21 juillet 2020

Le Racisme est un problème de Blancs - Reni Eddo-Lodge

eddoJ'ai acheté ce livre à sa sortie en 2018, mais ma grossesse et la naissance de mon fils ne m'avaient pas laissé le temps d'en lire plus d'une centaine de pages. Dans le contexte actuel et suite à des discussions assez animées avec mes proches, j'ai pensé que cet essai de la journaliste Reni Eddo-Lodge pourrait nourrir ma réflexion de personne blanche et donc peu consciente des problèmes engendrés par le racisme.

En effet, ce que Reni Eddo-Lodge explicite dans ce texte est avant tout le fait que nous vivons dans une société où le racisme est omniprésent.
Reprenant les mots de Simone de Beauvoir dans Le Deuxième Sexe pour les appliquer au clivage entre les Blancs et les Noirs, elle essaie de démontrer que la normalité est la blanchité. Être blanc, c'est ne pas avoir conscience de sa race*.

" Être blanc, c’est être humain ; être blanc, c’est universel. Je ne le sais que trop, car je ne suis pas blanche. "

Roxane Gay l'évoque aussi dans Bad Feminist, pour le spectateur ou le lecteur blanc, il est évident que les personnages sont blancs, que les manequins des magazines sont blancs et que les acteurs sont blancs. L'idée d'une Hermione Granger noire dans la pièce Harry Potter et l'Enfant maudit a fait monter au créneau d'inombrables personnes, comme s'il s'agissait d'une monstruosité.

L'auteur débute en nous donnant un aperçu de l'histoire du racisme en Grande-Bretagne déjà éloquent. Il faut attendre 1833 pour que l'Empire britannique abolisse l'esclavage, en offrant des compensations non pas aux victimes mais aux propriétaires terriens qui étaient lésés par l'interdiction d'utiliser des êtres humains comme des marchandises. Par la suite, les colonies furent utilisées durant les guerres mondiales puis très vite oubliées. Le métissage est encore un sujet de grande crispation aujourd'hui avec le spectre du fameux "grand remplacement" dont on discute aussi en France (les femmes blanches étant appelées à procréer abondamment avec des hommes blancs pour endiguer le problème). Quant aux relations des Noirs avec la police et la justice, elles sont parsemées d'histoires révoltantes.

Outre ces manifestations incontestables du racisme, ce que Reni Eddo-Lodge essaie avant tout de démontrer est la présence d'un "racisme systémique".

" Si toutes les formes de racisme étaient aussi faciles à détecter, à identifier et à dénoncer que l’extrémisme blanc, le travail des antiracistes serait un jeu d’enfants. Les gens croient que, s’il n’y a pas eu d’agression ou si le mot « nègre » n’a pas été prononcé, un acte ne peut pas être raciste. Tant qu’un Noir ne s’est pas fait cracher dessus dans la rue, ou qu’un extrémiste en costard n’a pas déploré le manque d’emplois, en Grande-Bretagne, pour les travailleurs britanniques, ce n’est pas du racisme (et encore, même si le politique en costard a effectivement prononcé ces mots, il faudra alors débattre du caractère raciste ou non de sa déclaration, car qu’y a-t-il de raciste à vouloir protéger son pays ?!). "

Pourtant, les Noirs ont des probabilités d'être arrêtés et inculpés par les forces de l'ordre bien supérieures à celles des Blancs (ces derniers bénéficient bien plus souvent d'un simple rappel à l'ordre), on leur administre davantage de tranquilisants dans les établissements psychiatriques, ils réussissent moins à obtenir des emplois intéressants. Le Noir fait peur, c'est lui le méchant, à tel point que Reni Eddo-Lodge elle-même se souvient qu'elle regardait la télévision avec ce prisme lorsqu'elle était enfant.
Elle répond aussi bien à ceux qui considèrent que nous vivons dans une ère post-raciale (ce que démontrerait l'élection de Barack Obama à la tête des Etats-Unis) ou qui déclarent "ne pas voir la couleur", qu'à ceux qui lui rétorquent qu'il existe un racisme anti-Blancs (ce à quoi elle répond qu'un Noir peut avoir des préjugés, mais que le racisme nécessite également de pouvoir exercer un pouvoir sur ses victimes) et que les Noirs aussi font de l'esclavage. Elle fustige la position de défense adoptée par les Blancs qui amène à couper court à toute conversation sur le racisme et à faire taire les Noirs qui craignent pour leurs relations amicales.

A ceux qui rejettent le combat contre le racisme décrétant que le féminisme ou la lutte des classes, sont les vrais combats, Reni Eddo-Lodge rétorque que les Noirs, et particulièrement les femmes noires sont sur-représentées dans les catégories sociales les plus basses. Les discriminations dont on est victime ne s'annulent pas entre elles mais se cumulent. Elle souligne l'attitude étrange des féministes blanches qui refusent l'idée d'un racisme ancré dans la société dont elles seraient complices.

" Les féministes savent bien ce qu’est le patriarcat, alors pourquoi tant de féministes ont-elles du mal à admettre l’existence de la blanchité en tant que structure politique ? "

Cela l'amène à justifier les groupes de discussion féministes réservés aux femmes noires. Même s'ils sont destinés à communiquer le fruit de leurs travaux par la suite, ils permettent à leurs membres de bénéficier d'un espace où elles peuvent témoigner de leurs expériences sans être remises en cause par des personnes qui se sentiraient visées.

Sur la question de la discrimination positive, elle est catégorique : il s'agit d'un outil essentiel.

" On insiste sur le mérite, comme si tous les dirigeants blancs actuels, quel que soit le secteur, n’en étaient arrivés là qu’à force de travail et sans aide extérieure. Comme si leur couleur de peau n’était pas en soi un « coup de pouce », comme si elle n’éveillait pas la sympathie d’un recruteur envers un candidat. Vu l’état calamiteux de la diversité dans chacun des secteurs que j’ai mentionnés plus haut, il faudrait être sacrément dupe pour croire que seul le talent explique ce monopole des hommes blancs d’âge mûr aux échelons supérieurs de la plupart des corps de métiers. Nous ne vivons pas en méritocratie. Prétendre que la réussite ne s’obtient qu’à force de travail est une forme d’ignorance délibérée. "

Un essai très agréable à lire, qui contrairement à ce que son titre tapageur pourrait laisser penser appelle à une prise de conscience collective. Reni Eddo-Lodge tient un propos clair, cohérent et se montre d'ailleurs assez optimiste quant à l'évolution de la situation.
Mon seul (minuscule) regret est qu'il n'y soit pas question d'appropriation culturelle. Malgré la lecture d'un excellent article dans Causette il y a quelques années et d'Americanah qui aborde le sujet, je n'ai toujours pas compris pourquoi certaines coiffures étaient autant sujettes à polémique.

Autrement. 290 pages.
Traduit par Renaud Mazoyer.
2017 pour l'édition originale.

