20 juin 2018

Le Chagrin des vivants - Anna Hope

annaDurant les jours qui précèdent l'arrivée du soldat inconnu en Grande-Bretagne, trois femmes, par leurs rencontres ou leurs souvenirs, vivent le désespoir laissé par la Première Guerre mondiale. La première, Hettie, danse avec des vétérans, la seconde, Evelyn, travaille pour un service de gestion des indemnités qu'on verse à ces anciens soldats. Quant à Ada, elle pleure son fils disparu en France.

Premier roman d'Anna Hope, Le Chagrin des vivants est un roman sur lequel je n'ai entendu que des louanges. Je suis loin du coup de coeur, mais c'est une lecture que j'ai malgré tout beaucoup appréciée.
Les chapitres courts, qui se consacrent tour à tour à chacune des trois héroïnes du roman, avec quelques passages intercalés nous racontant le choix du soldat inconnu, puis son voyage jusqu'à Londres, nous permettent de dévorer à toute vitesse ce roman.
Il faut dire qu'elles sont attachantes Hettie, Evelyn et Ava, toutes meurtries à leur façon par ce conflit qui n'a fait que des victimes. Bien qu'à l'arrière, loin de l'horreur des tranchées, elles vivent le retour ou l'absence de ces hommes que l'on a pris pour de la chair à canon. Comme beaucoup de romans évoquant l'après guerre, il est question ici du décalage entre ceux qui sont rentrés et les autres. Les vétérans sont traumatisés, honteux, incapables de renouer avec leur ancienne vie. Les civils sont dans le déni ou contemplent en silence la souffrance de leurs proches. Ils n'osent pas poser les questions qui risqueraient d'anéantir tout espoir que les choses redeviennent comme avant.
Si la symbolique du soldat inconnu est forte, et si elle permet à ceux dont un proche n'est jamais revenu d'avoir un point de repère, il s'agit aussi d'une manoeuvre hypocrite. Les vétérans voient leurs pensions diminuer si leur infirmité n'est pas assez importante. En Grande-Bretagne comme ailleurs, on les laisse sans emploi, réduits à colporter des babioles s'ils le peuvent. Quant à avoir un suivi psychologique, ces pauvres hommes sont nés des décennies trop tôt.
Anna Hope est tout en retenue dans ce roman, peut-être un peu trop. Elle évoque les monstruosités de la guerre, les faiblesses de l'homme, mais le seul passage qui m'a véritablement retourné les tripes est celui décrivant un homme tremblant et se frappant le bras qui lui a fait commettre la pire action de sa vie.

Sur la Première Guerre mondiale et ses suites, je n'ai jamais rien lu de plus puissant que les livres d'Erich Maria Remarque et Le Chemin des âmes de Joseph Boyden, mais Le Chagrin des vivants est un beau livre avec des héroïnes fortes dont on ressort ému.

Les avis de Yueyin, Hélène, Maryline et Sandrine (conquises). Valérie est plus partagée.

Gallimard. 383 pages.
Traduit par Elodie Leplat.
2014 pour l'édition originale.

 

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17 juin 2018

American Gods - Neil Gaiman

Source: ExterneAprès avoir effectué trois ans de prison, Ombre s'apprête à rentrer chez lui, auprès de son épouse Laura et de Robbie, son meilleur ami. Mais, ceux-ci sont tués dans un accident de voiture, laissant l'ex-détenu sans foyer et sans travail.
Lors d'un voyage en avion vers la ville où il va enterrer sa femme, Ombre fait la connaissance de Voyageur, un homme étrange aux moeurs clairement douteuses, qui lui propose de travailler pour lui en tant qu'homme de main. D'abord réticent, Ombre finit par accepter, et se met à parcourir l'Amérique aux côtés de son nouveau patron.

