26 mars 2011

"la réalité est un piètre conteur..."

36552413_8268928 J'ai découvert Somerset Maugham il y a quelques années avec La Passe dangereuse, qui a ensuite fait l'objet d'un film de qualité avec Edward Norton et Naomi Watts que je vous recommande. Ce que j'ignorais, c'est que cet auteur, outre sa carrière de romancier, avait mené une autre vie, celle d'agent secret britannique. Il a lié ces deux existences dans certaines de ses oeuvres.

Il se met ainsi en scène dans les huit nouvelles qui composent le recueil dont je vais vous parler sous les traits d'un certain Ashenden. Nous rencontrons ce personnage dans Miss King. Alors que la Première Guerre mondiale fait rage, Ashenden est posté à Genève, dans un hôtel qui grouille d'espions dont la couverture est risible. Bien que personne ne dise clairement les choses, chacun connaît ses ennemis, ce qui donne lieu à des situations cocasses. Ashenden s'entend ainsi très bien avec une baronne au service des empires centraux. Les intérêts anglais sont également menacés par le grondement de nationalistes dans les pays colonisés. C'est ainsi qu'un prince égyptien préoccupe Ashenden, qui aimerait bien obtenir des informations de la part de la vieille gouvernante anglaise des filles du prince, mais celle-ci refuse de lui accorder le moindre intérêt.
Dans Le Mexicain chauve, Ashenden doit faire équipe avec un général mexicain en exil à la gâchette facile, pour exécuter un émissaire turc chargé d'entrer en contact avec les Allemands.
Giulia Lazzari est une femme que les services secrets britanniques contraignent à livrer son amant indien, en faisant appel à Ashenden pour la surveiller et la guider.
Le Traître met en scène un couple formé d'un Anglais et d'une Allemande établis en Suisse. Ashenden doit entrer en contact avec le mari, qui a trahi l'Angleterre, et déterminer le sort qui lui sera réservé.
Son Excellence se déroule alors qu'Ashenden doit effectuer une mission avec le soutien des ambassades britannique et américaine. Lors d'une soirée avec le très protocolaire ambassadeur britannique, Ashenden reçoit des confidences troublantes.
Dans Pile ou face, Ashenden se trouve confronté à une décision impossible, que ses supérieurs lui délèguent afin de ne pas se mouiller.
Le linge de Mr Harrington se déroule en Russie. Ashenden doit prendre le transsibérien (soit plus de dix jours de voyage) en compagnie d'un Américain insupportable. Arrivé à Moscou, il doit empêcher la signature d'une paix séparée entre l'Allemagne et la Russie. Il retrouve aussi un ancien amour, mais la révolution éclate...
Enfin, Sanatorium met en scène un Ashenden diminué par la tuberculose, qui se rend dans un sanatorium afin de se faire soigner. Il y fait des rencontres étonnantes.


Si vous cherchez des nouvelles d'espionnage pur, passez immédiatement votre chemin. Les missions dont Ashenden est chargé par le mystérieux R. sont avant tout des prétextes que Somerset Maugham utilise pour sonder la nature humaine. De ce fait, nous avons droit à d'énormes surprises la plupart du temps. (d'autant plus que certaines nouvelles ne sont reliées que de très loin avec l'espionnage, du moins à première vue). Ashenden n'est pas James Bond. Il ne court pas partout, mais il observe, évalue, se trompe, dans un contexte où les cartes sont brouillées. Certaines nouvelles sont cocasses, la plupart sont cruelles et à la limite du cynisme, à l'exception de la dernière nouvelle qui a un goût étrange de générosité, mais c'est remarquablement fait.
L'amour, le patriotisme, l'hypocrisie, la stupidité, la solitude sont passés au peigne fin par le double de Somerset Maugham, qui est aussi vif d'esprit que son créateur. Lui-même n'est pas en reste, et se trouve souvent en position d'être espionné par le lecteur.1718394131

Je pensais avoir des difficultés à me plonger dans ce recueil de nouvelles (genre que j'aborde toujours avec réticence), mais elles sont toutes parfaitement maîtrisés, généralement d'une longueur raisonnable, et le fait de retrouver le même personnage ajoute naturellement à la cohérence de l'ensemble.

Merci à BOB et aux éditions Robert Laffont.

Mr Ashenden, agent secret. William Somerset Maugham. Robert Laffont ; 435 pages.


20 mars 2011

Merlin, BBC (2008)

Une fois n'est pas coutume, j'ai décidé de vous parler de séries anglaises vues dernièrement.

On commence avec Merlin, une série BBC qui revisite (le mot est faible) la légende arthurienne. Vous vous souvenez de quand la BBC a revisité Robin Hood ? Elle nous refait le coup, mais c'est nettement mieux (pas compliqué, et donc peu rassurant, je l'admets).

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Le jeune Merlin se rend à Camelot, où il se retrouve propulsé serviteur du prince héritier, Arthur, après qu'il lui ait sauvé la vie. A cette occasion, il apprend sa destinée, qui est de protéger et de servir le futur créateur d'Albion.
Alors que la magie est proscrite et violemment réprimée dans le royaume depuis vingt ans, il possède  en effet d'immenses pouvoirs de manière innée. Gaius, le médecin royal, lui apprend à maîtriser ses capacités, et à les mettre au service d'Arthur, qui ignore que son serviteur est un sorcier. Il se lie très vite d'amitié avec Guenièvre, la servante de Lady Morgana, qui est elle-même la pupille du roi, Uther Pendragon.

