20 juin 2012

Précoce automne - Louis Bromfield

9782859406233C'est le soir, et un bal est organisé par Anson et Olivia Pentland, en l'honneur de leur fille Sybil, qui revient de pension. Cette soirée marque aussi le retour de Sabine, une parente dont le franc-parler fait trembler la tante Cassie et Anson.
Cependant, Olivia se sent au contraire de son époux stimulée par ce retour. Après avoir vécu vingt ans à jouer les maîtresses de maison parfaites aux Pentlands, elle rêve de changer sa vie et d'offrir à sa fille la possibilité d'être heureuse.

Précoce automne est un de ces romans qui vous envoûte dès les premières pages. Un sentiment de délectation nous prend alors qu'on déambule aux Pentlands, et que l'on suit les personnages dans leurs réflexions alors qu'ils voient leur petit univers qu'ils voudraient immuable bouleversé. Les Pentlands, cette grande famille, qui mène la danse depuis très longtemps, n'accepte pas de voir son influence menacée par des nouveaux venus, à commencer par O'Hara, cet Irlandais, d'origine très populaire, qui a osé s'acheter des terres.
Les vieux dossiers ressortent également tous en même temps. A travers Sabine, une divorcée que l'on trouve trop peu soucieuse des intérêts de sa famille. Mais il y a aussi ce cousin enclin à provoquer des scandales, qui a la mauvaise idée de mourir, et surtout vouloir se faire enterrer dans sa terre d'origine, après avoir été exilé en France par les siens pendant des années. La vieille folle dans le grenier (ou plutôt de l'aile nord) décide aussi de contribuer à faire tomber la façade qui recouvre la famille. Enfin, Jack, l'héritier malade, agonise.

On parle aussi de mariage, de raison et d'amour. Louis Bromfield s'en prend très durement à l'éducation des jeunes filles, qui  les prive de toute chance de connaître le bonheur conjugal. Olivia et Anson n'ont jamais fait que jouer à être amoureux, et encore, sans trop se forcer, ni sans essayer de faire durer l'illusion. Sabine y a perdu l'homme de sa vie. Je n'ose imaginer la vie conjugale de Tante Cassie. Quant à la belle-mère d'Olivia, elle ne s'est jamais remise de sa nuit de noces. Les hommes ne sont pas beaucoup mieux lôtis, entre John qui a élevé le sentiment de culpabilité au rang d'art de vivre et Anson qui se contente d'être apathique en toutes circonstances.

Tout semble sur le point d'exploser, Olivia paraît prête à échapper à ce précoce automne dont parle le titre, et pourtant. J'ai aimé que ces personnages prêts à tout remettre en cause se révèlent souvent bien moins novateurs qu'ils ne le laissent penser. Ca me fait souvent rager, mais je pense que c'est bien plus réaliste ainsi. On pense à Edith Wharton en lisant ce livre. Il y est d'ailleurs clairement fait allusion. Le monde décrit ici est le même que celui qu'on observe dans Chez les heureux du monde, plein de craquelures mais encore capable de résister et de détruire ceux qui tentent d'y échapper.

" - Ne vous fiez pas trop à Sabine, insinua t-il en se redressant tout à fait dans son fauteuil. Elle est des nôtres malgré tout. Elle ressemble beaucoup à ma soeur Cassie, beaucoup plus que vous ne pouvez l'imaginer. Voilà pourquoi elles se détestent tant. On pourrait dire que Sabine c'est tante Cassie retournée. Toutes deux ne reculeraient devant aucun sacrifice pour créer de maux ou des malheurs dont le spectacle les intéresserait. Elles vivent des émotions des autres."

Une belle découverte.

C'est Titine qui m'avait donné envie de lire ce livre. Romanza en parle aussi très bien.

Phébus. 287 pages.
Traduit par A. Baillon de Wally.
1926 pour l'édition originale.

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09 juin 2012

L'affaire Jennifer Jones - Anne Cassidy

affaire_jennifer_jonesAttention, je crois que je me suis un peu trop lâchée sur l'histoire ! Si vous détestez les spoilers, ne lisez pas mon billet !

Alice Tully, jeune anglaise de dix-sept ans, est arrivée il y a six mois dans son nouveau chez elle, qu'elle partage avec Rosie. Elle a un travail de serveuse, un petit-ami, et elle s'apprête à entrer à l'université. Pourtant, depuis quelques jours, elle collectionne les coupures de presse évoquant la remise en liberté de Jennifer Jones, condamnée à l'âge de dix ans à six années de prison pour le meurtre de sa meilleure amie.

