21 mai 2018

La Forme de l'eau - Guillermo del Toro et Daniel Kraus (roman)

formeElisa Esposito est une jeune femme muette. Depuis sa sortie de l'orphelinat où elle a passé son enfance, elle travaille comme femme de ménage au Centre Occam de Baltimore. Ses seuls amis sont Zelda, sa collègue noire, et Giles, son voisin, un peintre dont la carrière professionnel s'est écroulée lorsque son homosexualité a été dévoilée.
Un jour, Elisa découvre qu'une créature divine a été capturée en Amérique du Sud et emprisonnée sur son lieu de travail afin que les scientifiques américains l'étudient. Afin de veiller sur le prisonnier, l'armée américaine a mis le cruel et implacable Richard Strickland en charge de la sécurité du Centre Occam.

Je n'ai pas eu le temps d'aller voir le film de Guillermo Del Toro au cinéma, mais cette histoire aux allures de conte fantastique se déroulant pendant la Guerre Froide me semblait avoir beaucoup de chances de me plaire.
Ainsi que ne le montre pas mon résumé, La Forme de l'eau est un roman qui fait intervenir plusieurs narrateurs. Elisa et Strickland sont les personnages principaux, mais Giles, Zelda, Lainie (la femme de Strickland), le scientifique Hoffstetler et même la créature prennent la parole pour nous raconter cette histoire. Cela permet de mieux cerner les personnages et leurs motivation et de ménager un peu de suspens. Logiquement, le livre étant une adaptation du film, l'écriture est très scénaristique. On se représente sans mal toutes les scènes et les gestes de chacun et les décors dans lesquels se déroule l'histoire.
Malgré cela, les personnages sont très caricaturaux, surtout le trio Elisa, Giles et Zelda. Chacun, bien que très sympathique, semble représenter une catégorie de personnes dont la société américaine ne veut pas entendre parler (à l'époque notamment). Quant à la créature, on a beau nous la présenter comme un être exceptionnel, ses pensées sont tellement limitées qu'il est difficile de croire en sa grandeur, et de comprendre les liens qui l'unissent à Elisa. J'ai trouvé le couple Strickland plus intéressant. Richard est une brute, capable d'exécuter des individus de sang froid et de torturer sans état d'âme. C'est aussi un vrai macho, convaincu qu'il tient correctement son foyer. Il a cependant quelques moments de doute, qui laissent penser qu'il a été un être humain autrefois. Quant à Lainie, sa femme, habituée jusque là à se comporter comme une épouse parfaite, elle découvre qu'elle a le droit d'avoir ses propres envies.
Le choix de l'époque, celle de la Guerre Froide, du racisme d'Etat, de la toute puissance des hommes et de l'homophobie assumée, est cohérent et ouvre de nombreuses pistes de réflexion. Cependant, le traitement de ces thèmes est souvent superficiel et le texte se transforme sur la fin en mauvais roman d'espionnage avec des héros qui réussissent à s'enfuir contre toute logique de deux endroits a priori cernés par des dispositifs de sécurité extrêmes. Guillermo del Toro aurait sans doute dû faire des choix au lieu de vouloir aborder autant de questions en si peu de pages. Même la créature, personnage central du roman, qui symbolise sans doute beaucoup de choses, n'est finalement pas beaucoup exploitée, et encore moins dans le but de dénoncer les travers de l'humanité.

Mon billet est très négatif, mais cette lecture n'a pas été une torture non plus. Elle a même été plutôt agréable et facile, mais je suis déçue de ne pas y avoir trouvé davantage de maîtrise et de poésie. Je pense que le film me plaira davantage.

Lune a beaucoup aimé. La Livrophile est encore plus mitigée que moi.

Je remercie Audible et Angèle Boutin pour cette lecture.

Hardigan. 11h58.
Lu par Manon Jomain.
2018.


19 mai 2018

Pauline Sachs - Alexandre Droujinine

Pauline SachsA peine sortie de l'institution religieuse qui a fait son éducation, la jeune Pauline épouse Constantin Sachs, âgé d'une trentaine d'années, devenu fonctionnaire après un passé militaire. Les deux époux s'aiment, mais ne se comprennent pas, chacun cherchant à modeler l'autre selon son bon vouloir. Lorsque l'ancien amoureux de Pauline arrive à Saint-Petersbourg, le ménage des Sachs se met à vaciller.

Voilà un roman surprenant et délicieux, qui nous fait déplorer l'absence d'autres écrits d'Alexandre Droujinine. Un bon conseil, ne lisez surtout pas la quatrième de couverture de ce livre, elle dévoile un événement certes essentiel, mais qui intervient à la toute fin du roman.
Pauline Sachs est un roman épistolaire, avec toutefois quelques chapitres où l'auteur reprend les rênes de l'histoire, ce qui le rend très vivant et facile à lire.
Droujinine s'amuse à brouiller les cartes. Les lettres échangées par Pauline et son amie sont pleines de sentiments passionnés. Si l'on ajoute son premier amour contrarié et le fait que son mariage ait été essentiellement arrangé par son père, on pense rapidement à une histoire romantique. En fin de compte, si le triangle amoureux est prêt et les rôles a priori distribués dès le début, la construction du roman repose sur un arrangement astucieux qui surprend le lecteur et rend Pauline Sachs bien plus profond qu'il n'y paraît. Encore plus que Pouchkine, qui s'amusait à intervenir entre deux passages sur les états d'âme de ses héros dans Eugène Onéguine, Droujinine se joue du romantisme.
Avec ce livre, il pose la question de l'éducation des femmes. Sachs fait peur lorsqu'il évoque Pauline, l'appelant "mon enfant". Pourtant, il déplore la façon dont les femmes sont éduquées, arrivant à l'âge adulte incapables de se comporter de façon mature. On leur demande de glousser, d'être mignonnes, dévouées, plutôt idiotes en fait. Pauline agit de façon stupide, mais c'est dû à son éducation, qui tient les jeunes femmes dans l'ignorance, pas à une absence d'esprit. Quant à Sachs et Galitzki, ils ne préfigurent pas Karénine et Vronski, quoi qu'on imagine au premier abord.

