26 février 2022

Le Festin - Margaret Kennedy

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L'hôtel de Pendizack, est englouti par la falaise qui le surplombait. Ce drame n'est pas si soudain qu'on pourrait le croire, puisque Mr Siddal, le mari de la propriétaire, avait reçu un courrier le prévenant du péril qui le menaçait.
Nous remontons alors quelques jours avant la catastrophe, pour rencontrer les occupants de la pension de famille, de la femme de chambre à la lady maladive, en passant par le chanoine malaisant, l'écrivaine médiocre et libidineuse (dont le dernier livre démontre qu'Emily Brontë a volé l'oeuvre de son frère...) et les enfants démoniaques.

Si vous cherchez à vous évader en ces temps angoissants, je vous conseille la Cornouailles et cette histoire si parfaitement anglaise ! Le Festin est un livre au ton faussement léger, dont on dévore les presque cinq cents pages. C'est presque une enquête policière, puisque de nombreuses intrigues émaillent le récit et qu'il faut attendre la dernière page pour découvrir la liste définitive des victimes.

On découvre des drames intimes, des parents qui ne veulent pas d'enfants ou qui les maltraitent, mais aussi des parents en mal d'enfants. Il y a des couples désunis, condamnés à se supporter pour des raisons que l'on ne comprend pas toujours.
Nous sommes au sortir de la guerre, le rationnement n'est pas terminé et les bouleversements politiques créent des tensions jusque dans la pension des Siddal où l'intendante auto-proclamée ne compte pas se laisser dominer par ces oisifs écoeurés de devoir payer tant d'impôts. Même la chasse à la guimauve est toute une histoire.

Heureusement, il y a un peu d'amour, de la camaraderie et quelques individus qui empêchent (littéralement) la situation d'exploser. Jusqu'à ce que...

" - Je n'oublierai jamais ce que dimanche vous avez dit de l'innocence.
  - De l'innocence ?
  - A propos des innocents qui sauvent le monde. "

Une tragi-comédie réussie dans un écrin superbe (cette couverture !) qui me permet de découvrir une autrice que je compte bien relire à l'occasion.

Merci aux Editions de la Table Ronde pour ce livre.

La Table Ronde. 471 pages.
Traduit par Denise Van Moppès.
1950 pour l'édition originale.


03 janvier 2022

Le Temps qu'il fait à Middenshot ; Edgar Mittelholzer

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"Cette maison et tout ce qu'elle renferme, voilà son univers, sa chrysalide. Entre ces quatre murs elle n'a pas à craindre le ridicule. Elle peut y faire des cabrioles, l'arbre droit et les pieds au mur. Qui oserait la blesser d'un éclat de rire ?"

Cela fait dix-sept ans que Mr Jarrow a perdu la raison. Depuis, il amasse des os d'animaux morts, affiche des photos macabres dans sa chambre à coucher et savoure chaque jour la lecture des faits divers rapportés dans les journaux. Sa femme, Agnès, et sa fille, Grace, subissent ses lubies sans broncher.
Lorsque Mr Holme, un voisin passionné d'orchidées, commence à s'intéresser à Grace, et qu'un fou furieux s'échappe de l'hôpital psychiatrique voisin, le fragile équilibre de Middenshot est mis à mal.

Le Temps qu'il fait à Middenshot emprunte au merveilleux pour nous conter une histoire qui explore la noirceur et la cruauté de l'être humain. Publié en 1952, le spectre des horreurs du nazisme y est omniprésent. Les contours du réel sont mal définis, la narration brouillée, obligeant le lecteur à réattribuer les flux de pensée qu'il perçoit aux différents personnages. De plus, ces derniers sont tous touchés par la folie, chacun à sa façon. Les éléments naturels sont des personnages de l'histoire, effrayant les personnages, dissimulant les crimes. Le vent, le brouillard puis la neige rythment notre lecture.

