22 janvier 2007

Il pleure dans mon coeur... ; Paul Verlaine

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Le boulevard sous la pluie
; Gustave Caillebotte (1877)

Il pleure dans mon coeur
Comme il pleut sur la ville.
Quelle est cette langueur
Qui pénètre mon coeur ?

Ô bruit doux de la pluie
Par terre et sur les toits !
Pour un coeur qui s'ennuie,
Ô le chant de la pluie !

Il pleure sans raison
Dans ce coeur qui s'écoeure.
Quoi ! nulle trahison ?
Ce deuil est sans raison.

C'est bien la pire peine
De ne savoir pourquoi,
Sans amour et sans haine,
Mon coeur a tant de peine !

PAUL VERLAINE

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21 janvier 2007

La petite robe de Paul ; Philippe Grimbert

2253068195Édition Le Livre de Poche ; 155 pages.
4,50 euros.

" Alors qu'il se promène dans un quartier de Paris qui n'est pas le sien, Paul, la cinquantaine, marié, est irrésistiblement attiré par une petite robe blanche de fillette, exposé dans la vitrine d'un magasin. Cet innocent vêtement dont il a fait l'acquisition va se trouver à l'origine d'un véritable drame, précipitant ses acteurs aux limites de la déraison et de la mort. Dans la vie tranquille de Paul, cet achat impulsif, apparemment anodin, produit des effets dévastateurs au point d'amener Paul et sa femme Irène au bord du gouffre. De fil en aiguille, d'un petit mensonge par omission au réveil des vieux démons, la trame d'un couple superficiellement uni va s'user jusqu'à la corde. "

Si ce n'était pas l'oeuvre d'un psychanalyste, je m'interrogerais sur la santé mentale de l'auteur de ce livre. Philippe Grimbert est présent sur un nombre incalculable de blogs depuis la rentrée, alors quand j'ai vu ce livre chez un bouquiniste, je l'ai pris sans hésiter.
Difficile de ne pas être pris dans cette histoire dès la première page. Un grand nombre de questions s'imposent à nous. Je vous avoue que j'ai pensé dans un premier temps que Paul avait peut-être des instincts pédophiles refoulés. Ce qui n'est pas franchement engageant. C'est fou comme un simple coup de tête (un peu étrange, je vous l'accorde) peut créer des malentendus et réveiller des blessures mal refermées. Et le fin mot de l'histoire, à moins d'être psychanalyste, je ne pense pas que l'on puisse s'y attendre. D'autant plus que Philippe Grimbert se plaît à brouiller les pistes. On s'imagine que c'est Paul qui a un problème, alors qu'il ne fait que tendre une main à son épouse (pour la décharge du lecteur, c'est très subtil).
C'est un livre très poignant. Irène, qui ne comprend pas ce qui a pu pousser son mari à acheter cette robe imagine le pire. Sa douleur est à la limite du supportable (heureusement que le livre est court), d'autant plus qu'à ses doutes sur son mari se mêlent d'affreux souvenirs refoulés depuis bien longtemps dans son inconscient, et qui continuent à la torturer. Quant à Paul, il est difficile de comprendre son geste dans un premier temps. Et puis, une fois le premier mensonge passé en vient un second, puis un troisième. Et les deux époux, pourtant très amoureux, installent une barrière de non-dits et de rancune entre eux.

J'ai vraiment beaucoup aimé ce livre (j'ai beaucoup de chance cette année pour l'instant). Je pense lire Un secret prochainement.

Les avis de Lily et de Camille.

" Cette femme qu'il pensait si bien connaître vivait au bord d'un gouffre, un trou dans son existence qu'aucun mot ne pouvait cerner. Irène, l'amour de sa vie avec qui il aurait voulu tout partager, restait jalousement murée sur son secret, ce coin de jardin dans lequel elle ne le laisserait jamais entrer, où elle allait solitaire fleurir la tombe d'une petite fille. " (page 88)

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19 janvier 2007

Dublinois ; James Joyce

2070385817Édition Folio ; 350 pages.
6,60 euros.