Evidemment, on comprend dès les premières pages qu'Alice Tully et Jennifer Jones ne sont qu'une seule et même personne. La tension monte alors jusqu'à la fin du livre, qui se dévore d'une traite.
Avec des allers-retours dans le temps, Anne Cassidy nous fait plonger dans la peau de cette adolescente qui a commis l'irréparable. Ce livre pose ainsi la question de la cruauté de l'enfance, de la responsabilité des enfants alors qu'ils sont à un âge où on refuse de penser qu'ils ont quelque chose à voir avec la mort ou la souffrance.
Anne Cassidy s'interroge aussi sur la façon dont un enfant devient un meurtrier. Le devient-on vraiment d'ailleurs ou naît-on ainsi ? Lorsqu'on découvre Jennifer Jones âgée de six à dix ans, on trouve un contexte familial instable. Après le meurtre, l'attitude de Carole Jones, la mère, est encore plus pitoyable.
Jennifer n'a jamais eu d'amis quand elle rencontre Lucy et Michelle. Avec elles, elle découvre le plaisir d'avoir des gens avec qui passer du temps, se confier, mais aussi les souffrances de l'amitié. Ce qui se passe, bien qu'horrible, semble banal et logique, et c'est sans doute le plus terrifiant. Ces comportements d'enfants, ces vexations, on les a tous connus.

"Le silence s'installa. Hésitante, Jennifer resta sans bouger. Puis, ravalant ses larmes, elle parcourut du regard les arbres, l'eau et les rochers. C'est à ce moment-là qu'elle vit un chat sortir furtivement des buissons. Il resta un instant près de la boîte en fer vide. Un chat sauvage. Ses os saillaient à travers son mince pelage, comme un squelette, sous la lumière du soleil. Il leva une patte et se mit à la lécher avec délectation.
Il était témoin. Il avait tout vu."

Nous n'aurons pas plus de réponses concernant le meurtre et l'on fait complètement l'impasse sur les années qui suivent.
Bien entendu, dans le présent, le lecteur ne peut que prendre le parti d'Alice/Jennifer, et s'allier avec Jill et Rosie pour la protéger. La jeune fille a été cachée de tous, on lui a offert une nouvelle identité, pour qu'il n'y ait pas deux vies complètement gâchées. Pourtant, l'image de Michelle la hante. Tout au long du livre, elle refuse le bonheur, et culpabilise quand il vient. Le pardon est un autre thème du roman. Celui des autres est  évoqué par le biais de la chasse à l'homme entreprise par les journalistes. Cela laisse entendre qu'il ne faut pas compter dessus, l'Angleterre n'étant vraiment pas un modèle dans ce domaine. Quant à celui que Jennifer peut (ou pas) s'accorder à elle-même, il hante sa nouvelle vie.

J'ai apprécié que les choses ne soient pas simplistes, ni trop faciles ni trop dures, que le livre soulève autant de questions sans donner une réponse précise. 

Décidément, cette collection Macadam est d'excellente qualité*. Elle nous offre des textes traitant de sujets difficiles et souvent très abordés en littérature qui sortent du lot. Je n'en ai pas beaucoup parlé dans mon billet, mais ce roman bénéficie d'une construction complexe et d'un style qui font largement de ce roman un très bon livre.

Cette lecture a été un véritable coup de coeur pour moi.

Manu et Ys ont aussi adoré.

*Promis, je n'ai pas d'actions chez eux !

Milan. 312 pages.
Traduit par Nathalie M.-C. Laverroux.
2004.

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20 mai 2012

"Et ces imbéciles qui souriaient, ce soir, en me voyant traverser leurs rues ! "

9782070383047FSJe termine ma pause zolienne de l'année (quoique, on ne sait jamais) avec La Conquête de Plassans. Après deux tomes à Paris, ce quatrième volet des Rougon-Macquart nous ramène dans le berceau de la famille, où nous avions laissé Adélaïde Fouque, désormais enfermée dans un asile, et quelques membres bien sympathiques de sa descendance.

L'abbé Faujas arrive un soir, en compagnie de sa mère, chez Marthe et François Mouret. Il est peu avenant et un mystère plane sur son passé, ce qui ne lui laisse pas présager un avenir brillant dans la petite ville de Plassans, où les rumeurs se répandent très vite. Pourtant, grâce à des appuis invisibles et à son intelligence, l'abbé Faujas va conquérir tour à tour la maison des Mouret, le clergé de Plassans, puis toute la ville.

