19 novembre 2020

Le Moulin sur la Floss - George Eliot

EliotLe Moulin de Dorlcote, au bord de la Floss et à proximité de Saint-Ogg, appartient aux Tulliver depuis plusieurs générations. Tom et Maggie, les enfants du Père Tulliver, vivent une enfance heureuse, faite de promenades et de bêtises, de maladresses et de disputes.
Maggie est douce mais avide de savoir. Sa soif d'indépendance désespère aussi bien sa mère que ses tantes maternelles qui lui prédisent de futurs malheurs. Quant à Tom, il est souvent brutal et rancunier envers sa soeur. Il est imperméable à l'instruction que son père voudrait lui offrir.
Lorsque le malheur s'abat sur les Tulliver, les deux enfants sont projetés dans le monde des adultes et confrontés brutalement à leurs divergences.

J'ai eu davantage de difficulté à entrer dans ce livre que dans Middlemarch, dont la lecture avait été fluide de bout en bout, mais Le Moulin sur la Floss m'a bien plus bouleversée en fin de compte.

Si le début du livre ne m'a pas complètement séduite, c'est parce que je m'attendais à lire une autre histoire. Pourtant, George Eliot s'y montre délicieusement féroce, et avant même de trouver le fil conducteur de l'histoire, j'ai pu savourer certains chapitres au point d'éclater de rire.
Je trouve des airs zoliens à ce roman. Tout d'abord, l'autrice prend le soin d'ancrer son récit dans un contexte historique précis. La communauté de Saint-Ogg vit une époque de profonds changements avec l'arrivée de la révolution industrielle. Les querelles religieuses et l'éducation (des garçons évidemment) donnent lieu à de nombreux commentaires et causent des incompréhensions. La vindicte populaire est toujours prête à s'abattre, en particulier sur les femmes.

Ensuite, et c'est sans doute cette dimension qui m'a le plus rappelé Emile Zola, la destinée de Maggie et Tom semble écrite dans leur sang, Tulliver pour Maggie, Dodson pour Tom. La description du malheur, de la ruine, sont symbolisés par des scènes dans lesquelles les Tulliver s'humilient et sont humiliés, même par leurs proches qui considèrent que c'est une juste chose d'être humble avant d'être sauvé.

" La pauvre Mme Tulliver tenait dans ses mains un petit plateau, sur lequel elle avait posé sa théière en argent, une tasse et une soucoupe, en guise d'échantillon, les saupoudreuses, ainsi que la pince à sucre.
« Tu vois ça, ma soeur », dit-elle, en regardant Mme Deane et en posant le plateau sur la table. « J'ai pensé que, peut-être, si tu regardais la théière à nouveau - ça fait bien longtemps que tu ne l'as pas vue - le potif te plairait davantage. Elle fait un thé merveilleux, elle a un dessous et tous les accessoires : tu pourrais t'en servir pour tous les jours, ou bien la garder pour Lucy, quand elle tiendra sa maison. Ca me répugnerait de voir les gens du Lion d'or l'acheter », dit cette pauvre femme, le coeur gros, les larmes aux yeux, « ma théière que j'ai achetée quand je me suis mariée, et de penser qu'elle sera rayée, et placée devant des voyageurs et des étrangers, avec mes initiales dessus - tiens, regarde, là, E.D. - et que tout le monde les verra. "

Heureusement pour nos personnages, il existe dans cette famille une humanité souvent absente chez les Rougon-Macquart. Je trouve aussi George Eliot bien plus fine psychologue qu'Emile Zola dans la peinture de ses personnages principaux.

Maggie est une figure inoubliable, d'une grande complexité. On pourrait reprocher à George Eliot le choix que fait Maggie de ne pas céder au bonheur évident. Il semblerait que certaines féministes (si vous lisez mon blog un peu attentivement, vous savez que ce n'est pas un terme que j'emploie de façon péjorative) le fassent. Pourtant, la proposition de tout abandonner pour l'amour est pressée par des hommes aussi bien que celle de ne pas le faire. Par ailleurs, je disais plus haut qu'Eliot est très fine psychologue, Maggie en est l'exemple le plus frappant. Son attitude, qui pourrait passer pour de la lâcheté ou une ferveur religieuse méprisable, est le fait d'une réflexion bien plus complexe. Peut-on être heureux quand on a renoncé à sa vie et ses joies d'autrefois ? " Si nous ne sommes pas liés par le passé, où réside le devoir ? Nous n'aurions d'autre loi que l'inclination de l'instant. " Et de bonheur que des choses potentiellement superficielles et éphémères ?
George Eliot en sait quelque chose. Tombée amoureuse d'un homme marié ne pouvant divorcer car il a reconnu l'enfant adultérin de son épouse, elle vivra maritalement avec lui en renonçant à sa famille, et en particulier avec Isaac, son frère adoré qu'elle ne reverra jamais.

C'est sans doute pour cette raison que Le Moulin sur la Floss est un roman aussi nostalgique, régulièrement qualifié de " recherche du temps perdu ", de l'enfance heureuse et fantasmée (le lecteur ne peut en effet affirmer que la relation entre Tom et Maggie a un jour été équilibrée). Cette époque dont Maggie a été brutalement arrachée et qu'elle n'aura de cesse de rechercher lorsqu'elle aura renoncé à vouloir s'en guérir.