N'attendez pas une histoire de gangsters ou d'aventure traditionnelle avec American Gods. Ce livre est une réécriture des mythologies du monde
Nous croisons donc des dieux et des créatures légendaires, mais ils sont clairement déchus. Alcooliques, isolés, vulgaires, réduits à exercer des professions mal considérées (prostituées, employés des pompes funèbres...), difficile de percevoir derrière ces personnages ceux qui dominaient les mondes anciens.
Avec cette histoire complètement barrée, l'auteur se livre à une critique de certains aspects de la culture américaine et aborde le choc ressenti par les migrants lorsqu'ils arrivent sur cette terre, souvent en très mauvaise posture (esclavage, repris de justice...). Si les divinités m'ont plus amusée qu'autre chose, j'ai été particulièrement intéressée par les passages (trop peu nombreux) où l'on croise des êtres humains (à Lake Side notamment). En découvrir davantage sur Ombre et le voir interagir avec ses semblables me l'a également rendu plus attachant car il manque un peu d'épaisseur au début du roman.
Je me suis longtemps demandé comment Neil Gaiman allait achever cette histoire qui semble ne jamais finir. Mon intérêt était systématiquement relancé lors des passages évoquant les étapes de la colonisation de l'Amérique et les derniers chapitres éclairent tout le reste, montrant le brio de Neil Gaiman qui a bien piégé son lecteur. J'ai toutefois ressenti des longueurs au cours de ma lecture de ce livre (qui est un gros pavé).

Je n'ai pas tout aimé dans ce livre (c'est une constante pour moi lorsque je lis cet auteur), mais c'est assurément un roman qui devrait plaire aux adeptes de Gaiman lorsqu'il se montre irrévérencieux et qu'il mélange les genres. J'ai commencé à regarder la série qui en a été tirée, elle semble très fidèle.  

L'avis de Lili.

Je remercie Audible et Angèle Boutin pour ce livre audio.

Audiolib. 19h11.
2001 pour l'édition originale.

(malgré le thème du livre, Gaiman est bien britannique)

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12 juin 2018

Témoin indésirable - Agatha Christie

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Alors qu'il vient de rentrer d'une expédition dans les pôles, le Dr Arthur Calgary découvre qu'un jeune homme qu'il a pris en stop deux ans auparavant a été condamné pour le meurtre de sa mère. Or, cette rencontre a eu lieu précisément au moment où la victime, Mrs Argyle, était assassinée. Convaincu d'être porteur d'une bonne nouvelle, Calgary se rend à Sunny Point, la demeure des Argyle. Pourtant, l'innocence de Jacko (décédé en prison) ne semble ravir personne, les Argyle accusant même le scientifique d'être venu troubler leur famille. La thèse d'un meurtrier extérieur étant improbable, quel membre de la famille a bien pu tuer Rachel Argyle ?

J'ai décidé de découvrir ce roman après avoir lu deux billets élogieux à son sujet ces dernières semaines, mais je dois reconnaître que je suis beaucoup moins enthousiaste.
C'est un roman qui étudie de près la psychologie des personnages. Sans la prise en compte de cet aspect, la résolution du mystère est impossible, puisque les mobiles ordinaires qui pourraient expliquer le meurtre sont (presque) inexistants. Très vite, le lecteur renonce à l'idée que les Argyle formaient une famille unie. Rachel Argyle était une femme remplie de bonne volonté, qui adorait les enfants qu'elle avait adoptés. Cependant, aucun ne la considérait réellement comme une mère, et tous la trouvaient tyrannique.
Partant de ce constat, de nombreuses explications étaient envisageables et Agatha Christie aurait pu nous faire explorer les tourments de l'âme humaine. Malheureusement, la clé du mystère ressemble davantage à un simple fait divers qu'à un crime complexe.
J'ai également été gênée par la vision des enfants adoptés et des classes populaires que l'on trouve dans ce livre, qui est très caricaturale. Un lien biologique ne permet pas de connaître son enfant par la simple magie de la génétique, et si l'adoption est un processus complexe, elle ne produit pas des familles qui seraient moins (ou plus) réelles que les autres.
Outre ces reproches sur le fond du roman, sa construction même me semble maladroite. Nous rassemblons les pièces du puzzle à l'aide de pas moins de trois détectives, avec par ailleurs les interventions des différents protagonistes de l'affaire. Agatha Christie tente le huis-clos, puis revient à une enquête traditionnelle, se sépare longuement de Calgary avant de lui offrir le meilleur rôle... Clairement pas le meilleur assemblage qu'elle ait produit.
Enfin, bien que ce soit anecdotique, j'ai trouvé la fin ridiculement mièvre. En la rajoutant au reste, je n'ai pu que refermer le livre en souhaitant tomber sur un meilleur cru lors de ma prochaine lecture de l'auteur.