Cette forme inclassable est un prétexte pour nous livrer une réflexion passionnante sur la justice et la folie. Aurait-on pu empêcher la Shoah ? Suffit-il d'éliminer les mauvaises herbes pour empêcher le mal de se propager ? Peut-on distinguer les monstres des autres êtres humains ? Quels critères pour juger qu'un homme doit être mis hors d'état de nuire ?
L'auteur évoque le duel entre les tenants de la prise en compte de la psychologie et du contexte dans le jugement des crimes et ceux qui plaident pour une justice impitoyable. Les premiers sont-ils des idéalistes laxistes et irresponsables ? Les seconds ne nous condamneraient-ils pas à une société composée d'automates identiques ?

En plus de ces éléments déjà passionnants, j'ai été complètement envoûtée par la plume d'Edgar Mittelholzer. Ses descriptions sont d'une beauté à couper le souffle et sa plume retranscrit à merveille la violence des émotions et la complexité de ses personnages.

"Un soleil décoloré, semblable à une goutte d'huile de ricin coagulée, éclairait par moments le paysage convalescent. Quelques feuilles restaient encore aux châtaigniers, aux chênes et aux peupliers, mais beaucoup d'arbres, et surtout les plus verts, laissaient pendre leurs membres rompus, et les talus, les prairies défoncées par le bétail, les chemins creux, tout, jusqu'au portail des maisons, était jonché de débris de branchages. L'air froid sentait la feuille déchiquetée, l'arbre blessé, la plante violée par le vent. La fumée qui sortait des cheminées de briques rouges ne pouvait masquer cette odeur de bois qui saigne, de chlorophylle répandue, de sève encore à vif."

Avec ce livre je découvre également les éditions du Typhon et le travail d'édition remarquable a indéniablement ajouté à mon plaisir de lecture. Je vais me faire un plaisir de parcourir le reste de leur catalogue.

Un classique anglais dont je n'avais jamais entendu parler mais dont je ne peux que vous conseiller vivement la lecture.

Les éditions du Typhon. 336 pages.
Traduit par Jacques et Jean Tournier.
1952 pour l'édition originale.

24 octobre 2021

La Saga des Cazalet. 4. Nouveau départ - Elizabeth Jane Howard

Nouveau départ

Alors que la guerre s'achève, les habitants de Home Place retournent à Londres. Certains secrets nés durant cette période si particulière sont enfouis profondément alors que d'autres s'apprêtent à être révélés. Chacun cherche à trouver sa place dans ce monde nouveau.

Depuis maintenant un an et demi, je retrouve les Cazalet avec un immense plaisir. Encore une fois, j'ai lu ce livre très facilement, même si je dois reconnaître que les tomes précédents m'avaient davantage conquise.

Je crois que les multiples rebondissements ne me passionnent plus autant qu'avant et certains chapitres m'ont ennuyée. Je n'ai pas compris pourquoi Dolly avait droit à quelques interventions, alors que la Duche, qui aurait eu toute sa place, reste presque muette. Par ailleurs, j'attendais depuis le premier tome qu'un très grave événement bénéficie d'un traitement, mais ce n'est pas le cas et je ne comprends pas ce parti pris de l'autrice. 

Malgré cela, mon avis général est très positif. Les ficelles de la saga sont toujours efficaces. J'aime voir se dessiner dans le fond de l'intrigue les bouleversements politiques et sociaux de l'Angletere, même si nous suivons des individus très protégés par leur position sociale. On assiste à la chute de Churchill, les conséquences de la guerre sont encore très présentes, les hommes sont démobilisés, les domestiques cherchent une nouvelle voie.

Dans cette saga multipliant les points de vue et s'étendant sur de nombreuses années, on a pu observer une véritable évolution des personnages. Elizabeth Jane Howard aime la nuance, surtout dans ses personnages féminins et dans les couples qu'elle met en scène. Ainsi, bien que j'éprouve beaucoup de mépris pour Diana et Edward, l'évolution de leur relation et leurs motivations à être ensemble sont très bien analysées. Il en va de même concernant l'union entre Rupert et Zoe. Les relations parents-enfants sont moins réussies en revanche dans ce tome, plutôt superficielles et toujours dans le même registre.