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20 avril 2020

Roxane Gay et Mona Chollet : L'image des femmes dans la culture populaire

bad"Sois belle et tais-toi."

Qui n'a jamais entendu que le patriarcat était une invention des féministes et que les femmes des pays occidentaux n'étaient absolument pas à plaindre ? Qui n'a jamais entendu un homme rire grassement en décrivant les féministes, ces êtres hystériques détestant les hommes avant tout parce qu'elles sont moches ? Pire, qui n'a jamais vu une femme se défendre avec véhémence lorsqu'on l'accusait d'être féministe ?

Le féminisme est un sujet qui me passionne depuis quelques années et je me réjouis de voir que certains essais "grand public" ont acquis une notoriété certaine.  C'est le cas de Sorcières : la puissance invaincue des femmes, de Beauté fatale : les nouveaux visages de l'aliénation féminine, deux titres de la journaliste Mona Chollet, et de Bad Feminist de Roxane Gay.

Ce billet ne vous présentera pas l'intégralité de Beauté fatale et de Bad Feminist, mais j'ai particulièrement apprécié leur analyse du monde de l'art (cinéma et littérature) ou de ce que l'on considère à tort comme tel (mode et publicité en tête).

" Car faire passer des films publicitaires pour des œuvres, c’est confondre sciemment deux démarches aux antipodes l’une de l’autre : l’art creuse sous les apparences, interroge les évidences, va déterrer des vérités ignorées, balaie les représentations toutes faites, poursuit un but libérateur ; il peut éventuellement déstabiliser, bousculer, quand la publicité, à l’inverse, avec son esthétique artificielle et léchée, mise sur le confort intellectuel du spectateur et sur ses réflexes pavloviens, use de recettes éculées mais efficaces, veille à ne fâcher personne et reproduit les pires stéréotypes. "

On a toutes et tous aimé un best-seller mettant en scène une femme soumise au contrôle absolu d'un homme, apprécié la jeunesse et la beauté de presque toutes les actrices. Nombreux et nombreuses sont ceux qui se délectent en lisant des magazines de mode ou se prélassent devant la dernière émission de télé-réalité.  Roxane Gay est la première à le reconnaître. Refusant l'idée d'un féminisme unique et borné, elle s'affuble de l'étiquette de "mauvaise féministe" et nous invite à en faire autant.

" Quels que soient mes problèmes avec le féminisme, je suis une féministe. Je ne peux pas et je ne veux pas nier l’importance et l’absolue nécessité du féminisme. Comme la plupart des gens, je suis pleine de contradictions, mais je ne veux pas non plus qu’on me traite comme de la merde sous prétexte que je suis une femme. Je suis une mauvaise féministe. Je préfère être une mauvaise féministe que ne pas être féministe du tout. "

L'art est un monde d'hommes, comme le reste. Les sujets supposés intéressants sont masculins. Dans l'art, le vrai, la femme n'a souvent qu'un rôle de potiche.

beauté fatale" Toutes [les actrices] s’accordent sur la pénurie de rôles féminins, et, plus encore, sur leur pauvreté, sur les quelques clichés affligeants auxquels ils se réduisent. « J’avais envie de bastonner les gens qui me disaient : “Oh, tu étais formidable dans ce film !”, avoue Barbara Steele. J’aurais voulu leur répondre : “Ne me dis pas que tu m’as aimée là-dedans, je n’y étais même pas ! C’était quelqu’un d’autre !” » Seule exception, Jane Fonda déborde d’enthousiasme en évoquant le film qu’elle vient alors de tourner avec Vanessa Redgrave : Julia, de Fred Zinnemann, sorti en 1977, qui raconte l’amitié entre deux femmes pendant la Seconde Guerre mondiale. Elle a cette formule éloquente : « C’était la première fois que je jouais le rôle d’une femme qui ne joue pas un rôle. » "

L'intime, la famille, la Chambre à soi de Virginia Woolf, relèvent de la littérature dite  "féminine". Pourtant, qu'est-ce qui fait que la violence conjugale, la maternité ou l'éducation ne peuvent pas faire les gros titres des journaux ?

« Rendre sérieux ce qui semble insignifiant à un homme, rendre quelconque ce qui lui semble important », disait Virginia Woolf…

On peut aussi, comme Mona Chollet, citer les travaux de Nancy Huston et Michelle Perrot.

Puisque les femmes sont moins importantes, elles ont souvent droit à un traitement moindre. Cela conduit à accepter de devoir soutenir des travaux très discutables, comme la presse féminine ou certains genres littéraires.

" Une enquête réalisée en 1999 par l’Association des femmes journalistes (AFJ) avait établi que, dans les médias, pour une moyenne de cinq ou six hommes cités, on ne recensait qu’une seule femme ; une femme sur trois y était évoquée de façon anonyme, contre un homme sur sept. On comprend donc que les lectrices se tournent vers la presse féminine, où, au moins, les femmes existent, même si on donne d’elles une image problématique. "

Roxane Gay, qui en plus d'être une femme a l'immense tort d'être noire, note à plusieurs reprises à quel point ce phénomène est flagrant pour les personnes de couleur.* Être Noir, c'est être cantonné dans des rôles très limités lorsqu'on est acteur, au point qu'on ne s'identifie jamais vraiment à vous.
Gay dénonce aussi, et c'est là que j'ai dû le plus me remettre en question, la réécriture par les artistes (réalisateurs et auteurs) de l'histoire des Noirs américains. J'ai adoré ma lecture de La Couleur des sentiments, et je reconnais avoir d'autant plus apprécié ce livre qu'il ménageait ma sensibilité. Roxane Gay a quant à elle été scandalisée par ce livre faisant passer l'existence des Noirs dans le Mississipi des années 1950-1960 pour quelque chose de relativement supportable ainsi que d'avoir donné de toute cette population une image qui n'est pas si différente de la Mama d'Autant en emporte le vent, fidèle et heureuse de son sort.

"  Minny demande : « Je ne suis pas en train de me faire virer ? » et le mari de Celia répond : « Tu as un travail ici pour le restant de tes jours. » Bien sûr, Minny rayonne de gratitude, parce qu’une vie entière au service d’une famille de Blancs à faire un travail éreintant pour un salaire de misère, c’est comme gagner au loto, et c’est ce qu’une femme noire peut espérer de mieux dans l’univers alternatif de science-fiction de La Couleur des sentiments. "

Outre les oeuvres voulant bien faire tout en diffusant davantage certaines représentations, il y a les oeuvres et les comportements directement problématiques. Je n'ai pas lu Le Consentement de Vanessa Springora, mais cela semble en être une parfaite illustration, de même que l'affaire Weinstein. Et lorsque les femmes se rebellent comme cela a été le cas depuis quelques années, d'accusatrices elles deviennent bien vite des accusées. Pourquoi ont-elles accordé des faveurs sexuelles alors qu'il suffisait qu'elles s'en aillent (et tournent le dos à leur carrière) ?
C'est une excellente question, à laquelle Tolstoï en personne répondait déjà dans La Sonate à Kreutzer, bien que ses motivation aient été bien différentes de celles de Chollet et de Gay : les femmes sont là pour le plaisir de l'homme. C'est pour cela qu'on pardonne leurs dérapages (voire leurs crimes) à nombre de chanteurs, humoristes, réalisateurs, acteurs. C'est aussi pour cela que l'on se passionne pour Twilight, Fifty Shades of Grey, que l'on se trémousse sur les chansons de Robin Thicke. Pourtant, ces oeuvres continuent à populariser l'idée selon laquelle une femme qui dit non veut dire oui.