Une petite déception. Je vous conseille plutôt Dix Petits Nègres ou L'Heure zéro.

Le billet de Fanny.

Editions du Masque.  252 pages.
Traduit par Jean Brunoy.
1959 pour l'édition originale.

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06 juin 2018

Tess d'Uberville - Thomas Hardy

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" – Je suis prête, dit-elle, tranquillement. "

Quand John Durbeyfield, pauvre habitant du Wessex, apprend qu'il est le descendant de l'illustre famille d'Uberville, il décide d'en tirer profit. C'est ainsi que sa fille Tess, jeune femme innocente de dix-sept ans, est envoyée chez la dame d'Uberville qui réside à Tantridge, afin d'offrir ses services. Là-bas, elle fait la connaissance du fils de la maison, Alec d'Uberville. Amateur de femmes, égoïste et manipulateur, il abuse de Tess, la forçant à s'enfuir.
Quelques années plus tard, la jeune femme, toujours aussi belle, est engagée dans une laiterie, où elle ne tarde pas à succomber au charme du vertueux Angel Clare. Cependant, son passé continue de la tourmenter.

J'ai longtemps hésité à mon plonger dans ce livre pourtant porté aux nues par à peu près tout le monde, convaincue qu'il allait me plonger dans la dépression.
Il faut dire que Tess n'est pas gâtée. Ses parents, par leur comportement méprisable, vaniteux et ridicule, sont les premiers responsables de son malheur. Quant aux hommes, Thomas Hardy ne se gêne pas non plus pour les blâmer, qu'il s'agisse d'Alec d'Uberville ou d'Angel Clare. La violence de l'auteur vis-à-vis de la société victorienne est impressionnante. Il se moque des ces principes de pureté qui amènent aux pires injustices, et du fanatisme religieux derrière lequel se cachent parfois les plus méprisables. Il dénonce aussi l'hypocrisie qui se cache derrière les rapports entre les hommes et les femmes. Pour la même "faute", un homme suscite au pire la désapprobation, au mieux un rire complice, tandis qu'une femme est déshonnorée. Cette idée est encore très actuelle. Tess, qui s'est laissée prendre par la nuit et qui a accepté de se faire reconduire par un homme clairement intéressé par elle est l'équivalent de ces femmes auxquelles on reproche d'être sorties à une heure tardive, dans un quartier dangeureux, avec des vêtements trop courts ou trop décolletés.
Unique par sa bonté dans cette société impitoyable, et bien que condamnée dès les premières pages, parce qu'elle est belle et que les d'Uberville sont maudits, Tess est aussi un très beau portrait de femme. Certes, elle est inexpérimentée et trop naïve face aux deux hommes de sa vie, Thomas Hardy intervenant régulièrement pour pointer ses erreurs de jugement. Mais, elle fait preuve d'une détermination, d'un esprit de rébellion et d'une générosité hors du commun lorsqu'ils se contentent de ne penser qu'à eux-mêmes (même si c'est plus tardif, en ce qui concerne Angel). Cette force est impardonnable dans l'Angleterre de la fin du XIXe siècle, et Tess en paie le prix fort, cependant Hardy ne la laisse pas finir en simple victime.

Etonnamment, si l'histoire est éprouvante, ce livre contient des moments enchanteurs, comme un lever de soleil sur la campagne anglaise ou la description des travaux de ferme, qui sont écrits de façon aussi belle que précise. La Nature, omniprésente, semble se conformer à la vie de Tess, luxuriante à la laiterie, infernale lors de ses mois d'errance, lorsqu'elle n'espère plus rien. Dans ce livre, Thomas Hardy rend un bel hommage au monde rural.

Un incontournable !

Les avis de Shelbylee, de Fanny et de Titine.

Le Livre de Poche. 476 pages.
Traduit par Madeleine Rolland.
1891 pour l'édition originale.

