15 avril 2022

L'annulaire - Yoko Ogawa

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Suite à la perte d'un bout de son annulaire emporté par la machine à sodas de l'usine où elle travaille, une jeune femme découvre une étrange offre d'emploi. Il s'agit d'un poste d'assistante dans un ancien foyer de jeunes filles transformé en laboratoire où l'on conserve des spécimens d'un genre particulier.

Comme souvent avec Yoko Ogawa, cette nouvelle nous plonge dans un univers où le réel flirte avec le fantastique. Deux anciennes pensionnaires du foyer continuent à occuper leur chambre tandis que les autres servent désormais à conserver les archives. Dans la salle de bain condamnée ont lieu d'improbables rencontres amoureuses qui n'ont rien de romantique.

Ce n'est pas une lecture confortable. Non seulement nous ne comprenons pas qui est vraiment M. Deshimaru ni ce qu'il fait des spécimens qu'on lui confie, mais en plus de nouvelles questions s'ajoutent au fil du récit. D'abord sans repères, on se met à éprouver de la peur (voire de l'horreur) sans savoir si celle-ci est justifiée.

Si Yoko Ogawa me laisse souvent un peu perplexe, j'ai cette fois-ci été sensible à son récit au point de me réjouir à l'idée de notre prochaine rencontre.

Une lecture effectuée dans le cadre du Mois au Japon de Lou et Hilde.

Babel. 94 pages.
Traduit par Rose-Marie Makino-Fayolle.

1994 pour l'édition originale.

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09 avril 2022

La Tristesse des anges - Jón Kalman Stefánsson

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" Voilà les larmes des anges, disent les Indiens au nord du Canada quand la neige tombe. "

Jens le postier doit se rendre dans les fjords du sud-est alors que la tempête fait rage. Le gamin, qui devait commencer son instruction, est désigné pour l'accompagner dans ce périple. Ensemble, les deux hommes vont affronter la neige et la mer gelée. Ils vont croiser des êtres aussi démunis et peut-être aussi des revenants.

Entre ciel et terre avait été un coup de coeur, La Tristesse des anges ne m'a pas déçue. Encore une fois, la plume de Jón Kalman Stefánsson, qui n'a pas usurpé son statut de poète et use ici de quelques touches de réalisme magique, m'a portée de bout en bout. J'ai relu de nombreux passages pour m'imprégner de leur beauté et ressentir pleinement la violence des émotions qu'ils suscitent. 

" le gamin hurle parce que nul ne peut partir à la rame sur l’océan de la mort pour y chercher ceux qui nous manquent, nous nous tournons dans la nuit, agités d’une douleur indicible, que pouvons-nous faire pour aller retrouver ceux qui sont partis trop tôt, la vie est-elle donc tout à fait inutile, n’est-il aucun mot qui serait capable de rompre cette loi impitoyable, n’est-il donc aucune phrase qui soit assez puissante pour vaincre l’impossible ? "

Ce livre, c'est l'Islande du XIXe siècle, celle où une grande partie de la population vit dans un très grand dénuement, complètement isolée tant que les conditions météorologiques sont défavorables (ce qui représente la majeure partie du temps). C'est une terre où la nature rappelle sans cesse qu'elle aura toujours le dernier mot.
La solitude définit la plupart des individus que nous croisons, "puisque les gens inclinent tant à vous décevoir, à vous trahir". Certains ont peur d'eux-mêmes et refusent de se lier à quiconque pour ne pas être plus misérables qu'ils le sont déjà à leurs propres yeux. Pour les femmes, le célibat est un moyen de se soustraire à l'emprise des hommes, même si cela leur vaut des insultes.