Si j'ai dévoré le livre de Mona Chollet (qui m'a bien plus convaincue que Sorcières), le livre de Roxane Gay a nécessité un plus grand effort de ma part. La première moitié du livre comporte quelques longueurs et l'auteur fait des allers-retours parfois incompréhensibles entre plusieurs thématiques entrecoupés de tranches de la vie de Roxane Gay bien trop longues. Cependant, je vous recommande ces deux lectures sans la moindre hésitation.

* Sur ce sujet, je vous recommande aussi la lecture du roman Americanah de Chimamanda Ngozi Adichie.

Beauté fatale. Mona Chollet.
Zones. 237 pages.
2012.

Bad féministe. Roxane Gay.
Vues et voix. 10h50.
Lu par Clotilde Seille.
2014.

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02 février 2020

Faut-il manger les animaux ? - Jonathan Safran Foer

faut-il-manger-les-animaux-jonathan-safran-foer"Nous savons que si quelqu’un nous propose de nous montrer un film sur la façon dont notre viande est produite, ce sera un film d’horreur."

Alors que le monde est en proie à la panique en raison du coronavirus, la lecture de ce livre de Jonathan Safran Foer a eu une raisonnance particulière.

En effet, l'auteur s'y interroge sur la consommation d'animaux et sur la barbarie de l'élevage industriel, qui produit l'immense majorité de la viande que nous consommons en Occident, et pose des questions éthiques, environnementales et de santé publique.

Comment en est-on arrivé à élever des milliards d'animaux dans des espaces exigus, sans aucun respect de leurs habitudes sociales ou de leur croissance naturelle, au point que cela semble normal qu'ils ne soient plus capables de se reproduire naturellement et qu'un taux de mortalité de 10% semble acceptable ?

Qui est responsable ? Les grands groupes ? Les éleveurs (qui n'en sont plus vraiment) ? Les consommateurs ?

"Vous savez, le fermier américain a nourri le monde. On lui a demandé de le faire après la Seconde Guerre mondiale et il l’a fait. Jamais le monde n’a pu se nourrir comme il le fait aujourd’hui. Les protéines n’ont jamais été meilleur marché.[...] Ce que je déteste, c’est quand les consommateurs font comme si c’étaient les fermiers qui voulaient que ça se passe ainsi, alors que ce sont les consommateurs qui disent aux fermiers ce qu’ils doivent produire. Ils veulent de la nourriture bon marché ? Nous la leur fournissons. S’ils veulent des œufs de plein air, ils vont devoir les payer beaucoup plus cher. Parce que c’est plus économique de produire les œufs dans d’immenses élevages avec des poules en cage. C’est plus efficace, et donc plus durable, même si je sais que ce mot est souvent utilisé contre l’industrie. De la Chine à l’Inde et au Brésil, la demande de produits animaux est en augmentation – et en augmentation rapide. Vous croyez que de petites fermes familiales pourraient nourrir dix milliards d’hommes ? "

Je n'ai jamais eu le courage de regarder les vidéos tournées dans les abattoirs ou celles montrant les vaches hublots qui ont eu un grand retentissement il y a quelques mois. Elles démontrent cependant que l'on ne peut pas prendre le livre de Jonathan Safran Foer comme une description des seuls Etats-Unis. La pollution des sols par les élevages porcins est une réalité en France, tout comme la maltraitance des animaux dans les abattoirs et dans les élevages.
Pas plus qu'en France, l'auteur ne parvient à pénétrer légalement dans les élevages et les abattoirs qu'il dénonce. Il nous livre donc des témoignages et étudie les lois qui permettent d'élever des volailles, des porcs et des bovins de façon à ce qu'ils coûtent le moins possible, qu'ils grossissent rapidement, au détriment de leur bien-être, de leur santé et même de celle des consommateurs.

"Entre 1935 et 1995, le poids moyen des poulets de chair a augmenté de 65 %, tandis que la durée de leur croissance maximale chutait de 60 % et leurs besoins en nourriture de 57 %. Pour se faire une idée du caractère radical de ce changement, il faut imaginer des enfants atteignant 150 kilos à l’âge de dix ans tout en ne mangeant que des barres de céréales et des gélules de compléments vitaminés."

C'est un billet très engagé de Cachou, il y a déjà fort longtemps, qui avait attiré mon attention sur ce livre et probablement engagé ma réflexion sur le fait de manger ou non de la viande et du poisson (comme quoi l'auteur atteint bien son but).
Je ne suis pas végétarienne bien que, comme de nombreuses personnes autour de moi, j'ai diminué ma consommation de viande depuis plusieurs années et que j'essaie de favoriser au maximum de choisir des produits dont je connais la provenance. J'ai dans mon entourage des éleveurs respectueux de leurs bêtes et qui leur proposent ce que Jonathan Safran Foer considère comme la vie la moins désagréable que l'on puisse vivre lorsqu'on est destiné à être mangé. Mais je sais aussi que la plupart des produits animaliers que l'on consomme sont issus d'un système que je refuse de voir pour mon propre confort.

Dans ce livre, Jonathan Safran Foer décrit très concrètement le traitement réservé aux animaux d'élevage. De leur naissance jusqu'à leur abattage, ces êtres vivants sont soumis à des modes de vie que personne ne peut défendre. Il admet que l'homme est culturellement habitué à manger des produits animaliers dans la plupart des pays du monde. Il tort cependant le cou à l'argument selon lequel les végétariens et les végétaliens seraient de simples sentimentaux.

"Vouloir se renseigner sur le traitement des animaux d’élevage traduit-il une volonté de confrontation avec les faits relatifs aux animaux et à nous-même, ou bien est-ce une façon de les fuir ? Soutenir qu’on devrait accorder plus de valeur à un sentiment de compassion qu’au fait de pouvoir obtenir un hamburger moins cher (ou même que de manger un hamburger) est-il l’expression d’une émotion ou d’une réaction impulsive, ou bien le résultat d’une confrontation avec la réalité et avec nos intuitions morales ?"