Il m'aura fallu longtemps pour me plonger dans la littérature russe, mais je prends un immense plaisir à découvrir ses auteurs depuis quelques mois. Si vous chercher à pénétrer ce domaine en douceur, Pauline Sachs, avec ses inspirations françaises et anglaises, est une valeur sûre.

L'avis de Cécile.

Phébus Libretto. 185 pages.
Traduit par Michel Niqueux.

1847 pour l'édition originale.

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13 mai 2018

La Belle de Joza - Květa Legátová

9782369141143-abde3En mars, Patrice et Eva ont organisé un Mois de l'Europe de l'Est auquel je n'ai pas pu participer. Trouvant cette idée excellente, je vous propose avec retard quelques billets sur des lectures qui rentrent dans cette thématique.

On commence avec La Belle de Joza, un très court roman écrit par un auteur de quatre-vingt ans qui a été un joli coup de coeur.

Nous sommes en Tchécoslovaquie pendant la Deuxième Guerre mondiale. Eliška vit à Brno où elle mène un carrière de médecin. Elle a un amant, Richard, et appartient à un groupe de résistants. Après une série d'arrestations, Eliška doit s'enfuir avec l'un de ses patients, Joza, dans son village de Moravie, Zelary.
Si Joza est un homme sympathique, sa physionomie est repoussante, ses manières bourrues, et Eliška comprend très vite qu'à Zelary, c'est lui l'idiot du village. Elle doit cependant l'épouser et accepter de vivre dans un endroit où les moeurs et le confort sont très éloignés de ce qu'elle a toujours connu.

La quatrième de couverture de mon livre compare cette histoire à La Belle et la Bête. Ce texte tient du conte, c'est vrai. J'ai aussi beaucoup pensé au Mur invisible de Marlen Haushofer.
Lire ce livre, c'est plonger dans les paysages de la Moravie, une région dont le nom évoque en général des images d'un autre temps. C'est bien ce qui arrive à Eliška. Jeune femme indépendante, professionnellement et sentimentalement parlant, elle arrive dans un endroit où les femmes sont au mieux maîtresses de leur foyer, au pire maltraitées par les hommes sans que cela soulève la moindre opposition. Les logements n'ont ni l'électricité ni l'eau courante et les intérieurs sont démunis de tout objet non fonctionnel. Parmi la population, l'alcool et la violence font partie du quotidien. Le choc est rude, d'autant plus qu'Eliška est certaine que Joza, qui se montre conciliant dans les premiers temps, ne tardera pas à révéler sa véritable nature.
Pourtant, notre héroïne fait des efforts pour s'acclimater. Elle se lie avec ses voisines, même si ces relations sont surtout pratiques. Elle découvre un monde où les superstitions, les traditions, ont une grande place. Le médecin qu'elle est va ainsi travailler avec une guérisseuse.
Et puis, surtout, elle apprend à aimer son nouvel environnement. Avec Eliška, souvent accompagnée de Joza, nous parcourons les montagnes autour de Zelary. Pendant des mois, le temps semble suspendu, et Eliška se détache de ses anciennes convictions et découvre une autre façon de vivre pleinement sa vie. Il ne s'agit pas tant d'une critique de son ancien mode de vie que d'une ode à des lieux et des populations certes pas toujours tendres (être une femme n'est vraiment pas facile), mais que l'on évoque trop vite comme étant arriérées.

Lorsque les libérateurs russes arrivent enfin, les choses ne se passent pas comme prévu. Si l'on pense davantage aux soldats souriants, embrassés par les femmes, acclamés par les populations libérées, il ne faut pas oublier que la guerre révèle les pires côtés de l'homme, qu'il soit dans un camp ou dans l'autre.

J'ai adoré ce petit livre qui m'a envoûtée du début à la fin et j'ai été très déçue d'apprendre que seul un autre livre de Květa Legátová était disponible en français. Une nouvelle pépite des Editions Phébus.

Les avis de Kathel (qui a aussi pensé à Marlen Haushofer) et de Sylire.

Libretto. 156 pages.
Traduit par Eurydice Antolin.
2002 pour l'édition originale.

04 mai 2018

La Tour Sombres. III. Terres perdues - Stephen King

kingAprès deux tomes d'exposition, Roland et ses deux compagnons reprennent le chemin de la Tour Sombre, dans des paysages semblant anciens et légendaires.
Cependant, le Pistoléro, tourmenté par le sacrifice de Jack, son jeune compagnon, dans le premier tome, perd progressivement la raison.

Je peux désormais dire avec certitude que j'adore cette série. Elle n'a rien à envier à d'autres grandes sagas de science-fiction ou de fantasy (certes, je ne suis pas la mieux placée pour l'affirmer) et j'attends avec impatience que la suite sorte au format audio (l'interprétation de Jacques Frantz est impressionnante).

