21 juin 2020

Bleak House - Charles Dickens

bleak housePersonne ne se sait exactement depuis quand le procès Jarndyce contre Jarndyce fait rage. " D’innombrables enfants sont devenus parties au procès par la naissance ; d’innombrables jeunes gens par le mariage ; d’innombrables vieillards ont cessé de l’être en mourant. Des dizaines et des dizaines de personnes se sont trouvées de manière affolante impliquées dans l’affaire Jarndyce et Jarndyce sans savoir comment ni pourquoi ; des familles entières ont hérité de haines légendaires en même temps que du procès. Le petit demandeur ou le petit défendeur à qui l’on avait promis un nouveau cheval à bascule pour le jour où l’affaire Jarndyce et Jarndyce serait réglée a grandi, a fait l’acquisition d’un vrai cheval et s’en est allé trotter dans l’autre monde. "
C'est dans ce contexte que la jeune orpheline Esther Summerson, élevée par une marraine lui ayant répété toute son enfance qu'elle a fait le déshonneur de sa famille en voyant le jour, puis envoyée après la mort de sa bienfaitrice dans une école, est finalement employée par Mr Jarndyce dans sa demeure de Bleak House. Elle rencontre lors de son voyage vers son nouveau domicile les deux pupilles de Mr Jarndyce, Ada Clare et Richard Carstone. Les trois jeunes gens vont dès lors former un trio inséparable.
Au même moment, l'orgueilleuse Lady Deadlock, également impliquée dans le procès, s'évanouit à la vue d'un simple document tendu par Mr Tulkinghorn, avoué de son mari.

Même si je dois avouer que j'ai été contente de voir le bout de cette énorme brique (presque 1400 pages), je tiens enfin le livre qui me donne envie de rajouter Dickens à la liste des auteurs que j'admire.

Sa plume est incroyable. Il nous fait passer du rire aux larmes, excelle aussi bien dans la description des phénomènes météorologiques que dans l'art de croquer les personnages.
Il utilise son art pour critiquer les institutions politico-judiciaires anglaises, et le moins que l'on puisse dire est qu'elles (ainsi que leurs membres) en prennent pour leur grade.

« Question (numéro cinq cent dix-sept mille huit cent soixante-neuf) : Si je vous comprends bien, il est incontestable que ces procédures réglementaires sont source de retards ? Réponse : Oui, d’un certain retard. Question : Et de frais considérables ? Réponse : Bien évidemment elles ne peuvent pas être appliquées pour rien. Question : Et d’indicibles tracasseries ?. Réponse : Je ne suis pas en mesure de l’affirmer. Elles n’ont jamais été source de tracasseries pour moi personnellement ; tout au contraire. Question : Mais vous estimez que leur abolition porterait tort à une catégorie d’hommes de loi ? Réponse : Je n’en ai pas le moindre doute. Question : Pouvez-vous donner en exemple un type de cette catégorie ? Réponse : Oui. Je citerais sans hésitation M. Vholes. Il serait ruiné. Question : M. Vholes est-il considéré dans les milieux professionnels comme un homme respectable ? Réponse (qui a porté le coup de grâce à l’enquête pour dix ans) : M. Vholes est considéré dans les milieux professionnels comme un homme éminemment respectable. »

Jarndyce contre Jarndyce préfigure Le Procès de Kafka, comme le note Jean-Pierre Ohl dans sa biographie de l'auteur. Nous n'en savons rien, n'y comprenons rien. Krook, le vieux fou qui entasse des masses de papier est un reflet de tous les Chanceliers ayant officié dans l'affaire. Le coup de grâce final est aussi terrible que brillant, mais je ne vous en dirais pas plus.

Si l'entreprise de Dickens avec ce roman est de critiquer la société anglaise, il y met aussi bien d'autres choses, à commencer par des personnages inoubliables.
Esther Summerson, l'une des deux voix du roman (l'autre étant celle de l'auteur), a des airs de Jane Eyre, aussi bien en raison de son enfance qu'à cause de sa personnalité. Son destin est moins fougueux que celui de l'héroïne de Charlotte Brontë, mais elle affronte la pauvreté, le scandale, la déception amoureuse, pour elle ou pour ses amis. C'est une vraie héroïne de roman victorien.

Coavinses arrête SkimpoleLes autres personnages sont nombreux (cela m'a d'ailleurs déboussolée au début) et représentent chacun une profession ou une classe sociale. Certains sont détestables tant ils sont pervertis par l'appât du gain et ont un comportement absurde. Le vieil usurier incapable de marcher, les dames de charité négligeant leurs enfants pour poursuivre des causes plus nobles (même si la vision de la femme par Dickens qui ressort est très conservatrice), Mr Turveydrop obsédé par son maintien, le soit-disant enfant Mr Skimpole qui refuse de prendre la moindre responsabilité et précipite sans scrupule commerçants, amis et famille dans la misère, pourraient sortir d'un roman de Lewis Carroll. Dickens ne se gêne pas pour les traiter avec sarcasme et mépris. Derrière ces personnages, on entrevoit les ombres de certains personnages de la vie de Dickens, en particulier ses parents. Mr Skimpole a le même rapport à l'argent que le père de Dickens. Ses proches le traitent en enfant, et Esther elle-même est d'abord magnanime envers lui. C'est pourtant l'un des personnages les plus détestables du livre.

A travers d'autres figures Dickens rend heureusement son histoire poignante. Les pauvres gens ont évidemment sa sympathie. Le petit Jo, qui balaye son carrefour, mange les mots et vit dans un taudis de Tom-tout-seul sans rien demander à personne est un exemple de la misère scandaleuse dans laquelle vivent de trop nombreux enfants dans l'Angleterre triomphante du XIXème siècle. Il m'a fait pleurer le bougre.