Bien qu'il soit moins flamboyant que Le Ventre de Paris, je crois que j'ai préféré ce livre où toutes les mauvaises actions se font insidieusement et où les personnages semblent se livrer à un concours de celui qui aura le plus d'ambition et le moins de scrupules (encore plus que d'habitude).
Au début, la situation semble normale, et les personnages prêts à repousser les assauts des Faujas. François et Marthe ne sont pas franchement des gens pieux, et leur famille est solide. Parmi leurs enfants, Octave court les filles et Désirée n'aime que les animaux. Seul Serge semble corruptible. Puis, sans qu'on comprenne pourquoi, on se retrouve avec une Marthe complètement illuminée, qui s'auto-flagelle au sens propre du terme, un Mouret qu'on plaindrait presque (il ne faut pas trop pousser non plus), et un abbé Faujas transformé en sex-symbol. Enfin, pour ce dernier aspect, ça ne dure que le temps de la conquête, puisqu'il renoue rapidement avec ses habits troués, et sa haine du peigne. Après tout, avec un charisme comme le sien, pourquoi se gêner ?

"Plassans, en effet, dut le prendre mal peigné. Du prêtre souple se dégageait une figure sombre, despotique, pliant toutes les volontés. Sa face redevenue terreuse avait des regards d'aigle ; ses grosses mains se levaient, pleines de menaces et de châtiments. La ville fut positivement terrifiée, en voyant le maître qu'elle s'était donné grandir ainsi démesurément, avec la défroque immonde, l'odeur forte, le poil roussi d'un diable. La peur sourde des femmes affermit encore son pouvoir. Il fut cruel pour ses pénitentes, et pas une n'osa le quitter : elles venaient à lui avec des frissons dont elles goûtaient la fièvre."

Evidemment, Zola critique ici férocement le clergé et les comportements excessifs de certains croyants. Le plus formidable dans cette histoire, c'est qu'il montre avec brio comment on peut en venir à adorer ceux qui nous méprisent le plus. Le club des groupies de Faujas est composé de femmes, alors qu'on a droit à ce qu'il pense du sexe féminin à plusieurs reprises et qui tient en quelques mots très flatteurs : "la tentation d'en bas, la lâcheté, la chute finale". Bref...
Autre menace qui plane tout au long du livre : la folie. La grand-mère est enfermée, et on se demande pendant un bon moment qui de Marthe ou de Mouret ira lui tenir compagnie en premier (en tant que cousins germains, ils descendent aussi directement d'elle l'un que l'autre).

Comme d'habitude avec Zola, on a droit à des scènes extraordinaires dans ce livre. Je vais essayer de ne pas en dire trop, mais l'incendie est un moment qui m'a scotchée, avec tous ces notables regardant périr des gens comme s'ils assistaient à un feu d'artifice. Nul doute qu'ils sont repartis à leurs affaires très rapidement. Et cette dernière phrase ! Je me souviens encore de la toute fin de La Faute de l'Abbé Mouret, grossière et provocatrice, mais on est encore au-delà (évidemment, je vous laisse la découvrir).

Et les Rougon ? Ben, les Rougon, ça va. On pourrait penser que Félicité serait embêtée du scandale provoqué par son allié et sa fille. Malheureusement, comme le dit Macquart, ils savent prévoir dix portes de sortie à chaque situation, ce qui leur assure de remporter à chaque fois la victoire, même si ça tue un ou deux membres de leur famille au passage.

Quand je pense que je remonte avec eux à Paris pour le prochain tome, ça promet !

D'autres avis chez Stéphie, Cuné (très intéressant, puisqu'il formule des critiques que je partage sur les notables de Plassans et sur le comportement de Marthe, bien qu'elles n'aient en ce qui me concerne pas altéré la forte impression que ce livre m'a faite), Kalistina et Cléanthe.

Folio. 466 pages.
1874 pour l'édition originale.

 

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12 mai 2012

Le Ventre de Paris - Emile Zola

750997_2878652Un an après La Curée, qui m'avait enchantée, je reprends ma découverte des Rougon-Macquart avec Le Ventre de Paris. Et une nouvelle fois, je bénis ceux qui m'ont permis de redécouvrir Zola, qui s'est imposé comme l'un de mes auteurs préférés, chose qui m'aurait bien fait rire il y a quelques années.

Ce volume se déroule à Paris, aux Halles, où l'on prépare la nourriture, où on la vend, et où les rancoeurs sont dures. Florent revient du bagne. Condamné à l'exil en Guyane en 1851, il a réussi à s'enfuir et à regagner la France au bout de quelques années. A Paris, il retrouve son frère Quenu qui l'accueille chez lui avec sa femme Lisa, la soeur d'une certaine Gervaise. Pour éviter qu'il ne soit repris par la police, Florent se fait passer pour un parent de Lisa.
Cependant, c'est sans compter sur les commères des Halles et les rivalités entre les femmes, particulièrement la belle Lisa et la belle Normande.

