16 février 2022

Où va l'argent des pauvres ? - Denis Colombi

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" À défaut de pouvoir faire sentir intimement ce qu’est la pauvreté, les travaux sociologiques qui se sont depuis accumulés peuvent au minimum nous permettre de saisir l’étendue des capacités et de l’inventivité que doivent mettre en œuvre les plus pauvres pour s’en sortir avec presque rien."

Rappelant la démarche sociologique, qui se confronte aux données et s'oppose en cela aux discours démagogiques de nombre d'orateurs, Denis Colombi nous montre à quel point notre avis sur la façon dont les pauvres gèrent leur argent est empreinte de mépris, de préjugés et d'ignorance.

Derrière l'argent se cache un rapport de force entre les classes. Contrairement à ce que l'on pourrait penser, les profiteurs de ce système ne sont pas que les grandes fortunes mais aussi les classes moyennes. De plus, les reproches faits aux pauvres sont parfois le résultat d'exigences venant des couches supérieures (qui imagine un maçon frêle ou une esthéticienne poilue ?).
La pauvreté n'est pas qu'un manque d'argent, c'est un statut social qui n'existe pas dans toutes les sociétés. C'est aussi une condition qui fait peur car infamante. Et gare à ceux qui essaient de faire des achats considérés comme hors de leur portée. Même ceux qui font fortune sont l'objet de méfiance.

" Les footballeurs, en un sens, ne sont pas riches : ils sont plutôt des pauvres qui ont de l’argent. L’expression peut sembler paradoxale, mais elle permet de souligner qu’ils restent identifiés comme des représentants des classes populaires bien qu’ils disposent, évidemment, de ressources économiques qui les en éloignent. "

Lorsqu'on regarde le coeur du problème, l'argent lui-même, il apparaît que les pauvres ne gèrent pas forcément moins bien leur argent, mais qu'ils le font différemment. Leurs choix s'expliquent aussi la plupart du temps selon une logique très compréhensible si tant est que l'on accepte d'admettre qu'on ne gère pas un budget où il faut compter à l'euro prêt et un revenu plus confortable de la même manière.

" Penser que ses propres façons de faire en matière d’économie devraient être universalisées parce qu’elles seraient partout et toujours efficaces relève de la pensée magique et non de l’argument rationnel. "

Comme le note l'auteur, on ne peut imputer une situation qui touche des millions de personnes à des erreurs personnelles. L'enjeu est collectif.
Ce livre fait quelques propositions, et en particulier celle de donner de l'argent, mais il est aussi intéressant dans la mesure où il confronte les gens, y compris les bien intentionnés (probablement les seuls qui liront ce livre...) à leurs erreurs et à leurs contradictions. Le minimalisme est un luxe que ne peuvent se permettre que ceux qui ont les moyens de payer les articles à l'unité ou ceux qui ont un carnet d'adresses suffisamment bien rempli pour se passer d'internet.

Une lecture que je vous propose de prolonger avec Le Peuple de l'abîme de Jack London (époque différente, mais initiative tout aussi percutante). Un dernier extrait pour la route :

" tout le monde, ou peu s’en faut, s’accorde sur l’idée qu’il faut aider les pauvres… du moment qu’il s’agit d’un vœu pieux, qui vole haut dans le ciel des principes sans avoir à s’incarner dans des propositions concrètes et réalisables. Dès lors que l’on fait l’effort de seulement imaginer une société sans pauvreté, les doutes s’installent et les bons sentiments renâclent : faire disparaître la pauvreté, bien sûr, évidemment, sans aucun doute, mais quand même… quand même pas au point d’accepter la redistribution des richesses, pas au point de n’avoir personne qui soit contraint de faire les tâches ingrates, pas au point de devoir payer certains travaux à un prix plus élevé que celui que garantit l’existence d’une « armée de réserve » de miséreux. "

Payot. 348 pages.
2020.

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17 janvier 2022

Une histoire érotique de la psychanalyse - Sarah Chiche

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"Le drame que nous expérimentons tous, en amour, c'est de ne jamais pouvoir faire totalement un avec l'objet de notre amour. Il y a toujours malentendu et ratage, pour la simple et bonne raison que dans le face à face amoureux, nous sommes deux personnes qui parlent et nous ne parlons jamais exactement de la même chose avec les mêmes mots - même quand nous croyons le faire."