Il reste un dernier tome à lire, dont la traduction est prévue pour l'année prochaine. Ecrit longtemps après, je dois admettre que je suis un peu méfiante, même si je sais que je ne résisterai pas à l'envie de retrouver les Cazalet.

La Table Ronde. 600 pages.
Traduit par Cécile Arnaud.
1995 pour l'édition originale.

18 août 2021

Le Coeur de l'Angleterre - Jonathan Coe

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« Vous voyez, c’est ce qui me plaît chez les Anglais. Vous passez pour des gens fiables, conservateurs. Et pourtant vous passez votre temps à enfreindre les règles. Quand ça vous permet d’arriver à vos fins, vous enfreignez allègrement les règles. » Il eut un rire ravi. « Même William Blake. »

2010. Benjamin et Loïs Trotter sont désormais des quinquagénaires émérites. Le monde dans lequel ils vivent n'a plus grand chose de commun avec l'Angleterre de leur adolescence. La génération précédente est de plus en plus clairsemée, Bowie, Alan Rickman et Prince vont mourir prématurément. Les réseaux sociaux occupent le devant de la scène, il n'est plus possible de faire nager nus ceux qui oublient leur maillot de bain. L'heure des bilans et des grandes décisions de la maturité est venue, le tout au milieu des débâcles politiques anglaises.

Si certains aspects de ce livre, en particulier les analyses politiques, m'ont autant passionnée que dans les précédents tomes, je dois admettre que Le Coeur de l'Angleterre n'est pas un coup de coeur. Les variations habiles de formes et de registres, qui rythmaient jusque-là l'histoire, sont moins présentes. De même, si les différents points de vue servaient à rendre l'intrigue palpitante, c'est beaucoup moins vrai ici. Benjamin est assez effacé, presque ennuyeux, surtout face à Doug et Sophie, et personne n'est venu prendre la place de Paul pour apporter un peu de contradiction.

Malgré cela, je dois reconnaître que cette lecture a été instructive et clôture de façon satisfaisante (et définitive ? ) la série. On peut noter un véritable attachement de l'auteur à suivre les thèmes qui l'ont toujours passionné. Le racisme et toutes les formes de discriminations, restent un point central de sa réflexion. La façon de les combattre aussi, qui évolue de génération en génération, avec des ratés parfois. Cela permet à l'auteur de lancer des petites piques affectueuses (je vous assure, il est nettement plus méchant avec les conservateurs et les communicants...).

« Petit ami/ami, ami/petit ami… C’est juste un type avec qui je partage un lit de temps en temps. Il faut toujours que votre génération voie tout en termes binaires, putain… »

Qu'est-ce qui fait l'identité anglaise ? Jusqu'à quel point est-elle solide ? C'est peu dire que le référendum sur l'Union Européenne divise les Anglais, rappelant furieusement un autre débat beaucoup plus proche de nous. Au sein même des familles, le débat fait rage. Les rumeurs, le populisme et les questions jamais vraiment réglées surgissent sans arrêt. Lassés de devoir choisir encore et toujours entre la peste et le choléra lors des élections, certains attendent la première occasion pour faire perdre ses illusions à ceux qui se croient un peu trop populaires. Jusqu'au coup de théâtre que nous connaissons et que personne n'avait vraiment anticipé.
Au passage, si vous aviez encore des doutes sur Boris Johnson, ce livre devrait vous donner un bon éclairage.

" Johnson établissait un parallèle entre l’UE et l’Allemagne nazie. L’une comme l’autre entretenaient le désir de créer un super-État européen sous la domination allemande par des moyens militaires dans un cas, et économiques dans l’autre. Benjamin, dont l’intérêt pour la politique avait augmenté dans des proportions exponentielles depuis quelques semaines, en fut effaré. Le débat politique était-il tombé si bas dans le pays ? Fallait-il incriminer la campagne, ou bien cet état des choses avait-il toujours existé sans qu’il y prenne garde ? Était-il désormais possible à un homme politique britannique de lancer une énormité pareille sans s’inquiéter d’une quelconque sanction ? Ou bien ce privilège était-il réservé à Johnson, avec son toupet de cheveux si attendrissant, son parler marmonnant d’ancien d’Eton et ce demi-sourire ironique aux commissures des lèvres ? "

Bilan plutôt positif malgré tout pour cet opus. Je n'en ai pas fini avec Jonathan Coe.