Bien que je place ce livre un cran au-dessous de La Curée, j'ai passé un merveilleux moment en sa compagnie. On plonge dans les Halles de Paris, on sent, on voit la nourriture, on entend le bruit, l'agitation des tous ces commerçants, et une fois de plus on découvre un Paris en ébullition.

"Je bats, je bats, je bats, n'est-ce pas ? continua le garçon, en faisant aller sa main dans le vide, comme s'il fouettait une crème. Eh bien, quand je retire ma main et que je la regarde, il faut qu'elle soit comme graissée par le sang, de façon à ce que le gant rouge soit bien du même rouge partout... Alors, on peut dire sans se tromper : 'Le boudin sera bon'."

La modernité s'installe, la politique n'est jamais loin, et la reconstitution de Zola captivante. Florent a été exilé pour des raisons politiques, il revient dans une France toujours gouvernée par l'empereur qu'il déteste. Ce qu'il néglige, c'est le fait que les Halles, qui semblent coupées du monde, où l'on oublie les menaces extérieures, sont avant tout un lieu où les mégères s'épanouissent, et où l'on n'hésite pas à broyer les gens pour le plaisir d'avoir de quoi discuter. Malgré lui, Florent est pris dans la querelle qui oppose sa belle-soeur à une poissonnière, et ses rêves de changer le monde dans ce contexte sont une condamnation à mort.
A nouveau, le portrait des "honnêtes gens" est cinglant. Le passage où Lisa va voir la police afin de dénoncer son beau-frère, et qu'elle découvre les lettres de dénonciation de la plupart des personnages du livre est particulièrement parlant. Elle-même est un personnage ambigü. Ses protestations d'honnêteté sont rapidement contredites, quand elle comprend que ses intérêts sont menacés. Difficile de lutter contre l'hérédité...

Comme d'habitude avec Zola, j'ai terminé ma lecture furieuse contre les personnages (pourtant, Florent n'est pas franchement attachant), mais enchantée par la peinture proposée par l'auteur.
La prochaine fois, on se retrouve à Plassans !

D'autres avis chez Cuné, Kalistina, Stéphie, Cléanthe.

Folio. 470 pages.

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22 avril 2012

Nous étions les Mulvaney - Joyce Carol Oates

1168537_gfJ'ai découvert Joyce Carol Oates l'été dernier par le biais de deux textes très courts qui m'ont beaucoup marquée. Dans ma bibliothèque se trouvait aussi un pavé racontant l'histoire d'une famille américaine vivant dans l'Etat de New York, les Mulvaney.

C'est Judd, le cadet de la famille, qui nous raconte rétrospectivement l'histoire de ses parents, Corinne et Michael, de ses deux frères, Michael Jr et Patrick, de sa soeur, Marianne, et de leurs innombrables bestioles. La famille est d'abord heureuse et prospère, à High Point Farm, une "maison de rêves", et la population de Mont Ephraïm respecte les Mulvaneys, au point de les admettre (même si c'est en grinçant des dents) dans des cercles très sélectifs. Tout change le 14 février 1976, lorsque Marianne est violée après le bal de la Saint-Valentin.

Dans ce roman, Joyce Carol Oates dresse un portrait très dur de l'humanité en général, et de la société américaine en particulier. Comme dans Viol, une histoire d'amour, elle fait enrager le lecteur, lorsque Marianne, la victime, est incapable de témoigner. "J'avais bu. C'est si difficile de se rappeler. Je ne peux pas le jurer. Je ne suis pas sûre. Je ne peux pas porter de faux témoignage." Comme chacun le sait, une fille violée est une fille qui regrette, qui l'a cherché... Le coupable peut compter sur l'argent de papa, l'hypocrisie de maman, le sexisme et le puritanisme ambiant pour ne pas être ennuyé. Dans ce contexte, il faut un coupable, et pour les parents Mulvaney, ce sera la victime elle-même qui servira de défouloir à leur impuissance à la protéger, aussi absurde et injuste que cela puisse être.

 "Je croyais que papa et maman n'étaient que des 'victimes'. Pourquoi leur reprocher de traiter Marianne comme de la merde, s'ils ne sont que... quoi, déjà ?... des grenouilles sucées par des araignées d'eau jusqu'à ce que mort s'ensuive ?
- Pour la même raison qui fait que papa en veut à Marianne. Tu sens juste viscéralement que tu n'as pas envie de voir une certaine personne."