Avec de courts chapitres, Sarah Chiche nous raconte l'histoire de la psychanalyse, discipline dont la réputation a été très variable au fil du temps. Son fil conducteur est l'amour, puisque la sexualité est au coeur de la psychanalyse.

Si vous êtes très frileux en ce qui concerne la psychanalyse, mais curieux tout de même de la connaître davantage, alors ce livre est fait pour vous. Sarah Chiche a beau être elle-même psychanalyste, elle ne fait aucunement de son livre un plaidoyer pour la réhabilitation de sa discipline. Mieux encore, si elle dénonce certains des faux procès fait à la méthode et casse certaines idées générales préconçues, elle n'hésite pas non plus à remettre en cause très sévèrement certaines des ses dérives et erreurs : le sexisme de ses théoriciens, les rapports sexuels ou amoureux entre analystes et analysantes, les errements de Freud, la position de la psychanalyse sur l'homosexualité et le genre...

"ça n'est jamais pour lui-même qu'un patient tombe sous le charme de son analyste, mais bien parce que l'analyste l'aide soudainement à se sentir aimable."

A travers ce livre, nous croisons les milieux où les psychanalystes ont évolué, depuis la fin du XIXe siècle à Vienne, jusqu'en en France, en Angleterre ou aux Etats-Unis dans les années 1970. On croise les maîtres, Freud, Jung et Lacan, mais aussi Lou Andreas-Salomé, Melanie Klein ou Anna Freud. On voit la psychanalyse, d'abord issue des sciences dures, glisser vers les arts. Anaïs Nin, le Cercle de Bloosmbury, Marguerite Duras, Dora Maar, Hollywood et bien d'autres cercles seront approchés d'une façon ou une autre par elle.

Je ne suis pas davantage convaincue par la psychanalyse qu'en ouvrant ce livre, mais je rejoins Sarah Chiche sur un point. Malgré la révolution sexuelle, malgré toutes les connaissances que nous avons à notre portée, l'être humain rencontre toujours autant de difficultés dans ses relations à autrui et rien n'empêchera jamais les traumatismes profonds.
Par ailleurs, ce livre fourmille d'exemples de livres ou de films que j'ai désormais envie de découvrir ou de revoir.

Payot. 339 pages.
2018 pour l'édition originale.

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16 décembre 2021

My Life on the road - Gloria Steinem

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"If you travel long enough, every story becomes a novel."

Icône du féminisme aux Etats-Unis, Gloria Steinem a passé sa vie à silloner les routes des Etats-Unis pour aller à la rencontre des gens. Dans ce livre où elle retrace son parcours depuis ses premiers voyages avec son nomade de père, Gloria Steinem explique comment son mode de vie lui a permis d'assister à certains des moments les plus marquants de l'histoire des Etats-Unis et de nourrir son combat en étant toujours proche du terrain et de sa complexité.

Je sais que l'on se met rarement en scène de manière négative lorsque l'on écrit sur soi, mais j'abandonne tout esprit critique pour dire que j'ai trouvé ce livre magnifique et cette femme bouleversante. Gloria Steinem incarne le contraire de la féministe privilégiée et enfermée dans sa tour d'ivoire qui espère éduquer les foules. Elle va partout, depuis les universités jusque dans les prisons en passant par les lieux de culte, les taxis (les meilleurs sondeurs selon elle) et les bordels. Elle prône l'intersectionnalité pour trouver l'universalisme (vous savez, ces deux mots qui sont censés être incompatibles). 

Ses rencontres sont souvent furtives, donnent parfois lieu à des amitiés durables, mais toutes sont touchantes parce qu'elles l'ont été pour Gloria. Elle nous les relate avec humour, malice ou tristesse. Cela va de cette femme hassidique qui lui chuchote un "Hello Gloria" complice dans un avion où les hommes, la reconnaissant, ont bien pris garde de l'isoler, à cet homme pleurant sa soeur assassinée qui vient la remercier d'avoir enquêté sur les féminicides de masse à la frontière américano-mexicaine. 
Chaque détail peut compter. Si une candidate démocrate n'avait pas manqué de quelques milliers de dollars lors de sa campagne, peut-être que certaines guerres n'auraient pas eu lieu ou que le réchauffement climatique aurait été pris plus sérieusement par les Etats-Unis (peut-être).