" Il n'y aura rien dans notre vie qui ressemblera au début. "

Outre Maggie, il est impossible de ne pas évoquer le révérend Kenn, à la bonté exceptionnelle, la parfaite et adorée cousine de Maggie, Lucy. Il y a aussi Philip Wakem, le fils difforme de l'ennemi des Tulliver, encore un être aussi attachant que complexe. Et surtout, la Floss elle-même, dont le flot symbolise le temps qui passe et dont les caprices déterminent les joies et les malheurs des habitants du moulin.   

Et puis cette fin ! J'ai pleuré en lisant le dernier chapitre, magnifiquement écrit, en voyant ces ombres et ce fantôme surgir aux abords du moulin.

Assurément, il faut (re)lire George Eliot.

L'avis de Dominique, dont les billets m'ont comme souvent amenée à découvrir enfin George Eliot et celui de Keisha.

Folio. 738 pages.
Traduit par Alain Jumeau.
1960 pour l'édition originale.

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31 octobre 2020

Portrait de femme - Henry James

portrait" - Je l'ai trouvée par un jour pluvieux dans une vieille maison d'Albany, assise dans une pièce lugubre, lisant un ouvrage indigeste et s'ennuyant à périr. Elle ignorait qu'elle s'ennuyait mais je ne lui ai laissé aucun doute sur ce point et elle m'a paru très reconnaissante de ce service. "

Lorsque Mrs Touchett, épouse d'un respectable banquier américain établi en Angleterre, revient chez son époux avec sa nièce, elle est loin de se douter des conséquences de sa décision. Isabel Archer, jeune américaine peu fortunée mais avide de connaissances et d'expériences, va charmer l'Europe, à commencer par son oncle et son cousin, le chétif Ralph.
Son tempérament orgueilleux et quelques mauvaises rencontres vont cependant bien vite lui jouer des tours.

C'est avec beaucoup d'appréhensions que j'ai ouvert ce livre. Henry James est un auteur dont j'ai adoré certains titres, essentiellement des nouvelles, mais qui m'a également procuré d'inoubliables moments d'ennuis avec ses romans.
La malédiction semble rompue. Portrait de femme est peut-être mon plus gros coup de coeur de l'année (j'hésite encore avec Les Raisins de la colère). Je ne me rappelle plus à quand remonte la dernière fois où j'ai, comme ici, repoussé l'heure de mon coucher de façon très imprudente pour avoir le plaisir de lire encore un chapitre, puis un autre. J'ai atteint la dernière page avec un mélange d'impatience et d'appréhension tant j'étais avide de connaître le dénouement tout en souhaitant que cette histoire s'étire encore et encore.

L'intrigue m'a captivée de bout en bout. J'ai autant savouré l'aventure anglaise d'Isabelle Archer que son arrivée en Italie. J'ai éprouvé toute l'affection du monde pour le vieux Mr Touchett et son fils, bien que ce dernier ne soit pas exempt de défauts. J'ai admiré avec un peu de mépris Henrietta Stackpole, Mrs Touchett et même la comtesse Gemini. J'ai évidemment détesté Mrs Merle et Mr Osmond.
James étudie avec une finesse absolue la psychologie de ses personnages. Certes, il se moque souvent d'eux, critique leurs travers et ceux de leur époque : le radicalisme hypocrite de Warburton, l'indépendance et la frivolité de la journaliste américaine, l'attitude encourageante d'Osmond face aux idées de son épouse, à condition que ce soit aussi les siennes... Mais derrière cette légèreté, tous les habitants de ce livre ont leur complexité et sont incarnés de façon admirable. Les lecteurs naïfs (dont je suis) peu habitués à rencontrer des personnages aussi peu manichéens, sont bernés et éprouvés par l'auteur. Les mariages sont tous désastreux, les amitiés parfois très malsaines. S'il semble impossible de comprendre Isabel  à première vue tant ses décisions semblent absurdes, une prise en compte du décalage entre ses aspirations, ses prétentions, ses faiblesses et ses traditions ne peut que conduire au destin qui est le sien. De même, des personnages comme la comtesse Gemini et Henrietta Stackpole se révèlent bien moins superficielles et stupides qu'elles n'y paraissent ou le clament.

" - Quelle dommage qu'elle soit si charmante, déclara la comtesse. Pour être sacrifiée, la première venue aurait fait l'affaire. Pas besoin d'une femme supérieure.
- Si elle ne l'était pas, votre frère ne l'aurait jamais regardée. Il exige ce qu'il y a de mieux. "

Et si Mrs Touchett a ses défauts, sa dernière phrase au sujet de la maternité m'a brisé le coeur. 

J'aimerais vous citer tous les passages que j'ai notés. Chaque phrase de ce roman est un bijou. Chaque mot est à la bonne place pour produire l'effet voulu. Jusqu'à la dernière page (quelle fin !!! ). Il y a de la répartie, de l'humour, toute une palette de sentiments, des descriptions grandioses. On compare parfois James à un peintre, la lecture de ce livre m'a également donné cette impression.