Jonathan Safran Foer est végétarien. Son propos est donc de nous exposer ses arguments pour nous convaincre de bannir la viande issue de l'élevage industriel de nos assiettes, voire d'adhérer au végétarisme.
Pour lui, être végétarien ne suffit pas. Il faut faire des émules, militer, voire participer à des choses que l'on ne cautionne pas. Il prend ainsi l'exemple d'un végétalien ayant oeuvré pour la construction d'un abattoir. A première vue, on plonge dans l'absurde. Cependant, lorsque l'on comprend qu'il s'agit de proposer aux rares éleveurs de volailles soucieux des techniques d'abattage un endroit où leurs bêtes ne seront pas abattues dans des conditions atroces (à base de tortures plus ou moins volontaires), cela semble un moindre mal.

Outre les tortures infligées aux animaux, l'élevage industriel est une catastrophe pour l'environnement. Les déjections animales ne peuvent être absorbées par les sols, qu'elles polluent tout comme l'air, tuant la faune environnante.

"Dans le monde entier, les municipalités se battent pour se protéger de la pollution et de la puanteur des élevages industriels, en particulier des zones de confinement de l’élevage porcin."

La pêche industrielle n'est pas en reste.

"Et les lignes de traîne ne tuent pas que leurs « espèces cibles », mais 145 autres avec elles. Une étude a montré qu’environ 4,5 millions d’animaux marins sont tués chaque année en tant que prises accessoires par les lignes de traîne, dont à peu près 3,3 millions de requins, un million de marlins, 60 000 tortues de mer, 75 000 albatros et 20 000 dauphins et baleines."

Quant aux hommes, l'élevage industriel n'est finalement pas la solution pour leur permettre de manger à leur faim, et encore moins d'être en bonne santé. La faute notamment aux antibiotiques administrés systématiquement aux animaux, alors même que l'on nous martelle constamment que ces médicaments ne doivent être pris que de manière ciblée, afin de ne pas rendre les bactéries résistantes.

"Et qu’arrive-t-il aux gens qui mangent ces volailles ? Pas plus tard que l’autre jour, un pédiatre me disait qu’il diagnostiquait tout un tas de maladies qu’il ne voyait jamais avant. Et pas seulement du diabète juvénile, mais aussi des maladies inflammatoires et auto-immunes que beaucoup de médecins ne savent même pas identifier. Les gamines commencent leur puberté beaucoup plus jeunes, les gosses sont allergiques à peu près à tout, l’asthme est totalement hors de contrôle. Tout le monde sait que ça vient de notre nourriture. On tripatouille les gènes de ces animaux et ensuite on les nourrit avec des hormones de croissance et toutes sortes de produits dont on ne sait pas grand-chose. Et ensuite on les mange. Les gosses d’aujourd’hui sont la première génération à être nourrie avec ces trucs-là et en réalité on les utilise comme des cobayes. N’est-ce pas curieux de voir comment les gens s’excitent à propos de quelques dizaines de joueurs de base-ball qui prennent des hormones de croissance quand nous faisons ce que nous faisons à nos animaux de consommation et que nous les donnons à manger à nos enfants ?"

Un livre passionnant et percutant à mettre entre toutes les mains.

Points. 388 pages.
Traduit par Gilles Berton et Raymond Clarinard.
2009 pour l'édition originale.

17 décembre 2019

Sorcières : du procès de Salem à la question de la place des femmes

sorcieresMa présence ici aura été très limitée cette année en raison de l'arrivée d'un futur lecteur qui me prend beaucoup de temps et me pousse à orienter mes lectures vers des sujets très spécialisés.
J'ai quand même réussi à trouver du temps pour faire quelques découvertes, dont trois lectures autour du personnage de la sorcière.

En 1692, la ville de Salem devient folle. Des jeunes filles accusent des dizaines de personnes de les avoir ensorcelées. Poussés par l'isolement, le fanatisme religieux, la misogynie et l'appât du gain, leurs parents et les autorités emprisonnent et font exécuter sur de simples paroles. La plupart des victimes de cette folie meurtrière sont des femmes, souvent isolées, vieilles et pauvres.  

Si les chasses aux sorcières sont officiellement terminées depuis fort longtemps, ce n'est pas le cas de la méfiance et de la violence envers les femmes. Impossible, encore aujourd'hui, d'être une femme indépendante sans se faire traiter d'hystérique ou de féministe (comme si ce mot était une insulte) dans le meilleur des cas. Prétendre à de hautes fonctions est la certitude de se prendre un flots d'injures misogynes.
Même le corps des femmes doit rester sous le contrôle masculin. Derrière la plupart des débats de société se cache la défense de cet état de fait. Qui a entendu parler d'autre chose que du voile ou du burkini dans les discours dénonçant les atteintes à la laïcité ? Qui a dénoncé les attributs religieux portés par des hommes ?

9782221191453Arthur Miller, en pleine "chasse aux sorcières" communistes aux États-Unis, a écrit la célèbre pièce Les Sorcières de Salem. Il y dénonce le fanatisme qui pousse à la paranoïa puis à des actes irréparables. Ses héros sont ceux dont l'Histoire a retenu le nom, en particulier Samuel Proctor. La pièce est agréable et sa résonnance avec ce qu'il se passait alors aux Etats-Unis la rend d'autant plus frappante, mais la lecture des livres de Mona Chollet et de Maryse Condé m'ont surtout alertée sur la place assez mineure que les femmes y jouent.


Maryse Condé, dans Moi, Tituba sorcière..., s'interroge sur la destinée de Tituba, l'esclave noire exilée en Nouvelle Angleterre qui figure parmi les premières accusées.
Celle-ci, bien que née presque libre et vivant de son activité de sorcière guérisseuse, renonce à ce privilège pour épouser un esclave. Non seulement ce mariage sera désastreux, mais en plus elle sera l'une des accusées de Salem. En tant que guérisseuse et en tant qu'esclave noire, sa parole n'a aucune valeur face aux accusations, même si elles émanent de très jeunes filles.
condéLe plus absurde, souligne Maryse Condé, est cette accusation d'alliance avec le diable, notion très chrétienne, alors que Tituba ne sait même pas qui est Satan. Lorsque les poursuites sont abandonnées, les prisonniers libérés et les victimes réhabilitées, certains noms dont celui de Tituba sont oubliés. Elle n'est qu'une femme, noire qui plus est. La seule personne qui la comprend est une certaine Hester, qui ressemble trop au personnage de La Lettre écarlate pour que ce soit une coïncidence.

Dans Sorcières, la puissance invaincue des femmes, Mona Chollet revient aussi sur cet épisode. Elle y voit une démonstration parfaite de la violence du monde envers les femmes, et particulièrement celles qui auraient un semblant d'autonomie, d'expérience et de caractère. Ce n'est pas un hasard si beaucoup des accusées étaient des femmes âgées et célibataires, donc jouissant d'une liberté insupportable.