Lettre J Challenge ABC 2007 :

" Après la publication en 1907 de poésies de jeunesse, James Joyce publie en 1914 un recueil de nouvelles commencé dès 1902. Il s'agit de Dublinois. Quelle surprise pour les lecteurs de découvrir ces quinze nouvelles, si sages, si classiques, si claires. Dans ce livre, Joyce décrit, avec un sens profond de l'observation, les moeurs de la bourgeoisie irlandaise, l'atmosphère trouble et le destin tragique de la société de l'époque. Les thèmes favoris de Joyce, l'enfance, l'adolescence, la maturité, la vie publique sont ici incarnés par divers types d'habitants de Dublin, « ce cher et malpropre Dublin » que Joyce aimait tant. "

James Joyce est un auteur qui fait peur, comme l'a très bien dit Allie. Son nom est associé au monstre de 1171 pages qu'est Ulysse, ce qui a en effet de quoi en rebuter plus d'un. Dans ma tête, j'ai toujours associé Virginia Woolf et James Joyce, parce qu'il sont nés et morts la même année. C'est pourtant une simple coïncidence si j'ai débuté Dublinois et la biographie de Virginia Woolf le même jour. En lisant le livre de Nigel Nicolson, je me suis en fait aperçue qu'ils n'avaient eu presque aucune relation, à part lorsque Virginia Woolf a refusé d'éditer Ulysse, qui ne lui plaisait pas. Ca, c'était pour la petite histoire.

Pour mon challenge, j'ai décidé de m'attaquer à James Joyce, et comme il faut y aller en douceur avec moi, j'ai choisi Dublinois, ou Gens de Dublin. Il s'agit d'un recueil de quinze nouvelles qui mettent en scène des hommes, des femmes, des enfants dans leur vie de tous les jours. Les thèmes récurrents de la littérature irlandaise sont présents, l'alcoolisme, la misère, la mort, le sexe avant le mariage, l'envie de s'exiler malgré l'attachement sincère à la patrie. James Joyce parle d'une façon très simple des Dublinois, et c'est ce qui fait le charme de ce recueil.
D'un autre côté, j'ai été très surprise par l'écriture de Joyce, dont la simplicité est volontairement trompeuse. Elle frôle par moments la monotonie tellement le rythme de la lecture est monocorde. A de nombreuses reprises, j'ai dû relire des passages que j'avais lu sans concentration. C'est une volonté de l'auteur, pour servir le contenu du livre. Les choses suivent leur cours, les heures passent dans cet univers, et comme dans la vraie vie, nous avons parfois besoin de nous déconnecter de cette réalité.
L'impression que nous laisse James Joyce sur Dublin est celle d'une ville où la vie n'est pas plus facile sinon plus dure qu'ailleurs. Chacun tente de faire sa vie comme il peut, avec des scrupules ou non. Et comme partout, il y a des gagnants et des perdants, des envieux et des déçus.
Je ne sais pas trop quoi penser de ce livre, j'ai eu du mal à le lire . Les premières nouvelles s'avalent très rapidement. Mais j'ai eu l'impression d'être dans un état comateux vers le milieu. Cette atmosphère de Dublin est lourde et encore une fois, monotone. En fait, je pense qu'il faut lire ce livre tranquillement pour l'apprécier vraiment, ce que je n'ai pas fait.

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17 janvier 2007

L'Auberge de la Jamaïque ; Daphné Du Maurier

2253006874Édition Le Livre de Poche ; 313 pages.
5,50 euros.

" Orpheline et pauvre, Mary Yellan n'a pas d'autre ressource que de quitter le pays de son enfance pour aller vivre chez sa tante, mariée à un aubergiste, sur une côte désolée de l'Atlantique. Dès son arrivée à l'Auberge de la Jamaïque, Mary soupçonne de terrifiants mystères. Cette tante qu'elle a connue jeune et gaie n'est plus qu'une malheureuse, terrorisée par Joss, son époux, un ivrogne menaçant, qui enjoint à Mary de ne pas poser de questions sur les visiteurs de l'auberge. Auberge dans laquelle, d'ailleurs, aucun vrai voyageur ne s'est arrêté depuis longtemps... De terribles épreuves attendent la jeune fille avant qu'elle ne trouve le salut en même temps que l'amour. Dans la grande tradition romantique des soeurs Brontë, la romancière anglaise, auteur de Rebecca, nous entraîne avec un sens prodigieux de l'ambiance et de l'intrigue au coeur d'un pays de landes et de marais battu par les tempêtes, où subsiste la sauvagerie ancestrale des pirates et des naufrageurs. "