A travers toutes ces rencontres, c'est la grande Histoire qui s'est écrite. Gloria Steinem est présente lorsque Martin Luther King prononce son plus célèbre discours. Elle fait campagne pour les frères Kennedy. Elle nous transmet la sidération ressentie par l'Amérique lors de l'assassinat de ces hommes qui représentaient l'espoir, sa fierté lors de la Convention des Femmes de Houston en 1977, son enthousiasme pour Obama et Hillary Clinton.

Nous rencontrons aussi par son biais des individus qui ont fait l'Histoire, même s'ils ont été boudés par ceux qui l'ont rapportée. Qui connaît Mahalia Jackson, qui crie à Martin Luther King, "Tell them about the dream !" ? Ou Wilma Mankiller, la première femme chef de la Nation Cherokee ?

Si Gloria Steinem se montre ouverte face aux gens qu'elle rencontre, et qui sont parfois très différents d'elle, elle s'agace contre le discours dominant, qui considère que les Noires ne sont que des militantes des droits civiques, que les jolies filles ne peuvent pas s'indigner et qu'il est méprisable d'être une femme de quand les dynasties d'hommes sont parfaitement admises.

Ce livre est un vrai manuel du militantisme : par quels biais y pénétrer, comment s'assurer de ne pas être balayé par ses opposants ("Tout mouvement a besoin d'avoir quelques membres qui ne peuvent être renvoyés"), comment répondre un simple "oui" ou "merci" aux questions inappropriées sur son physique ou sa sexualité, comment ravaler son indignation parfois, comment savoir qu'il faut accepter de perdre certains combats :

"Obama didn't need me to win. Hillary Clinton might need me to lose."

Et surtout, comment savoir quels sont les vrais problèmes.

"If you want people to listen to you, you have to listen to them.
If you hope people will change how they live, you have to know how they live"

J'ai surligné des dizaines et des dizaines de passages dans ce livre, d'une richesse telle que je ne peux pas tout vous rapporter sans écrire un billet beaucoup trop long. Lisez-le.

Oneworld. 312 pages.
2016.

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22 septembre 2021

Les Grandes oubliées : pourquoi l'Histoire a effacé les femmes - Titiou Lecoq

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"L'histoire des femmes est-elle militante ? Autant qu'une autre. Ici, bien sûr, j'ai fait des choix, mais l'histoire "officielle", celle des manuels dont les femmes sont exclues, est-elle réellement objective ? Pourquoi a-t-on l'impression qu'introduire les femmes en histoire serait une décision politique alors que c'est les avoir exclues qui était réellement politique ? Un travail d'homme qui reconduit la domination masculine passe rarement pour militant et ne s'affirme quasi jamais comme tel. Le discours dominant et officiel paraît neutre. Il ne l'est pas. Mais il parvient, par sa position majoritaire, à faire reconnaître ses choix pour de l'objectivité."

On pense que l'Histoire est le fait des seuls hommes, avec de temps en temps un accident de parcours qui aurait permis l'émergence d'une figure féminine. C'est certainement en toute bonne foi que la Pléiade répond que, malgré tous ses efforts, elle ne peut faire mieux qu'une toute petite vingtaine de femmes dans ses publications, puisque les femmes autrices (quel est ce mot barbare d'ailleurs ?) n'existent vraiment que depuis le vingtième siècle (et puis, franchement, Edith Wharton, Sigrid Undset, Katherine Mansfield, Daphne Du Maurier et toutes les autres, c'est quand même très moyen). Même dans le discours féministe, on trouve l'idée que le combat pour une meilleure reconnaissance de la place des femmes dans l'écriture de l'Histoire passe nécessairement par une histoire de l'intime. 

Titiou Lecoq montre avec trois cents pages aussi hilarantes que révoltantes (sa marque de fabrique) qu'on n'y est pas du tout. En fait, la moitié de l'humanité n'a pas passé des millions d'années à assurer l'éducation des enfants et le nettoyage des habitations. Les femmes ont participé à la grande Histoire. Pire, leur absence dans les récits est le fruit d'un effacement volontaire.