Terres Perdues est divisé en deux temps. Il faut d'abord compléter le ka-tet, ce qui nous conduit de nouveau à arpenter les rues de New York et retrouver une construction et un rythme semblables au tome précédent. Si le trio formé par Susannah, Eddie et Roland n'avance plus, le quatrième compagnon doit se démener pour suivre les traces qui le mèneront à son groupe.
Puis, après avoir recruté leur dernier membre et un bafou-baffouilleux, nos pistoléros semblent partis pour affronter les épreuves d'un monde qui n'est ni le nôtre ni celui de Roland. Un monde dont les habitants sont parfois bons, parfois clairement mauvais, souvent simplement attachés à leur survie, et qui, tous, sentent que la fin approche. Que s'est-il passé ? Comment les compagnons de Roland, issus d'un autre monde, savent-ils toujours ce qu'ils doivent faire ? Pourquoi des technologies avancées se trouvent-elles dans un monde du passé ? On nous parle d'une guerre, de territoires qui s'étendent indéfiniment, et toujours de la fameuse Tour, mais nous n'en saurons pas beaucoup plus pour le moment.

Plus que dans les tomes précédents, j'ai pu voir à quel point Stephen King est un conteur hors pair. Il parsème son récit de références à des livres (La Loterie de Shirley Jackson par exemple), ses descriptions sont détaillées et plongent le lecteur dans les décors que nos personnages traversent. J'ai lu que King était passionné par le thème de l'enfance, ce livre le confirme. Un album et un livre de devinettes sont la clé vers la sortie, avec bien entendu une adaptation personnelle de l'auteur.
Autre atout de cette série, ses personnages. Les principaux sont à la fois naïfs, vulgaires, violents et incroyablement touchants. Quant aux autres, qu'il s'agisse de vielles personnes tentant de survivre avec les moyens du bord ou des ados bien particuliers, ils ont en commun d'être impossible à oublier.

Un tome passionnant, qui m'oblige à vous recommander une nouvelle fois de tenter l'expérience.

L'avis de Thom, très semblable au mien en plus érudit.

Je remercie Angèle Boutin et Audible pour cette lecture.

Ecoutez lire. 21h30.
1991 pour l'édition originale.

02 mai 2018

"Je me promets d'éclatantes revanches" : Découvrir Charlotte Delbo

gobyAprès la Shoah, certains se sont demandés si la poésie pourrait survivre. D'autres ont pensé que les mots ne pourraient jamais retranscrire l'horreur des camps. En lisant Charlotte Delbo, on ne peut que constater qu'elle a donné tort à ces affirmations.

J'ai découvert Charlotte Delbo un peu par hasard, en parcourant le livre que Valentine Goby a écrit sur cette femme, puis en me jetant sur les récits que cette dernière a fait de son expérience concentrationnaire, d'abord à Auschwitz-Birkenau puis à Ravensbrück.

Charlotte Delbo, c'est une femme proche des milieux communistes, assistante de Louis Jouvet qui, pendant l'Occupation, entre dans la Résistance. Arrêtée avec son mari et d'autres résistants, elle est ensuite incarcérée. Les hommes sont fusillés au Mont Valérien, les femmes envoyées à Auschwitz où elles arrivent fin janvier 1943. Transférée un an plus tard à Ravensbrück puis libérée le 23 avril 1945, Charlotte Delbo finit par rentrer en France où elle publiera vingt-cinq ans plus tard une série de trois livres, Auschwitz et après, une collection de textes, de témoignages et de poésies sur l'horreur qu'elle a vécu.

Dans son livre Je me promets d'éclatantes revanches, phrase tirée d'une lettre de Charlotte Delbo à son employeur, Valentine Goby évoque sa rencontre avec cette femme hors du commun. Si la partie concernant l'expérience de lectrice de Valentine Goby ne m'a pas complètement convaincue, sa présentation de Charlotte Delbo, la femme et l'écrivaine, est passionnante.

Ce qui surprend d'abord, c'est qu'une telle personne soit presque inconnue aujourd'hui. A cela, Valentine Goby apporte plusieurs explications. La première concerne la personnalité de Charlotte Delbo, volontaire, enjouée, qui ne cadre pas avec ce que les journalistes et les gens en général veulent entendre :

delbo1"... comment imaginer point de vue plus iconoclaste, plus en décalage avec tant de témoignages rapportés des camps d'extermination : l'idée que d'Auchwitz, on peut revenir ; se délivrer, par la grâce de l'écriture."

Et en effet, malgré ses blessures, ses moments de doute ("la déportation est une perte sèche", analyse Valentine Goby), il semble bien que l'ancienne déportée refuse de se laisser dicter sa conduite. Elle boit et mange joyeusement, prend la parole pour dénoncer les scandales de son temps (la Guerre d'Algérie, le régime soviétique), et fait la nique à ses anciens tortionnaires en allant jusqu'à s'acheter une gare, qu'elle rénove et qui devient sa maison. Une gare, le motif avec lequel elle ouvre le premier volet de sa trilogie, Aucun de nous ne reviendra.

"Mais il est une gare où ceux-là qui arrivent sont justement ceux-là qui partent
une gare où ceux qui arrivent ne sont jamais arrivés, où ceux qui sont partis ne sont jamais revenus.
C’est la plus grande gare du monde."


Ca donne le ton.

Plutôt isolée (elle n'appartient pas à des réseaux influents, et s'éloigne rapidement du communisme quand elle voit sa mise en oeuvre par l'URSS), elle peine à se faire publier. Lorsqu'enfin, les éditions de Minuit publient ses oeuvres, Valentine Goby souligne que des incompréhensions entre Charlotte Delbo et son éditeur ne lui permettent pas d'obtenir une grande visibilité en librairie. Lorsqu'elle décède en 1985, peu en France la connaissent.

Pourtant, son oeuvre le mérite. Par son sujet évidemment. Ainsi qu'elle en témoigne dans ses livres, elle et ses camarades s'étaient promis de raconter si elles revenaient.

