12 mai 2013

Entre ciel et terre - Jón Kalman Stefánsson

abc"Il est mort de froid parce qu'il a lu un poème."

En début d'année, j'ai salivé puis craqué pour La tristesse des anges d'un auteur islandais, Jón Kalman Stefánsson. C'est Dominique qui m'a fait réaliser qu'il s'agissait du deuxième volet d'une trilogie, ce qui m'a contrariée étant donné que je me rappelais très bien avoir lu un billet mitigé de Lou sur Entre ciel et terre.
C'est le moment où je vous confie que cette chère Lou a dit n'importe quoi^^ et que ce premier tome est en fait une merveille.

Alors, de quoi ça parle ? Nous sommes au XIXe siècle, en Islande, au bord de la mer. La vie est rude pour les marins qui partent pêcher la morue. Barour et le gamin partagent leur amour de la lecture et une grande amitié. Lorsque Barour meurt, le gamin part à la recherche du propriétaire du Paradis perdu de Milton dont la lecture a coûté la vie à son ami, afin de lui rendre son exemplaire.

Si l'intrigue est très vague, la langue est absolument merveilleuse. Il n'y a pas le moindre signe de dialogues lorsqu'on parcourt rapidement les pages de ce livre, ce qui m'a inquiétée avant ma lecture. Et pourtant, j'ai été emportée comme rarement dans cette histoire, notamment la première partie, qui raconte comment des hommes, après une courte nuit dans des barraques de pécheurs, prennent la mer. L'un d'eux a oublié sa vareuse à cause du Paradis perdu de Milton, il le paiera de sa vie. Jón Kalman Stefánsson est surtout poète, et son écriture fait vivre les émotions les plus profondes des personnages à travers les éléments qui les entourent.

"D'après les cartes de géographie, les montagnes d'ici s'élèvent à neuf cent mètres dans les airs, ce qui est parfaitement exact, il y a des jours où c'est le cas, mais un beau matin, au moment où nous quittons les rêves de la nuit, nous jetons un oeil au dehors et leur altitude a considérablement augmenté, elles atteignent au moins trois mille mètres, elles rayent la surface du ciel et nos coeurs se recroquevillent sur eux-mêmes. Ces jours-là, on peine grandement dans les enceintes à rester penché au-dessus des tas de poisson salé. Les montagnes ne font pas partie du paysage, elles sont le paysage."

Il n'y a pas de transition entre les descriptions, les pensées des uns et des autres, comme si tout était parfaitement lié. Pour cette raison, entre autres, j'ai pensé à Virginia Woolf en lisant ce roman. Les thèmes abordés sont également proches de ceux de la romancière anglaise. Nous sommes au XIXe siècle, mais le lecteur est interpelé, les époques se répondent, les morts et les vivants se parlent. Tout ou presque se passe à l'intérieur des gens, et c'est beau à mourir.

Un énorme coup de coeur.

Les avis de Dominique, Lou (qui en vérité est juste coupable de n'avoir pas aimé ce livre autant que moi). Vous pouvez aussi trouver des informations passionnantes sur ce livre, son auteur et sa traduction sur le blog d'Eric Boury, le traducteur du livre.

Folio. 252 pages.
Traduit par Eric Boury.
2007 pour l'édition originale.

 

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22 avril 2013

Du domaine des murmures - Carole Martinez

carole-martinez-du-domaine-des-murmures"Le monde en mon temps était poreux, pénétrable au merveilleux. Vous avez coupé les voies, réduit les fables à rien, niant ce qui vous échappait, oubliant la force des vieux récits. Vous avez étouffé la magie, le spirituel et la contemplation dans le vacarme de vos villes, et rares sont ceux qui, prenant le temps de tendre l'oreille, peuvent encore entendre le murmure des temps anciens ou le bruit du vent dans les branches. Mais n'imaginez pas que ce massacre des contes a chassé la peur ! Non, vous tremblez toujours sans même savoir pourquoi."

Esclarmonde, quinze ans, se tranche l'oreille le jour de ses noces avec Lothaire, un homme qu'elle n'a pas choisi. Elle annonce aussi son intention de se retirer dans une cellule afin d'y communier avec Dieu pour le restant de ses jours.
La construction de sa prison est finalement ordonnée par son père, mais alors qu'elle se prépare à y entrer, elle est violée. Elle donne naissance à un fils neuf mois plus tard dans sa cellule, un bébé qui est vu comme un authentique miracle dans toute la région.