Décidément, j'aime beaucoup cet auteur. Daphné du Maurier a une façon unique de nous dépeindre les noirceurs de l'âme humaine. Elle allie son décor avec ses personnages afin de créer une atmosphère délicieusement envoûtante. C'est vrai, Mary est beaucoup moins attachante que Mme de Winter, elle est même parfois agaçante à se comporter en jeune fille trop sûre d'elle quite à risquer sa vie. D'un autre côté, ce tempérament téméraire nous arrange bien, puisqu'il nous permet d'enquêter avec l'héroïne.
On songe d'abord à des fantômes et à des rêves de jeune fille qui veut mettre du piment dans sa vie en inventant des choses complètement aberrantes. Mais pourquoi, dans ce cas, les gens craignent-ils autant l'auberge de la Jamaïque ? Et puis, pourquoi Tante Patience fait vingt ans de plus que son âge, et n'est plus que l'ombre d'elle même ? Tous ces malfrats qui viennent boire à l'auberge ressemblent bien à des fantômes. Le jour venu, il n'existe plus aucune trace de leur passage, et le pendu de la veille ne se balance plus au bout de sa corde. Les pirates, les contrebandiers, et pire, les naufrageurs sont-ils un simple cauchemar ou bien la réalité de cette lande isolée ?
Encore une fois, Daphné Du Maurier joue avec nous. La vérité est tellement effroyable que l'on ne la voit pas. Finalement, on se met à douter de tous les personnages. Le vicaire d'Altarnun, qui vient au secours de Mary à plusieurs reprises, comme l'avait fait avant lui Saint-John Rivers dans Jane Eyre, semble ne pas être tout à fait celui que l'on pense.
Et Jem, le frère de Joss Merlyn, ne semble pas valoir beaucoup mieux que ce dernier. Mary hésite entre ses sentiments et l'évidence que le frère de son oncle ne peut être que foncièrement mauvais. Après tout, ce n'est qu'un voleur de chevaux. Qui semble tout aussi secret que son frère. Mais qui a du charme, et qui semble ne pas trop se soucier de la réputation des femmes qu'il déflore. Mary a d'ailleurs beaucoup de mal à lui résister et à conserver sa vertu... On se doute bien que s'il doit y avoir des amoureux, ce seront eux. Leur relation débute de façon tellement forte qu'ils ne peuvent pas rester indifférents l'un à l'autre. Cependant, ce n'est pas certain que Jem ne prenne pas part aux horribles choses qui se passent à la Jamaïque, malgré sa franche hostilité à l'égard de son frère aîné.
J'ai adoré les descriptions de la lande, de l'isolement de l'auberge de la Jamaïque, l'importance du bruit des chariots qui s'arrêtent à l'auberge pendant la nuit. Malgré l'immensité de l'espace qui s'ouvre devant elle, Mary est enfermée, et transpose sa peur sur ce paysage qu'elle se met à détester. Elle a beau se douter de ce qui se passe, personne ne semble vouloir croire ce qu'elle a à dire ou plutôt, tout le monde connaît la vérité, mais lui conseille de se taire. Le vicaire ne semble pas très réceptif, Jem préfère changer de sujet, et quand Mary a l'occasion de parler à un représentant de la justice, elle cède à cette loi du silence.
Tout le réçit n'est qu'une succession de questions pour le lecteur, qui redoute souvent les réponses qu'il pourra trouver en chemin. Mais cela rend la lecture captivante, et c'est là tout le génie de Daphné du Maurier.
Cette dernière est considérée comme une féministe (sans la connotation négative actuelle de ce mot). Ce  livre met en scène une héroïne pleine d'assurance, qui ne craint pas les hommes et leurs méfaits. Très souvent, les personnages masculins et même la narratrice insistent sur le fait que Mary est une femme. Elle tient tête aux hommes, est intelligente (même si elle laisse parfois sa confiance en elle prendre le pas sur sa raison), et c'est ce qui lui permet de ne pas devenir un être égaré, comme sa tante. Les hommes qu'elle rencontre sont surpris sinon impressionnés par ce caractère. Certes, elle aura elle aussi droit à son chevalier, et la fin n'est pas nécessairement très heureuse malgré son caractère enchanté. Cependant, cette héroïne ne se contente pas de subir les événements, elle a suffisamment d'audace pour faire ses propres choix.   