Je vous préviens, les puristes vont souffrir en voyant Guenièvre transformée en servante, Merlin qui doit servir de marche-pied à son prince, Lancelot en amuseur de foule, Perceval en bourrin, les costumes (sérieusement..), les inombrables anachronismes. La série en elle-même est bourrée de défauts scénaristiques. Le suspens est souvent mal dosé, et retombe avant même d'avoir fait effet. Le schéma des épisodes ne varie pas vraiment, les héros font plusieurs fois de suite les mêmes bourdes, et tout a tendance à se terminer un peu trop vite et trop bien à chaque fois.
Et pourtant, j'ai avalé les trois saisons à la suite (et hurlé de désespoir en apprenant que la quatrième saison ne serait pas diffusée avant un an).

C'est que, pour vous consoler, il y a ça :

arth  arthur

Arthur, quoi. Moi qui n'avais jamais imaginé ce roi légendaire que comme un homme d'un certain âge, certes sympathique, mais très peu performant en matière de sexytude, je fonds complètement devant les yeux de merlant frit du prince de la série (sur la première photo, il a le coeur brisé). Je sais, à première vue, on dirait Zac Efron dans quelques années, mais quand vous verrez, vous saurez. Lancelot paraît tellement fade à côté qu'il est difficile d'être indulgent avec les hésitations de Guenièvre (si encore elle choisissait Gwaine...).

Histoire d'être un peu plus constructive, je dirais que j'apprécie cette série qui ne se prend pas au sérieux, qui détourne beaucoup la légende, mais qui la respecte malgré tout un minimum, avec l'introduction des différents protagonistes de l'histoire et la présence permanente de l'idéal chevaleresque, en saupoudrant le tout d'énormément d'humour et de personnages attachants et loufoques. Loin d'être totalement lisse, le discours qui est tenu n'est pas anodin. La haine aveugle d'Uther à l'égard de la magie et les réactions qu'elle provoque rappellent d'autres discriminations. Même si ça n'est pas toujours fait de manière subtile, ça permet de donner de la nuance à des personnages comme Morgana ou Nimueh, et de donner du potentiel à la série qui n'est pas uniquement fait de muscles et de chevelure blonde (même si je crois que je m'en contenterais). Et j'irai même jusqu'à dire que la saison 3 compte de très bonnes aventures, plus sombres, bien écrites, grâce à un étalement sur deux épisodes.

Bref, regardez Merlin !

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13 mars 2011

Quatre soeurs (les livres et la bande-dessinée)

9782211201964L'Ecole des Loisirs ; 608 pages.
2003
.

Ça fait des années que j'entends parler de cette série dans des termes très élogieux. J'ai lu le tome 1 au début du mois de février, j'ai beaucoup aimé. J'ai repris la série il y a quelques jours, et ça m'a suffit pour avaler les trois tomes restants.

Comme son nom ne l'indique pas, les soeurs Verdelaine sont cinq. Charlie, Geneviève, Bettina, Hortense et Enid ont perdu leurs parents dans un accident il y a peu de temps. Depuis, elle vivent sous la surveillance de Charlie, l'aînée, à la Vill' Hervé, la maison familiale qui a des faux-airs de vielle bâtisse anglaise, d'autant plus qu'elle est située au bord des falaises bretonnes, et que la mer et le vent font partie du quotidien des Verdelaine.
Il y a aussi Basile, l'amoureux de Charlie, qui passe beaucoup de temps à la Vil'-Hervé, Swift, Blitz, Ingrid et Roberto, Mycroft, une colonie de bestioles plus ou moins mignonnes, ainsi que les visiteurs qui rythment chaque tome (sauf le dernier, où ce sont surtout les soeurs Verdelaine qui se déplacent).


Je crois que vous l'avez déjà compris, je me suis régalée avec cette série bourrée d'humour, de vivacité et d'intelligence. Et le mieux, c'est que l'on devient de plus en plus accro au fil des tomes, puisqu'ils gagnent systématiquement en qualité. Le style de Malika Ferdjoukh est plein d'humour, direct et tendre. Les dialogues sont enlevés, et il est rare de lire plus d'une page sans au moins esquisser un sourire.
Les cinq soeurs sont profondément humaines, font des choix pas toujours compréhensibles, mais qu'est-ce qu'on s'y attache ! Même si chaque tome porte le nom d'une des filles, on les suit toutes les cinq à chaque fois, on les voit évoluer, se tromper, grandir, et on voudrait ne plus jamais les quitter.
Les personnages secondaires, surtout les garçons, ne sont pas en reste. Déjà, ils ont des noms à coucher dehors : Basile, Merlin, Gulliver, Valéry, Vigo, rien que ça, ça me met de bonne humeur. Mais si je vous dis que le Gnome de la chasse d'eau s'appelle Cary Grant, vous comprendrez que mon coeur n'y a pas résisté.
Et puis la Vill'Hervé, toute craquelante, pleine de couloirs et de légendes d'amours tragiques !
Malgré le côté bonbon au miel de la série, on a le coeur noué à plusieurs reprises, et j'avoue que j'ai eu du mal à retenir mes larmes à la fin du tome 3... De plus, les Verdelaine ont perdu leurs parents, et la vie n'est pas toujours drôle, même si elles les voit apparaître de temps en temps pour leur donner des conseils. Mais bon, ensemble, elles se soutiennent, et même les visites de la tante Lucrèce sont l'occasion d'énormes fous rires.