" Le vieux gentleman assis près de la table basse était arrivé d'Amérique trente ans plus tôt ; il avait apporté avec lui, dominant tout son bagage, sa physionomie américaine. Non content de l'avoir apportée, il l’avait entretenue dans un état parfait, de telle sorte qu’il aurait pu la ramener en toute confiance dans son pays natal, en cas de nécessité. "

James est donc un peintre de la physionomie et de la psychologie humaine, mais aussi un peintre des lieux qu'il nous fait visiter. L'Italie surgit sous sa plume. Je suis retournée dans les ruines de Rome et à la Galerie des Offices. J'ai senti la douceur de Florence; l'amertume de Rome et le temps pour le moins changeant (mais tout aussi délicieux à mon goût) de l'Angleterre.

Un livre qui m'a fait rire, qui m'a enchantée, bouleversée et révoltée à la fois. L'une des meilleures recettes pour faire un chef d'oeuvre.  Lisez-le !

Les avis de Dominique et Keisha.

10/18. 689 pages.
Traduit par Claude Bonnafont.
1880 pour l'édition originale.

21 octobre 2020

La Vallée de la Lune - Jack London

luneOakland, début du XXème siècle. Saxonne est jeune, idéaliste et volontaire. Descendante d'une poétesse ayant participé à la conquête de l'Ouest, elle est persuadée d'être destinée à une existence peu ordinaire. Lorsqu'elle rencontre Billy, charretier de profession mais ancien boxeur, c'est le coup de foudre.
Cependant, la lutte entre patrons et syndicats fait rage et pourrait bien ruiner leur bonheur.

C'est peu dire que j'ai lutté pour venir à bout de ce roman de six cents pages. Il contient énormément de passages qui auraient mérité d'être supprimés et son discours est tour à tour ennuyeux et dérangeant.

On dit souvent de la littérature américaine qu'il s'agit d'une littérature de pionniers, qu'on y trouve une réécriture perpétuelle de la Bible. Avec La Vallée de la Lune, difficile de passer à côté de la recherche de la Terre Promise entreprise par Billy et Saxonne après avoir subit les brimades du capitalisme.

La première partie est une charge contre les inégalités sociales, les grands patrons, l'injustice du système judiciaire. Du pur Jack London. Lorsque les grèves s'enclenchent, l'auteur décrit avec précision la violence qui s'empare des individus, les meurtres des briseurs de grève, les condamnations à mort en représailles. Les quelques richesses que Saxonne et Billy avaient amassées sont bien vite englouties et remplacées par des dettes de toutes parts. La tentation de l'alcool n'est pas loin non plus. 

" Archie, ce gosse, a volé deux dollars et quatre-vingt cents à un poivrot, et il en a pris pour cinquante ans. J. Allison Forbes, lui, a fauché deux millions de dollars à l'Alta Trust et on lui a collé moins de deux ans de prison. Qu'est-ce que c'est que ce foutu pays ? "

Saxonne n'est pas du genre à se résigner. Elle est convaincue qu'en tant que descendante de combattants américains, elle n'a pas moins de droits que les autres. Après une rencontre avec un jeune garçon rêvant d'ailleurs ayant de sérieux airs de Jack London en personne, elle trouve la solution à ses problèmes. Quitter Oakland, sa violence et sa misère.

C'est à ce moment que le roman devient problématique dans son discours. C'est d'abord insidieux. Au fil de leurs rencontres, Billy et Saxonne accumulent du savoir sur le monde rural, les cultures et adoptent un discours qui n'est plus seulement idéaliste. On retrouve dans ce roman toutes les contradictions de Jack London. Bien que méprisant les élites, il les envie et les célèbre également. C'est ainsi que Mrs Mortimer, ancienne bibliothécaire ou les intellectuels de Carmel apparaissent comme de véritables modèles.
Si j'ai souri à ce dernier point, j'ai en revanche eu beaucoup de mal à voir Saxonne et Billy se comporter de plus en plus comme leurs anciens ennemis. Au fil du roman, les héros de London adhèrent de plus en plus visiblement à l'idée selon laquelle les individus obtiennent ce qu'ils méritent. Les dernières pages, dans lesquelles Saxonne et Billy se montrent condescendants à l'extrême envers les "têtes à deux dollars par jour" et magouillent pour obtenir le meilleur prix de terres dont ils ont deviné la grande valeur au détriment de celui qu'ils voient comme un imbécile m'ont donné la nausée. Je ne connaissais pas le Jack London simpliste.

On passe de la violence de la lutte des classes à la célébration du rêve américain sans la moindre nuance. Dérangeant et franchement raté.

Libretto. 601 pages.
Traduit par Louis et François Postif.
1913 pour l'édition originale.

Challenge Jack Londo 03 copie

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11 octobre 2020

A rude épreuve (La Saga des Cazalet II) - Elizabeth Jane Howard

rudeSeptembre 1939. Après des mois d'incertitude, la guerre est déclarée. A Home Place, les Cazalet s'organisent. Les adultes décident de faire de la résidence familiale le lieu où ils vivront principalement.
Cependant, tous ne sont pas forcément satisfaits du rôle qu'on leur attribue et doivent jongler ou choisir entre leurs aspirations personnelles et l'intérêt collectif.