Folio. 598 pages.
Traduit par Josée Kamoun.
2018 pour l'édition originale.

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06 juillet 2021

Intempéries - Rosamond Lehmann

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Séparée de son mari, Olivia mène une vie de bohème. Elle s'est installée chez sa cousine Etty, restée vieille fille, et gagne tout juste de quoi subvenir à ses besoins. Alors qu'elle se rend au chevet de son père, la jeune femme croise dans le train Rollo Spencer, qui l'avait tant éblouie lors de son premier bal. Bien qu'il soit marié à une femme maladive, Rollo et Olivia ne tardent pas à entamer une liaison.

Reprenant le thème éculé de l'adultère, Rosamond Lehmann écrit en 1936 un livre mettant en scène un personnage féminin fort, intelligent et pris dans ses contradictions.

Ayant lu en parallèle Fragments d'un discours amoureux, j'ai reconnu dans cette oeuvre nombre des stratagèmes mis en place par l'esprit humain pour nier la réalité évoqués par Roland Barthes dans son essai (billet à venir). L'isolement d'Olivia et ses émotions sont décortiqués durant plus de cinq cent pages avec un style brouillé et multipliant les points de vue qui ne m'avait pas frappée lors de mes précédentes lectures de l'autrice mais qui est ici très maîtrisé.

" Pour ne pas le manquer, je ne restais jamais nulle part après minuit. Je rentrais. J’attendais… Que c’était long !… Et bien souvent, quand une heure avait sonné, je continuais à attendre : la demie, deux heures, la demie… l’âme tendue vers tous les bruits, la sonnette, l’appel du téléphone, l’auto qui tourne le coin de la rue, l’arrêt… Engourdie sur ma chaise, et glacée, je n’étais plus qu’une machine, une machine à écouter. "

Intempéries est également un roman sur la condition féminine. Séparée de son époux, Olivia est l'exact opposé de sa soeur Kate, mariée et mère d'une nombreuse famille. Autour d'elles gravitent d'autres femmes cherchant à trouver leur place dans un monde qui change. N'hésitant pas à mettre les pieds dans le plat, Rosamond Lehmann nous offre une scène d'avortement d'une précision que je n'avais jamais rencontrée dans les livres de cette période. Par ailleurs, bien que plaignant trop  généreusement son amant, Olivia n'hésite pas à le confronter et à se montrer très amère à l'égard des privilèges de l'aristocratie en matière de débauche.

" Une façade de vertu et de principes, d’un excellent exemple pour les classes inférieures et derrière laquelle il peut se passer n’importe quoi – parce que vous êtes des privilégiés. Cette Marigold, ce n’est rien, une coureuse, une ivrognesse, moins que rien. Et quant à ce bon vieux sir John, dans son jeune temps… je me demande ce qu’il a bien pu faire sous le manteau. "

Mes rapports avec Rosamond Lehmann sont parfois complexes, mais Intempéries est indéniablement un grand roman, moderne aussi bien dans son style que par son propos.

Belfond. 518 pages.
Traduit par Jean Talva.
1936 pour l'édition originale.


27 juin 2021

Le Cercle fermé - Jonathan Coe

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« Eh bien... eh bien, ça s’appelle Agitation, et ça parle des événements politiques des trente dernières années, et de leur rapport avec... les événements de ma propre vie, je dirais. »

Les Anglais s'apprêtent à fêter le nouveau millénaire sous l'égide de leur charismatique premier ministre, Tony Blair. Claire rentre en Angleterre, où elle retrouve son ex-mari, Philip et leur fils Patrick. Avant cela, elle s'est rendue en Normandie et a mis un terme à son attente desespérée de sa soeur disparue depuis presque trente ans. A Birmingham, elle croise par hasard Benjamin Trotter. Devenu comptable alors que tous le voyaient écrivain, sa vie sentimentale est un désastre. Son frère, l'imbuvable Paul, n'a pas eu ses hésitations et fait partie de la vague montante de jeunes députés travaillistes.  