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01 juin 2018

Le Monde infernal de Branwell Brontë - Daphné du Maurier

branwellDe nombreuses légendes existent au sujet des membres de la famille Brontë. Comment ces trois soeurs, filles de pasteur et vivant isolées du monde ont-elles pu écrire certains des romans anglais les plus célèbres ? Leur unique frère, Branwell, était-il aussi doué, violent et fou qu'on l'a dit ?

Le monde infernal du titre, bien qu'il semble jouer sur la légende noire de Branwell Brontë, fait en réalité référence aux histoires écrites par les enfants de la fratrie. En effet, dès leur plus jeune âge, Charlotte et Branwell, alors inséparables, écrivent leurs chroniques angrianes. Emily et Anne participeront également à cette entreprise. Selon Daphné du Maurier, ces écrits de jeunesse sont la source de l'esprit créatif des Brontë. J'ai eu l'occasion de lire quelques extraits de ce monde inventé par Branwell et ses soeurs il y a quelques années. Si elles ne sont pas, loin s'en faut, au niveau des romans qui ont rendu la famille célèbre, ces juvenilia ont visiblement eu une influence énorme sur leurs auteurs, Branwell Brontë en tête.
Petit, roux et myope, le seul fils Brontë, très complexé, a selon Daphné du Maurier utilisé son monde infernal pour se créer un alter ego qui est son parfait contraire : grand et fort, aussi séduisant que séducteur.

Bien qu'il n'ait jamais bénéficié d'une instruction en dehors de chez lui (Du Maurier soupçonne que l'attitude protectrice de son père s'explique par le fait que Branwell était probablement épileptique), la famille Brontë est persuadée que le jeune homme est promis à un avenir brillant. Cependant, ses écrits ne trouveront jamais le moindre éditeur, et les extraits de ses poèmes fournis par Daphné du Maurier deviennent de plus en plus éprouvants à lire, aussi répétitifs et indigestes que morbides. 
On connaît aussi quelques portraits réalisés par Branwell Brontë, mais après un refus d'admission à la Royal Academy et une très courte et peu florissante carrière de portraitiste, il semble abandonner ses ambitions.
Ses tentatives d'exercer en tant qu'employé des chemins de fer ou de précepteur seront également des échecs.

Autorportrait de Branwell Brontë

En parallèle, Charlotte et Emily se rendent à Bruxelles. Anne est préceptrice pour les Robinson. Si Daphné du Maurier n'est pas certaine que l'on puisse établir des liens systématiques entre leurs oeuvres et les rencontres qu'elles font ou l'état de leur frère, elle pense que cette ouverture sur le monde et la confrontation de leurs textes avec des professeurs a permis aux soeurs Brontë de dépasser le stade des écrits de leur enfance, chance dont Branwell ne bénéficiera pas. Plus leur frère sombre et plus elles agissent discrètement pour se faire publier. Après un premier recueil de poèmes qui ne trouvera que deux acheteurs et de nombreux refus d'éditeurs, Jane Eyre est publié en un temps record et rencontre un véritable succès.

"Combien l'enfant Branwell se serait réjoui des succès de sa soeur... Mais l'homme, non. A l'homme, il fallait tout dissimuler. Il ne pouvait les partager."

De son côté, plus l'on avance dans le temps, et plus Branwell se réfugie dans son monde imaginaire et semble accumuler les mensonges. Ainsi, s'est-il réellement pris de passion pour Mrs Robinson ou a-t-il inventé cet amour pour se valoriser auprès de sa famille, de ses amis et (surtout) de lui-même ? A-t-il écrit le début des Hauts de Hurlevent ? Il semblerait qu'Alexander Percy, son héros de fiction, ne suffisait plus dans les dernières années de sa vie, alors que plus personne excepté lui n'espérait le voir devenir quelqu'un.
Au presbytère où tous les enfants Brontë sont rentrés, rien ne va plus. Alors que sa biographe insistait sur l'affection et la complicité qui unissait dans sa jeunesse Branwell et sa famille, les lettres de Charlotte à une amie montre l'exaspération qu'il provoque avec ses crises et ses excès d'alcool. On le traite toujours avec affection, mais comme un enfant qui se comporterait mal. Il dort dans la chambre de son père, et personne ne songe qu'il puisse souffrir d'une maladie réelle avant qu'il ne soit trop tard.
On connaît la suite, les quatres membres de la fratrie passés à la postérité meurent très jeunes, même si Charlotte aura le temps de publier quatre romans.