" Il est rarement possible de juger les choses à leur surface, qu’il s’agisse de la mer ou de l’être humain, et par conséquent il est également facile d’être la proie d’une illusion qui peut nous coûter la vie ou le bonheur : je me suis donnée à toi car tu étais si doux et si beau en surface et me voilà désormais malheureuse ; je suis parti en mer parce que les eaux étaient calmes, à présent je suis mort, je pleure dans les profondeurs parmi d’autres noyés, les poissons me traversent le corps. "

Dans le brouillard des tempêtes de neige et des nuits interminables, dans les chaumières où l'on a faim et froid, même si une petite fille répète sans cesse que personne ne doit mourir, les livres apparaissent comme un moyen de chercher un sens à l'existence. Ils arrêtent (légèrement) le temps, permettent de saisir des bribes qui pourraient avoir une signification. Ils ne sont pas sans danger cependant, Stefánsson nous le rappelle. Ils ont tué le premier ami du gamin, et les mots que Jens transporte dans ses sacoches, qui "vieillissent à chacun de [leurs] pas" pourraient bien coûter la vie à nos deux héros.

" La lutte pour la vie fait mauvais ménage avec la rêverie, la poésie et la morue salée sont irréconciliables, et nul ne saurait se nourrir de ses rêves.
Ainsi vivons-nous.
L’homme meurt si on le prive de pain, mais il dépérit et se fane en l’absence de rêves. L’essentiel est rarement bien complexe, et pourtant il nous faut mourir pour parvenir à une aussi simple conclusion. "

C'est peu dire que Stefánsson n'épargne pas ses personnages. La route est longue, les espoirs très souvent déçus. Il est tentant de se laisser saisir par un sommeil engourdissant et mortel. Et pourtant, même s'il est bref, on finit par entendre le rire du si taciturne Jens.

Un indispensable.

Folio. 415 pages.
Traduit par Eric Boury.
2009 pour l'édition originale.

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28 mars 2022

Mémoires d'Hadrien - Marguerite Yourcenar

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" Un pied dans l’érudition, l’autre dans la magie, ou plus exactement, et sans métaphore, dans cette magie sympathique qui consiste à se transporter en pensée à l’intérieur de quelqu’un. "

Alors qu'il sent la mort venir, l'empereur Hadrien écrit une longue lettre à celui qui est déjà désigné comme l'un de ses successeurs, le jeune Marc Aurèle. D'abord simple missive, ce monologue se transforme en récit de vie et en leçon de pouvoir.

Quel coup de coeur ! Il n'a fallu que quelques pages à Marguerite Yourcenar pour me séduire avec son Hadrien envisageant avec un peu d'humour noir sa mort, dont il regrette que la cause soit déjà connue.

" Mes chances de finir d’un coup de poignard au cœur ou d’une chute de cheval deviennent des plus minimes ; la peste paraît improbable ; la lèpre ou le cancer semblent définitivement distancés. Je ne cours plus le risque de tomber aux frontières frappé d’une hache calédonienne ou transpercé d’une flèche parthe ; les tempêtes n’ont pas su profiter des occasions offertes, et le sorcier qui m’a prédit que je ne me noierai pas semble avoir eu raison. Je mourrai à Tibur, à Rome, ou à Naples tout au plus, et une crise d’étouffement se chargera de la besogne. Serai-je emporté par la dixième crise, ou par la centième ? Toute la question est là. Comme le voyageur qui navigue entre les îles de l’Archipel voit la buée lumineuse se lever vers le soir, et découvre peu à peu la ligne du rivage, je commence à apercevoir le profil de ma mort. "

Ce livre extrêmement bien documenté est une leçon d'histoire. On y trouve les intrigues de cours, la difficulté de gouverner un territoire aussi vaste, les agitations religieuses.

Il nous permet aussi de pénétrer l'esprit d'un homme fasciné par les mystères de l'univers et érudit. Hadrien est un amoureux des lettres et de l'art. Il recourt aux pratiques de son temps avec un certain recul tout en espérant percer les secrets de la vie.

" Après tant de réflexions et d’expériences parfois condamnables, j’ignore encore ce qui se passe derrière cette tenture noire. Mais la nuit syrienne représente ma part consciente d’immortalité. "

Décrivant ses accomplissements en tant qu'empereur, Hadrien apparaît comme un homme habité par la raison d'Etat et un habile législateur.