Après mon coup de coeur pour Bienvenue au club, je ne pouvais pas résister à l'envie de découvrir la suite des aventures de ses personnages.

Et si, d'adolescents prometteurs, nous étions condamnés à ne devenir que des adultes décevants ? Les idéaux et les principes très arrêtés de notre jeunesse volent souvent en éclats face à la réalité d'une routine abrutissante ou d'une rencontre réveillant des choses que l'on croyait disparues depuis longtemps. Il est frappant d'observer que les adolescents d'autrefois ressemblent beaucoup à leurs parents.

" Je dois repartir. De zéro. Et je dois commencer par faire ce qu’il y a de plus dur au monde, ce que j’ai refusé de faire toutes ces années : abandonner tout espoir. "

Alors que le précédent tome décrivait les prémices du thatcherisme, Jonathan Coe analyse ici la politique blairiste, qui détricote les services publics et conduit la Grande-Bretagne à participer à l'intervention en Irak sans l'aval des Nations-Unies. L'Angleterre du début du troisième millénaire, c'est aussi les programmes de télé-réalité, repoussant toujours plus loin les limites de la médiocrité. Les vraies nouvelles idoles ne sont pas les jeunes députés dotés d'une conseillère médiatique (ce n'est pas vraiment un mal) et encore moins les scientifiques permettant des découvertes majeures. Il ne faudrait tout de même pas aborder les vrais problèmes et pointer les vrais coupables.
Autre sujet d'importance qui gangrène le pays, le racisme.

" Je veux dire, le racisme est partout, mais il n’est pas proclamé. Si tu veux du racisme, va dans l’Angleterre profonde et incruste-toi dans un dîner du Rotary. Tu trouveras tout un tas de gens, anglais, blancs, bourgeois, qui fondamentalement n’aiment pas les Noirs, qui n’aiment personne en dehors de leur petit monde, mais qui sont bien lotis, qui mènent leur vie comme ils l’entendent et qui donc n’ont pas besoin de passer à l’acte, à part peut-être en lisant le Daily Mail et en déblatérant entre eux au bar après une partie de golf. Ça, c’est du racisme. Alors que les gens dont tu parles, ceux qui s’organisent, qui vont dans des manifs et qui provoquent des bagarres, ceux qui en parlent ouvertement... ça, c’est autre chose. Ce sont aussi des victimes. Des perdants. Leur peur et leur sentiment d’impuissance sont si forts qu’ils sont incapables de les dissimuler. En fait, c’est même pour ça qu’ils font des choses pareilles : ils veulent qu’on sache qu’ils ont peur. "

Plus sournoise, une frange de l'extrême-droite n'est plus ouvertement aussi violente qu'auparavant, mais invite à une communion avec la ruralité loin de "la société moderne urbanisée, décadente et multiculturelle" (je n'y avais jamais pensé).

Un roman moins jouissif que Bienvenue au club, qui alliait les registres à la perfection, mais une observation toujours aussi pertinente et cynique (voire prémonitoire) de l'Angleterre et de ses habitants.

Folio. 549 pages.
Traduit par Jamila et Serge Chauvin.
2004 pour l'édition originale.

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21 juin 2021

Bienvenue au club - Jonathan Coe

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"— Alors je t’emmène, Patrick. On va remonter le temps. Jusqu’au tout début. Jusqu’à un pays qu’on serait sûrement incapables de reconnaître. L’Angleterre de 1973."

Birmingham, années 1970. Benjamin Trotter est le deuxième enfant de sa fratrie, coincé entre une soeur qui épluche les petites annonces pour trouver un petit ami et un frère cadet dont la vanité gâche le potentiel. A l'école, Benjamin, surnommé Roteur, essaie de se faire une place avec ses amis, dont le fils du principal représentant syndical de l'usine dans laquelle travaille son propre père. Il rêve aussi d'attirer un jour l'attention de la belle Cicely.