Une biographie adoptant un angle de vue original, très agréable à lire et bien documentée (même si les sources existantes sont peu nombreuses). J'ai envie de me replonger dans les oeuvres des soeurs Brontë.

Un autre avis ici.

Je remercie les Editions de la Table Ronde pour ce livre.

Petit Quai Voltaire. 344 pages.
Traduit par Jane Fillion.
1960 pour l'édition originale.

 

moisanglais

 


25 mai 2018

L'éternel mari - Fédor Dostoïevski

dosto

"Qu'est-ce que c'est, un bouffon, un imbécile, ou bien un éternel mari ? Mais c'est impossible, ça, à la fin ! ..."

Alors qu'il se démène avec son hypocondrie et de graves tourments psychologiques, Veltchaninov s'aperçoit qu'il est suivi par un homme. Une nuit, vers une heure du matin (il fait alors déjà jour, c'est l'été à Saint-Pétersbourg), il l'aperçoit depuis la fenêtre de son domicile. Lorsque l'inconnu essaie de forcer sa porte, Veltchaninov lui ouvre brusquement, et se trouve nez à nez avec Pavel Pavlovitch Troussotski, le mari de la femme avec laquelle il a eu une liaison dix ans auparavant.

Malgré ma lecture laborieuse de Crime et châtiment, j'ai décidé de persévérer dans ma découverte de cet auteur. Bien m'en a pris, parce que ma lecture de L'éternel mari a été un tel enchantement que Dostoïevski pourrait bien intégrer la liste de mes auteurs préférés.
Dans ce livre, l'auteur s'amuse à tourmenter aussi bien Veltchaninov que ses lecteurs. Du début à la fin, on se demande ce que cherche Pavel Pavlovitch et ce qu'il sait. Car l'éternel mari est très habile pour tenir un discours plein de sous-entendus et faire des révélations qui brisent Veltchaninov sans qu'on puisse être certains qu'il est en train de se venger. Face à lui, Veltchaninov, est une victime idéale. Ses tourments sont tels qu'on ne parvient pas à savoir s'il ne s'agit pas simplement de paranoïa. Après tout, Pavel Pavlovitch recherche son amitié, lui présente sa fiancée, semble chérir le souvenir de leur ancienne amitié... A l'inverse, Veltchaninov explose régulièrement, fait des rêves angoissants, semble rongé par la culpabilité et voit des sous-entendus partout.
Dès lors, les deux hommes vont entretenir une relation malsaine tout en ne parvenant pas à se passer l'un de l'autre, à tel point que cela en devient presque drôle.

J'imagine que ce livre est paru en feuilleton, car il est parsemé de coups de théâtre qui amènent le lecteur a en tourner frénétiquement les pages. Le style est également très rapide et facile à lire. André Markowicz, avec sa traduction, rend parfaitement le style oral et plein d'à-coups qui est selon lui celui adopté en russe par Dostoïevski (je suis malheureusement incapable d'en juger moi-même).

Un excellent moment de lecture et un roman qui me semble idéal pour découvrir Dostoïevski.

Babel. 259 pages.
Traduit par André Markowicz.
1870 pour l'édition originale.

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21 mai 2018

La Forme de l'eau - Guillermo del Toro et Daniel Kraus (roman)

formeElisa Esposito est une jeune femme muette. Depuis sa sortie de l'orphelinat où elle a passé son enfance, elle travaille comme femme de ménage au Centre Occam de Baltimore. Ses seuls amis sont Zelda, sa collègue noire, et Giles, son voisin, un peintre dont la carrière professionnel s'est écroulée lorsque son homosexualité a été dévoilée.
Un jour, Elisa découvre qu'une créature divine a été capturée en Amérique du Sud et emprisonnée sur son lieu de travail afin que les scientifiques américains l'étudient. Afin de veiller sur le prisonnier, l'armée américaine a mis le cruel et implacable Richard Strickland en charge de la sécurité du Centre Occam.