" Toute loi trop souvent transgressée est mauvaise : c’est au législateur à l’abroger ou à la changer, de peur que le mépris où cette folle ordonnance est tombée ne s’étende à d’autres lois plus justes. "

Nombre de ses décisions sont prises avec l'intérêt de son empire en tête, à commencer par sa propre succession. Se flattant d'être avant tout pacifiste, il évoque ses tactiques diplomatiques, ses actions pour améliorer dans une certaine mesure le sort des esclaves ou des femmes. La fourberie le révulse et c'est en se défendant de toute cruauté volontaire qu'il évoque les actes de répression et les sentences de mort qu'il a pu prononcer.

La plume de Marguerite Yourcenar, que j'imaginais ardue, est certes exigeante, mais au fil des pages il n'en reste plus que la poésie. Je me suis laissée porter d'un bout à l'autre avec émerveillement.

N'oubliez pas de lire les Carnets de note situés à la fin du roman, qui contiennent les notes de Marguerite Yourcenar autour de la genèse des Mémoires d'Hadrien. Elle y évoque ses hésitations sur la forme à donner à son livre et ses réflexions sur l'art de la biographie avec des phrases aussi justes que sublimes.

" Quoi qu’on fasse, on reconstruit toujours le monument à sa manière. Mais c’est déjà beaucoup de n’employer que des pierres authentiques. "

Folio. 364 pages.
1958 pour l'édition originale.

Une lecture pour Les Classiques c'est fantastiques de Moka et Pages Versicolores

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23 mars 2022

Le docteur Jivago - Boris Pasternak

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" — Ce n’est pas la première fois qu’on voit cela dans l’histoire. Ce qui est conçu d’une façon idéale et élevée devient grossier, se matérialise. C’est ainsi que la Grèce est devenue Rome, c’est ainsi que la Russie des lumières est devenue la révolution russe. Prends, par exemple, ce qu’a écrit Blok : « Nous sommes les enfants des années terribles de la Russie » et tu verras aussitôt ce qui sépare son époque de la nôtre. Quand Blok disait cela, il fallait l’entendre au sens figuré. Les enfants n’étaient pas des enfants, mais des fils, des rejetons spirituels,intellectuels ; les terreurs n’étaient pas terribles mais providentielles, apocalyptiques, ce n’est pas la même chose. Maintenant, le figuré est devenu littéral : les enfants sont des enfants, les terreurs sont terribles, voilà la différence. "

Iouri Jivago est encore un enfant lorsque sa mère meurt de maladie et que son père, qui l'a abandonné depuis longtemps, se suicide. Recueilli par son oncle et des amis de sa famille, Ioura grandit dans l'aisance. Malgré ses prédispositions pour l'art, il suit des études de médecine et épouse la fille de ses bienfaiteurs.
Lors de la Première Guerre mondiale, il est envoyé au front. Il y rencontre une infirmière à la recherche de son mari et issue d'une famille déchue, Larissa Antipova.

Du Docteur Jivago, j'avais l'image d'un grand roman d'amour sur un vague fond historique, probablement influencée par l'affiche du film (que je n'ai pas vu). De Pasternak, j'avais une représentation un peu méprisante, celle d'un auteur bien en-deça de ses illustres compatriotes du XIXe siècle. Si je n'ai pas éprouvé pour cet auteur la passion qu'il inspirait à Marina Tsvetaeva (sans aucun doute meilleur juge que moi, même si elle n'a connu que sa poésie), ce livre a été une belle découverte.

Il raconte l'histoire d'un homme, de sa quête de sens. Iouri Jivago est un artiste et un homme de sciences, mais aussi un individu pris dans le tourbillon de l'Histoire. Les oeuvres de Tolstoï, de Dostoeïvski ou de Blok ne peuvent lui être d'aucun secours tant qu'il est traîné au front, puis réduit à une existence laborieuse, prisonnier des partisans, ou encore sous la menace d'une arrestation pour un motif inconnu. Tout au long du livre, il est pris dans une course pour réconcilier les théories dont on l'a bercé ou qu'il a lui-même formulées et les faits qui le frappent. Le monde a changé d'une façon aussi brutale qu'irréversible et l'art est lui aussi sens dessus dessous.