C'est vraiment mon gros coup de coeur de ce début d'année ! Je voudrais vous dire un milliard d'autres choses dessus, vous recopier tous les passages que j'ai relevés, mais je crois que le mieux serait que vous vous plongiez dans cette série.

Pour les malins qui, contrairement à moi, savent anticiper l'état de manque que l'on ressent entre les divers tomes de cette série, L'Ecole des loisirs a eu la bonne idée de publier une intégrale de la série.

Et si, comme moi cette fois, vous êtes malheureux d'en avoir terminé aussi vite avec les soeurs Verdelaine, avec leurs locataires humains ou pas, et avec leurs amoureux aux noms effarants, une adaptation en bande-dessinée est en cours de publication.

J'ai déjà adoré le premier tome. On y retrouve le charme et l'ambiance des livres, c'est une réussite.
Je vous laisse savourer quelques images.
La couverture tout d'abord :

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La Vill'Hervé, très réussie. Je l'aime aussi beaucoup le soir d'Halloween, décorée de citrouilles.

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Sur celle-ci, on voit Colombe, et on comprend pourquoi Bettina la déteste au premier regard :

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Les cinq soeurs réveillées par le fantôme :

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Du coup, elles ont de chouettes têtes le matin...(sauf cette salope de Colombe évidemment !)

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Je finis avec le lit de Geneviève, que j'ai été ravie de voir en "vrai" :

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A quand le tome 2 ?

Je n'ai lu que des avis positifs pour l'instant, vous pouvez les retrouver chez : Laure, Karine, Kalistina, Cathulu, Thalie, Un coin de blog, Praline, Jainaxf.
Sur la BD : Bellesahi, Jainaxf, Valérie.

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10 mars 2011

Un bonheur de recontre ; Ian McEwan

un_bonheur_de_rencontre_25215151Folio ; 216 pages.
1981.

Ian McEwan est l'un de mes auteurs préférés. A l'occasion de la sortie prochaine de Solaire, je me suis dit qu'il était temps de me replonger dans l'oeuvre de cet auteur dont je n'ai lu que des grands livres. Mon choix s'est porté sur le deuxième roman de Ian McEwan, adapté au cinéma sous le titre Etrange séduction.

Mary et Colin sont en vacances à Venise, même si le nom de la ville n'est jamais nommé. Ils forment un couple tranquille depuis sept ans, et ils s'ennuient.
Tout bascule lorsqu'ils rencontrent Robert, par hasard, alors qu'ils sont perdus dans les rues tard le soir. Cet homme affable est marié à Caroline, avec laquelle il forme un couple à la fois harmonieux et surprenant.

Encore une fois, j'ai trouvé avec ce livre ce qui me fascine et me dérange chez Ian McEwan.
La majeure partie du livre est très lente. Ian McEwan, à son habitude, décrit avec une grande précision le décor dans lequel évoluent Mary et Colin. C'est un étrange huis-clos. Ils sont seuls même au milieu de la foule, et cette solitude met en valeur leur relation engourdie. Chaque jour, c'est le même rituel. Ils répètent inlassablement qu'ils sont en vacances, mais se forcent à faire ce que des touristes doivent faire selon eux, sans y prendre le moindre plaisir. Entre eux, ils ne se parlent pas ou presque, et leurs gestes de tendresse sont retenus, la plupart du temps par une incapacité à percevoir ce que l'autre attend. Rien d'intéressant ne semble alors pouvoir se produire.
La rencontre avec Robert et Caroline les réveille, mais ils ignorent les raisons de ce regain imprévu de désir, et refusent de toute façon de les rechercher.
Et puis soudain, le livre se transforme en thriller, avec des moments de panique que l'on n'avait pas prévus. Mary et Colin continuent à nous donner le sentiment qu'ils maîtrisent leur histoire, le nombre de pages restant à lire nous fait croire qu'il ne peut rien arriver de bien méchant. C'est sans compter sur le talent de Ian McEwan, qui est maître dans l'art de ballader son lecteur.

"Nous étions les mêmes, après tout, et cette idée, l'idée de la mort, je veux dire, n'allait pas disparaître comme par enchantement, simplement parce que nous avions décrété qu'il le fallait."

On referme ce livre avec une sensation d'horreur, mêlée à une certaine délectation, celle d'avoir lu un grand livre.

D'autres avis chez Cocola et Ys.

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07 mars 2011

Charivari ; Nancy Mitford

34811908_8232115Christian Bourgois ; 260 pages.
1935.