Je n'ai pas eu le temps d'aller voir le film de Guillermo Del Toro au cinéma, mais cette histoire aux allures de conte fantastique se déroulant pendant la Guerre Froide me semblait avoir beaucoup de chances de me plaire.
Ainsi que ne le montre pas mon résumé, La Forme de l'eau est un roman qui fait intervenir plusieurs narrateurs. Elisa et Strickland sont les personnages principaux, mais Giles, Zelda, Lainie (la femme de Strickland), le scientifique Hoffstetler et même la créature prennent la parole pour nous raconter cette histoire. Cela permet de mieux cerner les personnages et leurs motivation et de ménager un peu de suspens. Logiquement, le livre étant une adaptation du film, l'écriture est très scénaristique. On se représente sans mal toutes les scènes et les gestes de chacun et les décors dans lesquels se déroule l'histoire.
Malgré cela, les personnages sont très caricaturaux, surtout le trio Elisa, Giles et Zelda. Chacun, bien que très sympathique, semble représenter une catégorie de personnes dont la société américaine ne veut pas entendre parler (à l'époque notamment). Quant à la créature, on a beau nous la présenter comme un être exceptionnel, ses pensées sont tellement limitées qu'il est difficile de croire en sa grandeur, et de comprendre les liens qui l'unissent à Elisa. J'ai trouvé le couple Strickland plus intéressant. Richard est une brute, capable d'exécuter des individus de sang froid et de torturer sans état d'âme. C'est aussi un vrai macho, convaincu qu'il tient correctement son foyer. Il a cependant quelques moments de doute, qui laissent penser qu'il a été un être humain autrefois. Quant à Lainie, sa femme, habituée jusque là à se comporter comme une épouse parfaite, elle découvre qu'elle a le droit d'avoir ses propres envies.
Le choix de l'époque, celle de la Guerre Froide, du racisme d'Etat, de la toute puissance des hommes et de l'homophobie assumée, est cohérent et ouvre de nombreuses pistes de réflexion. Cependant, le traitement de ces thèmes est souvent superficiel et le texte se transforme sur la fin en mauvais roman d'espionnage avec des héros qui réussissent à s'enfuir contre toute logique de deux endroits a priori cernés par des dispositifs de sécurité extrêmes. Guillermo del Toro aurait sans doute dû faire des choix au lieu de vouloir aborder autant de questions en si peu de pages. Même la créature, personnage central du roman, qui symbolise sans doute beaucoup de choses, n'est finalement pas beaucoup exploitée, et encore moins dans le but de dénoncer les travers de l'humanité.

Mon billet est très négatif, mais cette lecture n'a pas été une torture non plus. Elle a même été plutôt agréable et facile, mais je suis déçue de ne pas y avoir trouvé davantage de maîtrise et de poésie. Je pense que le film me plaira davantage.

Lune a beaucoup aimé. La Livrophile est encore plus mitigée que moi.

Je remercie Audible et Angèle Boutin pour cette lecture.

Hardigan. 11h58.
Lu par Manon Jomain.
2018.

19 mai 2018

Pauline Sachs - Alexandre Droujinine

Pauline SachsA peine sortie de l'institution religieuse qui a fait son éducation, la jeune Pauline épouse Constantin Sachs, âgé d'une trentaine d'années, devenu fonctionnaire après un passé militaire. Les deux époux s'aiment, mais ne se comprennent pas, chacun cherchant à modeler l'autre selon son bon vouloir. Lorsque l'ancien amoureux de Pauline arrive à Saint-Petersbourg, le ménage des Sachs se met à vaciller.