" Lorsqu'on en aurait terminé avec elle, elle s'embarquerait sur quelque paquebot et travaillerait pour payer son passage ; ou bien elle prendrait la route, avec quelques sous en poche, le coeur et l'esprit libres. Mais elle était là, les larmes prêtes à couler, ayant la migraine ; on l'éloignait en hâte du lieu du crime avec des paroles et des gestes apaisants ; elle n'était qu'un élément d'encombrement et de retard, comme toutes les femmes et tous les enfants après une tragédie. "

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16 janvier 2007

La passe dangereuse ; William Somerset Maugham

2264037164Edition 10/18 ; 182 pages.
7,30 euros.

"Peu de mondes semblent aussi éloignés l'un de l'autre que ceux de Somerset Maugham et de George Orwell.
On découvre pourtant avec surprise dans un essai de l'auteur de 1984 qu'il admirait " immensément " Maugham pour son " talent à raconter une histoire sans la moindre fioriture ". Au lecteur de se laisser séduire par une invraisemblable histoire d'amour dans le Hong-Kong de la grande époque coloniale anglaise avec adultère, épidémie, général chinois, bonnes sœurs... Ingrédients que Maugham mélange avec un art consommé du récit et une maîtrise raffinée du " bel ouvrage ".

Mes lectures sont très anglo-saxonnes et très classiques ces derniers temps. Et ce sont de fabuleuses découvertes pour la plupart.
Ce livre est assez dur, ce qui de prime abord n'a rien de plaisant pour quelqu'un comme moi... Pourtant j'ai adoré. C'est l'histoire d'une femme, Kitty qui est adorée par son mari, Walter, qu'elle méprise (ça ne vous rappelle rien ? ). Au début du roman, Kitty est un être frivole qui se moque du mal qu'il peut causer. Après leur mariage, Kitty et son mari se rendent à Hong Kong (alors possession britannique), où il exerce le métier de bactériologue. Kitty, qui ne s'est pas mariée par amour, s'ennuie. D'autant plus qu'elle s'aperçoit que le métier de son mari ne lui permet pas d'être acceptée dans tous les cercles de relations. Au cours d'un repas, elle rencontre Charlie, haut fonctionnaire britannique et homme marié. Dès lors, elle trompe allègrement son mari avec cet homme possédant beaucoup plus d'aisance en public que Walter et dont elle est furieusement éprise.
Mais voilà que Walter découvre la liaison de son épouse. Bien que terrassé par la nouvelle, il lui ouvre les yeux sur l'egoïsme de son amant, et l'emmène loin de Hong-Kong, dans un lieu où sévit le choléra. Dans un premier temps, Kitty est effrayée et déteste encore davantage son mari, qui la traite avec une politesse glaciale. Elle-même est très malheureuse depuis qu'elle a découvert l'indifférence de son amant à son égard. Cependant, elle finit par regarder autour d'elle. Elle voit la mort, l'abandon, mais aussi le dévouement autour d'elle. Commence alors pour Kitty un long chemin vers le repentir et la paix intérieure. Elle décide de contribuer à soulager les enfants abandonnés de l'orphelinat en découvrant des bonnes soeurs à la bonté inégalable.
Son époux, qui noie son chagrin en se consacrant corps et âme à son travail, la fait se sentir honteuse d'elle même. Tous à Mei-tan-Fu tiennent Walter en grande estime. Mais avec Kitty, il demeure au mieux un animal blessé, au pire un être impénétrable. Leur relation la fait souffrir. Mais le mal est fait, et il est trop grand. Kitty pourra se racheter, mais ce sera Walter qui en paiera le prix.

La souffrance, qu'elle vienne de la maladie ou de l'amour est présente tout au long de ce roman. Ce livre nous montre l'évolution de son héroïne, qui passe de l'être égoïste à une jeune femme attachante consciente de ses défauts. Ce livre est très court, d'où quelques manques à mon avis sur la description de certains aspects du livre. Cependant, William Somerset Maugham nous montre de façon très convaincante que nos actes ont des conséquences qu'il faut évaluer avant de les commettre. Il nous assure également que l'on peut changer, même s'il y a toujours un prix à payer. Celui de Kitty est extrêmement élevé à mon sens. Certes, la jeune femme sait désormais quels sont les démons qu'elle doit combattre en elle même. Mais son mari n'est vraiment pas épargné, alors qu'il s'agissait de la personne la plus blessée du roman. C'est toujours ça, c'est vrai. Il n'empêche que c'est cruel.
J'ai beaucoup aimé l'incursion dans les colonies britanniques puis dans la Chine intérieure. Sans être un roman historique, ce roman évoque les missions catholiques, la domination des populations européennes sur les autochtones (les chaises à porteurs me choquent toujours), ou encore le poids des conventions. C'est en vivant auprès de personnes dépourvues de tout égoïsme que Kitty apprend la valeur des choses, des gens, et surtout d'elle même.