Nous assistons alors à l'explosion de cette famille si unie qui connaissait tous les codes du bonheur jusque là. Les Mulvaney trouvent refuge dans la religion, la boisson, le travail, contribuant ainsi à la destruction de tout ce qu'ils avaient bâti. A partir du viol, on ne fait plus que feindre le bonheur. Marianne et Corinne, qui essaient de garder la tête hors de l'eau, se répètent sans cesse que tout va bien, que tout va rentrer dans l'ordre très bientôt, et elles prient tant qu'elles peuvent.

"Il y avait d'excellentes raisons qui poussaient des gens comme sa soeur - et sa mère, et la mère de sa mère - la majeure partie de l'humanité, en fait - à croire ce qu'ils croyaient contre la raison même : ils croyaient parce que, comme des enfants, ils avaient peur du noir. Prenaient à tort la lumière d'une Vérité inhumaine et implacable pour la simple obscurité."

Personne d'autre n'est dupe. Les portes claquent au nez des Mulvaney, le père est furieux contre la terre entière, les frères furieux contre leur père, et pendant ce temps les coupables continuent à vivre.
Ce qui fait aussi la réussite de cette saga familiale est l'originalité de sa construction, qui la différencie d'autres romans du même genre que j'ai pu lire. Joyce Carol Oates décortique en effet chacun des détails qui font que les Mulvaney sont une famille unie, heureuse, puis une famille qui vole en éclat. Elle parle des codes connus seulement des membres de la famille, elle s'attache à suivre chacun des Mulvaney, et montre comment il réagit au viol de Marianne. Et puis, il y a toujours ce style percutant, qui prend le lecteur à la gorge et ne le laisse pas souffler un seul instant.

J'ai lu ce livre en deux jours. J'avais besoin d'y retourner dès que je le posais, de façon un peu malsaine (ce n'est pas vraiment une lecture agréable). Un très bon moment de lecture.

Ce livre a été très lu sur la blogosphère. D'autres avis chez Papillon, Manu, Perrine, Céline, Stéphie, Dominique, Titine, Romanza et sûrement beaucoup d'autres.    

1996 pour la version originale.
Traduit par Claude Seban. 699 pages.

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01 avril 2012

Arlington Park - Rachel Cusk

60265267"Tous les hommes sont des assassins, pensa Juliet. Tous. Ils assassinent des femmes. Ils prennent une femme et, petit à petit, ils l'assassinent."

Le hasard fait bien les choses. Comme je vous l'ai dit, Le Magazine Littéraire vient de publier un numéro consacré à Virginia Woolf. Je ne l'ai que feuilleté pour l'instant, mais dans la bibliographie sélective que propose le magazine, dans la rubrique "Autour de Mrs Dalloway", on trouve Arlington Park de Rachel Cusk. Le roman que je viens de dévorer en fait.

Juliet, Maisie, Amanda, Christine et Solly sont des femmes mariées et mères de famille bourgeoises, vivant de nos jours à Arlington Park, une banlieue de Londres. Elles travaillent un peu pour certaines, mais leur principale fonction est celle de ménagère. Nous les suivons durant une journée, tour à tour, jusqu'à leur réunion le soir, chez Christine.

Ce livre est une merveille. J'ai été complètement hapée dès la première page, et cette description de la pluie qui tombe sur Arlington Park. La référence à Virginia Woolf existe déjà, et l'écriture de Rachel Cusk est incroyable, au point de rendre ce simple phénomène métérologique à la fois inquiétant et excitant.
Il nous permet de pénétrer dans la vie des personnages, et de découvrir Juliet, puis les autres, dont la vie de famille s'accorde bien avec le temps maussade.
Pour être honnête, il ne se passe presque rien durant ces 260 pages. On se contente de suivre le quotidien et les pensées de chacune de ces femmes coincées dans leur rôle d'épouse et de mère. De plus, elles ne sont même pas attachantes. Elles aiment médire des autres, ont des idées navrantes sur le monde qui les entoure (idées qu'elles tiennent sûrement de leur mari ou de la télé), et mériteraient des baffes pour leur incapacité à se bouger les fesses. Même la forme est étrange. Ce n'est ni tout à fait un roman ni un recueil de nouvelles.
Pourtant, ce portrait acide du mariage et de la vie bourgeoise est fascinant. Ces femmes sont plus ou moins conscientes de leur condition. C'est encore plus frappant avec Solly et Amanda, qui peuvent voir dans une soeur, une étudiante ou une locataire le reflet de ce qu'elles sont devenues et celui de ce qu'elles auraient pu être. Elles frémissent en voyant ces électrons libres, tout en les jalousant au fond d'elles mêmes.

