'affreux quartier de Bloomsbury*, où l'on ose penser, viennent encore davantage perturber leur volonté de satisfaire leur famille. Mais au lieu de donner lieu à une rébellion, la nouvelle s'achève sur la volonté de Phyllis de ne plus penser, tout simplement... Le temps occupe aussi une grande place dans ce recueil, tout comme la volonté de saisir l'essence d'une personne, voeu irréalisable, ainsi que nous le démontre Mémoires de romancière.
Le fantastique a aussi sa part dans ce recueil, ce qui peut paraître surprenant, mais est finalement assez cohérent entre les mains de Virginia Woolf. Les animaux prennent vie. Un perroquet découvre un trésor pour une vieille dame, la couverture recouverte d'animaux de l'infirmière Lugton s'anime lorsqu'elle s'endort, et Bohême la petite chienne a eu une attitude très humaine pendant son existence auprès de ses maîtres.
Virginia Woolf expérimente avec ce livre. On y trouve des textes qui rappellent certains passages de ses romans. Le cas le plus frappant est évidemment Mrs Dalloway dans Bond Street, qui reprend le début de Mrs Dalloway. J'ai également eu d'agréables impressions de déjà-vu en lisant Sympathie ou encore La soirée.

Je recommande fortement ces nouvelles à ceux qui voudraient approfondir leur connaissance de l'auteur.

*Virginia Woolf s'installe avec son frère et sa soeur à Bloomsbury après la mort de leur père. C'est là que naîtra le groupe de Bloomsbury dont elle faisait partie.

Points. 289 pages.
Traduit par Josée Kamoun.

09 novembre 2012

Retour à Brideshead - Evelyn Waugh

9782221103838_1_75Parmi les auteurs anglais qu'il me reste à découvrir, Evelyn Waugh occupait une place de choix. J'ai acquis plusieurs de ses livres ces dernières années, dont ce titre, en pensant découvrir des romans plutôt classiques avec beaucoup d'humour. J'avais tout faux, et ce n'est pas plus mal.

C'est la Deuxième Guerre mondiale, et Charles Ryder se retrouve stationné avec ses hommes dans une grande demeure, Brideshead. Il ne l'a pas revue depuis des années, et se remémore alors tout ce qu'il a vécu dans cette maison, et surtout avec ses propriétaires.
Tout commence vingt ans plus tôt, lorsque Charles Ryder rencontre Sebastian Flyte lors de sa première année à Oxford. Les deux jeunes gens se lient d'une amitié qui durera toute leur vie d'une certaine manière. Charles a perdu sa mère, et dépend d'un père riche, plutôt généreux, mais surtout incapable de feindre l'affection qu'il ne ressent pas pour son fils. Sebastian est l'enfant d'un couple séparé dans le scandale. Sa mère est catholique, son père a fuit sur le continent. Il ne se sépare jamais d'un ours en peluche lors de ses années à Oxford. Ensemble, Charles et Sebastian font les quatre cents coups. Les choses ne tardent pas à mal finir pour Sebastian, mais la vie continue. 

Comme à chaque fois que je lis un roman qui m'a retournée, je ne sais pas par où commencer pour en parler. Retour à Brideshead est très dense. Il y a du Graham Greene, du E.M. Forster, et même du Downton Abbey chez Evelyn Waugh.
Le premier pour la religion et les tourments qu'elle provoque, question centrale de ce livre. C'est parce qu'ils sont catholiques que les Flyte chavirent autant. Evelyn Waugh était lui même catholique, et l'on sent dans ce livre ce qu'il pouvait ressentir dans un pays et à une époque où cette confession est si minoritaire et dépréciée. Les mariages dans cette famille sont de terribles échecs ou de véritables blagues. Sebastian peut encore moins que les autres s'en sortir, en raison de son orientation sexuelle, au point de sombrer et de mener une vie minable jusqu'à la fin. Quant à Julia, sa perspective de bonheur est ruinée en une seule phrase de la part de son austère frère Brideshead. L'étrange Anthony Blanche a donc raison de conseiller à Charles de se méfier de cette famille qui brise tout ce qu'elle touche. Il n'en fera rien et s'y brûlera les ailes.
On ne peut pas ne pas penser à E.M. Forster à cause de la première partie du livre, lorsque Charles et Sebastian hantent Oxford comme Maurice et Clive l'avaient fait à Cambridge (bien qu'il soit impossible que les deux livres se soient inspirés l'un de l'autre, Maurice ayant été écrit puis caché avant la création de Retour à Brideshead), et pour le thème de l'homosexualité. Même si la nature exacte de la relation entre Sebastian et Charles demeure floue et les pensées de Sebastian inatteignables, Charles admet des années plus tard à quel point son ami a compté et compte encore pour lui.

"Il vivait en moi tous les jours avec Julia ; ou mieux, c'était Julia que j'avais appris à connaître en lui, en ces lointaines journées d'Arcadie."
 
La vision de l'amour dans ce livre est désabusée. On aime mal, on aime pour de mauvaises raisons, on aime pour soi, et au final on est toujours seul.
Autour de ces personnages qui prennent coup sur coup se trouve un monde qui a été bouleversé par le premier conflit mondial. Les Flyte tentent de s'accrocher à ce qu'ils peuvent pour conserver leurs illusions. Ils dénigrent avec leurs amis la menace que représente l'Allemagne, ils nient la diminution de leur fortune, mais c'est bien une demeure vide que Charles Ryder trouvera pendant la Deuxième Guerre mondiale.

Ce qui frappe dans ce livre, c'est qu'il ne s'y passe rien, et qu'en même temps il parle aussi bien de la vie des hommes. Charles dit une phrase terrible à propos de la plus jeune soeur de Sebastian, une phrase qui pourrait s'appliquer à tous les personnages.

"Cela faisait mal de penser à Cordélia devenant 'tout à fait ordinaire'."

Nous commençons ce livre comme un roman d'apprentissage, mais c'est tout autre chose lorsqu'il s'achève, et c'est ce qui en fait un très grand roman.

Les avis de Céline et de Lou.

Brideshead Revisited.
Robert Laffont. 606 pages.
Traduit par Georges Belmont.
1945 pour l'édition originale.

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