C'est avec beaucoup d'appréhension que j'ai ouvert ce livre. Si je garde un bon souvenir du premier roman de Carole Martinez, le sujet de celui-ci me semblait très risqué. Des histoires de femmes au Moyen-Âge, ça me rappelle un autre livre qui avait fait couler beaucoup d'encre il y a quelques années et qui m'avait laissée perplexe, La Passion selon Juette.
Les premières pages n'ont pas tout à fait apaisé mes craintes. Les histoires d'illuminées martyres ont tendance à m'exaspérer. Pourtant, très vite, l'histoire d'Esclarmonde devient intrigante. A partir du moment où le monde des contes fait son entrée, j'ai retrouvé ce qui fait le charme de Carole Martinez. Alors oui, ça parle de religion, mais il est aussi question d'un enfant aux paumes trouées qui donnent un accès direct à la troupe de croisés à laquelle son grand-père appartient, d'une sirène aux cheveux verts, d'une héroïne qui repousse la Mort, ou encore d'un cheval vengeur appelé Gauvain. 
Nous sommes au Moyen-Âge, mais la religion ressemble beaucoup à une magie qui permettrait aux femmes de contrôler leur vie. Les gens n'hésitent pas à manipuler la vérité, même inconsciemment, si cela peut leur servir. Leur religion est faite de christianisme, de croyances anciennes et d'opportunisme, ce qui leur laisse un large champ d'action. Ce mélange permet au récit d'explorer diverses pistes de réflexion sur la nature des gens et de ne pas laisser de côté les gens qui, comme moi, sont assez hermétiques lorsqu'on leur présente des héros d'une piété extrême.
Esclarmonde elle-même, bien qu'enfermée dans une cellule, n'est pas coupée du monde. Elle voit les choses à travers son fils et tous les gens qui lui rendent visite. Ce n'est pas une victime et encore moins une sainte. Elle aussi manipule les gens et elle aussi se trouve parfois confontée aux trop lourdes conséquences de ses actes.

Une jolie lecture à faire d'une traite qui confirme que Carole Martinez est un auteur à suivre de près.

Comme je suis la dernière à lire ce roman, vous pouvez aussi trouver des avis chez Lou, Sylire, Stephie, Gambadou ou encore Theoma.

Merci à Lise des éditions Folio.

Folio. 240 pages.
2011 pour l'édition originale.

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18 avril 2013

"Les vents tombant des grand monts de Norwège..."

vigdis-la-farouche-sigrid-undset-9782234046917"Puisses-tu mourir de la plus cruelle des morts, puisses-tu vivre longtemps d'une vie misérable, toi et tous ceux dont la présence te réjouit le coeur. Puisses-tu voir mourir tes enfants d'une morts affreuse devant tes yeux !"

L'hiver ayant décidé de jouer les prolongations (même s'il suffit que je me lance dans un billet pour que le soleil qu'on n'avait pas vu depuis des semaines décide de refaire surface), j'ai décidé de poursuivre ma découverte de la littérature scandinave. Par conséquent, petits veinards, vous allez avoir droit à quelques billets norvégiens et islandais. 
Nous commençons avec une grande dame venue de Norvège, Sigrid Undset.

Lorsque Ljot, venu d'Islande avec son oncle, rencontre la belle Vigdis en Norvège, il en tombe éperdument amoureux. Encore puérile et maladroit, il multiplie les offenses à l'encontre du père de sa bien-aimée, Gunnar, au point de gâcher toutes ses chances d'obtenir la main de Vigdis. La jeune fille, pourtant bien partante au départ, est également refroidie lorsque Ljot abuse d'elle, puis disparaît, la laissant dans l'embarras.

Voilà une lecture dont je n'attendais pas grand chose mais qui m'a complètement emportée. Sigrid Undset est surtout connue pour ses énormes romans, mais Vigdis la farouche est loin d'être une oeuvre dépourvue d'intérêt.
L'auteur est une formidable conteuse. Elle nous embarque dans la Norvège et l'Islande du Moyen-Âge, qui vont être le théâtre des amours de deux personnes destinées à souffrir. D'un côté, nous avons Vigdis, une héroïne bafouée au caractère étonnant. De l'autre, le personnage de Ljot n'est pas aussi détestable que le laisse entendre le résumé de l'histoire.507px-Sigrid_Undset_young
J'ai particulièrement apprécié le personnage de Vigdis. C'est une jeune fille qui aurait pu être une victime. Elle perd presque tout, mais ne baisse jamais les bras pour obtenir ce qui lui revient de droit. Le monde décrit par Sigrid Undset est violent, passionné, dominé par les hommes, mais Vigdis sait tuer ou se laisser couper ses doigts gangrenés sans la moindre hésitation. Cette détermination sera autant sa force que sa perte.
Derrière ces personnages se dessine un monde où le christianisme s'impose progressivement face au paganisme, et où la justice prend des formes inhabituelles. C'est loin d'être l'aspect le plus développé du livre, mais c'est ce qui le rend aussi captivant et tragique.

Après une telle entrée en matière, je n'ai presque plus peur des mille et quelques pages de Kristin Lavransdatter qui m'attend dans ma bibliothèque.

Vigdis la farouche. Sigrid Undset.
Stock. 178 pages.
Traduit par M. Metzger.
1909 pour l'édition originale.

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10 avril 2013

Les revenants - Laura Kasischke

9782253164524-TUn jour, j’ai lu un livre de Laura Kasischke et je n’ai pas aimé. Depuis, je suis poursuivie par une lectrice de ce blog déterminée à ce que je donne une nouvelle chance à cet auteur. Or, il se trouve que quand j’ai vu passer le dernier roman qu’elle a écrit, il avait tout pour me plaire. C’est donc le moment de réparer mon erreur.