"Pendant un moment, Amanda avait vécu dans la crainte que Susannah ne devienne célèbre, mais maintenant elle avait trente-cinq ans et Amanda sentait qu'elle pouvait quitter sa soeur des yeux, bien que, chaque fois qu'elle la voyait, il semblât que Susannah avait trouvé une nouvelle façon d'être belle. Elle résonnait dans l'austérité de la maisonnée Clapp bien après son départ ; elle suggérait que la vie devrait moins tendre vers un ordre meurtrier et plus dans la direction du risque et de la fantaisie."

Malgré cela, elles continuent à admirer et servir un mari qui les humilie un peu plus chaque jour, qui ne lève le petit doigt qu'à contrecoeur, et qui est bien plus prompt à repprocher un appel téléphonique au moment de préparer le repas, ou une tenue peu recherchée, qu'à reconnaître que coucher deux enfants fait aussi partie de ses obligations. J'ai pesté, eu du mal à me dire que ces histoires se passaient bien à notre époque. Pourtant, même si évidemment Rachel Cusk force un peu le trait pour servir son propos, je dois reconnaître que beaucoup des attitudes décrites dans ce livre ne me sont pas si étrangères (je les connais en tant qu'observatrice, hein ! ). Elle assoie aussi son propos dans le temps, puisque Juliet évoque les enfants Brontë et leurs parents, un couple dans lequel le mari était tyrannique.

"Elle se rappelait avoir lu quelque part que Patrick Brontë avait en plus déchiré en lambeaux une robe de sa femme, des années plus tôt. C'était une belle robe, qui datait d'avant son mariage. C'était la seule jolie chose qu'elle possédait. Elle la conservait dans un coffre fermé à clé à l'étage. Il avait pris la clé et avait découpé la robe en petits morceaux avec des ciseaux. Oh, c'était un véritable meurtrier."

J'ai pu voir que ce livre était souvent comparé à Desesperate Housewives, et que cela avait créé des déceptions. Heureusement pour moi, j'ai toujours trouvé cette série bien moins provocatrice et subtile qu'on ne le dit (avec beaucoup de mauvaise foi, je n'ai jamais eu l'envie de la suivre de façon continue). Ici, on grince des dents plus qu'on ne rit, j'imagine que pas mal de gens pourraient se sentir visés, mais c'est bien meilleur. 

D'autres avis chez la livrophile, Cathe, Clarabel et Valériane.

Points. Traduit par Justine de Mazères.
2006 pour l'édition originale.

29 mars 2012

Actualités woolfiennes

Ca commence à fairwoolfe un moment que je n'ai pas parlé de Virginia Woolf par ici, mais en attendant un nouveau billet sur l'oeuvre de cette romancière qui m'accompagne depuis plusieurs années, je voulais informer ceux qui n'auraient pas vu passer la nouvelle que la Pléïade a décidé de publier il y a quelques jours en deux tomes une partie de son oeuvre.

Toujours chez Gallimard, Les Vagues fait en plus l'objet d'une édition en Folio, avec une nouvelle traduction.

Pour l'occasion, Le Magazine Littéraire consacre un numéro à la romancière.

Ce n'est pas en avril que je vais faire des économies !

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25 mars 2012

De beaux lendemains - Russell Banks

beauxDans une petite ville isolée de l'Etat de New York, alors qu'il neige, le bus scolaire conduit par Dolorès Driscoll quitte brutalement la route. Quatorze enfants sont tués, d'autres sont gravement blessés. Jusque là, Sam Dent était une bourgade plutôt calme. Elle va devoir faire le deuil de ce qui s'est passé en se regardant pour la première fois dans le miroir.

De beaux lendemains est un roman à quatre voix. Dolorès Driscoll d'abord, la conductrice du bus, livre son témoignage sur l'accident. Elle est physiquement indemne mais brisée, et pourrait faire une coupable idéale. C'est elle qui conduisait, et certains parents tentent de surmonter leur chagrin en déclarant que cet accident était prévisible, qu'ils l'avaient vu venir, et que Dolorès n'aurait pas dû être au volant du bus. Cependant, elle a un mari infirme et aucun argent, aussi la colère des gens cherche à se reporter sur quelqu'un d'autre. Mitchell Stephens, un avocat new-yorkais en colère lui aussi a trouvé d'autres personnes à blâmer. Répétant qu'il n'y a pas d'accidents, il tente de convaincre les familles des victimes de s'en prendre à la ville, à l'Etat, et de les faire payer pour ce qui s'est passé. Son combat est sincère, mais il cherche aussi à se perdre dans cette affaire pour oublier qu'il est lui-même un père blessé.
Billy Ansel est une épave. Veuf depuis quelques années d'une épouse qu'il adorait rencontrée au lycée de Sam Dent, il n'avait plus que ses enfants, des jumeaux, qui ont péri dans l'accident sous le regard de leur père, qui suivait le bus dans son véhicule.
Enfin, Nicole Burnell avait tout pour être la prochaine Miss America, et quitter la misère de Sam Dent. L'accident lui a pris ses jambes, mais elle se servira de ce drame pour obtenir autre chose que ce que l'on attendait d'elle.