" Jo vit — c’est-à-dire que Jo n’est pas encore mort — dans un coin en ruine, connu de ses semblables sous le nom de Tom-tout-seul. C’est une rue noirâtre, délabrée, évitée par tous les gens convenables ; d’entreprenants vagabonds s’y sont emparés des maisons branlantes, quand leur décrépitude était déjà fort avancée, et, après s’être rendus maîtres des lieux, se sont mis à les louer en appartements. À présent ces habitations croulantes contiennent nuitamment un grouillement de misère. De même que sur une créature humaine tombée en ruine apparaît une vermine parasitaire, de même ces abris en ruine ont engendré un pullulement d’existences nauséabondes qui se glissent pour entrer et sortir par les interstices des murs et des palissades, qui se pelotonnent pour dormir, nombreux comme des asticots, là où dégoutte la pluie ; ces êtres vont et viennent, apportent et remportent la fièvre et sèment trop de maux à chacun de leurs pas pour que Lord Coussif, Sir Thomas Doussif et le duc de Foussif et tous ces beaux messieurs du gouvernement, jusqu’à Zoussif inclus, y portent remède en cinq cents ans, bien que nés expressément pour le faire. "

Aucun mariage de gens modestes n'est célébré sans que Dickens évoque la nécessité d'éduquer les mariés, hommes ou femmes. Krook qui essaie d'apprendre à lire, est aussi fou que triste à contempler. Lorsque le naïf Richard est englouti comme tant d'autres avant lui dans le procès qui a gouverné la vie de sa famille, on tremble pour lui.
Il y a aussi le si brave soldat George, le généreux Alan Woodcourt, le suprenant inspecteur Bucket, Charley, Jenny...

C'est un monde que nous offre Dickens avec ce roman, dont les thèmes sont bien plus nombreux et les intrigues sont bien plus subtilement imbriquées que ce que mon pauvre billet laisse entendre. Un chef d'oeuvre que Gallimard a eu mille fois raison d'éditer enfin dans une édition grand public de qualité. A quand les autres ?

Les avis de Keisha et de Cuné.

Folio. 1469 pages.
Traduit par Sylvère Monod.
1853 pour l'édition originale.


01 juin 2020

Middlemarch - George Eliot

middlemarch" Middlemarch, ce livre magnifique qui, malgré toutes ses imperfections, est l'un des rares romans anglais écrits pour des adultes." (Virginia Woolf)

Alors que l'Angleterre est en proie à des bouleversements religieux et politiques, Tertius Lydgate, jeune et ambitieux médecin, vient s'installer à Middlemarch. Avec le soutien du riche M. Bulstrode, il veut créer un nouvel hôpital et bouleverser les pratiques traditionnelles de la médecine, au grand dam de ses confrères. La douce et belle fille du maire, Rosamond Vincy, est séduite par ce nouveau venu.
Dorothea Brooke, de son côté, rejette la main de Sir James Chettam, préférant s'unir au vieux M. Casaubon dans lequel elle voit un grand intellectuel, digne de Pascal ou Milton, qui aurait bien besoin d'une épouse aussi admirative que dévouée pour l'aider dans son travail.

Je pense que Middlemarch était dans ma PAL depuis ma découverte de la littérature anglaise, soit depuis 2006...
Comme souvent lorsqu'on découvre un tel livre, je me suis demandée pourquoi j'avais attendu si longtemps avant de le lire. Je suis cependant ravie de l'avoir gardé de côté puisque certains aspects qui m'ont enchantée m'auraient peut-être moins intéressée il y a quelques années. Il m'a fallu quelques pages pour entrer dans l'histoire, mais ensuite cela a été un plaisir jusqu'à la dernière page.

Si la plume de George Eliot n'a pas la finesse de celle de Jane Austen, si son monde est moins sombre et passionné que celui des soeurs Brontë, elle leur est supérieure par bien d'autres aspects. Middlemarch est un roman réaliste, brillant et complet. En le lisant, j'avais en tête les mots de Mona Chollet sur la tendance des auteurs féminins à parler de l'intime quand les auteurs masculins évoquent ce qui est considéré comme les "grands problèmes du monde". George Eliot réalise avec succès la synthèse de ces deux objectifs.

George EliotJ'ai dû au cours de ma lecture relire une brève biographie de l'auteur, parce que j'étais persuadée qu'elle était l'épouse tranquille d'un pasteur (ce qui est en réalité la vie d'Elizabeth Gaskell) et que cela me semblait très incompatible avec l'écriture d'un livre tel que Middlemarch. George Eliot a eu une vie bien plus sulfureuse, et cela se ressent dans ce roman, aussi bien dans la vision de la société qu'il offre que dans la peinture de ses personnages, les femmes en particulier.

L'auteur n'hésite pas à parler des affaires du monde, qu'il s'agisse de politique, de religion ou de sciences. Middlemarch est une ville dans laquelle les forces en présence sont représentatives de la société et s'affrontent plus ou moins violemment. Ce livre est loin de n'être qu'un roman intimiste comme on pourrait s'y attendre en lisant son résumé. La destinée des personnages est avant tout guidée par leurs prises de position (ou celles de leurs proches) dans les débats qui agitent la société anglaise. Le docteur Lydgate en particulier, très attaché à l'idée de pratiquer une médecine moderne et honnête, est immédiatement haï des autres médecins de la ville qui n'attendent qu'une occasion de lui faire perdre toute crédibilité. Son attitude déconcerte aussi nombre de ses patients en attente de miracles et de méthodes placebo.
Dorothea se bat pour l'amélioration des conditions de vie des métayers, harcèle son oncle et son beau-frère, se lamente lorsqu'elle ne peut trouver des individus à soutenir. Comme le souligne son ami Will Ladislaw, l'équilibre de la société est en train d'être bouleversé, que les Lords le veuillent ou non.

Dorothea Brooke et Will LadislawLa place des femmes est aussi un sujet central du roman. A la docile cadette des Brooke, Célia, qui trouve dans le mariage et la maternité l'aboutissement heureux de son existence, s'opposent les trois figures féminines principales du roman, Dorothea Brooke, Mary Garth, et même à sa façon et malgré elle, Rosamond Vincy. George Eliot en fait des personnages de caractère, ayant leur propre vision de ce qu'une femme est en droit d'exiger dans le mariage. De leur côté les hommes voient dans les femmes des êtres incapables de prendre des décisions bonnes pour elles-mêmes (et, souligne ironiquement George Eliot, pour la réputation de leur digne famille). Dorothea est ainsi tenue dans l'ignorance d'un fait la concernant soit-disant pour son bien, un fait décidé encore une fois pour l'empêcher de commettre une grave erreur. Même Lydgate, qui a à coeur le bonheur de sa femme et admire en Dorothea la femme indépendante et déterminée, espère trouver en Rosamond "ce parfait échantillon de féminité qui allait vénérer l'esprit de son mari à la manière d'une sirène accomplie et ne se servir de son peigne et de son miroir et ne chanter ses chansons que pour offrir à son mari une détente à la sagesse de ce seul homme adoré" (on appréciera le sarcasme dont fait preuve l'auteur).
Que ce soit en matière d'amour, de relation matrimoniale ou de politique, les représentantes de la gent féminine n'hésitent pas à interpeler violemment leurs interlocuteurs et à dénoncer leur lâcheté en les regardant droit dans les yeux. 