Quel plaisir de retrouver la famille Cazalet ! Encore plus que dans le tome précédent, Elizabeth Jane Howard utilise les ficelles de la saga familiale pour développer des thèmes tels que le passage à l'âge adulte ou l'émancipation féminine tout en proposant en toile de fond une reconstitution très vivante de la Bataille d'Angleterre.
Les bombes pleuvent, les industries et les habitations sont détruites et les enfants sont envoyés à la campagne. Bien qu'ils soient privilégiés du fait de leur situation géographique mais aussi et surtout de leur richesse, la guerre impacte aussi les habitants de Home Place.

"Les choses qui jadis auraient été remplacées devaient maintenant être réparées ; le coke et le charbon étant rationnés, il fallait couper davantage de bois, et Villy, avec l’aide de Heather, passait environ deux après-midi par semaine armée de la grande scie à débiter les troncs que Wren rapportait de la forêt, traînés par le vieux poney. Il fallait aller chercher l’eau potable à la source et remonter les bouteilles en haut de la côte dans une brouette, puisque leur ration d’essence suffisait tout juste à assurer les trajets à la gare et un voyage hebdomadaire à Battle pour faire les courses. Il y avait des montagnes de linge à laver, et réussir à le faire sécher en hiver était un cauchemar, en l’absence de chauffage central – que la Duche jugeait malsain. Villy avait installé une corde dans la chaufferie, vidée et nettoyée par Tonbridge – qui s’était révélé incapable de couper le bois –, et la pièce était toujours pleine de vêtements fumants. La préparation de conserves de fruits et légumes, à cette période de l’année, constituait également un travail à plein temps."

Comme dans Etés anglais, les femmes ressentent des émotions contradictoires vis-à-vis du rôle qu'elles doivent jouer. Les temps ont changé, elles le savent. Elles sentent que dans un futur proche il leur sera possible d'avoir un rôle autre que domestique. Elles pourront faire carrière, aimer la ou les personnes qu'elles veulent, divorcer, contrôler leur sexualité. Bien qu'assez antipathiques, Louise et Villy sont touchantes dans leur façon d'essayer de mener leur vie. La guerre est d'autant plus cruelle pour elles qu'elle essaye de les renvoyer dans le passé ou les oblige à passer pour des monstres d'égoïsme.
Ce tome fait la part belle aux enfants et évoque du fait de l'âge des enfants Cazalet le passage à l'âge adulte. Ils sont pour la plupart encore trop jeunes pour qu'on leur dise la vérité comme à des égaux et trop âgés pour se laisser berner.

" C’est atroce, cette façon qu’ils ont de nous traiter comme des bébés.

— Je suis entièrement d’accord. D’autant que si nous étions des garçons, dans un an nous aurions l’âge d’être envoyés en France mourir pour notre pays. "

De la même façon que les femmes savent que leur condition atteint un tournant, les adolescents perçoivent que la guerre s'apprête à modifier le monde dans lequel ils grandissent et qui ne sera bientôt plus pareil, quand bien même les classes dirigeantes espèrent éviter cela.

" Plus de domestiques ! Comment se débrouilleraient-ils sans eux ? Au moins, maintenant, elle savait cuisiner, ce qui était plus qu’on ne pouvait en dire d’eux tous. En cas de révolution sociale, ils mourraient de faim. "

Peu à peu, ils prennent conscience que leurs parents ne sont que des êtres humains avec leurs faiblesses et leurs préoccupations. La vie et les relations sociales leur apparaissent dans toute leur complexité.
Comme dans toutes les familles, il y a des secrets plus ou moins légitimes ou plus ou moins avouables. Edward est aussi écoeurant que jamais, son frère Hugh et sa soeur Rachel sont surtout maladroits et perdus. Si la guerre occupe les esprits, elle n'arrête pas la maladie, la mort, les trahisons et l'amour.

Une lecture idéale en ce début d'automne au temps incertain. Je serai au rendez-vous pour la parution du prochain tome.

Je remercie les Editions de la Table Ronde pour ce livre.

La Table Ronde. 571 pages.
Traduit par Cécile Arnaud.
1991 pour l'édition originale.

18 septembre 2020

La Ballade du serpent et de l'oiseau chanteur - Suzanne Collins

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Cela fait dix ans que le Capitole a écrasé la rébellion des districts. Les stigmates de la guerre sont encore très présents et les familles puissantes d'hier souvent ruinées. C'est le cas des Snow, autrefois puissants, qui peinent à se nourrir et n'ont plus pour seule richesse que leur luxueux appartement, presque vide. Ils ont cependant réussi à sauver les apparences, et Coriolanus Snow est un élève respecté de l'Académie.
Comme chaque matin, l'hymne du Capitole, "Coeur de Panem", retentit. Pourtant, c'est un jour spécial, celui de la Moisson, qui va désigner les deux tributs de chaque district participant aux Hunger Games. Pour la première fois, les concurrents auront un mentor, choisi parmi les élèves de l'Académie. Coriolanus Snow se voit attribuer le tribut le plus misérable, la fille du district Douze, celle qui est éliminée dans les premières minutes chaque année. D'abord humilié, il reprend espoir lorsqu'il découvre que son tribut pourrait bien lui apporter plus de gloire qu'il ne l'imaginait.