Il y a une forte symbolique dans ce roman. Les personnages sont plus que des êtres humains. A travers les tourments de Iouri Jivago, Pasternak nous raconte la Russie de 1905 à l'aube de la Deuxième Guerre mondiale et cherche pourquoi ça a aussi mal tourné. Les populations, disputées entre Blancs et Rouges, sont brutalisées et terrorisées. Les gens vivent dans la misère, sont menacés de rafles, disparaissent parfois sans laisser de traces, et les chefs tombés en disgrâce sont éliminés sans vergogne.

" Chacun se préoccupe de vérifier ses idées par l’expérience, alors que les gens du pouvoir, eux, font ce qu’ils peuvent pour tourner le dos à la vérité au nom de cette fable qu’ils ont forgée sur leur propre infaillibilité. La politique ne me dit rien. Je n’aime pas les gens qui sont indifférents à la vérité. "

Vous ne rêverez pas vraiment avec l'histoire d'amour entre Jivago et Lara. Cette dernière n'est d'ailleurs que peu présente, bien qu'elle habite les pensées du docteur en permanence. Cé dernier voit en elle un idéal, une patrie, quelqu'un en qui il peut projeter de belles pensées (encore un exemple qui aurait pu nourrir la partie Littérature de Beauvoir...). C'est elle qui lui donne de l'espoir, qui permet à Jivago de remarquer la splendeur de la nature et le passage des saisons autour de lui. Plus qu'une compagne réelle, elle est une muse.

Je n'ai pas tout compris, mais j'ai aimé la nuance du docteur Jivago et sa capacité à faire surgir la poésie des ténèbres.

Les avis de Marilyne et de Patrice.

Folio. 695 pages.
1957 pour l'édition originale.

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13 mars 2022

Les Carnets de la maison morte -Fédor Dostoïevski

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" ... cette maison étrange dans laquelle j'allais devoir passer tant d'années, ressentir tant de sensations dont, si je ne les avais pas éprouvées en vérité, je n'aurais pas pu avoir une idée même approximative. "

🍂Pour ses idées, Dostoïevski est arrêté et condamné à mort en 1849. Après un simulacre d’exécution, il est finalement envoyé dans un bagne de Sibérie. Il relate cette expérience dans Les Carnets de la maison morte de façon romancée. Son alter ego est un homme qui a été condamné à dix ans de travaux forcés pour le meurtre de sa femme.

🍂S’il m’arrive d’avoir des réserves concernant cet auteur, je n’en ai aucune en vous recommandant ce roman qui nous offre un témoignage factuel de la vie dans les bagnes au XIXe siècle ainsi que des questionnements beaucoup plus profonds sur la nature humaine et les châtiments auxquels on condamne les criminels (des éléments qui hantent l’œuvre de Dostoïevski).

🍂Protégé par ses origines nobles, le narrateur ne subit pas les sévices corporels que l’on inflige au petit peuple (marquage au fer rouge, centaines voire milliers de coups de cannes). Personne n'attend qu'il se compromette lors d'une rébellion contre le responsable du camp. De même, lorsque les prisonniers montent un spectacle de théâtre, ils espèrent son approbation d'homme de culture. Cela l’isole cependant de ses codétenus qui ne le considèreront jamais comme l’un des leurs.

🍂Si pour un homme libre, la prison semble être un espace hors du temps, à l’intérieur se recrée une société avec des groupes et des rituels qui rendent cet espace moins dépaysant qu’on l’imagine. Au bagne, on s’organise comme on peut, on magouille, parfois avec la silencieuse approbation des autorités qui préfèrent de l’alcool à un soulèvement.

🍂Les criminels sont des hommes qui ont parfois commis des actes monstrueux, mais ce qui ressort de ce récit est la façon dont ils s’accrochent à ce qui compte pour ne pas sombrer. Les fêtes religieuses sont un moment de grâce et permettent aux prisonniers de se sentir plus près de leurs semblables (qui les innondent de présents, puisque les dames patronesses de la ville envoient toutes des témoignages de leur magnanimité)..
De même, quoi de plus humain que de nier sa culpabilité ? À les croire, aucun forçat n’est responsable de sa situation.