Mais surtout, Auschwitz et après devrait être lu parce qu'il s'agit d'une oeuvre magistrale. En peu de mots, avec des comparaisons simples, en se concentrant sur ses sensations physiques, Charlotte Delbo nous fait ressentir l'enfer vécu par les déportés. Elle n'invente pas, n'extrapole pas, ce qui donne à son texte une puissance immense. Parmi les passages qui m'ont le plus retournée, sa description de la soif :

delbo2" La soif, c’est le récit des explorateurs, vous savez, dans les livres de notre enfance. C’est dans le désert. Ceux qui voient des mirages et marchent vers l’insaisissable oasis. Ils ont soif trois jours. Le chapitre pathétique du livre. À la fin du chapitre, la caravane du ravitaillement arrive, elle s’était égarée sur les pistes brouillées par la tempête. Les explorateurs crèvent les outres, ils boivent. Ils boivent et ils n’ont plus soif. C’est la soif du soleil, du vent chaud. Le désert. Un palmier en filigrane sur le sable roux.

Mais la soif du marais est plus brûlante que celle du désert. La soif du marais dure des semaines. Les outres ne viennent jamais. La raison chancelle. La raison est terrassée par la soif. La raison résiste à tout, elle cède à la soif. Dans le marais, pas de mirage, pas l’espoir d’oasis. De la boue, de la boue. De la boue et pas d’eau.

Il y a la soif du matin et la soif du soir.
  Il y a la soif du jour et la soif de la nuit.
  Le matin au réveil, les lèvres parlent et aucun son ne sort des lèvres. L’angoisse s’empare de tout votre être, une angoisse aussi fulgurante que celle du rêve. Est-ce cela, d’être mort ? Les lèvres essaient de parler, la bouche est paralysée. La bouche ne forme pas de paroles quand elle est sèche, qu’elle n’a plus de salive. Et le regard part à la dérive, c’est le regard de la folie. Les autres disent : « Elle est folle, elle est devenue folle pendant la nuit », et elles font appel aux mots qui doivent réveiller la raison. Il faudrait leur expliquer. Les lèvres s’y refusent. Les muscles de la bouche veulent tenter les mouvements de l’articulation et n’articulent pas. Et c’est le désespoir de l’impuissance à leur dire l’angoisse qui m’a étreinte, l’impression d’être morte et de le savoir. "

Les dents collées aux joues tellement elles sont sèches, les ruses pour avoir de l'eau qui risquent de lui coûter la vie, les comportements animaliers lorsque de l'eau, n'importe laquelle, se trouve à portée... Plus que du reste, dans les camps de la mort, Charlotte Delbo a souffert de la soif.

Il y a aussi, évidemment, les atrocités commises par les SS, gratuites souvent, les courses de la mort, l'appel interminable du matin, les chiens, les maladies. La plupart, même les plus fortes, les mieux loties, meurent rapidement. Constamment, les prisonnières voient et sentent l'odeur des fours crématoires, qui brûlent sans relâche les corps humains. Des corps humains si maigres, si horriblement ridicules, comme elle le note en décrivant des cadavres, que les déportées ne savent même plus laquelle elles sont lorsqu'elles se retrouvent face à une vitrine. 

Comment ont-elles survécu, elles qui n'étaient même pas les plus fortes (du moins le pensent-elles) ? Charlotte Delbo nous raconte la solidarité au sein des groupes (sans dissimuler les mesquineries cruelles entre bandes ou les moments égoïstes), seule garantie de ne pas forcément mourir si on a un moment de faiblesse. Elle nous parle aussi de ces moments de grâce, comme la vue d'une tulipe à la fenêtre d'une maison ou lorsque l'atroce chef de camp s'agenouille devant une prisonnière pour l'aider à lacer ses chaussures. L'auteur ne s'explique pas elle-même comment son esprit a pu continuer à fonctionner, mais les membres de son groupe parviennent à monter de mémoire une pièce de Molière qu'elles jouent devant des Polonaises.

Déportée à Ravensbrück, Charlotte Delbo et ses compagnes sont libérées par la Croix-Rouge un jour d'avril 1945, le 23, date anniversaire de sa rencontre avec son mari fusillé.

delbo3Le dernier tome d'Auschwitz et après, Mesure de nos jours, évoque le retour. Ce moment tant attendu est, pour la plupart, une épreuve de plus. Beaucoup découvrent que leurs proches ont disparu. Pour celles qui, comme Charlotte Delbo, ont été préservées de la douleur de la perte de leur mari pendant leur détention, la liberté leur rend aussi le temps et la force de s'effondrer. 
Face aux gens, qui leur paraissent faux (elles ont acquis durant leur détention une perspicacité redoutable pour sonder l'âme humaine), qui ne veulent pas entendre leur récit, qui sont convaincus d'avoir aussi connu l'horreur, Charlotte Delbo et ses compagnes culpabilisent.

" Les mots n’ont pas le même sens. Tu les entends dire : « J’ai failli tomber. J’ai eu peur. » Savent-ils ce que c’est, la peur ? Ou bien : « J’ai faim. Je dois avoir une tablette de chocolat dans mon sac. » Ils disent : j’ai peur, j’ai faim, j’ai froid, j’ai soif, j’ai sommeil, j’ai mal, comme si ces mots-là n’avaient pas le moindre poids. "

Elles avaient promis de vivre pour les autres, et le monde qu'elles retrouvent est toujours aussi terrible.

Pourtant, Charlotte Delbo ne s'avoue pas vaincue. Peu à peu, elle retrouve ses sens. Puis le goût de la lecture.