Si la plupart des romans jeunesse que j'ai lus ces dernières années ne m'ont pas laissé un souvenir impérissables, Hunger Games est d'un autre calibre (c'est sans doute la raison pour laquelle il a inspiré tant d'autres romanciers). Bien que Suzanne Collins n'ait pas inventé le concept du préquel contant la jeunesse d'un monstre, La Ballade du serpent et de l'oiseau chanteur n'est pas comme je le craignais au premier abord une simple opération commerciale.

Contrairement à ce que laisse entendre le résumé, ce n'est pas seulement une histoire un peu banale racontant comment un pauvre orphelin déshérité va devenir le monstre de la série d'origine suite à une blessure amoureuse. Certes, Coriolanus va un peu bêtement tomber amoureux de son tribut. Lucy Gray Baird ressemble à un cliché sur pattes lorsqu'elle apparaît pour la première fois, époustouflante et insolente. Pourtant, leur relation n'a rien de sain, le triangle amoureux n'en est pas un et Coriolanus a déjà en lui toute l'ambition, le mépris et la lâcheté du Président Snow que rencontrera Katniss Everdeen des décennies plus tard. Avec ce livre, Suzanne Collins développe une vraie mythologie de son univers. On peut trouver les ficelles un peu trop nombreuses, mais j'ai particulièrement apprécié découvrir ce qui se cachait derrière les geais moqueurs et L'Arbre du pendu.
Et puis surtout, à travers cette histoire, Suzanne Collins nous offre une vraie réflexion sur la genèse des jeux. Comment gagne-t-on une guerre ? Le Capitole a choisi l'humiliation et l'anéantissement des districts. On se croirait au Traité de Versailles. Tout au long du roman, Coriolanus oscille entre cette voie, incarnée par la Docteur Gaul, Haute Juge, et la fin de la terreur que souhaite le parvenu Séjanus Plinth, camarade de classe de Coriolanus.
Je n'aurais jamais pensé que lire une troisième fois le récit des Hunger Games pourrait m'intéresser, pourtant l'auteur parvient à nouveau à nous fasciner avec ces mises à mort gratuites. Cette fois, il y a une sorte de mise en abîme, de jeux dans les jeux. La participation des mentors va bien au-delà de ce qui était prévu, qu'ils le veuillent ou non. Il y a une vraie violence dans ce livre, une cruauté peu courante en littérature jeunesse (bien que nous soyons loin de tourner de l'oeil, n'abusons pas).

Des retrouvailles très réussies.

Pocket. 607 pages.
Traduit par Guillaume Fournier.
2020.

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11 septembre 2020

Nickel Boys - Colson Whitehead

Whitehead

"Ils seraient toujours en cavale, quel que soit le moyen par lequel ils avaient quitté cette école."

Victime d'une erreur judiciaire, Elwood, jeune Noir réputé pour son sérieux et sensibilisé à la lutte pour les droits civiques, est envoyé à la Nickel Academy, un établissement pour mineurs délinquants.
Lui qui est convaincu qu'un avenir meilleur l'attend ne va pas tarder à apprendre de la plus brutale des manières que ses espoirs sont pour l'heure un doux rêve.

Colson Whitehead est un auteur que je veux découvrir depuis la publication d'Underground Railroad. Bien que j'accorde peu d'importance aux prix littéraires, le fait que Nickel Boys soit le deuxième Prix Pulitzer de l'écrivain m'a interpelée. Colson Whitehead y explore un nouveau pan de l'histoire et particulièrement celle des Noirs.

La force de ce livre ne réside pas dans l'originalité de la plume de son auteur, mais dans l'exposition froide des faits rapportés. Les seuls passages solennels sont des citations de Martin Luther King qui résonnent dans la tête du personnage principal. Avec des mots simples, un ton presque journalistique et sans jamais tomber dans le voyeurisme, Colson Whitehead nous plonge dans l'horreur.

Il est très facile de visualiser Nickel telle qu'Elwood la découvre pour la première fois, sous le beau soleil de Floride et bordée de grands espaces. L'école semble presque accueillante. Pourtant, dès le prologue, nous savons qu'elle dissimule des charniers.
Avant même de mettre les pieds à la Nickel Academy, Elwood a pu expérimenter la ségrégation raciale. Dans l'hôtel où travaille sa grand-mère, les Noirs ne sont que des employés. Son lycée leur fournit des livres ayant préalablement servi aux établissements réservés aux élèves Blancs et soigneusement annotés d'insultes racistes par ces derniers. Quant à la mésaventure qui conduit Elwood en maison de correction, elle ne serait jamais arrivée à un adolescent blanc.