Je savais que j'allais aimer cette lecture, mais je ne pensais pas avoir un tel coup de coeur pour ce livre aussi hilarant qu'émouvant.

Il fait surgir devant nous une époque que nous n'avons pas connue comme peu d'auteurs savent le faire. Surtout que, quand je lis "Personne ne remarquait ce marron envahissant, ou en tout cas n’y voyait un sujet de conversation. Le monde était marron.", je vois ça :

Life on Mars

"On a tendance à oublier à quoi ressemblaient vraiment les années soixante-dix. On se souvient des cols pelle à tarte et du glam rock, on évoque, avec des larmes dans la voix, les Monty Python et les émissions pour enfants, mais on refoule toute la sinistre étrangeté de cette période, tous ces trucs bizarres qui se passaient tout le temps. On se rappelle le pouvoir qu’avaient les syndicats à l’époque, mais on oublie comment réagissaient les gens : tous ces tordus militaristes qui parlaient de mettre sur pied des armées privées pour rétablir l’ordre et protéger la propriété quand la loi ne serait plus en mesure de le faire. On oublie l’arrivée des réfugiés indiens d’Ouganda à Heathrow en 1972, qui avait fait dire que Powell avait raison, à la fin des années soixante, de prophétiser un bain de sang ; on oublie à quel point sa rhétorique devait résonner pendant toute la décennie, jusqu’à cette remarque qu’un Eric Clapton ivre mort fit sur scène en 1976 au Birmingham Odeon. On oublie qu’à l’époque, le National Front apparaissait comme une force avec laquelle il allait falloir compter."

Mélangeant les genres (extraits de journaux intimes, poèmes, témoignages, extraits de journaux scolaires...) aussi bien que les registres, l'auteur en fait des tonnes sans jamais tomber dans l'excès. Jonathan Coe se moque des dirigeants, des responsables syndicaux hypocrites, des riches, des membres du National Front, des convaincus de la méritocratie, le tout avec une subtilité plus ou moins grande mais toujours efficace.

Il y a pourtant énormément de mélancolie dans ce livre. Le contexte n'aide pas, pour commencer. Les conflits sociaux de cette ère pré-Thatcher et les actions terroristes de l'IRA favorisent un racisme qui divise les travailleurs.
Une impression de temps perdu nous prend à la gorge tout au long du récit. Les instants de complicité et de bonheur ne reviendront jamais. Benjamin et ses amis sont en pleine adolescence, cette période si particulière et intense, aussi décevante qu'enthousiasmante. Comme les adultes, ils doivent concilier les angoisses liées à leur époque, qui s'ajoutent à celles de leur âge.

Dans ce livre, qui est parmi d'autres choses un roman d'apprentissage, Benjamin pose des questions universelles. Il a le sentiment de n'être pas perçu correctement par les autres. D'être invisible. Comment raconter la vie de quelqu'un ? Comment raconter sa propre vie ?

" Je me le demande. Je me demande si tout le vécu peut vraiment être réduit et distillé en quelques moments d’exception, six ou sept peut-être qui nous seraient accordés dans toute notre existence, et si toute tentative de tracer un lien entre eux est vouée à l’échec. Et je me demande s’il y a dans la vie des moments non seulement « qui valent des mondes », mais tellement saturés d’émotion qu’ils en sont dilatés, intemporels [...]. "

Si j'avais été mélomane, j'aurais eu une raison supplémentaire d'adorer ce livre. Je n'ai pas saisi le quart des allusions dans ce domaine, même si cela ne m'a pas empêché de sourire en lisant le paragraphe où l'auteur se demande comment on peut, à certaines époques de sa vie, s'enticher de certaines musiques.

De Jonathan Coe, j'avais lu et adoré Testament à l'anglaise, mais avec Bienvenue au club l'auteur intègre la liste de ceux dont je veux tout lire. Autre effet secondaire de cette lecture, j'éprouve une envie terrible de me rendre au Pays de Galles.