Nicole est une jeune fille de dix-huit ans à la beauté virginale lorsqu’elle trouve la mort dans un accident de voiture un soir de pleine lune. Shelly est la première sur les lieux, mais dans les jours qui suivent, le compte-rendu qu’elle lit dans tous les journaux ne correspond pas à ce dont elle a été témoin. La version la plus macabre des événements, qui montre le petit-ami de Nicole, Craig, comme le grand responsable du drame, est celle qui est retenue. Les deux jeunes gens étudiaient à Honors Grove College, où les confréries d’étudiants cultivent avec ferveur le secret autour de leurs pratiques. Nicole était elle même membre d'une sororité, et ses anciennes "soeurs" semblent déterminées à la venger.
Quelques mois plus tard, des apparitions étranges ont lieu. Craig, mais aussi Perry, qui a connu Nicole toute sa vie, ou encore des membres de l'université, vont être entraînés dans des événements incompréhensibles qui semblent avoir un lien avec le mystère qui entoure la mort de la jeune fille.

Contrairement à la dernière fois, dès les premières pages, aussi belles que terribles, qui décrivent une jeune fille figée dans la mort après un accident de voiture, j’étais conquise.
En lisant le résumé (très moyen d’ailleurs), on s’attend à lire une histoire de fantômes. C’est bel et bien le cas d’un certain point de vue, mais les fantômes sont loin d’avoir l’aspect que l’on imagine. Roman sur la mort, le deuil, le corps, mais aussi critique de la société américaine, thriller aux accents fantastiques et campus novel, ce livre est en plus doté d’une construction efficace. Différents personnages qui ne se connaissent pas toujours initialement prennent tour à tour la parole et apportent leur part dans la résolution de l'histoire. L'une des principales protagonistes de l'histoire est Mira, un professeur d'anthropologie spécialisé dans l'étude de la mort. A travers elle, nous découvrons au fil de pages passionnantes les rituels qui entourent la disparition des êtres humains, faits à la fois de chagrin et de répulsion. Nicole est-elle vraiment revenue sur le campus ou bien ses apparitions sont-elles des manifestations du deuil ?
Outre cela, les personnages doivent se débattre au milieu des pièges qui leur sont tendus pour protéger les secrets qui entourent Honors Grove College. L'image de cette université repose sur beaucoup d'hypocrisie et de menaces, et nos personnages semblent bien isolés et impuissants. Ce sont tous des êtres un peu ratés. Mira est empêtrée dans un mariage sans amour et sa carrière professionnelle ne tient qu'à un fil. Shelly est une homosexuelle manipulable. Quant à Craig et Perry, ils ne sortent aucunement du lot et ne sont rien d'autre que des pions dans une partie dont on ne leur a pas expliqué les règles. Pourtant, dès le début il semble évident que certaines choses ne sont pas claires dans la mort de Nicole. Pourquoi la version officielle est-elle si différente de ce dont Shelly a été témoin ?
Avec tout cela, rien d'étonnant à ce que les pages défilent à toute allure.

Quelques légers bémols quand même qui m’empêchent de parler de révélation. Tout d’abord, le système de rebondissement final qu’adopte Laura Kasischke dans tous ses livres ne passe pas avec moi. J'ai très vite trouvé le pot aux roses, et les éléments qui me manquaient m'ont été fournis bien avant la fin du livre. Alors que j'étais au bord du coup de coeur, ce procédé donne un aspect artificiel au livre qui m'a fait terminer ma lecture avec un sentiment d'inachevé.
J’ai également du mal à me prononcer sur le style de l’auteur, et cela pour une raison simple  : j’ai perçu la traduction à plusieurs reprises. Ainsi, Nicole évoque à un moment le temps qu’il lui faut pour faire "un cent" de roses, ou encore Karess demande à Perry si "le chat [lui] a mangé [la] langue" (dont l’équivalent français est plutôt "tu as perdu ta langue ? " ). Heureusement, le livre n’est pas truffé d’exemples de la sorte, et l’on se plonge dedans sans la moindre difficulté une fois embarqué.

Un grand roman qui dévoile le poison qui coule dans les veines de la société américaine où jouer l’emporte souvent sur le fait de penser aux conséquences.

Plein d'autres avis chez Solenn, Theoma, Brize et Miss Leo.

The Raising.
Le Livre de Poche. 663 pages.
Traduit par Eric Chédaille.
2011.

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03 avril 2013

Le roman du mariage - Jeffrey Eugenides

C_Le-roman-du-mariage_9524"Il n'y a pas de bonheur en amour, sauf à la fin d'un roman anglais." 

Contre toute attente, voilà l'un des meilleurs romans victoriens que j'ai lus ces derniers temps. En effet, le but de Jeffrey Eugenides avec son dernier roman est d'écrire un roman à la sauce XIXe bien que l'on soit au XXIe siècle. C'est une véritable réussite.