Dans la famille Mitford, il y avait six soeurs. Nancy était l'aînée, et elle se distingua en tant qu'écrivain. Pamela et Deborah, deuxième et sixième ont mené des vies relativement tranquilles. Jessica, la cinquième, fut une femme particulièrement battante, mais la palme revient sans conteste à Diana et Unity, tristement célèbres pour leurs relations très serrées avec les milieux nazis.
Alors, quand Nancy Mitford publia Wigs on the green pour la première fois en 1935, cette satire du national-socialisme et de l'aristocratie anglaise jeta un certain froid entre la romancière et ses deux soeurs admiratrices d'Hitler (Unity s'est quand même tiré une balle dans la tête en apprenant la déclaration de guerre de l'Angleterre à l'Allemagne, balle qui ne l'a tuée que des années plus tard au passage).  

En effet, Charivari se déroule dans les années 1930, alors que la montée du nazisme en Allemagne fait écho à la déchéance de l'aristocratie anglaise.
Noel Foster, qui vient d'hériter quelques milliers de livres d'une de ses tantes, décide de partir chasser la riche héritière. Il a le malheur d'en parler à Jasper Aspect, aristocrate sans le sou manipulateur, qui décide de l'accompagner et de se faire entretenir par son ami. Noel et Jasper jettent leur dévolu sur Eugenia Malmains, l'une des plus grosses héritières d'Angleterre, et s'installent dans une auberge très confortable à côté de la demeure de la jeune fille. Celle-ci est extravagante et passionnée, et a décidé de mettre cette énergie au service du national-socialisme. 
Noel et Jasper s'empressent de souscrire à son mouvement, autant par conviction (ce sont de sympathiques jeunes gens...) que par intérêt (ils espèrent ainsi entrer dans ses bonnes graces).
Mais Eugenia est aussi une jeune fille du scandale, sa mère étant une femme adultère (ce qu'elle ignore), et un symbole bien malgré elle de la "déliquessence des valeurs morales" traditionnelles de l'aristocratie anglaise. Le trio est bientôt rejoint par une duchesse en fuite, sa compagne qui a quitté son mari volage, et une bourgeoise locale dont le romantisme et l'imagination débordante ne sont pas satisfaits par un époux passionné par les vaches.

J'avais déjà pu constater le mordant dont Nancy Mitford sait faire preuve dans ses romans, cette fois elle y va sans aucun complexe pour nous livrer un panel de personnages tous plus méprisables les uns que les autres. Alors évidemment, leurs opinions politiques donnent lieu à des discours effarants sur la société idéale et pure que souhaite établir le national-socialisme. Je vous laisse savourer quelques mots d'Eugenia sur la place des femmes :

"- Au coeur de la bataille, dit Eugenia froidement, le devoir de la femme est de se tenir à la place qui est la sienne, la chambre à coucher. Si elle intervient dans les affaires des hommes elle doit accepter un destin d'homme."

Le tout est cependant nuancé par quelques arrangements avec la réalité. Poppy ne devrait pas avoir de liaison et aller retrouver son mari, mais étant donné que c'est un grossier personnage non-aryen, il vaut mieux qu'elle divorce. Quelques personnages sont moins convaincus par ce genre de discours, mais leur lâcheté et leur vanité les rendent incapables de faire preuve d'un peu de jugement critique. Les classes dominantes voient les rênes de la société leur échapper de plus en plus. Ils sont ruinés, cachés dans des asiles invraisemblables ou au fond de leur demeure, le scandale n'épargne ni ne choque plus personne, et le résultat est vraiment laid à regarder.

Outre ce discours politique, Nancy Mitford discourt comme à son habitude sur l'amour et le mariage. C'est évidemment un constat amer qu'elle dresse, tournant un peu plus en ridicule ces odieux personnages qui peuplent le livre.

Malgré tout, l'humour cinglant de la romancière rend cette lecture facile, tout en mettant encore mieux en valeur ce qu'elle critique. C'est cette légèreté sur des thèmes si graves que Nancy Mitf1718394131ord a utilisé quelques années plus tard pour expliquer son refus de voir son livre réédité. Outre les soucis familiaux qu'il avait pu lui causer, elle soulignait en effet que les atrocités nazies rendaient les blagues sur le sujet de très mauvais goût.

Ce n'est pas mon avis. Charivari, loin d'être une blague, est un livre subtil, qui montre l'idéologie nazie dans toute son absurdité, et qui ne stigmatise que ses adhérents. Il faut le lire.


03 mars 2011

L'ombre de Dracula ; Fabrice Colin

61355990Gallimard Jeunesse ; 315 pages.
2010.

Je vous ai parlé du premier tome des Étranges soeurs Wilcox il y a quelques semaines. Comme j'avais le deuxième tome sous la main, je me suis vite plongée dedans.