" Soudain, de ce nuage blanc, émergea, farouche et massif, un grand bastion. Il ne semblait pas révélé par le soleil vainqueur, mais créé par la puissance d'une baguette magique. Forteresse d'une race cruelle et barbare, il dominait la rivière. Mais le magicien bâtissait vite. Déjà un créneau coloré couronnait le bastion, et bientôt sortit du brouillard, esquisse immense relevée ça et là de la touche d'or du soleil, un enchevêtrement de toits jaunes et verts. En vain eût-on tenté de les dessiner : l'ordre, - si ordre il y avait - en échappait. Mirage d'une fantaisie extravagante, mais d'une incomparable somptuosité. Ce n'était plus une forteresse ni un temple, mais le palais enchanté de quelque empereur-dieu où l'homme ne pénètre pas. Palais trop aérien, trop chimérique pour être l'oeuvre des humains : véritable matérialisation d'un rêve.
Les larmes inondaient les joues de Kitty, et elle regardait, les mains jointes, haletante, les lèvres entrouvertes. Jamais elle ne s'était senti le coeur plus léger, il lui semblait que son âme s'évadait de la matière et que son enveloppe charnelle demeurait sur la terre.
Elle découvrait la beauté. "
(page 73)

 

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15 janvier 2007

Le Lac ; Alphonse de Lamartine

Ce poème d'Alphonse de Lamartine lui a été inspiré par la femme qu'il aimait, Julie Charles, décédée peu de temps après d'une maladie.

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Claude Monet ; Impression Soleil Levant.

Le Lac

Ainsi, toujours poussés vers de nouveaux rivages,
Dans la nuit éternelle emportés sans retour,
Ne pourrons-nous jamais sur l'océan des âges
Jeter l'ancre un seul jour ?

Ô lac ! l'année à peine a fini sa carrière,
Et près des flots chéris qu'elle devait revoir,
Regarde ! je viens seul m'asseoir sur cette pierre
Où tu la vis s'asseoir !

Tu mugissais ainsi sous ces roches profondes,
Ainsi tu te brisais sur leurs flancs déchirés,
Ainsi le vent jetait l'écume de tes ondes
Sur ses pieds adorés.

Un soir, t'en souvient-il ? nous voguions en silence ;
On n'entendait au loin, sur l'onde et sous les cieux,
Que le bruit des rameurs qui frappaient en cadence
Tes flots harmonieux.

Tout à coup des accents inconnus à la terre
Du rivage charmé frappèrent les échos ;
Le flot fut attentif, et la voix qui m'est chère
Laissa tomber ces mots :

" Ô temps ! suspends ton vol, et vous, heures propices !
Suspendez votre cours :
Laissez-nous savourer les rapides délices
Des plus beaux de nos jours !

" Assez de malheureux ici-bas vous implorent,
Coulez, coulez pour eux ;
Prenez avec leurs jours les soins qui les dévorent ;
Oubliez les heureux.

" Mais je demande en vain quelques moments encore,
Le temps m'échappe et fuit ;
Je dis à cette nuit : Sois plus lente ; et l'aurore
Va dissiper la nuit.

" Aimons donc, aimons donc ! de l'heure fugitive,
Hâtons-nous, jouissons !
L'homme n'a point de port, le temps n'a point de rive ;
Il coule, et nous passons ! "

Temps jaloux, se peut-il que ces moments d'ivresse,
Où l'amour à longs flots nous verse le bonheur,
S'envolent loin de nous de la même vitesse
Que les jours de malheur ?

Eh quoi ! n'en pourrons-nous fixer au moins la trace ?
Quoi ! passés pour jamais ! quoi ! tout entiers perdus !
Ce temps qui les donna, ce temps qui les efface,
Ne nous les rendra plus !