Les chercheurs ont leur part de responsabilité. Leurs préjugés les ont conduits à mettre en place des méthodes de travail qui ne pouvaient que les induire en erreur. L'idée d'une histoire progressiste et linéaire va aussi à l'encontre d'une conception ouverte de l'histoire. Si le présent est forcément un aboutissement, le passé n'a pas pu être plus favorable aux femmes.

Autre point noir, la fameuse idée d'une neutralité du masculin. Le doute bénéficie toujours à l'homme, puisqu'il est le général quand la femme est le spécifique (l'Autre de Beauvoir). Peut-on être de bonne foi quand on ne voit pas le biais (et le danger) dans l'affirmation que toute réalisation doit être considérée comme masculine, tant qu'on n'a pas la preuve qu'elle est en fait féminine ? Encore mieux, est-il normal qu'une simple accusation émanant d'un homme dans l'embarras suffise à semer le doute sur la véritable identité de l'auteur d'une oeuvre ?

"On parle souvent de "déconstruire", et on emploie le mot à tort et à travers. Mais déconstruire, c'est exactement cela. C'est croire depuis toujours que, bien évidemment, ce sont des hommes, des sortes de Michel-Ange en peaux de bêtes, qui ont peint Lascaux - avant de se rendre compte que cette vision n'est étayée par aucune preuve concrète. A l'heure actuelle, je le répète, absolument rien ne nous permet de savoir si ces sculptures, gravures et peintures sont l'oeuvre d'hommes ou de femmes."

Pour être plus claire, si les vénus préhistoriques sont l'oeuvre d'hommes, leur sens érotique est probable. A l'inverse, elles peuvent être des objets de protection pour les femmes enceintes si leurs auteurs sont de sexe féminin. L'une de ces interprétations est-elle réellement plus objective que l'autre ?

Mais n'accablons pas les seuls scientifiques (d'autant plus que la recherche universitaire a beaucoup évolué depuis un demi-siècle, sous l'impulsion des anglo-saxonnes), ils sont avant tout trompés par des siècles de destruction des actions féminines et la constitution d'une société basée sur le mépris des femmes (avec parfois un changement de paradigme dans les motivations, puisqu'elles sont passées de chaudasses et vicieuses à frigides). Et Titiou Lecoq de nous montrer comment la domination de l'homme sur la femme est arrivée et comment cette emprise sur le pouvoir politique, législatif, ou encore sur la langue a conduit à une invisibilisation des femmes et à la construction de mythes les empêchant de passer pour autre chose que des folles furieuses quand elles avaient d'autres prétentions.

Se poser la question des femmes dans l'Histoire, ce n'est pas seulement demander à ce que l'on précise que toute l'humanité était présente. C'est questionner les découpages, les dénominations (Renaissance, vraiment ? ). C'est admettre que les groupes d'individus ont eu des intérêts parfois contradictoires et que les victoires des uns ont souvent conduit à l'écrasement des autres et à leur invisibilisation (Angela Davies et Paul B. Preciado en parlent aussi très bien).

Si Titiou Lecoq ne peut évidemment offrir qu'un ouvrage de vulgarisation très condensé, elle nous invite à découvrir les noms de toutes ces presque anonymes qu'elle énumère ainsi que les travaux qu'elle a utilisés pour écrire son livre. L'absence de bibliographie organisée est d'ailleurs le seul reproche que je fais à ce remarquable ouvrage.

A lire, à relire et à offrir autour de vous (surtout si vous fréquentez des professeurs d'histoire-géographie).

L'Iconoclaste. 323 pages.
2021.