" Comment cela s’est-il passé ? Je ne sais pas. Un jour, j’ai pris un livre et je l’ai lu. Je voudrais pouvoir dire comment cela s’est fait. Je ne m’en souviens plus du tout. Je ne me souviens pas non plus du titre. Cela ferait bien si je nommais quelque chef-d’œuvre. Non. C’était un livre parmi tous les autres, celui qui m’a rendu tous les autres. "

Je suis lâche et n'ai donc lu que peu de témoignages de rescapés des camps nazis. Pourtant, cette oeuvre qu'est Auschwitz et après, je l'ai dévorée en quelques jours seulement. Parce que Charlotte Delbo est un immense écrivain. Ses mots, que ce soit dans ses textes en prose ou dans ses poèmes sont d'une justesse et d'une beauté incroyable. C'est dérangeant quelque part, de savourer des mots qui content l'horreur, mais c'est ce qui rend cet auteur si accessible.

Un billet beaucoup trop long, j'en ai conscience, mais un coup de foudre littéraire.

" Apprendere, en latin, c'est saisir. Être en mouvement. Donc, adhérer à l'existence. Un verbe magnifique. Peut-être le plus beau que je connaisse. Danser, marcher, rire, moins que ça c'est n'être plus que biologiquement, et non consciemment, vivant. Charlotte Delbo aurait pu ajouter pleurer, crier, aimer et même écrire - se mouvoir en paroles, toutes façons de projeter le corps dans le monde, de manifester sa porosité, de laisser son empreinte. Refuser l'inertie si semblable à la mort, qui injurie les morts. C'est tant de modestie, et tant d'exigence. " (Valentine Goby)

Je me promets d'éclatantes revanches. Valentine Goby. L'Iconoclaste. 2017.

Auschwitz et après. Charlotte Delbo. Editions de Minuit :
             1. Aucun de nous ne reviendra. 1970. 181 pages.

             2. Une connaissance inutile. 1970. 186 pages.
             3. Mesure de nos jours. 1971. 208 pages.


25 avril 2018

Mémoire de fille - Annie Ernaux

ernauxJe n'en parle pas beaucoup ici, mais depuis ma lecture de Regarde les lumières mon amour, Annie Ernaux est devenue l'un des auteurs que je lis le plus.

Dans Mémoire de fille, elle convoque la jeune fille de dix-huit ans qu'elle était en 1958, alors que la Guerre d'Algérie n'est encore connue que sous le nom "d'événements".
Annie Duchesne, cloîtrée dans des institutions scolaires religieuses et surveillée étroitement par ses parents, se rend dans un centre où elle a été engagée comme monitrice d'une colonie de vacances durant l'été. Là-bas, elle va connaître ses premières expériences sexuelles et rencontrer son premier amour.

Annie Ernaux s'est toujours mise en scène dans ses livres, non par besoin de se montrer, mais afin de créer des romans universels. Certaines de ses thématiques sont douloureuses et d'autres honteuses, ce qui est le cas ici.

Avant même les premières lignes du roman, dès la citation de Poussière de Rosamond Lehmann, relatant l'embarras ressenti par l'héroïne d'avoir exposé ses sentiments, Annie Ernaux annonce la couleur. Elle n'est pas fière de la jeune fille de 1958, et elle n'admet leur lien de parenté que difficilement. Le portrait que l'auteur brosse d'elle-même est tout sauf flatteur : on découvre une jeune fille immature, inexpérimentée et transparente, fascinée par les icônes de ces années-là, qui n'a aucune conscience que tous se moquent d'elle et en abusent.

Outre la gêne que ressent l'auteur vis-à-vis de celle qu'elle était il y a un demi-siècle, elle explique qu'elle n'est évidemment plus la même, et qu'il lui est très difficile de reconstituer la personne qu'elle était alors, de deviner ses ressentis, sans être polluée par des expériences ultérieures. Annie Ernaux mène une véritable réflexion sur l'écriture autobiographique, soulevant des questions que je n'avais jamais lues aussi clairement dans un récit autobiographique.

Plus je fixe la fille de la photo, plus il me semble que c’est elle qui me regarde. Est-ce qu’elle est moi, cette fille ? Suis-je elle ? Pour que je sois elle, il faudrait que
je sois capable de résoudre un problème de physique et une équation du second degré
je lise le roman complet inséré dans les pages des Bonnes soirées toutes les semaines
je rêve d’aller enfin en "sur-pat"
je sois pour le maintien de l’Algérie française
je sente les yeux gris de ma mère me suivre partout
je n’aie lu ni Beauvoir ni Proust ni Virginia Woolf ni etc.
je m’appelle Annie Duchesne.

L'entreprise d'Annie Ernaux est une réussite absolue. Elle décortique les faits, les gestes et les émotions du premier amour (premier gros béguin) avec un réalisme saisissant. Elle analyse avec brio ce que même l'^tere le lus indifférent permet à celle qui l'aime de découvrir sur elle-même, même des mois plus tard.

Paradoxalement, si j'ai admiré le talent de l'auteur, ce livre ne sera pas mon préféré d'elle. En effet, l'Annie Duchesne que l'on découvre n'est pas très attachante (ni même intéressante). Ce n'est pas de sa faute, elle ressemble à la plupart des adolescentes de son âge. Mais, la vieille peau que je suis (en fait, pas tellement, mais l'adolescence commence à remonter pas mal) a largement dépassé le stade de ces tergiversations typiques des premières amours. C'est un pari osé de créer sciemment une héroïne si peu intéressante afin de respecter son engagement initial, mais Ernaux s'y tient sans complexe.