Comme je suis la dernière à le lire, vous pouvez trouver les avis de Kathel, Ingannmic, Mes pages versicolores, Sylire et Lili.

Folio. 540 pages.
Traduit par Jamila et Serge Chauvin.
2001 pour l'édition originale.

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17 juin 2021

Le Messager - Leslie Poles Hartley

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Léon Colston, presque treize ans, est invité par la mère d'un camarade de classe à séjourner chez eux dans le Norfolk durant les congés d'été. Le jeune garçon fait ainsi la connaissance des Maudsley, prestigieuse famille de la région. Un peu bousculé par la société qui peuple la maison, il se prend d'admiration pour la soeur aînée de son ami, Marian. Celle-ci prend sa défense, le cajole et le gâte. Conquis, il n'hésite pas lorsqu'elle lui demande à son tour une faveur.

J'ai énormément apprécié cette lecture faite suite à un épisode des Bibliomaniacs (un podcast que j'écoute depuis plusieurs années et que je vous conseille).

L'ambiance de ce livre est étouffante. Dès le début, nous savons qu'un drame s'est produit et que Léon en a été l'un des acteurs. Je m'y attendais d'autant plus que j'ai lu le roman de Ian McEwan qui s'inspire de cette histoire. La chaleur de l'été est présente à chaque page, dans les descriptions de la nature ou dans l'empressement de Léon à contrôler chaque jour la température.

La construction des personnages est remarquable. Il est difficile de ne pas succomber à Lord Trimingham, auquel son rang épargne les humiliations que réservent souvent les hommes à ceux qui ont un physique aussi effroyable. Il est aussi très appréciable que la personnalité des protagonistes ne soit pas aussi évidente qu'on le pense au premier abord. Marian en particulier, est difficile à cerner. Est-elle généreuse ou manipulatrice ? Capricieuse ou victime de sa condition ?
Le plus intéressant est évidemment Léon. Naïf, sensible et ignorant, son âge l'amène à se poser des questions existentielles. Encore dans le monde fantasmé de l'enfance, les vacances qu'il passe chez les Maudsley vont le faire grandir brutalement. Les moqueries sur ses vêtements trop chauds lui font prendre conscience de sa pauvreté. Dans les échanges aussi, il est en position d'infériorité, les codes de la société sont bien différents de ceux des pensions de garçons, aussi prestigieuses qu'elles soient.

Je dois reconnaître que je n'ai pas vraiment compris pourquoi l'un des personnages agissait comme il le fait dans les dernières pages du roman. La crise est inévitable, mais le drame ? Cela dit, nous n'avons que les souvenirs d'un enfant qui n'a pas même la connaissance des choses de l'amour pour comprendre ce qu'il s'est passé. De plus, l'auteur met en scène des personnages impulsifs et complexes.

Un superbe roman d'apprentissage.

10/18. 406 pages.
Traduit par Denis Morrens et Andrée Martinerie.
1953 pour l'édition originale.

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06 juin 2021

Le Vent dans les saules - Kenneth Grahame

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Grand classique de la littérature anglaise jeunesse, Le Vent dans les saules aura attendu une thématique animalière du Mois Anglais pour enfin sortir de ma PAL.

Dans un monde où les animaux vivent de manière civilisée dans la nature, Mr Taupe quitte un jour sa modeste maison souterraine pour découvrir la rivière alentour. Il devient l'ami de Mr Rat. Ensemble, ils organisent des virées en barque au bord de la rivière et des pique-nique. Ils partent aussi à la rencontre de Mr Blaireau et tentent de sauver Mr Crapaud de son addiction aux voitures et de sa vanité.

Si vous cherchez à vous évader dans un monde doux, fantasque, fait de petites choses du quotidien et d'une pincée de rêves, je vous invite à découvrir ce roman.
Mr Rat et Mr Taupe forment un duo adorable. Fins gourmets, curieux bien que casaniers et bienveillants envers tout le monde, leurs petites aventures ont un charme irrésistible.