🍂Il n’y a pas ici la haine des prisonniers qu’on lit dans les récits sur les camps nazis, ce qui change beaucoup de choses, mais l’absence de solitude, les magouilles, les fers et les soins sommaires rendent l’existence des détenus très difficile.

🍂Un livre magnifique faisant surgir l’humanité là où on tente de la faire taire.

Une première participation au Mois de l'Europe de l'Est de Patrice, Eva (et bien sûr Goran).

Babel. 543 pages.
Traduit par André Markowicz.
1861 pour l'édition originale.

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26 février 2022

Le Festin - Margaret Kennedy

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L'hôtel de Pendizack, est englouti par la falaise qui le surplombait. Ce drame n'est pas si soudain qu'on pourrait le croire, puisque Mr Siddal, le mari de la propriétaire, avait reçu un courrier le prévenant du péril qui le menaçait.
Nous remontons alors quelques jours avant la catastrophe, pour rencontrer les occupants de la pension de famille, de la femme de chambre à la lady maladive, en passant par le chanoine malaisant, l'écrivaine médiocre et libidineuse (dont le dernier livre démontre qu'Emily Brontë a volé l'oeuvre de son frère...) et les enfants démoniaques.

Si vous cherchez à vous évader en ces temps angoissants, je vous conseille la Cornouailles et cette histoire si parfaitement anglaise ! Le Festin est un livre au ton faussement léger, dont on dévore les presque cinq cents pages. C'est presque une enquête policière, puisque de nombreuses intrigues émaillent le récit et qu'il faut attendre la dernière page pour découvrir la liste définitive des victimes.

On découvre des drames intimes, des parents qui ne veulent pas d'enfants ou qui les maltraitent, mais aussi des parents en mal d'enfants. Il y a des couples désunis, condamnés à se supporter pour des raisons que l'on ne comprend pas toujours.
Nous sommes au sortir de la guerre, le rationnement n'est pas terminé et les bouleversements politiques créent des tensions jusque dans la pension des Siddal où l'intendante auto-proclamée ne compte pas se laisser dominer par ces oisifs écoeurés de devoir payer tant d'impôts. Même la chasse à la guimauve est toute une histoire.

Heureusement, il y a un peu d'amour, de la camaraderie et quelques individus qui empêchent (littéralement) la situation d'exploser. Jusqu'à ce que...

" - Je n'oublierai jamais ce que dimanche vous avez dit de l'innocence.
  - De l'innocence ?
  - A propos des innocents qui sauvent le monde. "

Une tragi-comédie réussie dans un écrin superbe (cette couverture !) qui me permet de découvrir une autrice que je compte bien relire à l'occasion.

Merci aux Editions de la Table Ronde pour ce livre.

La Table Ronde. 471 pages.
Traduit par Denise Van Moppès.
1950 pour l'édition originale.

24 février 2022

La Passion selon G.H. - Clarice Lispector

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" Pour le moment j’invente ta présence, tout comme un jour je ne saurai pas non plus me risquer à mourir toute seule, mourir est le plus grand risque, je ne saurai pas passer le seuil de la mort ni faire mon premier pas dans cette première absence de moi – en cette heure ultime et si première j’inventerai aussi ta présence inconnue et avec toi je commencerai à mourir jusqu’à être capable d’apprendre toute seule à ne pas exister, et alors je te libérerai. Pour le moment, je m’accroche à toi, et ta chaude vie inconnue fait mon unique organisation personnelle, moi qui sans ta main me sentirais lâchée dans l’énorme grandeur que j’ai découverte. Dans la grandeur de la vérité ? "

Une femme artiste découvre dans la chambre immaculée de son ancienne domestique, partie depuis six mois, une blatte. Ecoeurée, saisie d'une envie violente de l'écraser, G.H. (c'est son nom) va voir son existence complètement bouleversée par la vue de cet insecte symbolisant tant de choses négatives.