Outre la reconstitution de la jeune fille du titre, on retrouve les thématiques qui hantent l'oeuvre d'Annie Ernaux : la réussite scolaire, toujours couplée à la honte du milieu d'origine, les relations compliquées avec les parents, et la place de la femme. J'ai presque cinquante ans de moins que l'auteur, mais ce qu'elle raconte de sa jeunesse est universel. Même, malheureusement, pour les filles pour le coup nettement plus jeunes que moi, certaines réflexions  qu'Annie Duchesne a entendues dix ans avant Mai 68, sont toujours d'actualité. 

Un roman sur un autre maillon de la vie d'Annie Ernaux et ses conséquences, et peut-être celui où elle se montre le moins sûre de son entreprise, à la fois obsédée et terrifiée par la réalité de ce qu'elle retranscrit.

"Il me semble que j'ai désincarcéré la fille de 58, cassé le sortilège qui la retenait prisonnière depuis plus de cinquante ans dans cette vieille bâtisse majestueuse longée par l'Orne, pleine d'enfants qui chantaient C'est nous la bande des enfants de l'été.
Je peux dire : elle est moi et je suis elle."

Les avis de Sylire et de Lou.

Je remercie les éditions Folio pour cette lecture.

Folio. 164 pages.
2016 pour l'édition originale.

 

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21 avril 2018

Le poids des secrets, Intégrale - Aki Shimazaki

9782742790319FSComme son nom ne l'indique pas, Aki Shimazaki est un auteur de nationalité canadienne. Installée au Québec depuis presque trente ans, elle écrit en français, mais c'est bien dans son pays d'origine, le Japon, que se passe l'histoire du Poids des secrets.

Lorsqu'elle meure, Yukiko laisse deux lettres à sa fille. La première lui est adressée, la seconde est destinée au frère de Yukiko, Yukio, un oncle dont Nakiko ignorait l'existence. C'est ainsi que nous remontons à la Seconde Guerre mondiale, côté japonais.
Alors que l'attaque sur Nagasaki est imminente, un autre drame se joue à l'endroit où la bombe va frapper. Une adolescente découvre que celui qu'elle aime est son demi-frère, et commet un horrible crime.

A l'origine, j'avais prévu de ne lire que le premier tome de la série, Tsubaki. Cependant, au bout de cette petite centaine de pages, bien que partiellement convaincue, il m'a fallu lire la suite de cette histoire. J'ai donc dévoré l'intégrale en une semaine environ (cela représente moins de six cents pages).

Chacun des cinq livres est raconté d'un point de vue différent, les mêmes événements étant ainsi rapportés par plusieurs personnes qui ne prennent pas le temps de se parler.

Le poids des traditions a brisé plusieurs des personnages (et en a involontairement sauvé au moins une autre). Lorsqu'elle rencontre son amant, Mariko n'est qu'une fille sans père et sans passé, ce qui l'empêche d'être une épouse convenable. Pourtant, ce fait qui semble expliquer toute l'histoire, n'est que l'arbre qui cache la forêt, car tous ont leurs petits secrets inavouables. A force de marcher sur des oeufs, les personnages s'éloignent les uns des autres. Seul le lecteur, en suivant les différents protagonistes, connaît l'étendue du désastre. Seul le lecteur sait que les personnages pourraient rire de l'ironie du sort ensemble s'ils communiquaient et brisaient ces non-dits insupportables.
Ce qu'Aki Shimazaki donne à voir avec cette série, c'est l'impression que l'on a de connaître les autres, quand nous nous contentons souvent de projeter sur eux ce que nous voudrions ou craignons qu'ils soient. Cela donne des décalages pouvant prêter à sourire (qui voudrait savoir que ses grands-parents ont aimé d'autres gens, ou pire, qu'ils se sont trompés ? ), ou qui sont source de souffrance durant toute une vie.

Dans cette histoire de famille vient s'imposer la grande Histoire, celle du Japon des années 1920 aux années 1980. J'ignorais tout du tremblement de terre de 1923, de la présence chrétienne au Japon, ainsi que des relations entre la Corée et le Japon. Le poids du passé imprègne à la fois les personnages et la société niponne dans son ensemble dans cette série. Le dévouement obligatoire à l'empereur et à la patrie justifie la mise au ban de familles entières, celles dont les membres ont été fait prisonnier et qui n'ont pas eu le courage de se suicider. Ces injonctions et intolérances poussent ainsi les individus à dissimuler, parfois durant des décennies, ce qu'ils ont vécu, pour protéger leur famille. 

51JJPr-qBxLCette série est aussi servie pas une écriture magnifique, pleine de lucioles et de fleurs. N'attendez pas de grandes envolées lyriques, Aki Shimazaki a un style minimaliste que je n'ai pas immédiatement apprécié, mais qui m'a envoûtée, surtout à partir du troisième tome, Tsubame. Tout est décrit simplement, de façon assez froide, et c'est ce qui rend cette histoire d'occasions ratées et de bonheurs incomplets à la fois si belle et si triste.

On referme ces petits livres sans avoir toutes les réponses, mais c'est cohérent avec le reste de la série, qui dévoile pudiquement et furtivement des bribes de souvenirs. A l'image de Tsubaki, la petite-fille, celle qui n'a pas vécu les drames de sa famille, nous ne pouvons qu'imaginer ce qu'il y aura après le coup de sonnette de Yukio, ou ce que Tsubaki finira par découvrir.