Cette fois, Amber et Luna suivent des aventures séparément. L'aînée des deux soeurs est enlevée par Abraham Stoker, qui pensait naïvement pouvoir échapper à ses anciens amis. Elle se retrouve ainsi à bord d'un bateau à destination de New-York, sur lequel voyage également le terrifiant Lord Ciceley, dépêché par Dracula pour dérober l'un des fragments du Venefactor au Duc de Manhattan, et qui espère se servir d'Amber pour parvenir à ses fins.
De son côté, Luna fuit les Invisibles à la demande d'Elizabeth Bathory, toujours plongée dans un profond sommeil, mais capable de communiquer avec la jeune fille. Elle se rend chez une famille humaine  sur les indications de la comtesse, et avec l'aide de ces gens, dérobe le corps d'Elizabeth. Accompagnée du chat Watson, elle se rend ensuite à Liverpool, à bord du Pneumonaute, qui transporte également la comtesse.

J'ignore si mon plaisir de lecture a été influencé par le temps que j'ai mis à lire ce livre (un peu dans les transports matin et soir), mais je crois que j'ai perdu le fil.
D'un côté, le récit connaît des développements intéressants, avec l'introduction de nouveaux personnages et de nouvelles créatures, qui mettent un peu plus en place le cadre du récit. Le fait que les chapitres alternent entre les deux soeurs permet aussi de découvrir davantage les Wilcox dans leur singularité (et entre nous, je crois que je préfère Luna).
D'un autre côté, j'ai vraiment eu le sentiment de piétiner, malgré la construction à deux voix du livre, qui devrait donner du rythme (les chapitres avec Amber sont souvent trop longs). Bon, j'ai ressenti un regain d'intérêt à la fin. Il faut dire que la brouille entre Sherlock Holmes et Sir Arthur Conan Doyle est irresistible, et qu'elle justifie le comportement inconcevable du célèbre détective dans cette série que j'avais relevé lors de ma lecture du premier tome.
En fait, j'ai beau n'avoir rien d'une spécialiste de la littérature vampirique, j'ai l'impression que les mêmes ficelles reviennent toujours, et qu'il faut beaucoup de profondeur pour parvenir à sortir du lot. Dans ce cas précis, j'ai été moyennement satisfaite. J'adore les fées et le Pneumonaute est une introduction excellente, mais le coup des loups-garous et de Sekhmet, en plus de tout le reste, sonne un peu comme de la surenchère pour moi. Dans le premier tome, on avait des clins d'oeil inombrables à des personnages connus, et le procédé m'avait amusée, mais si c'est systématique, ça a un goût de facilité.
Autre reproche, nous avions quitté les soeurs Wilcox avec des questions irrésolues, L'ombre de Dracula n'apporte aucune réponse ou presque, et celles que l'on obtient ont un goût amer. Par exemple, le personnage de Rebecca, qui était prometteur et envoûtant, m'a finalement beaucoup déçue, la personnalité que l'on découvre chez la jeune femme me paraissant très éloignée de ce que le reste de l'histoire laissait espérer. 
Les personnages sont tous des énigmes et incapables d'un peu de franchise, ce qui personnellement me lasse au bout de deux tomes, d'autant plus si leurs révélations n'ont rien de folichon. L'absence des Invisibles m'a aussi beaucoup perturbée. Ils semblaient bien plus malins dans le tome 1...

Je suis donc assez mitigée en ce qui concerne ce deuxième tome. Je vais attendre de voir ce que les fans de la série vont dire sur le troisième volet pour décider si je m'y plonge dans un futur plus ou moins proche.

Emmyne et Lily ont des avis beaucoup plus enthousiastes.

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07 février 2011

Les Vampires de Londres ; Fabrice Colin

ESW_01_vampires_londresGallimard Jeunesse ; 283 pages.
2009
.

Lorsque Amber Wilcox se réveille, elle est enterrée vivante. Revenue à la surface, elle constate qu'elle se trouve dans un cimetière, et délivre sa sœur, Luna, enterrée dans la tombe d'à côté. Les deux jeunes filles, qui ignorent ce qui leur est arrivé, se mettent alors à marcher dans les rues de Londres, à la recherche de leur maison. Des choses étranges se produisent : elles sont plus rapides et plus fortes, elles voient des créatures inconnues d'elles jusque là, et elles ressentent surtout une faim terrible qui les pousse à se jeter sur un rat. En d'autres termes, on dirait bien qu'elles sont des vampires. 
Les deux sœurs sont finalement recueillies par des amis de leur père, qui appartiennent à une organisation secrète reliée au gouvernement anglais, les Invisibles, dont la mission est d'empêcher les Drakul, les vampires soumis à Dracula de prendre le contrôle de l'Angleterre.
L'intérêt porté par les Invisibles aux sœurs Wilcox n'est pas entièrement désintéressé. Les membres de l'organisation secrète comptent en effet sur les capacités de vampire de Luna et Amber pour lutter contre ceux qui troublent la vie de la capitale anglaise.