Madeleine, la vingtaine, est étudiante à l'université de Brown au début des années 1980. Ses idoles sont les auteurs anglos-saxons du XIXe siècle, de Jane Austen à Henry James, en passant par Elizabeth Gaskell ou encore George Eliot. Lorsqu'elle s'inscrit à un cours de sémiologie, elle découvre Jacques Derrida et surtout Roland Barthès, au point de ne plus voir la vie qu'à travers Fragments d'un discours amoureux. Ce livre hante même sa relation avec Leonard, le jeune homme brillant qu'elle a rencontré dans son fameux cours, qui est aussi doué en biologie qu'il est maniaco-dépressif. Une autre silhouette apparaît dans le sillon de Madeleine, celle de Mitchell, étudiant en théologie et amoureux fou de notre héroïne.  

Nous suivons ces trois personnages se débattant chacun dans leur domaine pour trouver la réponse aux questions qu'ils se posent sur une année environ, bien davantage si l'on prend en compte les souvenirs d'enfance, les changements de points de vue et les bouleversements qui s'opèrent en Madeleine, le personnage central du récit. La construction du livre est un véritable atout. Elle rend le récit dynamique, passionnant, elle fait cogiter le lecteur et elle sert à mettre en perspective bon nombre d'aspects qui seraient apparus anodins ou opaque si l'histoire avait été contée de façon linéaire.
Le fond n'est pas en reste. Les questions centrales du livre sont le mariage et le roman, ainsi que la manière dont les deux s'articulent. Si le mariage a été l'un des sujets favoris des romanciers à une époque où c'était un pilier des sociétés occidentales, la banalisation du divorce et la libération des femmes ont changé les choses. Dès lors, Jeffrey Eugenides cherche avec son livre à écrire une histoire sur le mariage qui prend en compte ces nouvelles données. Mais les liens entre mariage et roman ne sont-ils pas définitivement morts ?
Madeleine est une véritable héroïne de roman comme on en trouve chez les auteurs anglo-saxons du XIXe et du début du XXe siècle. Elle vient d'une bonne famille, où l'on se marie davantage par convenance que par amour. Comme beaucoup de ses consoeurs de roman, Madeleine profite de la première occasion qui se présente pour laisser exploser son tempérament rêveur et idéaliste. Cela l'amène à commettre les même erreurs qu'elles en choisissant le mauvais garçon. Léonard est difficile à cerner, mais il n'a rien du gendre idéal, ce qui est toujours un gros avantage lorsque l'on souhaite séduire une jeune fille riche qui souhaite ne pas marcher dans les pas de sa mère et de sa soeur.  Ce n'est pas un mauvais bougre, mais sa maladie le rend égoïste, parfois méchant, et ses sentiments pour Madeleine relèvent davantage du caprice que d'un attachement sincère. Mitchell est un jeune homme qui se cherche en étudiant la théologie et en se rendant jusqu'en Inde. Amoureux de Madeleine depuis le début, c'est le héros parfait d'un roman anglais, celui qui devrait avoir la fille au bout du compte.

A la fois campus novel, roman d'apprentissage ou encore pastiche littéraire, ce livre est une sorte de pièce montée dont on ne comprend le sens que dans les dernières phrases, superbes, que je me retient de vous révéler tant elle m'ont émue.

C'est un gros coup de coeur.

D'autres avis enthousiastes et passionnants chez Cathulu et chez Papillon.

L'Olivier. 552 pages.
Traduit par Olivier Deparis.
2011 pour l'édition originale.

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30 mars 2013

La Recluse de Wildfell Hall - Anne Brontë

La-Recluse-de-Wildfell-HallMon billet est plein de révélations sur le roman, je vous déconseille de le lire si vous souhaiter le découvrir sans rien savoir dessus.

L'arrivée de la mystérieuse Mrs Graham et de son fils Arthur dans la demeure délabrée de Wildfell Hall provoque la curiosité de ses voisins. Elle semble veuve, solitaire, ce qui est largement suffisant pour que toutes sortes d'histoires circulent sur son compte. Gilbert, jeune propriétaire terrien, n'apprécie pas vraiment ses manières froides dans un premier temps, puis à force de la fréquenter, il en tombe amoureux. Il cherche alors à comprendre pourquoi elle semble se cacher de ses anciens amis, et quelles relations elle entretient vraiment avec son propriétaire, dont on murmure qu'il est le père de son enfant.

Ce livre est étonnant. D'un côté, il peut paraître assez sage, voire moralisateur. Notre héroïne est une jeune fille naïve avant son mariage. Elle croit pouvoir tout contrôler, et son attitude est très religieuse. Quand elle rencontre son mari, elle rejette en bonne amoureuse passionnée tous les avertissements de ses proches. "Je le sauverai", leur dit-elle, et elle se tiendra à cette résolution jusqu'au bout. Cet excès de bonté peut sembler agaçant à un lecteur d'aujourd'hui tant cela ressemble à une leçon de morale contre les erreurs de jeunesse.
Le dénouement du livre également est sans surprise, puisque les gentils triomphent alors que les méchants paient pour leurs égarements. Contrairement à ses soeurs, qui ont créé en Heathcliff et Rochester des hommes bourrés de défauts, tout en leur donnant le statut de héros, Anne Brontë ne fait pas d'Arthur un être que l'on peut comprendre. Il est pitoyable, méchant, égoïste, et il n'aura pas le moindre moment de gentillesse avant de quitter la scène. Ce n'est pas lui dont on se souvient une fois le livre refermé. En ce qui concerne l'autre prétendant, Gilbert est certes loin d'être un prince charmant lorsqu'on l'observe avec un oeil neutre, et je trouve sa jalousie inquiétante pour la suite, mais je ne pense pas qu'Anne Brontë ait montré ses excès dans le but de faire de son personnage un homme imparfait. Elle veut plutôt montrer par ce biais l'attachement qu'il éprouve pour Mrs Graham et permettre le développement de son intrigue.