Voilà un roman surprenant et délicieux, qui nous fait déplorer l'absence d'autres écrits d'Alexandre Droujinine. Un bon conseil, ne lisez surtout pas la quatrième de couverture de ce livre, elle dévoile un événement certes essentiel, mais qui intervient à la toute fin du roman.
Pauline Sachs est un roman épistolaire, avec toutefois quelques chapitres où l'auteur reprend les rênes de l'histoire, ce qui le rend très vivant et facile à lire.
Droujinine s'amuse à brouiller les cartes. Les lettres échangées par Pauline et son amie sont pleines de sentiments passionnés. Si l'on ajoute son premier amour contrarié et le fait que son mariage ait été essentiellement arrangé par son père, on pense rapidement à une histoire romantique. En fin de compte, si le triangle amoureux est prêt et les rôles a priori distribués dès le début, la construction du roman repose sur un arrangement astucieux qui surprend le lecteur et rend Pauline Sachs bien plus profond qu'il n'y paraît. Encore plus que Pouchkine, qui s'amusait à intervenir entre deux passages sur les états d'âme de ses héros dans Eugène Onéguine, Droujinine se joue du romantisme.
Avec ce livre, il pose la question de l'éducation des femmes. Sachs fait peur lorsqu'il évoque Pauline, l'appelant "mon enfant". Pourtant, il déplore la façon dont les femmes sont éduquées, arrivant à l'âge adulte incapables de se comporter de façon mature. On leur demande de glousser, d'être mignonnes, dévouées, plutôt idiotes en fait. Pauline agit de façon stupide, mais c'est dû à son éducation, qui tient les jeunes femmes dans l'ignorance, pas à une absence d'esprit. Quant à Sachs et Galitzki, ils ne préfigurent pas Karénine et Vronski, quoi qu'on imagine au premier abord.

Il m'aura fallu longtemps pour me plonger dans la littérature russe, mais je prends un immense plaisir à découvrir ses auteurs depuis quelques mois. Si vous chercher à pénétrer ce domaine en douceur, Pauline Sachs, avec ses inspirations françaises et anglaises, est une valeur sûre.

L'avis de Cécile.

Phébus Libretto. 185 pages.
Traduit par Michel Niqueux.

1847 pour l'édition originale.

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13 mai 2018

La Belle de Joza - Květa Legátová

9782369141143-abde3En mars, Patrice et Eva ont organisé un Mois de l'Europe de l'Est auquel je n'ai pas pu participer. Trouvant cette idée excellente, je vous propose avec retard quelques billets sur des lectures qui rentrent dans cette thématique.

On commence avec La Belle de Joza, un très court roman écrit par un auteur de quatre-vingt ans qui a été un joli coup de coeur.

Nous sommes en Tchécoslovaquie pendant la Deuxième Guerre mondiale. Eliška vit à Brno où elle mène un carrière de médecin. Elle a un amant, Richard, et appartient à un groupe de résistants. Après une série d'arrestations, Eliška doit s'enfuir avec l'un de ses patients, Joza, dans son village de Moravie, Zelary.
Si Joza est un homme sympathique, sa physionomie est repoussante, ses manières bourrues, et Eliška comprend très vite qu'à Zelary, c'est lui l'idiot du village. Elle doit cependant l'épouser et accepter de vivre dans un endroit où les moeurs et le confort sont très éloignés de ce qu'elle a toujours connu.

La quatrième de couverture de mon livre compare cette histoire à La Belle et la Bête. Ce texte tient du conte, c'est vrai. J'ai aussi beaucoup pensé au Mur invisible de Marlen Haushofer.
Lire ce livre, c'est plonger dans les paysages de la Moravie, une région dont le nom évoque en général des images d'un autre temps. C'est bien ce qui arrive à Eliška. Jeune femme indépendante, professionnellement et sentimentalement parlant, elle arrive dans un endroit où les femmes sont au mieux maîtresses de leur foyer, au pire maltraitées par les hommes sans que cela soulève la moindre opposition. Les logements n'ont ni l'électricité ni l'eau courante et les intérieurs sont démunis de tout objet non fonctionnel. Parmi la population, l'alcool et la violence font partie du quotidien. Le choc est rude, d'autant plus qu'Eliška est certaine que Joza, qui se montre conciliant dans les premiers temps, ne tardera pas à révéler sa véritable nature.
Pourtant, notre héroïne fait des efforts pour s'acclimater. Elle se lie avec ses voisines, même si ces relations sont surtout pratiques. Elle découvre un monde où les superstitions, les traditions, ont une grande place. Le médecin qu'elle est va ainsi travailler avec une guérisseuse.
Et puis, surtout, elle apprend à aimer son nouvel environnement. Avec Eliška, souvent accompagnée de Joza, nous parcourons les montagnes autour de Zelary. Pendant des mois, le temps semble suspendu, et Eliška se détache de ses anciennes convictions et découvre une autre façon de vivre pleinement sa vie. Il ne s'agit pas tant d'une critique de son ancien mode de vie que d'une ode à des lieux et des populations certes pas toujours tendres (être une femme n'est vraiment pas facile), mais que l'on évoque trop vite comme étant arriérées.