Pour finir, Middlemarch est également un roman délicieusement anglais, avec des vieilles filles appréciant de participer aux complots des amoureux, de vertueuses femmes mariées plaignant aussi sincèrement que possible les scandales éclaboussant leurs amies tout en savourant leur thé, et des individus prêts à se jeter sur le moindre morceau d'héritage ou d'argent à portée de main sans la moindre pudeur.

Un incontournable pour tous les amateurs de littérature anglaise et de quoi débuter ce Mois anglais de la meilleure façon !

Les avis de Keisha et de Dominique.

logo-le-mois-anglais-2020

Folio. 1152 pages.
Traduit par Sylvère Monod.
1862 pour l'édition originale.

01 juillet 2018

Relire les soeurs Brontë en version audio

les-hauts-de-hurlevent-emilie-bronte-livre-audio-cd-mp3-et-telechargementAprès ma lecture de la biographie de Branwell Brontë par Daphné du Maurier, l'envie de me replonger dans les oeuvres d'Emily, Charlotte et Anne est devenue pressante. En une semaine, j'ai donc écouté les deux seules oeuvres disponibles en version audio française, Les Hauts de Hurle-Vent et Jane Eyre.

Je craignais que cette nouvelle lecture du livre d'Emily Brontë soit décevante. J'ai découvert ce livre lorsque j'étais encore au collège et ne l'avais pas relu depuis l'âge de vingt ans. Je pensais que les échanges amoureux entre Heathcliff et Catherine me feraient lever les yeux au ciel, et que les tortures infligées à leurs victimes m'amèneraient à remettre en cause mon amour pour ce livre. En résumé, je craignais de m'apercevoir qu'il s'agissait d'une lecture d'adolescente.

Pas du tout. Bien sûr, j'ai détesté Heathcliff, sa Cathy et tous les autres, et le traitement que subit Hareton m'est particulièrement insupportable. Pourtant, il règne dans ce roman une atmosphère que je n'ai jamais trouvée ailleurs. Et, je dois l'admettre, même si les passions de ce type ne me paraissent pas forcément enviables dans la vraie vie tant elles relèvent davantage de l'obsession et du désir de possession que de l'amour, il y a dans l'attachement entre Heathcliff et Cathy quelque chose qui me fait vibrer.

Je ne vais pas écrire un nouveau billet sur ce livre, mais depuis ma dernière lecture, j'ai découvert quelques analyses qui en ont été faites. Emily est tellement difficile à cerner, même pour les spécialistes, que toute interprétation est forcément sujette à caution, mais j'aime beaucoup ces mots de Georges Bataille :

bataille" En fait, Wuthering Heights, encore que les amours de Catherine et de Heathcliff laissent la sensualité suspendue, pose au sujet de la passion la question du Mal. Comme si le  Mal était le plus fort moyen d'exposer la passion.
Si l'on excepte les formes sadiques du vice, le Mal, incarné dans le livre d'Emily Brontë, apparaît peut-être sous sa forme la plus parfaite. [...]

Pour mieux représenter le tableau du Bien et du Mal, je remonterai à la situation fondamentale de Wuthering Heights, à l'enfance, de laquelle date, dans son intégrité, l'amour de Catherine et de Heathcliff. C'est la vie passée en courses sauvages sur la lande, dans l'abandon des deux enfants, alors que ne gênait nulle contrainte, nulle convention (sinon celle qui s'oppose aux jeux de la sensualité ; mais, dans leur innoncence, l'amour indestructible des deux enfants se plaçait sur un autre plan). Peut-être même cet amour était réductible au refus de renoncer à la liberté d'une enfance sauvage, que n'avaient pas amendée les lois de la sociabilité et de la politesse conventionnelle. Les conditions de cette vie sauvage (en dehors du monde) sont élémentaires. Emily Brontë les rend sensibles - ce sont les conditions mêmes de la poésie, d'une poésie sans préméditation, à laquelle l'un et l'autre enfant refusèrent de se fermer. Ce que la société oppose au libre jeu de la naïveté est la raison fondée sur le calcul de l'intérêt. [...]

Comme le dit Jacques Blondel, nous devons noter que dans le récit, "les sentiments se fixent à l'âge de l'enfance dans la vie de Catherine et de Heathcliff." Mais si, par chance, les enfants ont le pouvoir d'oublier un temps le monde des adultes, à ce monde ils sont néanmoins promis. [...]

Le sujet du livre est la révolte du maudit que le destin chasse de son royaume et que rien ne retient dans le désir de retrouver le royaume perdu."