Malgré ces aspects, ce serait une erreur de considérer ce livre avec dédain, car on se serait complètement mépris sur ses objectifs. Remis dans le contexte du milieu du XIXe siècle, on comprend en effet l'émoi qu'il a suscité ainsi que l'audace dont il fait preuve. Ce livre parle en fait de violences conjugales et d'alcoolisme, un sujet que je ne pense pas avoir déjà vu développé dans un autre roman de cette époque, et encore moins aussi crûment. Je reprochais plus haut à Anne Brontë son manque de romanesque, mais cela vient du fait que l'auteur, ainsi qu'elle le dit dans la préface de son livre, vise à offrir une oeuvre réaliste. Vu sous cet angle, c'est une réussite. Par le biais de son journal, Helen, notre héroïne, nous livre le récit complet des abandons, des humiliations et des menaces dont elle sera l'objet durant son mariage. Son quotidien n'est fait que d'attente, de violence et de désespoir. Son mari est très souvent absent, il ne vient qu'accompagné d'amis aussi débauchés que lui, et son jeu favori consiste à tourmenter sa femme et à essayer de faire de son fils son parfait portrait.
Anne Brontë nous montre bien la situation impossible dans laquelle se trouve son héroïne. Elle cherche d'abord à aider son mari, à le changer. L'auteur devait bien connaître ce sentiment, puisque son frère, Branwell Brontë, souffrait lui-même d'alcoolisme. Quand son amour pour son mari a disparu, Helen ne cherche plus qu'à se protéger. Mais, c'est une femme, donc elle n'a pas la moindre possibilité de partir aux yeux de la loi, encore moins avec son fils. La honte qu'elle éprouve l'empêche par ailleurs de s'ouvrir à ses proches. Heureusement pour elle, elle n'est pas seulement la jeune sotte qui a épousé Arthur, ce qui lui permet de trouver assez de ressources pour s'enfuir, bravant ainsi les règles de la société dans laquelle elle vit.
Pas étonnant qu'un roman mettant en scène une femme forte ait provoqué quelques colères lors de sa parution.

Je pourrais poursuivre ce billet en vous parlant de l'atmosphère mystérieuse qui règne autour de Wildfell Hall, ou encore de la construction du livre à partir de plusieurs points de vue, mais ce que j'en ai retenu est surtout son intrigue. Anne Brontë ne m'inspire pas la même passion que ses soeurs, mais elle n'en est pas moins un auteur admirable auquel il serait regrettable de ne pas s'intéresser.

Traduit par Georges Charbonnier, André Frédérique et Frédéric Klein.
Phébus. 471 pages.
1848 pour l'édition originale.

22 mars 2013

Frankenstein ou le Prométhée moderne - Mary Shelley

9782080703200_1_75"Je serai près de toi le soir de ton mariage."

Frankenstein ou le Prométhée moderne est probablement l'un des romans d'épouvante les plus connus. Pourtant, j'ai comme l'impression que beaucoup de préjugés entourent ce livre écrit par une jeune fille de dix-neuf ans, fille d'une grande féministe et épouse d'un poète majeur du romantisme anglais, Mary Shelley. Moi-même, je n'avais concernant ce livre que l'image d'un monstre recousu de partout aux dents pourries et quelques souvenirs de mes années de fac. Ma lecture du livre original aura donc été pour le moins intéressante.

Un jeune homme ambitieux et passionné de science décide, lors de ses études, de créer un être immortel. Ce faisant, il espère apporter à l'humanité ce dont elle a besoin. Le résultat le terrifie tellement qu'il décide d'abandonner sa créature et de retourner profiter des siens. Le monstre se rappellera cependant bien vite au bon souvenir de son créateur, en privant ce dernier de tous ceux qu'il aime.