" Le mot « sinistre » me fait penser à la scène du soir de la bombe atomique qu’Obâchan m’a racontée une fois : « J’ai vu une volée de lucioles au-dessus du ruisseau, qui était écrasé par les ruines des bâtiments. Les lumières de ces insectes flottaient dans le noir comme si les âmes des victimes n’avaient pas su où aller. » Je me demande où ira l’âme d’Obâchan. Va-t-elle errer pour toujours entre ce monde et l’autre monde ? Ses jours sont comptés. J’espère qu’elle trouvera le calme et pourra mourir en paix, comme Ojîchan. "

Je tiens là mon premier gros coup de coeur de l'année, totalement inattendu. Moi qui ne sors presque jamais de mes habitudes en matière de littérature, je compte bien dévorer au plus vite le reste de l'oeuvre d'Aki Shimazaki et découvrir davantage la littérature japonaise.

A découvrir absolument.

L'avis de Lou.

Babel. 1999-2004.

Source: Externe

11 avril 2018

Autoportrait de l'auteur en coureur de fond - Haruki Murakami

muraDepuis Hawaï où il passe l'été et prépare activement le Marathon de New York de 2005, Murakami nous parle de son rapport à la course à pied, prétexte qu'il prend aussi pour nous raconter sa vie.
Nous découvrons alors que cet écrivain japonais a commencé sa vie professionnelle en tenant un bar et que c'est un match de baseball qui lui a donné l'envie d'écrire, assez tardivement.

"Je n’ai jamais eu la moindre ambition d’être romancier. J’ai juste eu le désir ardent d’écrire un roman. Je n’avais pas d’image concrète de ce que je voulais écrire, simplement la certitude que, si je me mettais à écrire sur-le-champ, j’irais jusqu’au bout et que je parviendrais à quelque chose de réussi. Rentré chez moi, je me suis installé à ma table et j’ai constaté que je n’avais même pas de stylo à plume correct."

Contrairement à ce que j'imaginais, Murakami a beaucoup vécu à l'étranger, en Italie, à Boston (où il a enseigné dans les plus prestigieuses universités) et à Hawaï, son lieu favori pour la période estivale.

Ses premiers pas en course à pied conïncident avec le début de sa vie d'écrivain.

"je dirai que je suis le genre d'homme qui ne trouve pas pénible d'être seul. Je n'estime pas difficile ni ennuyeux de passer chaque jour, une heure ou deux à courir seul, sans parler à personne, pas plus que d'être installé seul à ma table quatre ou cinq heures durant."

Murakami fait un parallèle entre les qualités nécessaires à un athlète et celles qu'un écrivain doit travailler. Convaincu que très peu d'écrivains correspondent au mythe de l'auteur tellement talentueux qu'il n'a besoin de presque rien pour travailler, il considère la concentration et la persévérance comme ses deux meilleures alliées pour pratiquer ses deux passions. 
Toutefois, il utilise la course pour contrebalancer le côté malsain nécessaire et présent selon lui chez tout romancier. Cette activité lui permet de diriger les émotions négatives lorsqu'elles le surprennent et d'avoir une hygiène de vie irréprochable. J'avoue être sceptique et ne pas adhérer à l'image de l'artiste forcément décadent (même si cela se limite, comme chez Murakami, à la pratique de son art) et au stéréotype selon lequel ces personnes vivraient des choses qu'ils sont les seuls à expérimenter, mais soit. C'est son essai après tout.

C'est le troisième ouvrage que je lis de Murakami, et s'il ne m'a jamais totalement convaincue, ce n'est pas Autoportrait de l'auteur en coureur de fond qui me fera changer d'avis. Si on est un peu sportif, on ne peut que se reconnaître dans le portrait que l'auteur fait de lui (en ce qui me concerne, je lui laisse la palme du champion, ma mauvaise foi ne va pas jusque là...). Cependant, Murakami a du mal à sortir des observations qu'on peut lire dans à peu près n'importe quel article parlant de course à pied (peur de l'échec, addiction aux endorphines, hantise de la blessure, dépassement et connaissance de soi...) et son style est des plus basiques. Certaines phrases sont d'une banalité qui ne m'avait pas frappée lors de mes précédentes lectures de l'auteur.

J'attendais de ce livre une ode à la course à pied et une réflexion originale sur le métier d'écrivain et de traducteur (ce dernier aspect est seulement survolé). Il ne s'agit pas d'un texte désagréable, mais ce n'est clairement pas un indispensable. Je vous conseille de vous tourner vers d'autres titres de l'auteur, c'est ce que je vais faire.

Hélène est bien plus enthousiaste.

Une lecture effectuée dans le cadre du Mois au Japon de Lou et Hilde.

Thélème. 5h30.
Traduit par Hélène Morita.
Lu par Pierre Tissot.

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31 mars 2018

Agatha Raisin : La Quiche Fatale ; M.C. Beaton

51nw1KTqr3LAgatha Raisin, cinquante-trois ans, décide de vendre son entreprise de relations publiques londonienne et de s'offrir une retraite anticipée dans un cottage des Costwolds.
Arrivée à Carsely, son nouveau village, elle découvre l'ennui et la solitude, les autochtones se limitant à lui parler de la météo. Lorsqu'un concours de quiches est organisé, elle saute sur l'occasion, achète une quiche chez un traiteur et attend les résultats en pensant que sa victoire lui permettra de s'intégrer à Carsely.
Mais, cette entourloupe a des conséquences dramatiques. Le juge du concours, M. Cummings-Browne, est retrouvé mort, empoisonné par la quiche d'Agatha.