J'ai ouvert ce livre avec pas mal d'attentes (Angleterre, XIXe siècle, ambiance mystérieuse, c'est du sur mesure), et j'ai été plutôt agréablement surprise. Le premier tome des Etranges soeurs Wilcox est en effet bien construit, distillant le suspens tout au long du récit, et introduisant toute une galerie de personnages très connus de l'époque victorienne aux côtés desquels on a envie d'enquêter. On croise ainsi Sherlock Holmes (qui est toutefois très différent du personnage de Sir Arthur Conan Doyle, même pour quelqu'un comme moi qui connaît peu l'original), le docteur Watson, Dracula et Abraham Stoker (qui tient ici le rôle d'un conteur mystérieux), Jack l'Éventreur, Elizabeth Bathory (que l'on voit décidément partout ces derniers temps !), et même la reine Victoria. Cela permet à l'auteur de créer un univers assez original, sans être révolutionnaire.
Les sœurs Wilcox sont bien croquées également. De tempéraments opposés, elles réagissent chacune à leur manière aux événements auxquels elles sont confrontés, se font des cachotteries, ce qui permet d'épaissir le récit. Des questions demeurent. Elles ne se connaissent pas encore en tant que vampires, ignorent ce qui leur est réellement arrivé, ainsi que ce qui s'est passé avec leur belle-mère. Les amis de
leur père (porté disparu) ne semblent pas non plus décidés à tout leur révéler, de quoi créer une ambiance angoissante, renforcée par l'omniprésence des cimetières, des parcs vides, et des rencontres au clair de lune (oui, les vampires vivent la nuit, quel scoop !).

Quelques détails m'ont agacée (on tombe à plusieurs reprises dans la facilité, et je n'en pouvais plus de lire "l'aînée des Wilcox" au bout de 300 pages), mais j'ai dévoré ce livre. Je lirai sans aucun doute la suite.

Vous pouvez trouver beaucoup d'autres avis sur BOB.
Fashion propose une interview de l'auteur autour de ce livre.

01 février 2011

Le compagnon de voyage ; Curzio Malaparte

Le_compagnon_de_voyageFolio. 75 pages.
Traduit par Carole Cavallera
.

Je n'ai découvert Curzio Malaparte que récemment, par le biais de Cécile, qui en parle tant qu'elle peut. Le compagnon de voyage n'est sans doute pas la meilleure façon de découvrir l'œuvre de cet auteur, puisqu'il s'agit d'un texte publié de manière posthume très bref. Pourtant, après quelques instants de cafouillage au début de ma lecture, je me suis laissée porter, et j'ai découvert un livre plein de qualités.

En septembre 1943, les Alliés débarquent au sud de l'Italie. Un petit groupe de soldats, sur l'ordre de son lieutenant, reste combattre jusqu'au bout. Durant le combat, le lieutenant tombe, et demande à Calusia, un chasseur alpin originaire de Bergame, de rapporter son corps auprès de sa famille, à Naples.
Calusia charge donc le corps dans une caisse qu'il met sur le dos de Roméo, un âne abandonné. En chemin, il croise d'abord Concetta, une jeune fille échappée de chez les bonnes sœurs, puis une femme qui lui rappelle les filles de Bergame, dont il tombe amoureux.

Je n'avais jamais lu de livre évoquant l'Italie à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Malaparte nous en dresse un portrait à la fois pathétique, poétique, et drôle. La route jusqu'à Naples est en effet jonchée de personnages perdus, à la merci des premiers voleurs, et à la limite de la folie. Même les soldats alliés participent à cette joyeuse pagaille, à l'image de ce soldat noir américain, qui se balance en haut d'une cloche d'une église, créant la panique dans la foule qui croit que le diable vient d'apparaître.
Le chaos est pourtant empreint d'un certain espoir pour Malaparte, qui livre un texte assez politique. Il voit dans la situation inconfortable de l'Italie une opportunité (illusoire?) pour ses habitants.

"Depuis toujours la défaite représente pour les populations misérables, malheureuses, une sorte de merveilleuse et terrible occasion de liberté, de vie nouvelle plus aisée et plus digne."  

Maintenant que je vous ai donné l'impression que Le compagnon de voyage est un livre lumineux, je vais me contredire en évoquant une certaine colère que j'ai perçue au cours de ma lecture. Une colère dirigée contre ceux qui, par cupidité, brisent la vision que Malaparte aimerait avoir de sa patrie. Le fascisme et la guerre, qui servent de toile de fond, n'empêchent pas l'auteur d'écrire un livre concentré sur son pays et l'affection qu'il lui porte, et l'on sent qu'il s'agit là de sa préoccupation principale.   1718394131

J'ai vraiment été agréablement surprise par cette lecture, et j'espère retrouver Curzio Malaparte dans ses écrits les plus connus.

Merci à Lise et aux éditions Folio pour l'envoi.

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29 janvier 2011

Pierre de Lune ; W. Wilkie Collins

58606190_pPhébus Libretto. 504 pages.
Traduit par L. Lenob.
1868
.

Vous vous souvenez des horreurs que j'ai dites sur Wilkie il y a quelques années ? Les deux livres que j'avais lus de lui ne m'avaient pas vraiment séduite, et j'avais été très déçue de cette rencontre manquée alors que nous étions en pleine période victorienne sur les blogs. Aujourd'hui, je retire tout (ou presque, je ne vais quand même pas relire La Dame en blanc).