Sur cette thématique, il existe le fabuleux La Métamorphose. Mais alors que le héros de Kafka subit la violence des individus qu'il croise et est lui-même dégoûté de sa condition, la femme dont nous suivons les pensées dans ce roman de Clarice Lispector fait peu à peu corps avec la blatte et va s'en servir comme point de départ d'une réflexion sur ce qu'est la condition humaine.

Rejetant ce qu'elle prenait pour acquis, sur le beau, le laid, le bien, le mal, G.H. réalise peu à peu que tout est construction. Que d'une certaine manière, la blatte, dans son absence de pensée, est plus réelle qu'elle. Dès lors, comment se libérer ? Le veut-elle seulement ?

" Reproduire une vie me procurait sans doute – ou me procure encore ? à quel point l’harmonie de mon passé est-elle brisée ? – reproduire une vie me procurait sans doute une sécurité précisément parce que cette vie n’était pas la mienne : je n’en avais pas la responsabilité. "

L'une des forces de ce livre est son caractère universel. Les questions qu'il pose se retrouvent dans beaucoup de grands textes philosophiques relatifs à la perception du réel ou la question du je. Les expériences du lecteur vont conditionner sa lecture et lui permettre de s'approprier le texte à partir d'elles. Il va apprendre à relativiser puisque le Temps s'invite dans le récit.

" Ce qui m’effrayait encore c’était que même l’horreur impunissable serait généreusement ré-absorbée par l’abîme du temps interminable, par l’abîme des profondeurs insondables, par le profond abîme du Dieu : absorbée dans le sein d’une indifférence."

Cet aspect rend cependant la lecture particulièrement exigeante. Nous n'avons presque aucun point de repère, tout juste un lieu (un appartement cossu au dernier étage d'un immeuble de Rio), une femme (désignées par des initiales et une profession, artiste). La forme nécessite aussi une attention particulière puisqu'il s'agit du flot des pensées d'un personnage en état de choc essayant d'organiser et d'exprimer ce qu'elle décrit elle-même comme inatteignable par les mots.

" J’ai entrevu mais je suis tout aussi aveugle qu’auparavant parce que j’ai entrevu un triangle incompréhensible. "

Un programme qui peut sembler absurde tant Clarice Lispector allie ce qui normalement s'exclue mutuellement (on est responsable et on ne l'est pas, on est aujourd'hui et on est l'infini), qui effraie et rassure à la fois. Qui bouscule, assurément. Le tout servi par une plume superbe et des images à couper le souffle.

J'attendais avec impatience le Mois Latino-Américain pour découvrir Clarice Lispector. Ce fut une expérience de lecture peu commune, même si lire une telle autrice dans une période peu propice à la concentration a nuit à mon plaisir (j'ai lu la première moitié du livre en trois semaines, la seconde en une journée...).

Des Femmes - Antoinette Fouque. 225 pages.
Traduit par Paulina Roitman et Didier Lamaison.
1964 pour l'édition originale.

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21 février 2022

La Débâcle - Emile Zola

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Avant-dernier opus des Rougon-Macquart, La Débâcle s’étend de la guerre franco-prussienne de 1870 jusqu'à la Commune. Alors qu'à Paris, la propagande tente de maintenir l’illusion d’une victoire imminente, sur le front les rumeurs n'en finissent pas de se contredire. Laissés pour compte, affamés, les soldats français s'organisent comme ils peuvent. Parmi eux, Jean Macquart et Maurice Levasseur, se lient d'une profonde amitié.

Grande fresque historique dénonçant la guerre avec fermeté, ce roman mêle à la fois les tragédies collectives et les drames individuels. Fait notable chez Zola, il n'y a pas de personnage haïssable dans les rangs français (l'auteur avait choisi son camp). Si l'on occupe longuement le champ de bataille, le romancier nous montre aussi les conséquences de la guerre sur tout un territoire. Villes et champs sont dévastés et jonchés de cadavres puants, les animaux sont massacrés en même temps que les hommes, les populations brutalisées et financièrement saignées par les vainqueurs.