Après avoir vu une grande partie de la blogosphère, Lou en tête, conquise par cette série, je l'avais mise dans un coin de ma tête. A l'occasion du British Mystery Month (je suis pile dans les temps) et en quête d'une lecture simple et agréable, j'ai décidé de rencontrer Agatha Raisin.
Si vous cherchez un roman policier élaboré, dans lequel cet aspect est essentiel, passez votre chemin. En revanche, si vous voulez lire un hommage sans prétention à Miss Marple et au mode de vie fantasmé de la campagne anglaise, foncez, ce livre est pour vous.
J'ai adoré me plonger dans les Costwolds avec Agatha. Je ne connais pas cette région de l'Angleterre (même si j'ai une envie folle d'y aller maintenant), mais imaginer cette succession de villages aux noms improbables et aux cottages irrésistibles est délicieux. Agatha a beau être nulle en cuisine, elle adore manger, et ses descriptions, mêmes succintes, de plats anglais, met l'eau à la bouche (je plaide coupable, j'aime la nourriture de pub).
L'autre grande réussite de cette série, ses personnages hauts en couleur. Agatha n'est pas une héroïne très sympathique à première vue. Elle a l'habitude qu'on fasse ses quatre volontés, elle n'a aucun scrupule à tricher et n'hésite pas à se comporter comme la reine des goujates (en témoigne son attitude vis-à-vis du Londonien qui n'apprécie pas qu'elle lui souffle sa fumée de cigarette dans les narines), mais elle rejoint vite le rend de ces personnages qu'on adore voir mal se comporter. Ses tentatives de se faire apprécier sont hilarantes. Après le désastre du concours de quiches, Agatha passe une horrible journée avec un vieux couple insupportable qui ne lui épargne rien, puis vend aux enchères le contenu de sa maison. Ses efforts vont payer. Si les habitants de Carsely sont méfiants au premier abord, Agatha finit par les faire réagir (en bien ou en mal). Et puis, évidemment, un beau colonel à la retraite va faire son apparition dans ce petit monde.  Certes, rien de bien original (j'ai même trouvé le personnage de Roy bien trop caricatural), mais le mélange fonctionne à merveille et je me réjouis de retrouver ces personnages dans les futures aventures d'Agatha.

En ce qui concerne l'enquête et sa résolution, elle n'a d'intérêt que pour présenter les différents personnages de la série. Beaucoup d'heureuses coincidences mènent à la découverte du pot aux roses. Pour l'instant, l'honneur de la police semble vouloir être ménagé. Agatha se lie même d'amitié avec l'un de ses représentants, qui lui offre un chaton, accessoire indispensable à toute enquêtrice anglaise qui se respecte.

Un roman délicieusement british qui lance une série que je compte bien poursuivre lorsque je serai en manque d'une lecture légère.

L'avis de Lou.

Audible Studios. 6h20.
Traduit par Esther Ménévis.
Lu par Françoise Carrière.
1992 pour l'édition originale.

Source: Externe

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28 mars 2018

Valse hésitation - Angela Huth

valse" Non, mieux vaut avoir un amant quand on est jeune qu'une névrose quand on est vieille. En effet, si on a des amants quand on est jeune, une fois vieille, tout ce que diront les gens, c'est qu'on a eu plein d'hommes. Ils seront sans doute jaloux, mais la jalousie, on peut faire avec. "

Alors qu'elle vient d'enterrer son premier mari et qu'elle s'accorde une pause de six mois avec le second, Clare fait la connaissance de deux personnes. La première est Mrs Fox, une vieille dame croisée sur un banc à Hyde Park. Bien que de nombreuses années les séparent, une drôle de familiarité naît entre les deux femmes.
Clare rencontre aussi Joshua, un homme séduisant et volatile. A peine se sont-ils rencontrés qu'ils emménagent ensemble et partent en vadrouille sans oublier d'inviter Mrs Fox, leur complice dans cette folle parenthèse qui pourrait devenir permanente.

Il m'a fallu une bonne cinquantaine de pages pour entrer dans ce romans, mais je l'ai ensuite retrouvé avec beaucoup de plaisir.
On goûte les excursions à la campagne, les maisons anglaises, le kitch de Mrs Fox qui organise une curieuse fête d'anniversaire à Joshua (qu'elle connaît à peine) en invitant des gens qui ne le connaissent pas. Fête à laquelle il ne se montre d'ailleurs pas, soulevant l'épineuse question du gâteau (est-il correct de le manger malgré tout ? ). Le personnage de la vieille dame apporte de la légèreté au roman. Elle forme un trio improbable avec le jeune couple et son angle de vue permet de dédramatiser une situation qu'ils auraient tendance à prendre bien trop au sérieux.

En effet, au coeur du roman se trouve le rapport de Clare aux hommes. Le récit est non linéaire, avec l'insertion des souvenirs de Clare dans le présent. Pourquoi ses relations échouent-elles ? Va-t-elle retourner vivre avec son mari, choisir Joshua ou rester seule ? D'abord femme-enfant d'un homme cherchant à la modeler, Clare s'est ensuite mariée avec un homme beaucoup plus paisible, mais dont les petites manies ont fini par l'exaspérer et l'étouffer. Joshua, quant à lui, est un homme qui refuse de s'engager, mais qui l'enferme aussi, à la manière habituelle des hommes de son espèce. Clare est faible, Clare agace, mais c'est un beau personnage. Je ne dirai rien sur la fin, mais elle me plaît, à la fois prévisible et satisfaisante dans son ironie.

Je voulais découvrir Angela Huth depuis de nombreuses années, avec Les Filles de Hallows Farm. Le hasard des partenariats m'a fait lire un livre sans doute plus intimiste d'elle, beaucoup moins romanesque que ce que j'imagine du plus grand succès de l'auteur, mais qui me donne envie de renouer rapidement avec elle.

Je remercie Les Editions de la Table Ronde pour ce livre.

Quai Voltaire. 228 pages.
Traduit par Anouk Neuhoff.
Nowhere Girl. 1970 pour l'édition originale.