En 1799, l'antipathique colonel Herncastle vole, lors du pillage d'un temple  hindou par l'armée anglaise, un énorme diamant auquel on prête de grands pouvoirs, connu sous le nom de Pierre de Lune. Rentré en Angleterre, il cache le diamant à sa banque, afin de prévenir toute action des trois brahmanes qui l'ont suivi depuis l'Inde, et qui sont prêts à tout pour rendre la pierre à son temple.
La sournoiserie d'Herncastle s'exprimera de nouveau un demi-siècle plus tard, lorsqu'à sa mort, il décide de léguer la Pierre de lune à sa nièce, Rachel Verinder, sous d'étranges conditions. C'est Franklin Blake, le cousin de la jeune fille, qui est chargé de porter le legs à sa nouvelle propriétaire le jour de son anniv
ersaire. Mais à la fin de la soirée, remplie d'inquiétude pour ceux qui ont connu le sinistre Herncastle, et interrompue par une apparition de trois Hindous selon toute évidence successeurs des trois brahmanes qui avaient suivi le voleur de la Pierre de lune en Angleterre, le diamant disparaît.

Pierre de lune est un roman captivant, que je vous recommande en ces journées glaciales sans même un peu de neige pour positiver. Le suspens est habilement distillé, avec une construction, il me semble, assez proche de La Dame en blanc, puisque différents points de vue sont proposés. Par ailleurs, cela permet de donner davantage de consistance aux personnages, étant donné que tous les narrateurs ne sont pas disposés de la même façon les uns envers les autres. Loin de n'être qu'une simple enquête policière pleine d'exotisme et de rebondissements, ce livre en dit ainsi beaucoup sur la société victorienne et l'âme humaine.
Un personnage a particulièrement retenu mon attention lors de l'enquête, le sergent Cuff. En effet, ce personnage, pourtant assez peu présent, a quelques points communs avec un certain Sherlock Holmes, dans ses méthodes comme dans son attitude. Cuff n'a certes pas le même charisme, mais je serais curieuse de savoir si Conan Doyle avait lu Pierre de Lune. Il est sûr de lui, plutôt arrogant à l'égard de ses collègues, et il perçoit avant d'autres certains détails (même s'il n'est pas Sherlock).
Mon plaisir de lecture a par ailleurs été amplifié par l'humour présent tout au long du récit. Gabriel Betteredge, le très sérieux intendant de Lady Verinder, qui ne jure que par Robinson Crusoë, n'est pas avare en petites phrases qui nous tirent un sourire, que ce soit volontaire ou non. Le personnage de Miss Clack, aussi bien antipa
thique que pathétique, permet également aux personnages et au lecteur de se moquer un peu méchamment de cette vieille fille bigote, qui lasse tout le monde à force de fanatisme religieux. Pierre de lune, qui n'est à la base pas un livre particulièrement réjouissant, gagne ainsi en légèreté, et permet au lecteur de trouver la distraction qu'il espérait en découvrant le texte de Wilkie Collins.
Ma seule surprise concerne les remarques sur les femmes qui parsèment le récit. Gabriel Betteredge s'explique de sa misogynie, cependant je ne suis pas parvenue à déterminer si ce point de vue était seulement celui de plusieurs des personnages ou celui de l'auteur.

Mais il s'agit simplement d'une interrogation, à laquelle j'aimerais bien que nos wilkimaniaques répondent, et qui n'enlève rien à la qualité de Pierre de lune. C'est un excellent roman qui tient en haleine de la première à la dernière page.

1718394131Comme je n'avais pas tenu mes engagements auprès de Cryssilda l'anné44667022_pe dernière, on va dire que je débute 2011 favorablement en ce qui concerne le challenge Wilkie Collins (je ne sais pas s'il est toujours d'actualité, mais de toute façon je suis très tolérante avec moi-même en la matière, vous le savez).

D'autres avis chez Maggie, Erzébeth, Titine, Cécile et Madame Charlotte.

24 janvier 2011

Orlando ; Virginia Woolf

orlandoLe Livre de Poche. 317 pages.
Traduit par Catherine Pappo-Musard.
1928
.

Il me reste encore un roman de Virginia Woolf à découvrir, mais je ne pense pas me tromper en disant qu'elle a écrit encore et encore le même livre, cherchant inlassablement à trouver la manière d'exprimer ce qu'elle recherchait avec l'écriture.

L'histoire d'Orlando est pourtant à première vue inhabituelle. Orlando est en effet un jeune gentilhomme de l'ère élisabéthaine, inexpérimenté, coureur de jupons, et en même temps en proie à de véritables crises de mélancolie. Après un chagrin d'amour, il part pour la Turquie, puis vit avec les Bohémiens, revient en Angleterre, rencontre Pope, Swift et Addison, se marie deux fois, a un enfant avant d'atterrir à l'époque édouardienne. Entre temps, il sera devenu femme, et aura vécu plus de trois siècles.

Comment capter celui dont on écrit l'histoire ? Cette question taraude Virginia Woolf dans toute son œuvre. Elle se met ici dans la position d'un véritable biographe, et expose avec le plus grand sérieux ses difficultés à écrire l'histoire d'Orlando, en raison d'un manque de documentation mais surtout des innombrables facettes qui constituent un être humain.