Virginia Woolf offre également une vision remarquable de ce chef d'oeuvre : " Hurlevent est un livre plus difficile à comprendre que Jane Eyre, car Emily était un plus grand poète que Charlotte. woolfL’écriture, pour Charlotte, était une manière de réaffirmer avec une éloquence passionnée et magnifique : « J’aime », « Je hais », « Je souffre ». Son expérience, quoique plus intense, est sur le même plan que la nôtre. Il n’y a, en revanche, plus de « Je » dans Hurlevent. Nous n’y trouvons ni gouvernante, ni employeur. Nous y trouvons de l’amour, mais ce n’est pas celui du commun des mortels. Emily était portée par une vision plus générale. L’élan qui la poussait à créer n’avait pas pour origine sa souffrance ou ses blessures. Le monde lui apparaissait fracturé et livré au désordre et elle se sentait capable de lui redonner son unité par l’écriture. Cette ambition immense se perçoit tout au long du livre – un combat inabouti, mais empreint d’une détermination magnifique, pour faire entendre, par la bouche des personnages, quelque chose qui ne se résume pas à « J’aime » ou « Je hais », mais aurait à voir avec « nous, toute l’espèce humaine » et « vous, les puissances éternelles… », la phrase restant inachevée. Il n’est guère étonnant qu’il en soit ainsi ; il est au contraire étonnant qu’elle parvienne à nous faire partager ce qui en elle cherchait à s’exprimer. Nous le percevons dans les mots que bredouille Catherine Earnshaw : « Si tous les autres périssaient et que lui seul demeurât, je continuerais encore d’exister, et si tous les autres demeuraient et que lui pérît, l’univers se transformerait en un vaste monde étranger ; je n’aurais plus l’impression d’en faire partie. » [...]  C’est comme si Emily Brontë parvenait à défaire tout ce par quoi nous connaissons les êtres humains et à insuffler à ces ombres méconnaissables un tel souffle de vie qu’elles transcendent la réalité. Elle jouit du don le plus précieux qui soit. Elle avait le pouvoir d’émanciper la vie du poids des faits, de suggérer en quelques touches l’essence d’un visage qui n’avait dès lors nul besoin d’un corps ; et en disant la lande, de libérer le souffle du vent et le fracas du tonnerre. "

Vous êtes sans doute ravis de l'apprendre, mais Les Hauts de Hurle-Vent réintègre avec fracas la liste de mes romans favoris.

J'ai ensuite hésité à relire Jane Eyre, que j'avais adoré, mais que je trouve plus raisonnable et qui évoque moins de souvenirs passionnés chez moi. jane-eyre-charlotte-bronte-litterature-audio-cd-mp3-et-telechargementJ'avais oublié la nature impétueuse de Jane, aussi ai-je été rassurée dès la première bagarre entre la jeune orpheline et son affreux cousin Reed.
Certes, lorsqu'on connaît le mystère de Thornfield, le charme du livre opère moins bien. Je n'ai pas tremblé en entendant les rires de Grace Poole comme j'avais pu le faire lors de ma première lecture, mais j'ai pris un immense plaisir à observer Jane Eyre avec dix ans de plus que lors de ma précédente lecture. Elle est extrêmement moderne et ses propos sur les femmes ou encore les inégalités sociales m'ont enchantée.
Je sais que l'enfance de Jane ennuie plus d'un lecteur, mais c'est toujours l'une des parties qui me plaisent le plus. De même, j'apprécie beaucoup le passage de Jane ches les Rivers. A la lumière de ma récente lecture de la biographie de Daphné du Maurier, j'y ai vu des liens avec la mort des deux soeurs aînées de la famille Brontë et bien entendu avec l'expérience de Charlotte en tant que professeur.  
Niveau ambiance, si vous aimez les vieilles demeures anglaises, Thornfield ne pourra que vous séduire. Charlotte Brontë rend ce lieu d'autant plus attachant qu'elle l'identifie comme celui où Jane, qui a toujours vécu sans foyer, se met à se sentir véritablement chez elle (alors qu'elle n'est qu'une simple gouvernante).

Il y a quelques longueurs dans ce roman et les échanges entre Jane et Rochester m'ont moins émue que lors de ma première lecture, mais c'est assurément un incontournable pour ceux qui aiment la littérature victorienne.

Deux textes auxquels les éditions Thélème ont, comme à leur habitude, offert une version audio de grande qualité.

Grâce à Jane Eyre, je débute mon challenge Pavé de l'été. Si vous voulez participer, rendez-vous chez Brize.

Les Hauts de Hurle-Vent. Thélème. 14h09.
Jane Eyre. Thélème. 21h29.

 

pavé

 

06 juin 2018

Tess d'Urberville - Thomas Hardy

 

Source: Externe

" – Je suis prête, dit-elle, tranquillement. "

Quand John Durbeyfield, pauvre habitant du Wessex, apprend qu'il est le descendant de l'illustre famille d'Urberville, il décide d'en tirer profit. C'est ainsi que sa fille Tess, jeune femme innocente de dix-sept ans, est envoyée chez la dame d'Urberville qui réside à Tantridge, afin d'offrir ses services. Là-bas, elle fait la connaissance du fils de la maison, Alec d'Urberville. Amateur de femmes, égoïste et manipulateur, il abuse de Tess, la forçant à s'enfuir.
Quelques années plus tard, la jeune femme, toujours aussi belle, est engagée dans une laiterie, où elle ne tarde pas à succomber au charme du vertueux Angel Clare. Cependant, son passé continue de la tourmenter.

J'ai longtemps hésité à mon plonger dans ce livre pourtant porté aux nues par à peu près tout le monde, convaincue qu'il allait me plonger dans la dépression.
Il faut dire que Tess n'est pas gâtée. Ses parents, par leur comportement méprisable, vaniteux et ridicule, sont les premiers responsables de son malheur. Quant aux hommes, Thomas Hardy ne se gêne pas non plus pour les blâmer, qu'il s'agisse d'Alec d'Urberville ou d'Angel Clare. La violence de l'auteur vis-à-vis de la société victorienne est impressionnante. Il se moque des ces principes de pureté qui amènent aux pires injustices, et du fanatisme religieux derrière lequel se cachent parfois les plus méprisables. Il dénonce aussi l'hypocrisie qui se cache derrière les rapports entre les hommes et les femmes. Pour la même "faute", un homme suscite au pire la désapprobation, au mieux un rire complice, tandis qu'une femme est déshonnorée. Cette idée est encore très actuelle. Tess, qui s'est laissée prendre par la nuit et qui a accepté de se faire reconduire par un homme clairement intéressé par elle est l'équivalent de ces femmes auxquelles on reproche d'être sorties à une heure tardive, dans un quartier dangeureux, avec des vêtements trop courts ou trop décolletés.
Unique par sa bonté dans cette société impitoyable, et bien que condamnée dès les premières pages, parce qu'elle est belle et que les d'Uberville sont maudits, Tess est aussi un très beau portrait de femme. Certes, elle est inexpérimentée et trop naïve face aux deux hommes de sa vie, Thomas Hardy intervenant régulièrement pour pointer ses erreurs de jugement. Mais, elle fait preuve d'une détermination, d'un esprit de rébellion et d'une générosité hors du commun lorsqu'ils se contentent de ne penser qu'à eux-mêmes (même si c'est plus tardif, en ce qui concerne Angel). Cette force est impardonnable dans l'Angleterre de la fin du XIXe siècle, et Tess en paie le prix fort, cependant Hardy ne la laisse pas finir en simple victime.