Ce livre évoque le deuil évidemment. Celui d'un avant, celui d'un enfant, celui de ce qu'on aurait dû devenir à travers lui. Je m'attendais à des étincelles lorsque j'ai ouvert ce livre, j'y ai trouvé des gens complexes, vrais, et qui ne réagissent donc pas de la même façon au drame qui les touche. En fait, les étincelles sont bien présentes, mais elles sont discrètes, et ne déclenchent pas ce à quoi on s'attend. L'accident n'est pas un début, c'est un événement dans la vie de gens qui existaient déjà avant. Ce qu'il provoque ne découle donc pas seulement de ce bus qui a dévié de sa trajectoire. Ce qui était caché, nié, devient insupportable. Les rapports de force s'inversent. J'ai été très touchée par Nicole en particulier. Cette jeune fille était peut-être une pimbêche avant l'accident (reine de beauté, très populaire, un vrai cliché), mais nous ne le sauront jamais. En revanche, on découvre une enfant blessée mais suffisamment intelligente pour utiliser ce qui lui est arrivé pour prendre sa revanche.

"Moi je le regardais, par contre. Je regardais au-dedans de lui. J'avais changé depuis l'accident, pas seulement dans mon corps, et il le savait. Son secret m'appartenait désormais ; il était à moi. Avant, c'était comme si je l'avais partagé avec lui, mais ça c'était fini."

Ce qu'elle fait est égoïste, et pourtant elle sauve Sam Dent d'une certaine manière. J'ai été choquée de voir ces avocats tourner autour des victimes, j'ai eu envie de hurler aux parents d'écouter Billy Ansel, l'ancien héros du Vietnam devenu l'ivrogne du village. Dans tout ce carnage, ce sont finalement les trois personnes les plus marginalisées, Billy, Abbott et Nicole, qui gardent les pieds sur terre, et refusent d'adhérer au besoin de trouver absolument un coupable.

"Cette ville entière est devenue complètement cinglée."

Un livre dans lequel j'ai eu du mal à me plonger, qui m'a demandé de gros efforts de concentration, mais qui en dit beaucoup sur l'âme humaine. Russell Banks est un auteur que je voulais découvrir depuis des années, je ne regrette pas d'avoir enfin pris le temps de le faire.

Sylvie a été moins conquise que moi. Dédale a en revanche beaucoup aimé sur Biblioblog.

1991.
Actes Sud. Traduit par Christine Le Boeuf.

252 p.


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10 mars 2012

The Woman in Black - Susan Hill

the-woman-in-black-susan-hill_f4ef21c_2Après cette lecture, je ne crois toujours pas aux fantômes, mais aux miracles, c'est une autre histoire. Quand j'ai appris la sortie prochaine du film, je ne pensais pas une seule seconde que j'aurais le temps de lire le roman. Finalement, alors que je me promenais innocemment, mon regard a été attiré par la couverture hideuse de The Woman in Black (sur mon exemplaire, le gros plan est encore plus important, et le Daniel Radcliffe, ça ne lui va pas au teint). Vous pensez bien que quand j'ai vu la taille du livre, je me suis sentie d'humeur téméraire, et voilà !

Mais trève de bavardages, parlons un peu de l'histoire. Un jeune avocat, Arthur Kipps, est chargé par son patron d'assister aux funérailles d'une cliente et de mettre de l'ordre dans ses papiers. Mrs Drablow était une vieille femme qui vivait à Eel Marsh House, une demeure isolée du monde au point qu'elle n'est accessible que lorsque la mer se retire. Lorsqu'il arrive sur place, Arthur Kipps espère qu'il n'en a que pour quelques jours, et qu'il pourra ainsi rapidement retrouver Stella, sa fiancée.
Le jour de l'enterrement, il aperçoit pour la première fois une femme voilée, qui semble ravagée par la maladie. Cette apparition et la répugnance qu'on les gens des alentours à évoquer tout ce qui concerne Eel Marsh House amènent rapidement le jeune homme à comprendre que d'horribles choses se sont produites.