Ainsi qu'elle le souligne, qui, hormis dans le cas des chasses aux sorcières, oserait affirmer qu'une folie meurtrière visant un groupe viendrait du fait que le groupe en question mettrait ceux d'en face (ici, les hommes) mal à l'aise ?

Un ensemble de lectures simultanées enrichissant et très actuel.

Moi, Tituba sorcière... . Folio. 288 pages. 1988 pour l'édition originale.
Sorcières. La puissance invaincue des femmes. Lizzie. 7h57. 2018 pour l'édition originale.
Les sorcières de Salem. Robert Laffont. 256 pages. 1953 pour l'édition originale.

 

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23 août 2016

Ma bibliothèque : Lire, écrire, transmettre - Cécile Ladjali

ladjaliN'importe quel lecteur, lorsqu'il se rend chez une connaissance, ne peut s'empêcher de regarder la bibliothèque (si elle existe). C'est indiscret, cela donne tellement d'indications celui qui la possède. Alors, lorsque Cécile Ladjali nous invite d'elle-même à découvrir ses livres, il n'y a pas le moindre scrupule à avoir.

On se figure dès les premières pages le lieu qu'elle décrit. "Elle tient sur un grand mur de pierre. Une colonne de livres la prolonge sur la gauche. Et au milieu, il y a une porte. Quand il entre dans l'appartement, le visiteur paraît au milieu des in-folio, et quand il en sort, il disparaît englouti par eux." Cette bibliothèque a bien entendu été construite au fil des envies, des rencontres et des travaux de sa propriétaire. Elle a son propre classement, personnel. On y trouve les auteurs qu'elle a aimés, les auteurs aujourd'hui délaissés, les livres de ses amis écrivains, des livres plus ou moins chéris, certains toujours à portée de vue, d'autres presque dissimulés.
Aux énumérations s'ajoutent des passages sur les auteurs importants. Virginia Woolf, Dostoïevski, Emily Dickinson, Paul Celan et Ingeborg Bachmann (évidemment)... Et au milieu de ces poètes et romanciers, George Steiner, le "maître" de Cécile Ladjali. Tous, ils permettent à cette dernière de s'interroger sur l'écriture, le rapport entre la lecture et le travail de l'écrivain, la possibilité d'innover dans l'art, la transmission (faut-il un intermédiaire ? quel est son rôle ? tout le monde peut-il être touché par les plus grands ?). "Qu'est-ce qu'un classique ? Un texte que l'on relit, et qui nous semble toujours nouveau. Une fable qui nous en apprend davantage sur nous-mêmes que sur le monde. Un poème qui nous parle plus que nous le disons. Pourquoi refuser aux élèves pareils enchantements ?"
En évoquant sa bibliothèque, Cécile Lajali nous parle avant tout d'elle-même et de son métier d'écrivain. Elle nous raconte la genèse de ses livres, qui évoquent (pour ceux que je connais du moins) directement des auteurs qu'elle aime, le besoin irrépressible d'écrire sur un sujet, sa peur d'être illégitime pour parler d'une guerre, son sentiment de petitesse lorsqu'on la sermonne sur ce qu'elle a dit de Paul Celan.
Les écrivains, nous dit-elle, ont un pouvoir certain, celui du langage. Celui-ci n'est pas sans risque, il a inspiré nombre de bourreaux. Mais c'est avant tout un pouvoir merveilleux qui permet à celui qui prend le temps de lire d'avancer dans sa réflexion. A condition bien entendu de vivre, de désirer, en dehors des livres. D'être soi, pas semblable à ses maîtres.

Lorsqu'elle évoque George Steiner, Cécile Ladjali le décrit comme étant "de ceux qui ne placent rien au-dessus de la création authentique". Elle égratine au passage la critique, qui "oublie trop souvent qu'elle est au service des textes, et non l'inverse". Après avoir décrit sa bibliothèque, l'auteur rappelle que le rapport entre le texte et le lecteur est avant tout personnel, que l'analyse technique (surtout scolaire) peut l'abîmer. Sans aucun doute. Cependant, parce que je sais que je peux prendre et laisser ce que je veux dans les livres qui parlent de livres, et parce que j'aime la plume de Cécile Ladjali, je me suis laissée envoûtée par cet essai.

Un grand merci à Margotte dont l'avis m'a donné envie de faire cette lecture.

Seuil. 196 pages. Version électronique.
2014.

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28 juillet 2014

Darwin - Jean-Noël Mouret

002951957Charles Darwin naît en 1809 dans une famille très aisée. Son grand-père, Erasmus Darwin, s'est déjà fait connâitre dans le milieu scientifique, et son père est médecin.
Au premier abord pourtant, le petit Charles semble peu intéressé par les études, et préfère chasser ou faire des bêtises. Etudiant, il mettra des années avant d'obtenir son premier diplôme, pas par manque de capacités mais parce qu'il cherche sa voie. 
C'est ainsi que, parti pour devenir médecin puis pasteur, sa passion qui le pousse à observer la nature et à collectionner, entre autres, les scarabées, l'amène à fréquenter des milieux anti-cléricaux... et à finalement se lancer dans une carrière de naturaliste.
Son destin est scellé en décembre 1831, losqu'il s'embarque sur le Beagle, un navire utilisé pour entreprendre des explorations scientifiques. Darwin va passer cinq années à faire le tour du monde, à collecter des fossiles, des animaux, à observer la nature. Il en profitera aussi pour mettre au point ses techniques de travail.
Le reste de sa vie, même s'il se déroulera en Angleterre auprès de sa femme et de ses nombreux enfants, le célèbre naturaliste le passera à rédiger la théorie sur l'évolution des espèces qui l'a rendu célèbre.