Éternité, néant, passé, sombres abîmes,
Que faites-vous des jours que vous engloutissez ?
Parlez : nous rendrez-vous ces extases sublimes
Que vous nous ravissez ?

Ô lac ! rochers muets ! grottes ! forêt obscure !
Vous, que le temps épargne ou qu'il peut rajeunir,
Gardez de cette nuit, gardez, belle nature,
Au moins le souvenir !

Qu'il soit dans ton repos, qu'il soit dans tes orages,
Beau lac, et dans l'aspect de tes riants coteaux,
Et dans ces noirs sapins, et dans ces rocs sauvages
Qui pendent sur tes eaux.

Qu'il soit dans le zéphyr qui frémit et qui passe,
Dans les bruits de tes bords par tes bords répétés,
Dans l'astre au front d'argent qui blanchit ta surface
De ses molles clartés.

Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire,
Que les parfums légers de ton air embaumé,
Que tout ce qu'on entend, l'on voit ou l'on respire,
Tout dise : Ils ont aimé !

Alphonse de Lamartine (1817)

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14 janvier 2007

Les quatre filles du Docteur March ; Louisa May Alcott

2261400594Édition Rouge et Or ; 187 pages.
3,50 euros.

" Le docteur March s'est engagé dans l'armée, laissant seules sa femme et leurs quatre filles. Pour la coquette Meg, la bouillante Jo, la timide Beth et l'insupportable Amy, la vie est dure. Dure, mais entre les farces de leur jeune voisin Laurie et les colères de la tante March, elle n'est pas monotone ! Un jour le Docteur March tombe gravement malade... "

La première fois que j'ai entendu parler de ce livre, c'était à l'école primaire. Ça m'avait marquée, pourtant je n'ai jamais ouvert ce livre. Il y a quelques temps, je me suis décidée à l'acheter. Juste après, j'ai découvert que je possédais déjà ce livre, dans une édition assez ancienne et illustrée. C'est donc tout naturellement que je l'ai ouvert.
Malheureusement, je dois avouer que je suis un peu déçue par ce livre pour lequel j'avais de si grandes attentes. Même si j'ai adoré la fin, ce qui me permet de garder une très bonne impression à propos de cette lecture, la première moitié du livre ne m'a pas particulièrement amusée.
Pourtant, elles sont vraiment très attachantes ces filles March. Meg, l'aînée, qui essaie de jouer son rôle de grande-soeur. Jo, la seconde, un peu garçon manqué, qui s'entend à merveille avec Laurie, le petit voisin. Beth, dont la douceur et la gentillesse font une jeune fille adorable. Et puis Amy, la petite dernière, assez (parfois très) agaçante, qui devient moins égoïste à la fin.
Ce livre que je voyais comme un roman, est en fait construit un peu à la manière de Les petites filles modèles de la Comtesse de Ségur. Ce sont plein de petites anecdotes, qui nous dévoilent l'évolution de la fratrie March. J'ai beau adorer les lectures d'enfants, celle-ci a été assez pénible par moments. Il y a des chapitres absolument passionnants, et puis d'autres qui le sont beaucoup moins. Les leçons données à ces petites filles par leur mère m'ont beaucoup agacée. J'adorais pourtant Mme de Fleurville dans Les petites filles modèles. Alors, est-ce parce que j'ai grandi ? Probablement en grande partie. Je n'ai pas beaucoup de patience, et je dois avouer que les petites pestes comme Amy qui savent être particulièrement insupportables ne font pas partie des personnages qui me rendent la lecture agréable. Heureusement, elle finit par montrer qu'elle essaie de se corriger, ce qui nous amène à lui pardonner ses erreurs d'enfant. Le côté enchanté, la bonne mère, n'ont pas vraiment pris avec moi. J'ai trouvé certains passages un peu neuneu.
Mais j'ai adoré Jo et Laurie, l'adorable Beth, le vieux Mr Laurentz. Les deux premiers pour leur tempérament aventurier, leur amour de la lecture, leur humour (j'adore lorsque Laurie se roule dans la neige pour embêter Meg) et leur simple soif de bonheur. Les deux suivants pour leur gentillesse, à laquelle il est difficile d'être insensible. Et puis, Meg et son chevalier servant sont vraiment mignons.
Les choses s'améliorent au fil de la lecture, les filles du Docteur March grandissent, elles découvrent l'amour, le chagrin, la force de l'amitié. Ça les rend plus humaines, plus proches de nous, elle ne sont plus exaspérantes à force d'être parfaites, chacune bien dans son rôle. C'est donc sur une note positive que s'est achevée ma lecture. J'ai lu que ce livre avait une suite, je pense me la procurer parce que je suis un peu restée sur ma faim.