Bien que son titre soit très certainement un hommage à Wilkie Collins, The Woman in Black démarre d'une façon semblable au Tour d'écrou de Henry James, au coin du feu, alors que l'on se raconte des histoires de fantômes. Arthur Kipps est alors un homme mûr et hanté par son passé. A la demande de sa famille, et pour tenter de se guérir de ce qui lui est arrivé, il va livrer le récit de ce qui s'est passé à Eel Marsh House.
Pour être honnête, jusqu'à la moitié du roman, j'étais loin d'être convaincue. Je trouvais que Susan Hill appuyait trop sur l'ambiance "terrifiante" de son livre. De ce côté là, on est servi. On a la vieille maison isolée (il faut être timbré pour habiter là-dedans), la brume, les gens terrifiés, les sables mouvants, les secrets, etc. En plus, le narrateur m'agaçait à répéter qu'il était traumatisé à vie par des événements qui n'arrivaient pas, et je m'attendais à trouver cette lecture correcte au mieux.
Au final, la trouillarde que je suis a complètement marché dans cette histoire. A partir de la moitié du roman, l'ambiance devient vraiment malsaine, et on se demande comment Arthur Kipps va pouvoir se sortir de cette situation. Susan Hill manie plutôt bien le suspens, et plusieurs scènes m'ont fait le même effet que dans les films, lorsque vous vous bouchez les oreilles parce que le héros va ouvrir une porte alors que tout le monde sait qu'il ne devrait pas, et que la musique devient insupportable (je suis très impressionnable).

Je n'irai pas jusqu'à dire qu'il s'agit d'un chef d'oeuvre. L'histoire reste très classique, et le style de Susan Hill est loin d'être exceptionnel. En revanche, The Woman in Black fonctionne très bien si vous voulez vous plonger dans une histoire de fantômes anglais.

D'autres avis chez Lou, Cachou, Stephie, Mango...

The Woman in Black. Susan Hill.
1983. 200 p.

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24 février 2012

Paola - Vita Sackville-West

paolaL'oncle Noble est mort, et ses proches se rendent à la Grange, la maison familiale du Westmorland où il vivait, pour l'enterrer et pour assister à la lecture de son testament. Là-bas se trouvent déjà ses enfants. Austen, né du premier mariage de Noble est l'héritier naturel aux yeux de tous. Paola est quant à elle la fille issue du second mariage, avec une paysanne italienne. Gervase Godavary, son cousin, ne la connaît pas. Cela fait trente ans qu'il n'a pas mis les pieds à la Grange. Quand il arrive, il est submergé par les souvenirs et la familiarité qu'il éprouve à l'égard de ce lieu qu'il a déserté des années auparavant. Mais il sent surtout une tension très forte, dont Paola est en grande partie responsable.

Paola est le troisième roman que je lis de Vita Sackville-West, et encore une fois je suis conquise. J'ai été bluffée par la manière dont l'auteur décrit les relations entre les personnages. Gervase, le narrateur, est distant par rapport aux autres, mais très clairvoyant quant à leurs sentiments. Tout le monde est sur les nerfs, malheureux. Noble n'était pas un homme généreux, et l'on sent très vite qu'il n'a sans doute pas tiré sa révérence sans s'amuser une dernière fois avec les sentiments de ses proches. Il n'avait sans doute pas prévu la manière dont ça allait finalement tourner...
Paola est un personnage difficile à saisir, peu sympathique et très manipulateur. Contrairement aux autres membres de la famille, qui se sentent tous liés les uns aux autres, au point d'être interchangeables, elle reste à part. Eux sont coincés, n'osent jamais rien, et semblent avoir traversé la vie en faisant le moins de vagues possible. Ils sont complètement déstabilisés par Paola, qui les attrape sans peine dans ses filets, et les soumet sans qu'ils tentent quoi que ce soit pour la contrer.
Heureusement, il y a pas mal d'humour noir pour contrebalancer le malaise grandissant que l'on ressent au fur et à mesure de cette lecture. Les mésaventures avec le cercueil trop large pour la cage d'escalier m'ont notamment permis de me décrisper un peu.
Et puis, ce livre nous propose aussi une merveilleuse promenade dans le nord de l'Angleterre, où l'on sort même quand il pleut. Les descriptions de la campagne sont un vrai délice, amplifié par le fait qu'on la voit à travers les yeux de Gervase, qui y retrouve son enfance.
Le seul reproche que je pourrais adresser à ce livre est sa brièveté, qui entraîne un manque de profondeur dans l'analyse de Paola. Connaître les raisons de son acte final m'aurait vraiment intéressée. Du coup, j'ai ressenti une certaine frustration à voir Gervase s'éloigner sans mener son enquête.

Malgré cela, je pense que c'est le texte le plus abouti de l'auteur que j'ai lu jusqu'à présent. A lire quand on est en manque d'une lecture anglaise !

Clarabel et Lou ont également apprécié ce livre.

Paola. Vita Sackville-West.
Traduit par Micha Venaille. 1932.
78 pages.

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