Cette jolie histoire est portée par une écriture magnifique, avec des descriptions de la nature très imagées qui en font un véritable personnage. Les saisons défilant, elle se montre tour à tour terrifiante et protectrice avec ses habitants. Les roseaux chantent. Dans l'un de mes chapitres préférés, la nature est même personnifiée par une créature que ne renierait sans doute pas Hayao Miyazaki.

Tout n’est pas rose et naïf cependant. Nos petits héros ont des amitiés parfois mises à rude épreuve, comme celle qu’ils entretiennent avec l’insupportable Mr Crapaud. Même dans ce monde, il y a une hiérarchie entre les êtres et des faiblesses de caractère.

Une pépite des excellentes éditions Phébus.

Phébus. 203 pages.
Traduit par Gérard Joulié.
1908 pour l'édition originale.

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01 juin 2021

Souvenirs de Marnie - Joan G. Robinson

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" Voilà ce qu'on va faire ! On va conclure un pacte pour ne se poser qu'une question par soirée, d'accord ? Comme un voeu dans un conte.
- Il y en a plutôt trois, non ? répliqua Anna, sceptique.
- D'accord, trois alors. "

Anna est recueillie par les Preston après la mort de ses parents et de sa grand-mère, mais elle éprouve des difficultés à nouer des liens avec cette famille. A l'école aussi, elle est à l'écart. Sur les conseils du médecin, Mrs Preston décide d'envoyer Anna chez des amis pour l'été dans le Norfolk. Là-bas, Anna passe ses journées à se promener seule dans les dunes et à imaginer des histoires au sujet d'une maison qui borde la crique de Little Overton. Jusqu'à une nuit, où elle rencontre une fille de son âge en chemise de nuit, la fameuse Marnie.

Ce qui frappe d'abord, c'est l'objet lui-même. L'illustration de couverture, la couverture rigide, la police d'écriture, l'épaisseur du papier. Tout, dans ce livre, est élégant.

Je me suis glissée avec délice dans cette histoire mettant en scène une petite fille qui refuse qu'on l'aime pour ne pas souffrir. Je n'ai pas vu l'adaptation des studios Ghibli, mais j'ai imaginé sans peine la beauté des paysages du Norfolk, de la crique et de la maison qui hypnotise Anna lorsqu'elle la voit pour la première fois. Joan G. Robinson sait convoquer en quelques phrases un décor enchanteur. Parmi toutes les anecdotes raportées, le ramassage de la salicorne m'a rappelé mes propres vacances d'été au bord de la mer. Le genre de détails qui vous font succomber à tous les coups.

Anna est une héroïne à laquelle il est facile de s'identifier. Solitaire, rêveuse et trop sincère pour prétendre s'intéresser à des personnes ou à des choses qui l'ennuient, sa personnalité est perçue comme problématique. A Little Overton, grâce aux libertés qu'on lui accorde, elle trouve peu à peu sa place. Ses hôtes, les Pegg, le vieux Gossdetro, l'énigmatique Marnie, la maladroite Mrs Preston et plus tard les Lindsay, forment autour d'elle une communauté attachante.

Tout était donc parfait jusqu'à ce que j'arrive aux derniers chapitres. J'avais imaginé bien des révélations, je m'attendais à prendre une claque, mais ça a été la douche froide. Je n'aime pas les coïncidences tirées par les cheveux. Elles me font toujours penser que l'auteur a utilisé ce procédé parce qu'il n'arrivait pas à terminer son histoire.
Par ailleurs, j'ai beau savoir que c'est très courant en littérature jeunesse, les morales à gros sabots m'exaspèrent. Je n'avais pas besoin qu'on me dise en toutes lettres qu'il est difficile de se construire en tant qu'adulte quand on a été mal aimé enfant, le reste du livre l'évoquait parfaitement bien.

Malgré mes réserves concernant la fin qui m'empêchent de le considérer comme un coup de coeur, je garderai un beau souvenir de ce livre à recommander à ceux qui cherchent une lecture réconfortante.

Monsieur Toussaint Louverture. 249 pages.
Traduit par Patricia Barbe-Girault.
1967 pour l'édition originale.

Cartes postales : Henri Rivière et Salvador Dali.

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