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12 janvier 2007

Rebecca ; Daphné du Maurier

9782253006732_G_1_Édition Le livre de Poche ; 384 pages.
5,50 euros.

Lettre D Challenge 2007

" Dès les premières heures à Manderley, somptueuse demeure de l'ouest de l'Angleterre, le souvenir de celle qu'elle a remplacée s'impose à la jeune femme que vient d'épouser Maxim De Winter.
Rebecca, morte noyée, continue d'exercer sur tous une influence à la limite du morbide. La nouvelle Mme
De Winter, timide, effacée, inexpérimentée, se débat de son mieux contre l'angoisse qui l'envahit, mais la lutte contre le fantôme de Rebecca est par trop inégale.
Daphné Du Maurier, dans Rebecca, qui est sans doute le roman le plus caractéristique de son talent, fascine le lecteur et l'entraîne à la découverte d'inquiétantes réalités sans quitter le domaine familier de la vie quotidienne. "

En ce moment, je lis peu par manque de temps, mais pas seulement. J'ai commencé plein de livres que j'ai reposés au bout de quelques pages seulement. Rebecca me tente depuis le collège, mais je ne l'ai acheté que récemment. De plus, au lieu de me jeter dessus, je l'ai soigneusement rangé avec les livres de ma PAL. La couverture est la même que celle de Les Hauts de Hurle-Vent d'Emily Brontë, livre que j'aime autant qu'il me met mal à l'aise. Mais hier, je l'ai ouvert, et je suis entrée dès la première page dans l'histoire fabuleuse que nous raconte ce livre.
Je l'ai littéralement dévoré. Il n'y a pas un seul moment où l'on peut souffler dans ce livre, à chaque fois que l'on termine un chapitre, il faut lire le suivant. L'atmosphère intrigante et chargée de non-dits me rappelle un peu celle de Jane Eyre, les personnages aussi d'ailleurs. J'ai été très heureuse de constater qu'une fois de plus, le livre était bien plus riche que ce que nous racontent les résumés que l'on peut lire. Certes, Mrs Danvers, l'ancienne confidente de Rebecca est extrêmement antipathique. Cependant, elle n'est pas omniprésente comme je l'avais toujours cru. Et Maxim, s'il est souvent préoccupé, n'a pas un rôle effacé non plus.
Le fantôme qui hante les jours et les nuits de Maxim de Winter et de sa nouvelle épouse, c'est Rebecca. Son odeur, ses objets, ses robes, et même sa domestique sont là pour veiller à ce que Rebecca soit présente à chaque instant. Dès que la nouvelle Mme de Winter entre en contact avec Maxim de Winter, elle est totalement évincée par le souvenir de Rebecca. On ne connaît de la nouvelle Mme de Winter que son âge, vingt et un ans. Son passé est très flou, et semble être considéré comme inintéressant, puisque Rebecca n'en fait pas partie.
Dès lors, comment une jeune fille qui n'est que maladresse et timidité pourrait elle se sentir à l'aise ? Peu à peu, un doute s'insinue en elle. Elle se met à penser que Maxim aime encore Rebecca. Et pourtant, les regards fuyants, les silences gênés et l'atmosphère pesante de Manderley semblent renfermer bien d'autres secrets.
Nous sommes tenus en haleine du début à la fin du livre. Les descriptions de Manderley, la maison chérie et souillée de Max de Winter sont époustoufflantes. Et puis Rebecca, dont l'ombre plane du début à la fin du livre. A chaque fois que l'on pense l'avoir chassée, elle revient, et continue à déterminer l'existence de nos héros. Comme elle l'avait prévu.

Un mot de la traduction tout de même. Il me semble qu'elle est assez ancienne, et quelques tournures qui reviennent fréquemment sont assez gênantes, même si le reste nous permet de ne pas trop y accorder d'attention.