Nickel Academy est une institution vieille de plusieurs décennies lorsqu'Elwood y est interné. De nombreuses dénonciations ont déjà eu lieu concernant les sévices subits par les adolescents. Les disparitions sont régulières. Mais, pas plus que dans Le Vagabond des étoiles de Jack London, qui décrivait aussi les tortures infligées dans les prisons californiennes, les détenus ne peuvent attendre d'aide de l'administration. L'école est prévenue des inspections, la corruption présente à tous les niveaux. Qui s'inquièterait du sort de délinquants sans famille ? Pas grand monde, encore moins s'ils n'ont pas la bonne couleur de peau.

Bouleversant et révoltant.

Albin Michel. 272 pages.
Traduit par Charles Recoursé.
2019 pour l'édition originale.

05 septembre 2020

L'Assassin Royal. Première Epoque, 2 - Robin Hobb

Assassin 2Le prince Royal a pris le trône des Six-Duchés en proclamant la mort de son frère Vérité. La reine Kettricken et le fou ont fuit vers le royaume des montagnes, mais aucune information fiable sur leur arrivée à bon port n'a filtré. Quant à Fitz, il est officiellement mort en traître dans les cachots royaux.
Avec l'aide d'Umbre et de Burrich, le bâtard survit cependant. Décidé à tuer Royal pour se venger de lui et accompagné de son fidèle Oeil-de-Nuit, il prend la route des duchés de l'intérieur.
Pendant ce temps, les Pirates Rouges continuent d'attaquer les côtes et de forgiser leurs habitants.

Si j'ai été tenue en haleine durant la première partie de cette Première époque, je dois admettre que cela a été beaucoup moins le cas cette fois. J'ai tenu bon afin d'achever le cycle sans risquer d'oublier des éléments importants entre mes lectures, mais Robin Hobb développe surtout des éléments qui ne sont pas ceux qui m'avaient séduite jusque-là.
En effet, à part Fitz et Oeil-de-Nuit, les personnages les plus emblématiques de l'Assassin Royal sont soit absents soit présents seulement à la fin du livre. Les nouvelles venues, Astérie et Caudron, sont moins attachantes et intrigantes que le Fou, Kettricken ou Umbre.
L'intrigue piétine. La route de Fitz jusqu'aux montagnes est trop répétitive à mon goût (on le pourchasse, il est découvert, il s'échappe et ainsi de suite).
Par ailleurs, je n'ai jamais été une grande adepte du personnage de Molly. Je trouve sa relation avec Fitz assez inintéressante et sans originalité. 

J'ai toutefois adoré en savoir plus sur l'Art, le Vif. Le système politique des Montagnes est ma définition d'un pouvoir politique sain. Et, heureusement, la dernière partie de la quête de Vérité est passionnante. L'intrigue reprend du poil de la bête et l'auteur boucle son cycle avec brio.

Une lecture en demi-teinte, mais que je ne regrette absolument pas d'avoir faite jusqu'au bout. Je lirai sans doute la suite ainsi que Les Aventuriers de la mer quand une envie de fantasy me reprendra.

J'ai Lu. 1115 pages.
Traduit par Arnaud Mousnier-Lompré.
1997 pour l'édition originale.

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27 août 2020

Retour à Martha's Vineyard - Richard Russo

russo1971. Alors qu'ils viennent d'achever leurs études, Lincoln, Teddy et Mickey se retrouvent pour un week-end dans la maison familiale de la mère de Lincoln à Martha's Vineyard. Jacy, la fille dont ils sont tous les trois amoureux, se joint à eux.
A la fin du week-end, les trois garçons se séparent et ne se reverront pas avant de nombreuses années. Jacy, partie avant eux en laissant un mot disparaît. La police ne retrouvera jamais sa trace.
2015. Lincoln et sa femme, pour assurer leur stabilité économique mise à mal par la crise de 2008, décident de vendre la maison de Martha's Vineyard. Les trois amis, désormais des hommes d'âge mur, vont s'y retrouver.

Après mon coup de coeur pour Trajectoire, je voulais retrouver la plume de Richard Russo. Retour à Martha's Vineyard est un joli roman que j'ai savouré avec grand plaisir.

C'est un livre assez mélancolique, évoquant l'importance et l'inxorabilité de nos choix. Tout au long du récit, les personnages s'interrogent sur ce qui s'est joué en un week-end.
La question centrale, celle qui hante les trois amis concerne Jacy et ce qui lui est arrivé. Est-elle morte ? Si oui, le coupable est-il le voisin libidineux ou bien l'un d'entre eux ?
Derrière cette interrogation, Lincoln et Teddy remontent le fil de leur vie et se livrent à une véritable introspection. Près d'un demi-siècle plus tard, avec l'expérience, ils interprétent mieux certains gestes ou paroles. Qu'auraient-ils fait de leur vie à la lumière de ces connaissances s'ils les avaient eu en 1971 ?
Dans un premier temps, si l'aspect presque policier du livre qui m'a attirée, j'ai surtout été touchée par les découvertes que nous faisons sur ces trois hommes, Teddy en particulier. Avec une subtilité rare, Richard Russo nous montre à quel point la communication entre êtres humains est complexe. Même, voire surtout, entre membres d'une même famille.
Il nous prouve aussi que les actes que l'on trouve absurdes ou stupides ont souvent une explication très simple, à condition que les parties en jeu veuillent discuter.