Cette biographie, bien que brève, est un bon point de départ pour découvrir le personnage de Darwin, que l'on ne connaît finalement que très peu. Le début se lit comme le roman d'une enfance anglaise au XIXe siècle, les années sur le Beagle comme un récit de voyage passionnant (on comprend pourquoi Darwin a supporté le mal de mer). Enfin, la partie concernant la période de rédaction des ouvrages scientifiques permet de saisir l'importance des travaux du célèbre naturaliste anglais.
Si j'ai déploré le fait que les idées de Darwin ne soient pas assez expliquées et développées (il est parfois difficile des comprendre les débats, les différences de points de vue lorsqu'on ne connaît pas précisément les personnes impliquées), ce qui m'a le plus intéressée est l'accent mis sur le contexte dans lequel Darwin a évolué.
Le voyage entrepris par le scientifique en 1831 est extrêmement long, difficile. La situation en Amérique du Sud est particulièrement agitée, et ces problèmes politiques gênent parfois le travail des explorateurs.
En Angleterre, Darwin est confronté à l'opposition de l'Eglise anglicane et des partisans du Créationnisme lorsqu'il publie ses travaux. Or, parmi les hommes d'église se trouvent nombre de ses anciens amis et mentors. Les débats sont houleux voire violents, et les amis de Darwin sont souvent contraints de monter au créneau pour prendre la défense de cet homme assez en retrait. Outre les divergences de points de vue, Darwin et ses défenseurs devront veiller à ne pas se faire griller la politesse lorsqu'un certain Wallace, en 1858, semble prêt à rendre public un travail énonçant les mêmes conclusions que celles de Darwin qui, trop perfectionniste, n'a encore rien publié. On apprend aussi que le darwinisme, bien malgré son créateur, a été exploité par d'autres penseurs, de Marx à des personnages aux idées bien plus nauséabondes, qui l'ont appliqué à leur domaine d'étude. L'idée d'une nécessaire sélection naturelle parmi les hommes, justifiant l'élimination des plus démunis, s'est ainsi parfois appuyée sur les idées de Darwin. Pour moi qui trouve la révolution des esprits qui a donné naissance à nombre de disciplines au cours du XIXe siècle passionnante, cet aspect du livre est particulièrement intéressant.
Au niveau du personnage de Darwin en lui-même, il est souvent sympathique. Sa participation au Glutton Club (dont le but est de savourer les mets les plus curieux, ce qui donne lieu à des anecdotes savoureuses) alors qu'il est encore étudiant m'a beaucoup fait rire. De même, le fait qu'il ait pu être séduit bien plus tard par des médecins charlatans vendant des cures d'eau très douteuses montre que l'on peut être à la fois un éminent scientifique en avance sur son temps et crédule sur d'autres plans. Enfin, un homme qui apprécie Jane Austen, Walter Scott et Elizabeth Gaskell ne peut être complètement mauvais.

Comme je l'ai dit plus haut, ce livre ne pousse pas très loin les explications sur les travaux scientifiques de Darwin (après tout, il s'agit d'une biographie), mais il est très agréable à lire avant d'éventuellement poursuivre avec d'autres lectures.

Merci à Anna pour le livre.

Folio biographies. 387 pages.
2014.

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22 juin 2013

Limonov - Emmanuel Carrère

002129210"Soixante-dix ans d'efforts et de sacrifices nous ont menés là : dans la merde jusqu'au cou."

Oui, je sais, j'ai honte. On est à la fin du mois de juin, du mois anglais qu'on attendait depuis des lustres, et quand je daigne enfin publier un billet, c'est sur un livre complètement hors sujet. Pour ma défense, je pense pouvoir tenir mes engagements concernant Anthony Trollope.

Pour l'heure donc, je vais vous parler d'un livre un peu étrange, que je ne sais pas trop par quel bout prendre puisqu'il s'agit de la biographie d'un personnage dont j'ignorais l'existence avant de débuter ma lecture, un certain Edouard Limonov, homme politique, écrivain et surtout pauvre type.

Tout commence dans les années 1940. Edouard Limonov naît en URSS dans une famille plutôt pauvre. Son père est un soldat de second ordre, qui n'a jamais fait la guerre, à la grande honte de son fils lorsqu'il le découvre. Edouard passe son adolescence avec des amis dont l'existence est aussi vide que la sienne. Il s'échappe de sa condition en rencontrant Anna, une femme trop vieille pour lui, dépourvue de charme et atteinte de problèmes psychologiques, mais avec qui il se rend à Moscou, où il espère gravir les échelons en fréquentant des cercles d'écrivains. C'est un semi-échec, qui le pousse à s'exiler aux Etats-Unis, où il rencontre encore la misère, puis en France, où le succès est enfin au rendez-vous. Pendant ce temps, il n'aura jamais oublié la Russie, qui sombre avec la chute du communisme. 

Le livre d'Emmanuel Carrère est donc l'histoire d'un homme sur plus de soixante ans, mais aussi à travers les yeux de ce dernier, le récit d'une époque, celle de l'Union soviétique puis de la période post-communiste. Pour être honnête, je n'ai pas éprouvé un grand intérêt pour Limonov lui-même. Le récit de ses mésaventures et de ses conquêtes le font ressembler à l'un de ces anti-héros que l'on trouve dans nombre de romans américains, en beaucoup moins bien. Limonov n'est pas Martin Eden, et c'est donc lorsqu'il apparaît plutôt en toile de fond, comme un prétexte pour raconter l'histoire de l'Europe depuis les années 1980, que le livre devient vraiment captivant. Auparavant, on a malgré tout des passages intéressants sur l'URSS. On découvre ainsi la vie artistique sous le régime soviétique. Le talent n'est pas quelque chose que l'on vous accorde en fonction de vos oeuvres mais de votre statut. Si le pouvoir vous mène la vie dure, vous êtes un génie. Un cynique dirait certes qu'on n'a pas besoin d'aller en URSS pour trouver ce type d'exemple, mais Limonov croise nombre de types médiocres perçus comme de grands écrivains simplement parce qu'ils ont fait ceci ou cela (ou parce qu'ils ne l'ont pas fait). Cela le rend mauvais, d'autant plus qu'il est convaincu de valoir mieux qu'eux. Par la suite, devenu un écrivain reconnu (du moins d'après ce livre), Limonov ayant renoué avec sa patrie se lance dans la politique en créant un parti douteux, ce qui finit par lui valoir la prison. Entretemps, il sera aussi allé apporter son soutien aux Serbes pendant la guerre en ex-Yougoslavie.
Je suis trop jeune pour avoir suivi la chute du communisme en direct, et la Russie n'est pas un pays que j'ai eu l'occasion d'étudier en détail, donc j'ignorais nombre des événements décrits dans ce livre concernant la façon dont nous en sommes arrivés à la situation actuelle. Il est beaucoup question de Gorbatchev, de Elstine et de Poutine, et de la façon dont la Russie a découvert la démocratie (j'ai presque envie de mettre des guillemets). On découvre un pays qui se réveille avec la gueule de bois. L'inflation est galopante, les ressources sont immédiatement monopolisées par une bande d'oligarques qui comptent bien ne pas rejoindre leur compatriotes plongés dans la misère, l'espérance de vie régresse... Face à cela, la possibilité de pouvoir enfin l'ouvrir semble être un faible lot de consolation, et grande est la tentation de regretter l'époque où l'on ne payait pas le gaz. 

J'ai souvent du mal avec les livres qui mêlent des tas de choses, et notamment des faits et des interprétations personnelles, mais Limonov a une immense qualité, il fait réfléchir. En fait, Emmanuel Carrère nous y livre sa version de nombreux faits, de décisions prises par des personnages politiques, mais avec suffisamment d'éléments contradictoires pour nous donner envie d'aller fouiner ailleurs.

Merci à Lise pour le livre.

Folio. 488 pages.
2011.