Etonnamment, si l'histoire est éprouvante, ce livre contient des moments enchanteurs, comme un lever de soleil sur la campagne anglaise ou la description des travaux de ferme, qui sont écrits de façon aussi belle que précise. La Nature, omniprésente, semble se conformer à la vie de Tess, luxuriante à la laiterie, infernale lors de ses mois d'errance, lorsqu'elle n'espère plus rien. Dans ce livre, Thomas Hardy rend un bel hommage au monde rural.

Un incontournable !

Les avis de Shelbylee, de Fanny et de Titine.

Le Livre de Poche. 476 pages.
Traduit par Madeleine Rolland.
1891 pour l'édition originale.

Source: Externe

13 septembre 2014

Mary Barton - Elizabeth Gaskell

002859023Dans le Manchester du XIXe siècle, la Révolution industrielle bat son plein. Les Barton et les Wilson sont deux familles ouvrières liées par une solide amitié. Elles ont déjà vécu des drames, le manque de travail, la faim, la perte d'un enfant, mais elles vivent dans un milieu où l'on se serre les coudes. Mary Barton est une adolescente au début du livre, qui se transforme en une magnifique jeune fille. Ne s'imaginant pas domestique, elle entre en apprentissage chez une couturière, et ne tarde pas à faire tourner les têtes. Son premier soupirant n'est autre que Jem Wilson, le fils du meilleur ami de son père, mais sa plus belle conquête, celle qui flatte son orgueil, est sans aucun doute celle d'Harry Carson, le fils d'un grand patron.

Je vais sans doute me sentir un peu seule, mais tant pis. Je suis déçue par ce livre que je trouve bien moins abouti que Nord et Sud (auquel il est indiscutablement lié) au point d'être franchement indigeste parfois.
C'est pourtant un livre ambitieux. Elizabeth Gaskell décrit la misère avec un réalisme étonnant. Beaucoup de personnages meurent dès le début du livre, souvent dans des conditions terribles. Nous découvrons la faim, les logements insalubres, les maladies qui touchaient les nombreux individus vivant en bas de l'échelle sociale. Ces descriptions, ajoutées aux discours de John Barton, le père de Mary, qui est aussi un représentant syndical important, font de Mary Barton un livre presque politique.
La tension monte entre les deux camps, celui des patrons et celui des ouvriers, jusqu'au point de non retour, qui lance l'enquête pour découvrir le coupable du meurtre qui a lieu au milieu du livre. C'est bien fait, car Elizabeth Gaskell utilise son intrigue amoureuse pour détailler la situation complexe des villes industrielles soumises aux lois du marché et insensibles à la souffrance humaine.
Je n'ai en revanche pas été sensible au discours religieux de l'auteur, qui rend les ficelles du livre très grossières à des moments cruciaux. Le meurtrier qui expire accablé par ses fautes, sa victime touchée par la grâce divine qui lui pardonne et devient le meilleur des patrons... C'est naïf au point de me donner la nausée. Dans le reste du livre, la religion reste omniprésente, guide énormément les personnages (qui supportent tout ou presque en son nom) et alourdit le texte.
J'ai également eu beaucoup de mal avec l'histoire d'amour principale. On insiste beaucoup trop dessus, et les hésitations, autoflagellations et autres sacrifices ne m'ont pas du tout fait rêver. Comme pour le reste, la première partie est mignonne, puis cela devient horriblement ennuyeux.

J'ai déjà lu cet auteur, et aucun de ses autres livres ne sent autant la poussière. Je pense que Mary Barton est intéressant car c'est une sorte de brouillon pour Nord et Sud, mais commencer par ce titre pour découvrir Elizabeth Gaskell serait une erreur.

Le regrettée Isil a écrit un billet en complet désaccord avec le mien.

Fayard. 464 pages.
Traduit par Françoise du Sorbier.
1848 pour l'édition originale
.


23 janvier 2014

Le signe des quatre - Sir Arthur Conan Doyle

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Difficile pour moi de me plonger dans un livre en ce début d'année. Même les bandes-dessinées m'épuisent d'avance, et je préfère buller devant ma télévision. Heureusement, la BBC est là, et avec la nouvelle saison de Sherlock (déjà finie...), j'ai eu envie de me replonger dans les aventures du célèbre détective.

Sherlock Holmes non plus n'est pas en grande forme lorsque l'histoire débute. Pour passer le temps, il se drogue sous le regard réprobateur de son fidèle Watson. L'arrivée d'une nouvelle cliente, Mary Morstan, va cependant lancer les deux hommes dans une nouvelle enquête.
Cette jeune femme qui ne laisse pas le Dr Watson indifférent sollicite l'aide de Sherlock Holmes suite à la réception d'une curieuse lettre l'informant qu'elle a été privée d'une partie de l'héritage de son père. Son interlocuteur est en fait le fils d'un officier ayant vécu et travaillé en Inde avec le capitaine Morstan. Il prétend être en possession d'un trésor dont la moitié doit revenir à Mary Morstan. Mais avant que les choses aient eu le temps d'être éclaircies, un meurtre est commis et le trésor volé.

Si je n'ai pas été subjuguée par ce livre autant que j'avais pu l'être par Le chien des Baskerville, j'ai au moins bénéficié d'un effet de surprise dont je pensais être dispensée. En effet, je croyais avoir lu la résolution de l'énigme il y a des années, mais je dois confondre avec une autre histoire.
J'ai aussi apprécié comme toujours le personnage de Sherlock Holmes dont le caractère est encore une fois détaillé. Très secret comme à son habitude, il montre à quel point il dispose de moyens intellectuels et matériels (les gamins des rues) qui lui permettent de supplanter ses adversaires et la police, encore une fois ridiculisée.
Cependant, j'ai trouvé que l'histoire traînait un peu trop, excepté sur la fin. Dans le genre trésor volé ayant donné lieu à une malédiction, je préfère de loin Pierre de Lune de Wilkie Collins.
J'ai également grincé des dents en assistant à l'amour naissant de Watson et de Mary Morstan. Des évanouissements jusqu'à la réplique mielleuse du docteur sur le fait que le seul trésor qui l'intéresse est la dame de ses pensées, on ne nous épargne peu de choses en une centaine de pages.