"Il est indéniablement vrai que les meilleurs praticiens de l'art de vivre, souvent des gens anonymes d'ailleurs, réussissent à synchroniser les soixante ou soixante-dix temps différents qui palpitent simultanément chez tout être humain normalement constitué, si bien que lorsque onze heures sonnent, tout le reste carillonne à l'unisson et, ainsi, le présent n'est pas une rupture brutale et n'est pas non plus totalement oublié au profit du passé. De ceux-là, nous pouvons dire sans mentir qu'ils vivent précisément les soixante-huit ou soixante-douze années qui leur sont allouées sur la pierre tombale. Des autres, nous savons que certains sont morts même s'ils déambulent parmi nous ; d'aucuns ne sont pas encore nés même s'ils respectent les apparences de la vie ; d'autres encore sont vieux de plusieurs siècles, même s'ils se donnent trente-six ans. La durée de vie réelle d'une personne, quoi qu'en dise le D.N.B., est toujours sujette à caution. Car c'est une tâche ardue d'être à l'heure ; rien ne dérègle le mécanisme comme de le mettre en contact avec un art quelconque ; et c'est peut-être son amour de la poésie qui est à blâmer quand on voit Orlando perdre sa liste et s'apprêter à rentrer chez elle sans sardines, ni sels de bain, ni botillons."

De ce fait, elle accorde à son personnage son véritable temps, celui qu'il a pris pour déployer tout son être, et justifie ainsi ce qui pourrait sembler anormal dans le livre qu'elle écrit. Le livre commence certes au XVIe siècle, mais elle n'a fait qu'écrire sur sa propre époque.

Il a été dit qu'Orlando était en fait une lettre d'amour à Vita Sackville-West, avec laquelle Virginia Woolf a entretenu une relation amoureuse. Certains détails attestent sans doute de cette expérience, et expliquent la grande place de la sexualité dans ce roman (on trouve aussi un petit épagneul, mais là je pars dans le hors-sujet, rassurez-vous), toutefois il s'agit d'un texte qui a bien plus d'intérêt qu'une déclaration d'amour à une personne. Virginia Woolf reprend en effet ici plusieurs thèmes qui lui sont chers, comme la place des femmes, et développe son idée des innombrables facettes caractérisant l'individu dont je viens de parler.
Dès le début, Orlando est incertain quant à sa sexualité. Il a plusieurs aventures avec des femmes, mais il prend d'abord l'une d'entre elles pour un homme avec lequel il regrette de ne pouvoir satisfaire le désir qu'il lui inspire. Par la suite intervient le changement de sexe d'Orlando, qui devient une femme alors qu'elle est encore ambassadeur et qu'elle vient de se marier. Malgré cela, le travestissement est encore abordé, par le biais du personnage d'Orlando, mais pas seulement. Chez Woolf, on est, point barre. Mais la société est là pour tenter de poser des barrières contre la nature profonde des individus.
Malgré son ton souvent badin, et une histoire qui semble loufoque à première vue, la révolte de l'auteur contre ces principes inacceptables est perceptible. Après son changement de sexe, si les réactions d'Orlando sont drôles, elle ne se retrouve pas moins dans une situation délicate. Rentrée en Angleterre,
elle subit la remise en cause de nombre de ses droits maintenant qu'elle n'est "que" femme.

"Et c'est le dernier juron auquel j'aurai droit", songea-t-elle, "dès que j'aurai posé le pied sur le sol de l'Angleterre. Et je ne pourrai plus assommer un homme, le traiter de menteur en face, ni tirer mon épée et la lui passer à travers le corps, je ne pourrai plus siéger parmi mes pairs, porter une couronne ducale, marcher en procession, condamner à mort, conduire une armée, ni caracoler le long de Whitehall sur mon destrier, ni arborer soixante-douze médailles différentes sur la poitrine. Dès que je serai en Angleterre, j'en serai réduite à servir le thé et à demander à ces messieurs s'ils trouvent ça à leur goût. Vous sucrerai-je ? Un nuage de crème ? "

Dans l'écriture, qui est l'un des grands thèmes qui traversent le roman, Orlando se heurte aussi à des désillusions, qui sont renforcées lorsqu'elle devient femme. Orlando en a fait l'un des deux objectifs majeurs de son existence. Ses rencontres avec les grands hommes lui inspirent cependant des déceptions, leur vivacité d'esprit étant contrebalancée par des attitudes indignes de leur génie. De son côté, elle passera trois siècles à écrire son poème Le Chêne, et à le garder sur elle, et n'est jamais satisfaite de son travail. Il lui sera finalement arraché pour la publication.

Virginia Woolf semble beaucoup s'amuser avec ce livre. Elle intervient souvent, en prenant un ton des plus sérieux cachant une ironie mordante pour appuyer son propos. J'avais déjà tenté une lecture d'Orlando il y a quelques années, mais ce livre m'avait déroutée. Aujourd'hui il me semble qu'il est effectivement l'un des romans les plus difficiles à appréhender de l'auteur, mais c'est à nouveau une lecture incontournable.1718394131

Vous pouvez lire d'autres billets sur ce roman chez Titine, Delphine, ainsi que sur l'ancien blog d'Erzébeth. Canthilde n'a pas aimé.

Je rajoute le logo du Challenge nécrophile, que je débute ainsi.