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14 février 2013

Le silence du bourreau - François Bizot

40744Alors que j'étais bien décidée à reprendre un bon rythme sur ce blog, les dieux de l'informatique se sont ligués contre moi. J'ai pourtant beaucoup lu en ce début d'année, et je prévois de vous faire partager mes découvertes aussitôt que les questions techniques seront réglées.
Afin de respecter mes engagements, je vais quand même vous parler d'un livre aujourd'hui.

 Il s'agit d'un documentaire témoignage écrit par François Bizot, un anthropologue spécialiste des religions en Asie du Sud-Est. En 1971, en pleine guerre civile, il est au Cambodge. Arrêté et accusé d'espionnage, il est détenu trois mois dans un camp khmer, dont le chef est un certain Douch, un jeune homme d'apparence plutôt frêle. Sa libération rapide est due à ce dernier. Les compagnons de voyage de François Bizot ne seront pas aussi chanceux puisqu'ils seront exécutés, comme la plupart des prisonniers du camp.
Des années plus tard, alors qu'il visite une ancienne prison khmer où l'on a torturé et exécuté des milliers de personnes, François Bizot reconnaît en la personne de son directeur son ancien libérateur, le fameux Douch. Finalement arrêté à la fin des années 1990, celui-ci est traduit devant la cour de justice chargée du procès des khmers rouges.
François Bizot est alors appelé à témoigner.

Ce livre est très curieux. Contrairement à ce que l'on imagine en lisant sa quatrième de couverture, il ne s'agit pas du récit de la captivité de François Bizot ni de ses découvertes ultérieures en rapport avec les crimes commis par les khmers rouges.
Ce dont il est surtout question dans ce document, c'est de son auteur. Et ce qui obsède François Bizot, c'est l'humanité et ses crimes. Son récit commence par un meurtre, commis par lui-même, sur sa chienne, des années avant sa rencontre avec Douch.
Tout le livre est construit de manière à nous exposer la conviction de François Bizot que les crimes que commet l'autre nous remettent tous en cause. Pour lui, le procès des khmers rouges aurait dû être celui de l'humanité, seule condition pour que les massacres du XXe siècle aient une utilité. Or, le procès des bourreaux sert surtout à expier les fautes de tout le monde, et à permettre aux gens moins impliqués de rejeter ce qui devrait pourtant les concerner. François Bizot dénonce particulièrement le fait que les khmers jugés, tout comme les nazis, se sont vus qualifier de "monstres", comme s'il fallait leur créer une espèce particulière pour les distinguer des autres. Or, selon l'auteur, on ne peut se dispenser de voir l'humain derrière leurs actes car c'est bien l'homme qui est pourri quelque part pour en arriver à commettre de tels crimes, et donc l'homme qu'il faut remettre en cause.

" Un geôlier khmer rouge, c'était le contraire de moi, mais c'était encore moi, jusque dans la décadence."

Tout le travail de recherche effectué par Bizot en tant qu'anthropologue découle de ce principe. Bien avant cette histoire, même à la grande époque du structuralisme, il a déjà adopté cette position. Les jugements des uns et des autres sont erronés pour lui dans la mesure où les accusateurs se contentent de voir le monstre quand les défenseurs n'invoquent que l'homme, et parce que tous ne voient que l'autre et non eux-mêmes. Cette réflexion était aussi présente dans Le liseur de Bernhard Schlink, qui évoque un autre système génocidaire, celui des nazis. Elle permet d'alerter sur la nécessité de ne pas se perdre dans des jugements rapides et tronqués tout en ne justifiant aucunement les atrocités commises.

Après cette partie, le livre nous propose la retranscription du témoignage de François Bizot lors du procès de Douch. On y retrouve les idées précedemment évoquées, et l'on perçoit le souci du témoin de les édicter de manière à ne pas trahir ses amis victimes et leurs familles qui attendent justice soit faite.

Dans l'ensemble, cette lecture ne m'a pas captivée. J'avoue que cela vient en partie du fait que j'ai choisi cette lecture en espérant y trouver une dimension historique. Mais j'ai aussi trouvé la construction de ce livre décousue, en raison des redites et des renvois d'une partie à l'autre.

Merci à Lise des éditions Folio pour l'envoi.

Folio. 273 pages.
2011 pour l'édition originale.


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26 août 2012

Shot in the heart

9782757823538"J'ai une histoire à raconter. C'est une histoire de meurtres : des meurtres de la chair et de l'esprit, des meurtres nés de la douleur, de la haine, du châtiment. C'est l'histoire de la genèse de ces meurtres, de la manière dont ils ont pris forme et déteint sur nos actes, dont ils ont transformé nos vie, dont ils ont imprégné le monde et l'histoire autour de nous."

Le 17 janvier 1977, Gary Gilmore est fusillé en Utah. Il est le premier détenu à être exécuté après le rétablissement de la peine de mort aux Etats-Unis, mais sa célébrité vient surtout du fait que c'est lui même qui a insisté pour que la sentence soit appliquée.
Dans cet Etat où les mormons sont très présents, il a commis deux meurtres de sang-froid après avoir passé plus de la moitié de sa vie en prison.

De cet événement, Norman Mailer tira Le Chant du bourreau, écrit à partir d'entretiens avec Gary et sa mère. Un autre membre de la famille préféra conserver sa voix, Mikal Gilmore, le petit frère de Gary, qui donne sa version des faits dans ce livre témoignage. Un long silence se lit comme un roman policier dont on connaît l'issue, puisque l'auteur part du jour où l'on a "déchiré le coeur de son frère" pour retracer l'histoire de sa famille à partir d'interviews, de rapports et de ses propres souvenirs.
Tout commence au XIXème siècle, lorsque les mormons arrivent en Utah. Ils fondent Salt Lake City sous la conduite de leur chef, Brigham Young. Nous en apprenons sur l'histoire de cette communauté et sur ses pratiques, qui expliquent pourquoi des décennies plus tard, Gary choisira le peloton d'exécution comme moyen de mise à mort. En effet, ainsi que nous l'explique l'auteur, les mormons considèrent que verser le sang d'un homme coupable est un moyen d'expiation pour ses actes. Or, par leur mère Bessie, les quatres fils Gilmore, Frank Jr, Gary, Gaylen et Mikal, sont mormons. Bessie est née et a grandit en Utah, entourée de ses parents et de nombreux frères et soeurs.
Un jour, elle fuit sa famille pour épouser un certain Frank Gilmore. Il est plus âgé qu'elle, et ce n'est que plus tard qu'elle apprend qu'il a déjà eu un certain nombre de femmes et d'enfants. Pourtant, cette fois, Frank reviendra toujours vers sa nouvelle famille. Il devient vite clair qu'il vit d'escroqueries, ce qui le force, avec sa femme puis leurs enfants, à fuir continuellement. C'est un homme très dur, alcoolique, cruel et violent. Frank Jr et Gary, les deux aînés, subissent particulièrement les coups de leur père. Mikal, le dernier de la famille et l'auteur de ce livre, ne naît que lorsque la famille est enfin sur le point de se poser. C'est déjà trop tard pour Gary, qui se lance dans l'enfer de la délinquance, et qui n'en sortira plus jusqu'à son exécution. 
Mikal Gilmore nous livre le récit de l'enfance de sa mère, du passé secret de son père, de l'éducation de ses frères. Il est clair qu'il cherche à saisir le moment, les raisons qui ont conduit son frère à être le symbole du rétablissement de la peine de mort aux Etats-Unis. Pour autant, j'ai trouvé l'auteur assez mesuré. Il a beau chercher des excuses à son frère Gary, il met en avant le fait que Frank Jr, qui a pourtant vécu la même enfance, n'est pas devenu un assassin pour autant.