Une enquête plutôt sympathique mais pas exceptionnelle.

Librio. 122 pages.
Traduit par Lucien Maricourt.

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24 octobre 2013

Femmes et filles - Elizabeth Gaskell

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Croyez-le ou non, il m'arrive parfois d'être superficielle. J'ai découvert Elizabeth Gaskell avec le somptueux Nord et sud* il y a sept ans, et j'ai immédiatement cherché un autre livre de cet auteur pour prolonger le plaisir. C'est ainsi que Femmes et filles a rejoint ma bibliothèque, et pourtant il m'aura fallu des années plus trois tentatives avant de le finir. Pourquoi ? Son poids. J'aime lire dans les transports, dans mon bain, couchée sur le dos, et c'est un vrai défi avec ce type de livre. Heureusement, avec la grisaille, j'ai eu envie de me plonger dans un roman victorien, avec un bon plaid et du thé à proximité, et cette fois je me suis jurée de lire ce délicieux pavé jusqu'au bout.

Molly Gibson est la fille d'un respectable médecin de campagne apprécié aussi bien par les paysans que par la noblesse locale, représentée par les Cumnor et les Hamley. Alors qu'elle grandit, son père, veuf, réalise que sa fille est l'objet des attentions de l'un de ses apprentis et décide de l'éloigner en l'envoyant à Hamley Hall, où le squire et son épouse s'entichent d'elle au point de la garder de longues semaines. Là-bas, elle fait la connaissance des deux fils de ses hôtes, l'élégant Osborne et le moins séduisant Roger, passionné de sciences naturelles.
Pendant ce temps, le Dr Gibson fait plus ample connaissance avec Mrs Kirkpatrick, une veuve, ancienne préceptrice des filles Cumnor, et lui demande de l'épouser. Molly rentre donc chez elle pour vivre avec sa nouvelle mère et Cynthia, la fille de cette dernière, revenue de France.

Évidemment, il va y avoir de l'amour, des rebondissements, des disputes, mais Femmes et filles n'est pas un roman passionnant uniquement pour ces raisons. Il ressemble beaucoup aux Confessions de Mr Harrison car il s'agit avant tout de la description d'un petit village où les commérages vont bon train, où l'on attend des heures pour voir apparaître une duchesse recouverte de diamants, où une jeune fille ne peut être vue en compagnie d'un jeune homme sans que cela fasse le tour des chaumières et où les femmes d'une même famille ont intérêt à s'entendre en raison de l'obligation qui leur est faite de passer le plus clair de leur temps chez elles.
Chacun a une idée très précise de sa position, et fait tout pour la conserver voire l'améliorer. Mrs Kirkpatrick, la belle-mère de Molly, a passé toute sa vie à travailler, à faire attention à chacune de ses parole pour ne pas perdre la faveur des Cumnor, donc elle n'hésite pas une seconde lorsque le père de notre héroïne lui propose de devenir Mrs Gibson.

"... elle éclata en sanglots hystériques. C'était un si délicieux soulagement de se dire qu'elle n'aurait plus besoin de lutter pour gagner sa vie."

C'est une femme franchement détestable. Elle est hypocrite, prétentieuse, opportuniste, menteuse, jalouse et égoïste au point de souvent se montrer insensible. Sa fille Cynthia n'est pas exempte de reproches, c'est une sacrée coquette, et j'ai souvent eu envie de la gifler, mais il est difficile de ne pas l'excuser un peu en raison de sa mère qui pousse le vice jusqu'à ne pas l'inviter à son mariage de peur de ne pas être la plus jolie.
Entre elles deux, Molly n'est pas toujours très heureuse, même si son amitié avec Cynthia est des plus sincères. C'est une jeune fille adorable, dévouée au point d'être parfois bien naïve, mais elle sait aussi se montrer surprenante comme lorsqu'elle s'emporte contre Mr Preston ou qu'elle enfourche la jument de son père pour se précipiter à Hamley Hall malgré les protestations de sa belle-mère.
Le seul homme de la famille, le Dr Gibson, a des accès de misogynie assez détestables et son refus d'intervenir dans ses affaires domestiques au départ ressemble beaucoup à de la lâcheté, mais il apporte énormément d'humour au roman, un peu à la façon d'un Mr Bennet dans Orgueil et Préjugés. Et puis, sa tendresse pour sa fille ne fait aucun doute et contraste avec celle de sa femme, qui se targue de ne pas favoriser l'une ou l'autre de ses "filles" pour mieux pouvoir les mettre en compétition (ce dans quoi elles ne marchent pas du tout d'ailleurs).

Et les prétendants me direz-vous ? Certains ne doivent pas être nommés si vous n'avez pas encore lu le roman, mais le grand héros de l'histoire est bien sûr Roger Hamley, le brillant mais discret fils cadet du squire. Comme dans tout bon roman anglais, il commence évidemment par ne pas voir ce qui est sous ses yeux et tombe raide d'admiration pour l'envoûtante Cynthia avant de partir deux ans en Afrique, mais on sait tous comment les choses vont finir. Ou auraient dû finir, car malheureusement, Femmes et filles est un roman inachevé. Elizabeth Gaskell est morte avant d'avoir pu écrire le dernier chapitre de son livre. Je n'ai plus qu'à regarder l'adaptation BBC pour la découvrir (adaptation que je m'empêche de regarder depuis très longtemps).

Voilà donc un roman passionnant de bout en bout, dans lequel on se blottit avec bonheur. On rit, on enrage, et on savoure cette ambiance anglaise au point de ne jamais vouloir que ça s'arrête. A lire absolument !

L'avis de Titine.

*Bon, j'admets quelques longueurs qui m'ont frappée à la deuxième lecture.

L'Herne. 651 pages.
Traduit par Béatrice Vierne.
1865.

30 juin 2013

Miss Mackenzie - Anthony Trollope

imagesSuite au décès de son frère, Margaret Mackenzie, une vieille fille de trente-cinq ans se retrouve à la tête d'une petite fortune et d'une jolie liste de soupirants.