Lorsque les libérateurs russes arrivent enfin, les choses ne se passent pas comme prévu. Si l'on pense davantage aux soldats souriants, embrassés par les femmes, acclamés par les populations libérées, il ne faut pas oublier que la guerre révèle les pires côtés de l'homme, qu'il soit dans un camp ou dans l'autre.

J'ai adoré ce petit livre qui m'a envoûtée du début à la fin et j'ai été très déçue d'apprendre que seul un autre livre de Květa Legátová était disponible en français. Une nouvelle pépite des Editions Phébus.

Les avis de Kathel (qui a aussi pensé à Marlen Haushofer) et de Sylire.

Libretto. 156 pages.
Traduit par Eurydice Antolin.
2002 pour l'édition originale.

04 mai 2018

La Tour Sombres. III. Terres perdues - Stephen King

kingAprès deux tomes d'exposition, Roland et ses deux compagnons reprennent le chemin de la Tour Sombre, dans des paysages semblant anciens et légendaires.
Cependant, le Pistoléro, tourmenté par le sacrifice de Jack, son jeune compagnon, dans le premier tome, perd progressivement la raison.

Je peux désormais dire avec certitude que j'adore cette série. Elle n'a rien à envier à d'autres grandes sagas de science-fiction ou de fantasy (certes, je ne suis pas la mieux placée pour l'affirmer) et j'attends avec impatience que la suite sorte au format audio (l'interprétation de Jacques Frantz est impressionnante).

Terres Perdues est divisé en deux temps. Il faut d'abord compléter le ka-tet, ce qui nous conduit de nouveau à arpenter les rues de New York et retrouver une construction et un rythme semblables au tome précédent. Si le trio formé par Susannah, Eddie et Roland n'avance plus, le quatrième compagnon doit se démener pour suivre les traces qui le mèneront à son groupe.
Puis, après avoir recruté leur dernier membre et un bafou-baffouilleux, nos pistoléros semblent partis pour affronter les épreuves d'un monde qui n'est ni le nôtre ni celui de Roland. Un monde dont les habitants sont parfois bons, parfois clairement mauvais, souvent simplement attachés à leur survie, et qui, tous, sentent que la fin approche. Que s'est-il passé ? Comment les compagnons de Roland, issus d'un autre monde, savent-ils toujours ce qu'ils doivent faire ? Pourquoi des technologies avancées se trouvent-elles dans un monde du passé ? On nous parle d'une guerre, de territoires qui s'étendent indéfiniment, et toujours de la fameuse Tour, mais nous n'en saurons pas beaucoup plus pour le moment.

Plus que dans les tomes précédents, j'ai pu voir à quel point Stephen King est un conteur hors pair. Il parsème son récit de références à des livres (La Loterie de Shirley Jackson par exemple), ses descriptions sont détaillées et plongent le lecteur dans les décors que nos personnages traversent. J'ai lu que King était passionné par le thème de l'enfance, ce livre le confirme. Un album et un livre de devinettes sont la clé vers la sortie, avec bien entendu une adaptation personnelle de l'auteur.
Autre atout de cette série, ses personnages. Les principaux sont à la fois naïfs, vulgaires, violents et incroyablement touchants. Quant aux autres, qu'il s'agisse de vielles personnes tentant de survivre avec les moyens du bord ou des ados bien particuliers, ils ont en commun d'être impossible à oublier.

Un tome passionnant, qui m'oblige à vous recommander une nouvelle fois de tenter l'expérience.

L'avis de Thom, très semblable au mien en plus érudit.

Je remercie Angèle Boutin et Audible pour cette lecture.

Ecoutez lire. 21h30.
1991 pour l'édition originale.