Avec son style toujours très visuel, Zola nous fait assister à des scènes inoubliables de chevaux débandés, de blessés amputés à la chaîne. Plus tard, les massacres de la Commune sont difficilement soutenables, et l'auteur nous offre un final le long de la Seine à la fois sublime et terrible dans Paris incendié.

Comme toujours avec cet auteur, on ressort bouleversé et impressionné. Ce livre intègre la liste de mes Zola préférés, ce qui n'est pas peu dire.

Folio. 663 pages.
1892 pour l'édition originale.

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16 février 2022

Où va l'argent des pauvres ? - Denis Colombi

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" À défaut de pouvoir faire sentir intimement ce qu’est la pauvreté, les travaux sociologiques qui se sont depuis accumulés peuvent au minimum nous permettre de saisir l’étendue des capacités et de l’inventivité que doivent mettre en œuvre les plus pauvres pour s’en sortir avec presque rien."

Rappelant la démarche sociologique, qui se confronte aux données et s'oppose en cela aux discours démagogiques de nombre d'orateurs, Denis Colombi nous montre à quel point notre avis sur la façon dont les pauvres gèrent leur argent est empreinte de mépris, de préjugés et d'ignorance.

Derrière l'argent se cache un rapport de force entre les classes. Contrairement à ce que l'on pourrait penser, les profiteurs de ce système ne sont pas que les grandes fortunes mais aussi les classes moyennes. De plus, les reproches faits aux pauvres sont parfois le résultat d'exigences venant des couches supérieures (qui imagine un maçon frêle ou une esthéticienne poilue ?).
La pauvreté n'est pas qu'un manque d'argent, c'est un statut social qui n'existe pas dans toutes les sociétés. C'est aussi une condition qui fait peur car infamante. Et gare à ceux qui essaient de faire des achats considérés comme hors de leur portée. Même ceux qui font fortune sont l'objet de méfiance.

" Les footballeurs, en un sens, ne sont pas riches : ils sont plutôt des pauvres qui ont de l’argent. L’expression peut sembler paradoxale, mais elle permet de souligner qu’ils restent identifiés comme des représentants des classes populaires bien qu’ils disposent, évidemment, de ressources économiques qui les en éloignent. "

Lorsqu'on regarde le coeur du problème, l'argent lui-même, il apparaît que les pauvres ne gèrent pas forcément moins bien leur argent, mais qu'ils le font différemment. Leurs choix s'expliquent aussi la plupart du temps selon une logique très compréhensible si tant est que l'on accepte d'admettre qu'on ne gère pas un budget où il faut compter à l'euro prêt et un revenu plus confortable de la même manière.

" Penser que ses propres façons de faire en matière d’économie devraient être universalisées parce qu’elles seraient partout et toujours efficaces relève de la pensée magique et non de l’argument rationnel. "

Comme le note l'auteur, on ne peut imputer une situation qui touche des millions de personnes à des erreurs personnelles. L'enjeu est collectif.
Ce livre fait quelques propositions, et en particulier celle de donner de l'argent, mais il est aussi intéressant dans la mesure où il confronte les gens, y compris les bien intentionnés (probablement les seuls qui liront ce livre...) à leurs erreurs et à leurs contradictions. Le minimalisme est un luxe que ne peuvent se permettre que ceux qui ont les moyens de payer les articles à l'unité ou ceux qui ont un carnet d'adresses suffisamment bien rempli pour se passer d'internet.

Une lecture que je vous propose de prolonger avec Le Peuple de l'abîme de Jack London (époque différente, mais initiative tout aussi percutante). Un dernier extrait pour la route :

" tout le monde, ou peu s’en faut, s’accorde sur l’idée qu’il faut aider les pauvres… du moment qu’il s’agit d’un vœu pieux, qui vole haut dans le ciel des principes sans avoir à s’incarner dans des propositions concrètes et réalisables. Dès lors que l’on fait l’effort de seulement imaginer une société sans pauvreté, les doutes s’installent et les bons sentiments renâclent : faire disparaître la pauvreté, bien sûr, évidemment, sans aucun doute, mais quand même… quand même pas au point d’accepter la redistribution des richesses, pas au point de n’avoir personne qui soit contraint de faire les tâches ingrates, pas au point de devoir payer certains travaux à un prix plus élevé que celui que garantit l’existence d’une « armée de réserve » de miséreux. "

Payot. 348 pages.
2020.