Si vous cherchez une lecture victorienne plaisante, pleine de mordant et qui ne vous torturera pas trop les méninges, alors Miss Mackenzie est parfait pour vous. 
L'intrigue est très mince, et pourtant ce livre contient la plupart des ingrédients qui font qu'on aime les auteurs anglais, à commencer par la présence directe de ces derniers dans leurs livres. A l'instar d'une Jane Austen ou d'un Thackeray, Anthony Trollope s'amuse à commenter son récit, à critiquer ou à excuser ses personnages avec une délicieuse ironie.
La plus importante d'entre eux, Miss Mackenzie, est un personnage très bien croqué. Bien que vieille fille et réservée, elle n'a rien d'une gentille idiote que l'on pourrait manipuler à sa guise. Sa générosité lui joue des tours, mais elle est bien déterminée à se faire une place dans le monde. Une fois reçu son héritage, elle se rend donc à Littlebath, où il lui faut déterminer si sa position serait mieux assurée parmi les débauchés qui osent danser et jouer aux cartes ou dans le salon de la terrifiante Mrs Stumfold, l'épouse du pasteur. Miss Mackenzie se verrait bien mariée également, mais elle hésite entre le charmant Mr Rubb, associé de son frère, qui a malgré tout comme défaut d'être d'une honnêteté relative et surtout commerçant de profession, le révérend Maguire, un homme qui louche affreusement, et son cousin John Ball, futur baronnet ruiné, âgé, et à la tête d'une ribambelle d'enfants. Pour faire son choix, elle fait à nouveau preuve de clairvoyance, et refuse de se priver de romantisme en raison de son grand âge (trente-cinq ans, rappelons-le !). J'ai été agréablement surprise de lire un roman de cette époque et écrit par un homme doté d'un personnage féminin si fort.
L'entourage de notre héroïne n'est évidemment pas composé de saints personnages, ce qui donne lieu à des scènes délicieuses. J'avoue avoir connu quelques moments de léger ennui, tellement il est question d'argent durant cinq cents pages, mais je me suis régalée en lisant le compte-rendu des réunions stumfoldiennes à Littlebath, où l'on ne sait où donner de la tête tellement il y a de gens à claquer, ou encore en assistant au dîner ridicule donné par Mrs Tom Mackenzie avant qu'elle ne descende de ses grands-chevaux. Le bazar des orphelins de soldats nègres avec toutes ces pouffiasses victoriennes abandonnant toute fierté est aussi une merveille, tout comme les altercations entre Margaret et sa tante Lady Ball, dignes héritières d'Elizabeth Bennet et de Lady Catherine de Bourgh.

Je voulais découvrir Anthony Trollope depuis longtemps, et je ne suis pas du tout déçue par cette première rencontre !

Alors que le mois anglais se clôture, j'ai fait mes devoirs pour cette lecture commune avec Lou, Romanza et Virgule. Avec cette lecture, je réussis aussi mon challenge Myself, même si je ne serais pas contre une deuxième découverte de Trollope avant la fin de l'année.

Le Livre de Poche. 506 pages.
1865 pour l'édition originale.

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Challenge Myself

 

30 mars 2013

La Recluse de Wildfell Hall - Anne Brontë

La-Recluse-de-Wildfell-HallMon billet est plein de révélations sur le roman, je vous déconseille de le lire si vous souhaiter le découvrir sans rien savoir dessus.

L'arrivée de la mystérieuse Mrs Graham et de son fils Arthur dans la demeure délabrée de Wildfell Hall provoque la curiosité de ses voisins. Elle semble veuve, solitaire, ce qui est largement suffisant pour que toutes sortes d'histoires circulent sur son compte. Gilbert, jeune propriétaire terrien, n'apprécie pas vraiment ses manières froides dans un premier temps, puis à force de la fréquenter, il en tombe amoureux. Il cherche alors à comprendre pourquoi elle semble se cacher de ses anciens amis, et quelles relations elle entretient vraiment avec son propriétaire, dont on murmure qu'il est le père de son enfant.

Ce livre est étonnant. D'un côté, il peut paraître assez sage, voire moralisateur. Notre héroïne est une jeune fille naïve avant son mariage. Elle croit pouvoir tout contrôler, et son attitude est très religieuse. Quand elle rencontre son mari, elle rejette en bonne amoureuse passionnée tous les avertissements de ses proches. "Je le sauverai", leur dit-elle, et elle se tiendra à cette résolution jusqu'au bout. Cet excès de bonté peut sembler agaçant à un lecteur d'aujourd'hui tant cela ressemble à une leçon de morale contre les erreurs de jeunesse.
Le dénouement du livre également est sans surprise, puisque les gentils triomphent alors que les méchants paient pour leurs égarements. Contrairement à ses soeurs, qui ont créé en Heathcliff et Rochester des hommes bourrés de défauts, tout en leur donnant le statut de héros, Anne Brontë ne fait pas d'Arthur un être que l'on peut comprendre. Il est pitoyable, méchant, égoïste, et il n'aura pas le moindre moment de gentillesse avant de quitter la scène. Ce n'est pas lui dont on se souvient une fois le livre refermé. En ce qui concerne l'autre prétendant, Gilbert est certes loin d'être un prince charmant lorsqu'on l'observe avec un oeil neutre, et je trouve sa jalousie inquiétante pour la suite, mais je ne pense pas qu'Anne Brontë ait montré ses excès dans le but de faire de son personnage un homme imparfait. Elle veut plutôt montrer par ce biais l'attachement qu'il éprouve pour Mrs Graham et permettre le développement de son intrigue.