En fond de toile, nous percevons l'histoire des Etats-Unis, de la Guerre du Viêtnam à l'Amérique pré-Trump. Le rêve américain n'est qu'une chimère.

Un chouette roman.

Je remercie les Editions de la Table Ronde pour cette lecture.

La Table Ronde. 377 pages.
Traduit par Jean Esch.
2019 pour l'édition originale.

 

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09 août 2020

L'Assassin Royal. Première Epoque, 1 - Robin Hobb

9782290085998La famille des Loinvoyant règne sur Castelcerf et les Six-Duchés depuis plusieurs générations.
Lorsqu'un jeune garçon, âgé de six ans, est présenté à la cour comme le bâtard du prince Chevalerie, fils aîné du roi Subtil, la destinée de la famille régnante est bouleversée. Chevalerie renonce à son titre de Roi-servant au profit de son frère Vérité et se retire de la cour avec son épouse. La reine Désir, seconde épouse de Subtil et son fils, Royal, voient d'un très mauvais oeil ce nouveau venu.
L'enfant, baptisé Fitz, est confié aux bons soins de Burrich, le maître des écuries du roi et ancien homme de confiance de Chevalerie. Sur ordre du roi, il est aussi éduqué pour devenir un assassin aux services de son souverain.

Comme souvent avec les livres offrant une multitude d'intrigues et une importante galerie de personnages, il est très difficile de résumer la première partie de L'Assassin Royal. Je peux cependant vous assurer que si vous aimez comme moi vous plonger à l'occasion dans un cycle de fantasy, l'oeuvre de Robin Hobb devrait vous combler.
On y trouve un Moyen-Âge fantasmé, où la culture courtoise est de mise ainsi que les complots pour renverser les forces en place. Il est également question de pirates rouges volant l'âme de leurs otage, de passages secrets et de magies de l'esprit.
Bien que ce premier tome fasse plus de mille pages, les nombreux rebondissements poussent à lire frénétiquement les aventures de Fitz et de ses compagnons. Le jeune garçon est plutôt attachant, mais la noblesse de Vérité, l'audace de Kettricken, le mystère du fou ou encore la tendresse de vieil ours de Burrich en font des personnages tout aussi intéressants.
La densité des personnages féminins est un réel plaisir. Kettricken, dont je vous laisse découvrir le rôle, est à l'opposé des clichés habituels des princesses royales. Elle est certes belle, mais aussi massive, capable de se battre et très perspicace. Quant à Patience, elle cache une détermination à toute épreuve derrière son excentricité. Les soldats sont choisis pour leur aptitude au combat, indépendamment de leur sexe et même dans la famille royale c'est l'ordre de naissance seul qui détermine la succession.
Si le vilain Royal n'est pas le méchant le plus nuancé qui soit, ce n'est pas le cas de tous ceux qui se mettent en travers du chemin de Fitz dans son entreprise de servir son roi. De quoi être en permanence sur ses gardes.

Une lecture addictive, j'ai d'ailleurs déjà commencé la seconde partie.

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J'ai lu. 1118 pages.
Traduit par Arnaud Mousnier-Lompré.
1995-1996 pour l'édition originale.

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21 juillet 2020

Le Racisme est un problème de Blancs - Reni Eddo-Lodge

eddoJ'ai acheté ce livre à sa sortie en 2018, mais ma grossesse et la naissance de mon fils ne m'avaient pas laissé le temps d'en lire plus d'une centaine de pages. Dans le contexte actuel et suite à des discussions assez animées avec mes proches, j'ai pensé que cet essai de la journaliste Reni Eddo-Lodge pourrait nourrir ma réflexion de personne blanche et donc peu consciente des problèmes engendrés par le racisme.

En effet, ce que Reni Eddo-Lodge explicite dans ce texte est avant tout le fait que nous vivons dans une société où le racisme est omniprésent.
Reprenant les mots de Simone de Beauvoir dans Le Deuxième Sexe pour les appliquer au clivage entre les Blancs et les Noirs, elle essaie de démontrer que la normalité est la blanchité. Être blanc, c'est ne pas avoir conscience de sa race*.

" Être blanc, c’est être humain ; être blanc, c’est universel. Je ne le sais que trop, car je ne suis pas blanche. "

Roxane Gay l'évoque aussi dans Bad Feminist, pour le spectateur ou le lecteur blanc, il est évident que les personnages sont blancs, que les manequins des magazines sont blancs et que les acteurs sont blancs. L'idée d'une Hermione Granger noire dans la pièce Harry Potter et l'Enfant maudit a fait monter au créneau d'inombrables personnes, comme s'il s'agissait d'une monstruosité.