Contrairement à ce que l'on imagine sans doute souvent, Frankenstein ou le Prométhée moderne n'est pas vraiment un roman fantastique. Dès le début, on est plongé dans le récit d'un héros désespéré, qui nous décrit son enfance dans le cadre somptueux de la Suisse, et nous parle de sa famille et de sa bien-aimée sans nous épargner le moindre de ses chagrins. C'est donc avant tout à un roman aux accents gothiques et romantiques prononcés que nous avons affaire, et c'est sans doute ce qui le rend très lourd parfois (le cap des cent premières pages est une véritable victoire sur l'ennui).
Si l'on survit aux états d'âme de ce cher Victor, qui élève l'égoisme, l'immobilisme et l'auto apitoiement au rang d'art, il est cependant possible de trouver à ce livre de réelles qualités. Tout d'abord, l'histoire de Frankenstein et de sa créature a un sens particulier lorsqu'on la replace son contexte d'écriture. En effet, les XVIIIe et XIXe siècles sont le théâtre d'un essor scientifique. Les techniques progressent, la révolution industrielle naît en Angleterre avant de s'étendre à toute l'Europe, et la science semble de manière générale être une solution à tout. Cependant, certains s'élèvent pour mettre en garde contre les dérives que pourraient avoir ces idées. Un de mes anciens professeurs avait cité Frankenstein comme exemple en évoquant ce dernier fait, je comprends maintenant pourquoi. En jouant les apprentis sorciers, Victor Frankenstein dépasse les bornes de ce que l'on appelerait aujourd'hui l'éthique, et attire sur lui les conséquences de son insouciance.
Si Frankenstein m'a beaucoup agacée, sa créature (qui n'est jamais nommée), m'a beaucoup plus intéressée et touchée. Abandonnée, elle survit en se cachant dans les montagnes et en résistant au froid. Ses tentatives pour entrer en contact avec les hommes sont des échecs causés par la terreur que son physique terrifiant provoque. Elle finit par trouver refuge dans une hutte qui se trouve contre un chalet où vit une famille exilée de France et réduite à la misère. Des mois durant, le monstre observe ses "hôtes". Il apprend peu à peu leur langage (on passera sur le côté crédible de cet apprentissage), et en vient à les aimer, tout en ayant déjà conscience que sa sensibilité et sa soif d'apprendre le fragilise.

"Combien étrange est la nature de la connaissance ? Elle s'accroche à l'esprit, lorsqu'elle s'en est saisie, comme le lichen au rocher. J'aurais voulu parfois dépouiller toute pensée et tout sentiment ; mais j'appris qu'il n'était qu'un seul moyen de vaincre la douleur, à savoir trouver la mort, état que je craignais sans pourtant le comprendre."

En effet, ce livre s'interroge beaucoup sur la nature humaine, et sur le Bien et le Mal qui la composent. Cela conduira Frankenstein et sa créature (peut-être une véritable part de lui même si on joue les docteurs Freud) à se combattre jusqu'à la mort.

J'ai craint à plusieurs reprises de ne pas parvenir à apprécier cette histoire. Cependant, malgré ses lourdeurs, j'ai trouvé de nombreux passages passionnants et je pense en garder un souvenir assez précis.

Céline a fait une très belle lecture de ce livre.

Flammarion. 380 pages.
Traduit par Germain d'Hangest.
1818.

16 mars 2013

Juvenilia - Jane Austen

9782267019254FSDès l'adolescence, Jane Austen se livre à l'écriture. Juvenilia regroupe (à quelques exceptions près) les travaux de l'auteur rédigés avant qu'elle ne se lance dans ses grands romans. La plupart sont de courts textes adressés à des membres de la famille de l'auteur. On y trouve aussi le bilan qu'elle tire des opinions de ses proches sur ses romans Mansfield Park et Emma, ainsi que des essais dans le domaine de la poésie et de la prière.

Si vous ne connaissez pas Jane Austen, ne lisez surtout pas ce livre.
La plupart des oeuvres qui le composent sont d'une qualité moyenne, certaines sont inachevées et d'autres complètement soporifiques (j'ai fait plus que lire en diagonale la prière finale par exemple).
Je me suis pourtant bien amusée à la lecture de la plupart d'entre elles. Jane Austen y est féroce, ses personnages sont grotesques, et ses histoires abracadabrantes. Le mariage de ses héroïnes est déjà l'un de ses schémas principaux. La plupart sont d'une mauvaise foi et d'une vanité terrible, comme cette jeune fille qui préfère épouser un homme qui la révulse plutôt que de laisser l'une de ses soeurs, ou pire, l'une de ses amies, se faire conduire à l'autel avant elle. 
Les drames sont légion, les personnages s'évanouissent constamment, les amants vivent littéralement d'amour et d'eau fraîche, et déjà Jane Austen se moque des codes du roman gothique et du romantisme.

Malgré tout, on constate que, dans sa jeunesse, Jane Austen n'est pas complètement détachée de ses modèles d'écriture, et qu'elle cherche le genre qui lui convient. Elle privilégie souvent la forme épistolaire dans ses écrits, peut-être à la manière d'une Fanny Burney. Elle propose également des textes sous la forme de contes ou de pièces de théâtre. Certains passages sont déjà très bons, mais la jeunesse et l'inexpérience de l'auteur font que beaucoup d'histoires s'achèvent de manière abrubte, souvent à l'aide de rebondissements peu crédibles.
Son style n'est pas complètement assuré non plus. Elle fait déjà preuve de beaucoup d'ironie, mais celle-ci n'a pas la finesse que l'on trouve dans ses plus grandes oeuvres. La psychologie de ses personnages est peu développée, et le but recherché semble avant tout être le rire du lecteur (bienveillant, puisqu'il s'agit d'un des proches de l'auteur).

Un livre intéressant, mais à réserver aux adeptes de Jane Austen.

Christian Bourgois. 393 pages.
Traduit par Josette Salesse-Lavergne.