Malgré ces aspects, ce serait une erreur de considérer ce livre avec dédain, car on se serait complètement mépris sur ses objectifs. Remis dans le contexte du milieu du XIXe siècle, on comprend en effet l'émoi qu'il a suscité ainsi que l'audace dont il fait preuve. Ce livre parle en fait de violences conjugales et d'alcoolisme, un sujet que je ne pense pas avoir déjà vu développé dans un autre roman de cette époque, et encore moins aussi crûment. Je reprochais plus haut à Anne Brontë son manque de romanesque, mais cela vient du fait que l'auteur, ainsi qu'elle le dit dans la préface de son livre, vise à offrir une oeuvre réaliste. Vu sous cet angle, c'est une réussite. Par le biais de son journal, Helen, notre héroïne, nous livre le récit complet des abandons, des humiliations et des menaces dont elle sera l'objet durant son mariage. Son quotidien n'est fait que d'attente, de violence et de désespoir. Son mari est très souvent absent, il ne vient qu'accompagné d'amis aussi débauchés que lui, et son jeu favori consiste à tourmenter sa femme et à essayer de faire de son fils son parfait portrait.
Anne Brontë nous montre bien la situation impossible dans laquelle se trouve son héroïne. Elle cherche d'abord à aider son mari, à le changer. L'auteur devait bien connaître ce sentiment, puisque son frère, Branwell Brontë, souffrait lui-même d'alcoolisme. Quand son amour pour son mari a disparu, Helen ne cherche plus qu'à se protéger. Mais, c'est une femme, donc elle n'a pas la moindre possibilité de partir aux yeux de la loi, encore moins avec son fils. La honte qu'elle éprouve l'empêche par ailleurs de s'ouvrir à ses proches. Heureusement pour elle, elle n'est pas seulement la jeune sotte qui a épousé Arthur, ce qui lui permet de trouver assez de ressources pour s'enfuir, bravant ainsi les règles de la société dans laquelle elle vit.
Pas étonnant qu'un roman mettant en scène une femme forte ait provoqué quelques colères lors de sa parution.

Je pourrais poursuivre ce billet en vous parlant de l'atmosphère mystérieuse qui règne autour de Wildfell Hall, ou encore de la construction du livre à partir de plusieurs points de vue, mais ce que j'en ai retenu est surtout son intrigue. Anne Brontë ne m'inspire pas la même passion que ses soeurs, mais elle n'en est pas moins un auteur admirable auquel il serait regrettable de ne pas s'intéresser.

Traduit par Georges Charbonnier, André Frédérique et Frédéric Klein.
Phébus. 471 pages.
1848 pour l'édition originale.

22 mars 2013

Frankenstein ou le Prométhée moderne - Mary Shelley

9782080703200_1_75"Je serai près de toi le soir de ton mariage."

Frankenstein ou le Prométhée moderne est probablement l'un des romans d'épouvante les plus connus. Pourtant, j'ai comme l'impression que beaucoup de préjugés entourent ce livre écrit par une jeune fille de dix-neuf ans, fille d'une grande féministe et épouse d'un poète majeur du romantisme anglais, Mary Shelley. Moi-même, je n'avais concernant ce livre que l'image d'un monstre recousu de partout aux dents pourries et quelques souvenirs de mes années de fac. Ma lecture du livre original aura donc été pour le moins intéressante.

Un jeune homme ambitieux et passionné de science décide, lors de ses études, de créer un être immortel. Ce faisant, il espère apporter à l'humanité ce dont elle a besoin. Le résultat le terrifie tellement qu'il décide d'abandonner sa créature et de retourner profiter des siens. Le monstre se rappellera cependant bien vite au bon souvenir de son créateur, en privant ce dernier de tous ceux qu'il aime.

Contrairement à ce que l'on imagine sans doute souvent, Frankenstein ou le Prométhée moderne n'est pas vraiment un roman fantastique. Dès le début, on est plongé dans le récit d'un héros désespéré, qui nous décrit son enfance dans le cadre somptueux de la Suisse, et nous parle de sa famille et de sa bien-aimée sans nous épargner le moindre de ses chagrins. C'est donc avant tout à un roman aux accents gothiques et romantiques prononcés que nous avons affaire, et c'est sans doute ce qui le rend très lourd parfois (le cap des cent premières pages est une véritable victoire sur l'ennui).
Si l'on survit aux états d'âme de ce cher Victor, qui élève l'égoisme, l'immobilisme et l'auto apitoiement au rang d'art, il est cependant possible de trouver à ce livre de réelles qualités. Tout d'abord, l'histoire de Frankenstein et de sa créature a un sens particulier lorsqu'on la replace son contexte d'écriture. En effet, les XVIIIe et XIXe siècles sont le théâtre d'un essor scientifique. Les techniques progressent, la révolution industrielle naît en Angleterre avant de s'étendre à toute l'Europe, et la science semble de manière générale être une solution à tout. Cependant, certains s'élèvent pour mettre en garde contre les dérives que pourraient avoir ces idées. Un de mes anciens professeurs avait cité Frankenstein comme exemple en évoquant ce dernier fait, je comprends maintenant pourquoi. En jouant les apprentis sorciers, Victor Frankenstein dépasse les bornes de ce que l'on appelerait aujourd'hui l'éthique, et attire sur lui les conséquences de son insouciance.
Si Frankenstein m'a beaucoup agacée, sa créature (qui n'est jamais nommée), m'a beaucoup plus intéressée et touchée. Abandonnée, elle survit en se cachant dans les montagnes et en résistant au froid. Ses tentatives pour entrer en contact avec les hommes sont des échecs causés par la terreur que son physique terrifiant provoque. Elle finit par trouver refuge dans une hutte qui se trouve contre un chalet où vit une famille exilée de France et réduite à la misère. Des mois durant, le monstre observe ses "hôtes". Il apprend peu à peu leur langage (on passera sur le côté crédible de cet apprentissage), et en vient à les aimer, tout en ayant déjà conscience que sa sensibilité et sa soif d'apprendre le fragilise.

"Combien étrange est la nature de la connaissance ? Elle s'accroche à l'esprit, lorsqu'elle s'en est saisie, comme le lichen au rocher. J'aurais voulu parfois dépouiller toute pensée et tout sentiment ; mais j'appris qu'il n'était qu'un seul moyen de vaincre la douleur, à savoir trouver la mort, état que je craignais sans pourtant le comprendre."

En effet, ce livre s'interroge beaucoup sur la nature humaine, et sur le Bien et le Mal qui la composent. Cela conduira Frankenstein et sa créature (peut-être une véritable part de lui même si on joue les docteurs Freud) à se combattre jusqu'à la mort.

J'ai craint à plusieurs reprises de ne pas parvenir à apprécier cette histoire. Cependant, malgré ses lourdeurs, j'ai trouvé de nombreux passages passionnants et je pense en garder un souvenir assez précis.

Céline a fait une très belle lecture de ce livre.

Flammarion. 380 pages.
Traduit par Germain d'Hangest.
1818.