L'auteur débute en nous donnant un aperçu de l'histoire du racisme en Grande-Bretagne déjà éloquent. Il faut attendre 1833 pour que l'Empire britannique abolisse l'esclavage, en offrant des compensations non pas aux victimes mais aux propriétaires terriens qui étaient lésés par l'interdiction d'utiliser des êtres humains comme des marchandises. Par la suite, les colonies furent utilisées durant les guerres mondiales puis très vite oubliées. Le métissage est encore un sujet de grande crispation aujourd'hui avec le spectre du fameux "grand remplacement" dont on discute aussi en France (les femmes blanches étant appelées à procréer abondamment avec des hommes blancs pour endiguer le problème). Quant aux relations des Noirs avec la police et la justice, elles sont parsemées d'histoires révoltantes.

Outre ces manifestations incontestables du racisme, ce que Reni Eddo-Lodge essaie avant tout de démontrer est la présence d'un "racisme systémique".

" Si toutes les formes de racisme étaient aussi faciles à détecter, à identifier et à dénoncer que l’extrémisme blanc, le travail des antiracistes serait un jeu d’enfants. Les gens croient que, s’il n’y a pas eu d’agression ou si le mot « nègre » n’a pas été prononcé, un acte ne peut pas être raciste. Tant qu’un Noir ne s’est pas fait cracher dessus dans la rue, ou qu’un extrémiste en costard n’a pas déploré le manque d’emplois, en Grande-Bretagne, pour les travailleurs britanniques, ce n’est pas du racisme (et encore, même si le politique en costard a effectivement prononcé ces mots, il faudra alors débattre du caractère raciste ou non de sa déclaration, car qu’y a-t-il de raciste à vouloir protéger son pays ?!). "

Pourtant, les Noirs ont des probabilités d'être arrêtés et inculpés par les forces de l'ordre bien supérieures à celles des Blancs (ces derniers bénéficient bien plus souvent d'un simple rappel à l'ordre), on leur administre davantage de tranquilisants dans les établissements psychiatriques, ils réussissent moins à obtenir des emplois intéressants. Le Noir fait peur, c'est lui le méchant, à tel point que Reni Eddo-Lodge elle-même se souvient qu'elle regardait la télévision avec ce prisme lorsqu'elle était enfant.
Elle répond aussi bien à ceux qui considèrent que nous vivons dans une ère post-raciale (ce que démontrerait l'élection de Barack Obama à la tête des Etats-Unis) ou qui déclarent "ne pas voir la couleur", qu'à ceux qui lui rétorquent qu'il existe un racisme anti-Blancs (ce à quoi elle répond qu'un Noir peut avoir des préjugés, mais que le racisme nécessite également de pouvoir exercer un pouvoir sur ses victimes) et que les Noirs aussi font de l'esclavage. Elle fustige la position de défense adoptée par les Blancs qui amène à couper court à toute conversation sur le racisme et à faire taire les Noirs qui craignent pour leurs relations amicales.

A ceux qui rejettent le combat contre le racisme décrétant que le féminisme ou la lutte des classes, sont les vrais combats, Reni Eddo-Lodge rétorque que les Noirs, et particulièrement les femmes noires sont sur-représentées dans les catégories sociales les plus basses. Les discriminations dont on est victime ne s'annulent pas entre elles mais se cumulent. Elle souligne l'attitude étrange des féministes blanches qui refusent l'idée d'un racisme ancré dans la société dont elles seraient complices.

" Les féministes savent bien ce qu’est le patriarcat, alors pourquoi tant de féministes ont-elles du mal à admettre l’existence de la blanchité en tant que structure politique ? "

Cela l'amène à justifier les groupes de discussion féministes réservés aux femmes noires. Même s'ils sont destinés à communiquer le fruit de leurs travaux par la suite, ils permettent à leurs membres de bénéficier d'un espace où elles peuvent témoigner de leurs expériences sans être remises en cause par des personnes qui se sentiraient visées.

Sur la question de la discrimination positive, elle est catégorique : il s'agit d'un outil essentiel.

" On insiste sur le mérite, comme si tous les dirigeants blancs actuels, quel que soit le secteur, n’en étaient arrivés là qu’à force de travail et sans aide extérieure. Comme si leur couleur de peau n’était pas en soi un « coup de pouce », comme si elle n’éveillait pas la sympathie d’un recruteur envers un candidat. Vu l’état calamiteux de la diversité dans chacun des secteurs que j’ai mentionnés plus haut, il faudrait être sacrément dupe pour croire que seul le talent explique ce monopole des hommes blancs d’âge mûr aux échelons supérieurs de la plupart des corps de métiers. Nous ne vivons pas en méritocratie. Prétendre que la réussite ne s’obtient qu’à force de travail est une forme d’ignorance délibérée. "

Un essai très agréable à lire, qui contrairement à ce que son titre tapageur pourrait laisser penser appelle à une prise de conscience collective. Reni Eddo-Lodge tient un propos clair, cohérent et se montre d'ailleurs assez optimiste quant à l'évolution de la situation.
Mon seul (minuscule) regret est qu'il n'y soit pas question d'appropriation culturelle. Malgré la lecture d'un excellent article dans Causette il y a quelques années et d'Americanah qui aborde le sujet, je n'ai toujours pas compris pourquoi certaines coiffures étaient autant sujettes à polémique.

Autrement. 290 pages.
Traduit par Renaud Mazoyer.
2017 pour l'édition originale.

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