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04 mars 2013

La Fascination de l'étang - Virginia Woolf

9782757832257Voilà longtemps que je n'avais pas parlé des oeuvres de Virginia Woolf par ici. J'avais déjà eu l'occasion de lire une partie de ce livre, mais sa réédition dans la jolie collection Signatures m'a donné envie de m'y replonger.

Les vingt-cinq nouvelles qui composent ce recueil couvrent presque toute la période d'écriture de Virginia Woolf. Certaines datent des années 1900, et les dernières ont été écrites peu avant sa mort en 1941.

La nouvelle est un genre que j'apprécie modérément. Par conséquent, ce recueil n'atteindra jamais pour moi les sommets que sont les romans de Virginia Woolf. Il est pourtant remarquable à plus d'un titre.
Tout d'abord, il permet de voir une réelle évolution dans l'écriture de Virginia Woolf. Les premiers textes sont de facture assez classique, bien que Woolf y soit déjà déterminée et piquante. Les derniers sont des oeuvres de la maturité, faites de flux de conscience qui saisissent l'instant et relèguent l'intrigue au second plan. Tout va très vite et finit de façon abrupte. Pour quelqu'un qui n'a jamais lu l'auteur, j'imagine que ces nouvelles en particulier doivent surprendre, tant elles semblent sorties de nulle part, se contentant d'attraper un moment furtif, pas vraiment délimité par un début et une fin, et peu significatif si l'on n'est pas très attentif.
Ensuite, ces nouvelles sont très plaisantes pour la plupart. Elles contiennent les germes des grandes préoccupations de l'auteur, voire des thèmes qu'elle n'a jamais explorés dans ses romans. Ainsi, la place des femmes hors du mariage est questionnée, aussi bien dans Phyllis et Rosamond que dans Le journal de Maîtresse Joan Martyn. Phyllis et Rosamond sont deux soeurs, des filles de bonne famille destinées au mariage. Elles ont pourtant bien conscience que ce n'est pas un état qui leur conviendrait. Leurs amies qui vivent dans l'affreux quartier de Bloomsbury*, où l'on ose penser, viennent encore davantage perturber leur volonté de satisfaire leur famille. Mais au lieu de donner lieu à une rébellion, la nouvelle s'achève sur la volonté de Phyllis de ne plus penser, tout simplement... Le temps occupe aussi une grande place dans ce recueil, tout comme la volonté de saisir l'essence d'une personne, voeu irréalisable, ainsi que nous le démontre Mémoires de romancière.
Le fantastique a aussi sa part dans ce recueil, ce qui peut paraître surprenant, mais est finalement assez cohérent entre les mains de Virginia Woolf. Les animaux prennent vie. Un perroquet découvre un trésor pour une vieille dame, la couverture recouverte d'animaux de l'infirmière Lugton s'anime lorsqu'elle s'endort, et Bohême la petite chienne a eu une attitude très humaine pendant son existence auprès de ses maîtres.
Virginia Woolf expérimente avec ce livre. On y trouve des textes qui rappellent certains passages de ses romans. Le cas le plus frappant est évidemment Mrs Dalloway dans Bond Street, qui reprend le début de Mrs Dalloway. J'ai également eu d'agréables impressions de déjà-vu en lisant Sympathie ou encore La soirée.

Je recommande fortement ces nouvelles à ceux qui voudraient approfondir leur connaissance de l'auteur.

*Virginia Woolf s'installe avec son frère et sa soeur à Bloomsbury après la mort de leur père. C'est là que naîtra le groupe de Bloomsbury dont elle faisait partie.

Points. 289 pages.
Traduit par Josée Kamoun.

28 février 2013

Emma - Jane Austen

EmmaLorsque j'ai découvert Jane Austen, ça a été une révélation. Je me suis enfilé la totalité de ses romans, et j'en ai profité pour voir toutes les adaptations que je pouvais trouver. Emma a été un peu maltraité cependant. C'est le dernier roman de l'auteur que j'ai lu, alors que je commençais à me lasser. Par ailleurs, j'ai regardé l'une de ses adaptations avant de découvrir le livre, chose qui me gâche systématiquement le plaisir de la lecture. Je gardais donc un mauvais souvenir de Miss Woodhouse. Mais alors que nous venons de fêter les deux cents ans de la publication d'Orgueil et Préjugés, je me suis dit qu'il était temps de me réconcilier avec elle.

Emma Woodhouse est une jeune fille riche de vingt et un an. Bien que plutôt intelligente et pleine de bonne volonté, elle a toujours été trop gâtée. Seul son beau-frère et voisin, Mr Knightley, lui trouve des défauts et se permet de les lui faire remarquer. Lorsque sa gouvernante, la "pauvre Miss Taylor", décide de se marier, Emma se retrouve seule avec son père hypocondriaque. Pour tromper son ennui, la jeune fille jette son dévolu sur Harriet Smith pour en faire sa compagne et l'un des objets de sa carrière d'entremetteuse.