"La maison était un sépulcre, notre peur et notre souffrance étaient enterrées dans ses ruines. Il n"y aurait pas de résurrection. Quand, éveillée, je penserais à Manderley, je n'éprouverais pas d'amertume. Je me rappellerais l'été dans la roseraie et les chants d'oiseaux à l'aube, le thé sous le marronnier et le murmure de la mer derrière la courbe des pelouses.
Je penserais au lilas en fleur et à la Vallée Heureuse. Ces choses là étaient éternelles et ne pouvaient pas disparaître. Il y a des souvenirs qui ne font pas mal."
(page 7)

"J'aurais pu lutter contre une vivante, non contre une morte. S'il y avait une femme à Londres que Maxime aimât, quelqu'un à qui il écrivit, rendît visite, avec qui il dîna, avec qui il couchât, j'aurais pu lutter. Le terrain serait égal entre elle et moi. Je n'aurais pas peur. La colère, la jalousie sont des choses qu'on peut surmonter. Un jour cette femme vieillirait, ou se lasserait, ou changerait et Maxim ne l'aimerait plus. Mais Rebecca ne vieillirait jamais." (page 226)

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08 janvier 2007

Harmonie du soir ; Charles Baudelaire

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Burne-Jones Edward ; Nuit

Harmonie du soir

Voici venir les temps où vibrant sur sa tige
Chaque fleur s'évapore ainsi qu'un encensoir ;
Les sons et les parfums tournent dans l'air du soir;
Valse mélancolique et langoureux vertige!


Chaque fleur s'évapore ainsi qu'un encensoir ;
Le violon frémit comme un cœur qu'on afflige ;
Valse mélancolique et langoureux vertige !
Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir.

Le violon frémit comme un cœur qu'on afflige,
Un cœur tendre, qui hait le néant vaste et noir !
Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir ;
Le soleil s'est noyé dans son sang qui se fige.

Un cœur tendre, qui hait le néant vaste et noir,
Du passé lumineux recueille tout vestige !
Le soleil s'est noyé dans son sang qui se fige
Ton souvenir en moi luit comme un ostensoir !

Charles BAUDELAIRE

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06 janvier 2007

Adieu Benjamin ; Chantal Cahour

2700223039Edition Rageot ; 155 pages.
7,10 euros.

" Benjamin le petit frère de Sophie est décédé, tué par un chauffard: la famille est aussi heurtée de plein fouet. Leur vie est bouleversée. Ce récit décrit avec beaucoup d'intensité, de réalisme, l'état d'âme et le comportement de ces personnages profondément blessés. "

Collégienne, c'était l'un de mes livres préférés. Il raconte l'histoire d'une jeune fille qui perd son enfance en voyant sa mère hurler lorsque son père totalement bouleversé leur annonce d'une traite la mort de Ben. Quand on est encore une petite fille qui vit dans un milieu douillet, entourée de ses parents et de son petit frère adoré, un événement comme cela est terrible.
Sophie fait cependant preuve d'une incroyable maturité. La mère est totalement incapable de se maîtriser, c'est donc sa fille qui essaie de la rassurer et de la consoler. Ceci est d'autant moins évident qu'elle connaît au même moment ses premiers instants amoureux. Et puis, Sophie doit retourner en classe, affronter la pitié et la curiosité des autres. Surtout, elle doit réapprendre à vivre.
Elle s'aperçoit alors que l'on ne réagit pas tous de la même manière face à un deuil. Il y a le grand-frère qui lâche enfin toute l'amertume qu'il ressentait à l'égard de son petit frère. Il y a la mère, anéantie et qui en veut au monde entier. Le père qui veut tuer le salaud qui ne s'est même pas arrêté. Enfin, il y a la tante qui culpabilise d'être enceinte alors qu'un enfant vient de mourir. Mais tous partagent la même souffrance.
Se posent des questions très difficiles à gérer. Que va t-on faire de la chambre de Ben ? Ses affaires, inutiles désormais, faut-il vraiment s'en débarrasser ? Et le cours de violon de Ben, Simon a t-il vraiment le droit d'y aller ? Pourquoi le temps ne s'est-il pas arrêté quand Ben est mort ? Pourquoi tout le monde semble croire que Ben peut être remplacé ?

Ce livre est vraiment touchant, et s'achève sur une note positive pour Sophie. Je fais partie de ceux qui ne croient pas une seule seconde les gens qui disent ces mots répétés à l'infini selon lesquels "le temps guérit les blessures". Je pense seulement que l'on parvient à vivre avec, et à devenir ce que nous sommes grâce à elles, pour ceux qui nous manquent.

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