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30 janvier 2022

Elle et Lui -George Sand

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« Un jeune homme, qui avait probablement des notions de sculpture, se prit d'un amour pour une statue de marbre couchée sur un tombeau. Il en devint fou, et ce pauvre fou souleva un jour la pierre pour voir ce qu'il restait de cette belle femme dans le sarcophage. Il y trouva… ce qu'il y devait trouver, l'imbécile! une momie! Alors la raison lui revint, et, embrassant ce squelette, il lui dit: «Je t'aime mieux ainsi; au moins, tu es quelque chose qui a vécu, tandis que j'étais épris d'une pierre qui n'a jamais eu conscience d'elle-même. »

Toute personne qui s'intéresse un peu à George Sand a entendu parler de sa relation avec Alfred de Musset. Ce dernier en a tiré La Confession d'un enfant du siècle. En 1859, George Sand livre sa version des faits dans Elle et Lui.

Si ce livre n'a pas émoussé mon intérêt pour l'autrice, aussi bien parce que je sais qu'elle a écrit des choses très différentes que parce qu'il comporte de nombreux points remarquables, je dois reconnaître qu'il n'a pas été un coup de coeur.

Dans son autobiographie, George Sand se montre critique vis-à-vis du réalisme. Force est de constater que l'autofiction n'est pas le domaine dans lequel elle est le plus à l'aise. J'ai eu le sentiment de lire une histoire maquillée de manière très artificielle. Thérèse et Laurent ne sont pas écrivains mais peintres, le troisième laron n'est pas médecin mais un vieil ami de la famille... La forme romanesque est grossièrement utilisée et n'apporte à mon avis pas grand chose au récit.

Cela dit, j'ai trouvé Thérèse très moderne. Ses réflexions disent beaucoup de l'autrice et de sa vision de l'amour et de la création artistique. La jeune femme, à l'image de George Sand, mêle sa soif d'indépendance et de bonheur amoureux à un tempérament extrêmement discret et à une attitude sérieuse. Pour elle, c'est ce qui permet à la fois d'aimer vraiment et de pouvoir travailler. A l'inverse, Laurent/Musset est en proie à des excès de désespoir, de colère et de joie, et il est d'autant plus instable qu'il aime boire et fréquenter des milieux qui gâchent son potentiel. 

La relation entre Thérèse et Laurent est également intéressante. Dès le début, rien ne va entre eux, et pourtant Thérèse ne parvient pas à mettre un terme à cette relation qui la détruit et qui brise sa fragile réputation.

" Et, d'ailleurs, cet amour de Thérèse pour Laurent était incompréhensible pour elle-même. Elle n'y était pas entraînée par les sens, car Laurent, souillé par la débauche où il se replongeait pour tuer un amour qu'il ne pouvait éteindre par sa volonté, lui était devenu un objet de dégoût pire qu'un cadavre. Elle n'avait plus de caresses pour lui, et il n'osait plus lui en demander. Elle n'était plus vaincue et dominée par le charme de son éloquence et par les grâces enfantines de ses repentirs. Elle ne pouvait plus croire au lendemain; et les attendrissements splendides qui les avaient tant de fois réconciliés n'étaient plus pour elle que les effrayants symptômes de la tempête et du naufrage. "

Elle se comporte en mère, en sauveuse. Il est un enfant capricieux qui aime jouer les désabusés. Ils s'aiment pour les mauvaises raisons et ce sont les mêmes mauvaises raisons qui les attachent l'un à l'autre. Mais, même si c'est Thérèse qui est la plus maltraitée et qui perd le plus, elle est en revanche loin de se contenter de cette position de dominée. La culpabilité qu'elle éprouve parce qu'elle ne se montre pas plus compréhensive finit par céder devant son besoin impérieux de faire ce qui est bien pour elle. Difficile d'être en désaccord avec cela.

Folio. 384 pages.
1859 pour l'édition originale.