Si je devais donner un titre à ce livre, ce serait celui-là : Expiation. Expiation pour les parents Gilmore d'abord, qui ont fait vivre leurs quatre garçons dans un univers de terreur, de violences, de non-dits.

"Frank Gilmore et Bessie Brown étaient deux être pitoyables et misérables. Je les aime, mais je dois dire ceci : c'est une tragédie qu'ils aient eu des enfants."

Expiation pour les deux frères décédés ensuite, Gaylen l'assassiné, et Gary l'assassin. Et enfin expiation pour les deux frères survivants, Frank Jr et Mikal, qui ont dû vivre en étant les frères de celui qui a rétablit la peine de mort aux Etats-Unis.
Certes, Gary Gilmore est le point central de cette histoire, mais il reste très insaississable, et sert aussi de prétexte à l'auteur pour se défaire de cette culpabilité qui le hante au point parfois de souhaiter ne jamais avoir existé.

"Ça n'ira jamais. Jamais. Ça n'ira jamais."

Un très beau livre.

Un Long silence. Shot in the heart (VO)
Points. 610 pages.
Traduit par Fabrice Pointeau.
1994 pour l'édition originale.

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11 décembre 2010

Composition française : retour sur une enfance bretonne

9782070437887FSFolio ; 269 pages.
2009
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Mona Ozouf est une historienne que je connaissais (vaguement) pour ses travaux sur l'histoire de l'éducation en France. Dans Composition française : Retour sur une enfance bretonne, elle adopte une position plutôt originale, puisqu'elle reconsidère "l'austère commandement qui invite les historiens à s'absenter, autant que faire se peut, de l'histoire qu'ils écrivent", et se met en scène pour décrire "la tension entre l'universel et le particulier, si caractéristique de notre vie nationale".

Elle naît en Bretagne, d'un père instituteur combattant pour la cause bretonne, qui disparaît très vite, et d'une mère elle aussi enseignante, qui sera épaulée par la grand-mère de Mona Ozouf après le décès de son époux. La famille de Mona Ozouf est alors déjà tiraillée entre diverses attaches, à l'égard de la Bretagne, de la laïcité et de la France, même si à première vue les trois semblent incompatibles. Ainsi, la jeune fille dévore les livres de la bibliothèque de son père, explorant ainsi le patrimoine breton, sa langue, ses écrivains. Le seul contrôle mis en place par sa mère sont les chiffres tracés au crayon sur la page de garde indiquant l'âge auquel elle autorise sa fille à lire les ouvrages à sa disposition. "J'avais bien sûr fait mon profit de cette découverte en procédant tout à rebours. Je commençais par les gros chiffres, en ignorant tranquillement la consigne implicite."

Elle est inscrite dans une école laïque, et est punie pour cela lorsqu'elle se rend au catéchisme, par une obligation de s'asseoir derrière les "filles des Sœurs", malgré son statut de bonne élève : "entre les deux groupes, jamais un mot ne s'échange, aucune amitié ne se noue. Quand, au retour de l'église, je rapporte à ma mère ce qui est à mes yeux un mode de classement bizarre, habituée à celui de l'école, que le mérite justifie, elle me raconte que dans son enfance léonarde, c'était tout autre chose : l'heure du catéchisme était fixée de telle manière que les filles de la laïque ne pouvaient y arriver qu'en retard"

Plus tard, Mona Ozouf se rend à Paris, où elle étudie, et adhère notamment aux idées communistes. Enfin, adhère... "Devant les non-convaincues il nous fallait sans relâche justifier ce dont nous avions bien du mal à nous convaincre nous-mêmes."

C'est dans la dernière partie (qui est de loin celle que j'ai préférée) qu'elle évoque finalement comment elle conçoit son identité, en reprenant sa casquette d'historienne. Ainsi, elle remonte jusqu'à la Révolution, et à la décision étrange de substituer et non d'associer l'universel au particulier, de faire une Assemblée nationale "une et indivisible" qui triomphe sur "les cahiers de doléances, tout bourdonnants au contraire de revendications locales ; elle n'est pas davantage dans les statuts des députés". Une terreur de la diversité s'impose alors. "On croit y percevoir une contestation sournoise de l'unité et de l'indivisibilité de la patrie : un fédéralisme déguisé". Ce sujet m'intéresse particulièrement, parce que j'ai étudié il y a plusieurs années la question des minorités, et j'avais pu constater à quel point la France est susceptible sur ce point. Elle a ainsi refusé de ratifier la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires. Dans son essai, Mona Ozouf parle de la langue bretonne, qui est réduite au statut de langue parlée uniquement dans un cadre privé. Or, c'est l'un des éléments les plus constitutifs d'une identité, avec la religion. Les régions longtemps opprimées ont souvent tenu à les conserver, afin de se distinguer de ceux qu'ils considéraient comme des occupants, ainsi que l'on peut l'observer dans diverses régions ou pays ne serait-ce qu'en Europe.

Malgré sa répugnance historique à considérer le particulier, la France n'a pu empêcher sa subsistance (et heureusement). Mona Ozouf cite ainsi Benjamin Constant pour montrer l'aspect étrange d'un pays des droits de l'homme courant exclusivement après l'universel. "Je découvrais donc que les résistances à une république jacobine étaient apparues à l'intérieur même du projet républicain. Il y avait eu en France, dès l'origine, des hommes attachés à une république autre, plus accueillante aux dissidences et aux particularismes." Elle est convaincue qu'il existe de multiples possibilités pour accorder les deux positions, que le choix ne se fait pas entre l'universel et le particulier, et qu'il est souhaitable de les exploiter pour permettre aux individus de se réaliser. S'il existe des valeurs universelles à poursuivre, celles-ci doivent également s'inscrire dans une histoire afin d'être assimilées. Dès le début, pour évoquer son père, Mona Ozouf évoque son caractère plein de contradictions, de complexité, comme l'est tout individu. Cette idée de composition est applicable au reste.   

Un livre que j'ai donc apprécié, et dont l'actualité est criante si l'on considère certains débats, malgré quelques passages trop longs dans le récit de la vie de Mona Ozouf. Merci à Lise pour l'envoi.

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