Il est intéressant de lire un auteur à plusieurs années d'intervalle. En effet, contrairement à mes premières lectures des livres de Jane Austen, ce qui a le plus retenu mon attention ne sont pas les aventures de l'héroïne et de ses nombreux prétendants. Cet aspect du livre m'a plutôt ennuyée en fait, mais je vais y revenir. Ce qui fait le grand intérêt d'Emma, c'est la peinture de la petite société de Highbury et de tous les personnages qui la composent. Emma, pour commencer, est une héroïne très emma_1_1_austenienne. Elle a beau être riche contrairement à ses consoeurs, elle est surtout aussi imparfaite qu'elles. En effet, Emma est bornée, sûre de son rang et de ce qu'elle fait. Or, son intérêt pour Harriet relève davantage du caprice que d'un souci réel pour la jeune fille, et elle se montre donc très mauvaise enseignante.

"Les projets qu'Emma nourrissait en vue de meubler l'esprit de sa jeune amie à grand renfort de lectures et de conversations instructives n'avaient encore jamais dépassé le stade de quelques premiers chapitres, et l'intention de poursuivre le lendemain. Bavarder était chose plus facile qu'étudier. Il était plus distrayant d'abandonner son imagination à des rêves concernant l'avenir d'Harriet que de s'attacher à cultiver son intelligence ou de l'appliquer à des sujets concrets."

Elle peut aussi se montrer vaniteuse, même si c'est plus pour ses amis que pour elle-même, comme lorsqu'elle refuse l'idée d'une union entre Harriet et Mr Martin.
Jane Austen se montre encore plus féroce à l'égard des autres personnages, qui sont assez nombreux à occuper le devant de la scène. Mr Woodhouse et sa fille aînée, Isabelle, passent leur temps à craindre pour leur bien-être et celui de leurs proches. Le mari d'Isabelle, qui est aussi le frère cadet de Mr Knightley, est doté de davantage de bon sens, mais son caractère lunatique gâche sa personnalité. Parmi les amis des Woodhouse, la plupart sont aimables, mais à l'image de Mr Woohouse, surtout "mentalement inactifs", pour reprendre une expression de l'auteur. Ainsi, Harriet S30145252mith est charmante, mais naïve et incapable de penser par elle-même tant elle est occupée à boire les paroles d'Emma. A travers elle, Jane Austen se moque une nouvelle fois du romantisme et des héroïnes passionnément amoureuse d'un homme tant qu'elle n'en ont pas aperçu un autre sur lequel reporter toute leur affection. Miss Bates est tout aussi humble et gentille, mais ses interminables monologues feraient perdre patience à Jane Bennet en personne. Quant à Jane Fairfax, le point de vue d'Emma qui est adopté par la romancière nous la rend moins remarquable qu'elle ne l'est en réalité.
 D'autres personnages sont ridicules ou détestables, voire les deux. Mr Elton est un pasteur doté de tous les défauts les plus méprisables sous ses airs de gentilhomme. Son épouse n'est pas en reste avec ses grands airs et son hypocrisie. Quant à Frank Churchill, le séducteur de ces dames, j'avoue avoir du mal à lui pardonner son caractère égoïste et manipulateur.
En fin de compte, seuls Mrs Weston et Mr Knigthley nous permettent de ne pas désespérer de l'humanité en lisant Emma.
Tous ces personnages forment une petite société où il est nécessaire de prendre sur soi et de s'entendre, sous peine de perdre le peu de distraction que la vie à la campagne a à offrir. Dans ces conditions, les allers et retours de Frank paltrow-emmaChurchill, la maladie de sa tante, le cadeau anonyme envoyé à Jane Fairfax et tous les petits événements sortant de l'ordinaire donnent lieu à un grand émoi. L'intrigue de ce roman repose beaucoup sur les coups de théâtre et le ton constamment ironique et vif de Jane Austen, ce qui permet de le savourer malgré la quasi absence d'action.
Si cette relecture d'Emma m'a permis d'apprécier davantage ce livre auquel je reconnais de nombreuses qualités, j'ai dû m'accrocher durant les cent dernières pages. Je l'ai dit plus haut, les intrigues amoureuses qui sont résolues à la fin de l'histoire m'ont beaucoup ennuyée. Cela s'étale sur beaucoup trop de pages pour garder le lecteur en veille. Par ailleurs, je vais sans doute me faire huer, mais j'ai un problème moral avec le couple principal. Mr Knightley a contribué à l'éducation d'Emma, il l'a connue toute sa vie et se comporte de manière paternelle envers elle durant tout le livre. Par conséquent, je pense davantage "beurk" que "oooh" devant leur histoire d'amour... Je m'y fais en pensant que, comme pour Mansfield Park, où nous assistons à l'union de deux cousins germains, cela vient d'un décalage entre les époques. Je sais, j'ai un esprit étroit...

Emma ne sera jamais mon favori dans l'oeuvre de Jane Austen, mais il reste tout à fait recommandable !

Côté adaptations, j'ai pu voir les deux films sortis en 1996 ainsi que la mini-série de 2009. Toutes trois se complètent assez bien, mais j'avoue avoir un gros penchant pour celle d'ITV avec Kate Beckinsale et Mark Strong (en attendant de revoir l'Emma de Romola Garai, que je n'ai vue que rapidement lors de sa diffusion).

Lou, Romanza et Maggie ont aussi lu et aimé ce livre.

Le Livre de Poche. 511 pages.
Traduit par Pierre Nordon.
1815.