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17 juillet 2021

Féminismes & pop cultures - Jennifer Padjemi

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" Pour la version non académique, je vous dirai que la pop culture, ce sont toutes ces images que nous assimilons au quotidien sans nous en rendre compte. Historiquement, c’était les affiches de propagande, les panneaux publicitaires, la télévision, la musique, aujourd’hui c’est Internet, les réseaux sociaux, les plateformes de vidéo à la demande, le streaming, nos écrans, les affiches dans la rue, dans le métro, chez le médecin. C’est partout, tout le temps. C’est se lever le matin et pleurer la mort d’une célébrité qu’on ne connaît pas. C’est aussi bien la Coupe du monde 98 que l’arrivée de J. Lo aux Grammy Awards vêtue d’une robe verte Versace ; c’est l’investiture de Barack Obama, Bernie Sanders transformé en mème, tout comme le visage de Jean-Marie Le Pen qui s’affiche au second tour de la présidentielle en 2002 ; ce sont les Guignols, c’est Buffy, c’est Carrie Bradshaw ; c’estBlack Panther, c’est le mariage de Meghan Markle et du prince Harry, c’est AOC, Britney Spears ; c’est YouTube, Facebook, Twitter, Instagram, les influenceurs ; ce sont ces vidéos qu’on partage, qu’on regarde, qu’on commente, qui nous font réagir, rire ou nous mettent en rogne. Les magazines. La K-pop, le hip-hop. La NBA. C’est l’installation du féminisme dans la sphère médiatique, ses détracteurs, ses divisions. Bien sûr le capitalisme n’est jamais loin, l’objectif ultime étant d’amasser toujours plus d’argent. Toutes ces perles de culture s’insèrent dans ce que la société a de plus complexe et reflètent ses avancées autant que ses retours de bâton. "

Alors que la culture populaire est souvent méprisée ou du moins considérée comme relevant du simple loisir sans conséquence ou pouvoir, Jennifer Padjemi est convaincue que le féminisme contemporain ne peut s'en passer, sous peine d'être déconnecté de la réalité et isolé. Journaliste, noire, femme et jeune trentenaire, elle nous entraîne à sa suite dans l'analyse de la pop culture et de ses rapports avec le féminisme dans une optique intersectionnelle.

J'ai beaucoup apprécié le ton général de ce livre, souvent très pertinent. L'autrice y évoque les féminismes, au pluriel, puisque nous n'avons évidemment pas la même expérience du féminisme. Chaque expérience est une réalité que l'on ne peut nier ou hiérarchiser, même si cela ne signifie pas pour autant que personne n'est à côté de la plaque.
Cette ligne de conduite est respectée tout au long du livre, dans lequel Padjemi va parfois se montrer très critique vis-à-vis d'une oeuvre tout en reconnaissant aussi ses qualités (c'est le cas de la série Girls). 

A travers ses exemples, la journaliste montre que la pop culture peut faire bouger les choses et qu'il existe un vrai pop féminisme, qui permet d'inclure de nombreuses personnes exclues du féminisme académique. L'autrice a aussi conscience des limites et des effets pervers de l'interdépendance entre féminisme et pop culture. Il est ainsi très complexe de faire du réalisme sans tomber dans le misérabilisme, le tout avec des contradictions et des impératifs matériels dont personne ne peut se dispenser. Nous avons beau être féministe et nous éduquer en permanence, cela ne nous empêche pas d'être les produits d'une société qui est dominée par d'autres visions. A l'inverse, on peut être Rihanna ou Kim Kardashian (ça me coûte vraiment d'écrire cela) et tourner le patriarcat à son avantage.

J'ai beaucoup lu sur le féminisme ces derniers mois, et si j'ai parfois regretté que ce livre développe plus une succession d'analyses qui s'additionnent les unes aux autres qu'une véritable progression ainsi que certaines redites par rapport à d'autres lectures, il m'a aussi offert de belles réflexions. L'analyse des réseaux sociaux ou des troubles mentaux (#freebritney) avec un angle pop féministe raconte une toute autre histoire que les raccourcis habituels.

Stock. 337 pages.
2021.


10 juillet 2021

Fragments d'un discours amoureux - Roland Barthes

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Qu’est-ce que je pense de l’amour ?  - En somme, je n’en pense rien. Je voudrais bien savoir ce que c’est, mais, étant dedans, je le vois en existence, non en essence. Ce dont je veux connaître (l’amour) est la matière même dont j’use pour parler (le discours amoureux). La réflexion m’est certes permise, mais, comme cette réflexion est aussitôt prise dans le ressassement des images, elle ne tourne jamais en réflexivité : exclu de la logique (qui suppose des langages extérieurs les uns aux autres), je ne peux prétendre bien penser.

Pourquoi l'amour nous fascine-t-il autant ? Pourquoi, des artistes aux plus banales conversations, cherchons-nous toujours à exprimer ce qu'il est ou n'est pas?

Roland Barthes n'est ni poète ni romancier, mais sémiologue. En adoptant un ordre froidement alphabétique, il analyse les différentes situations, désignées ici sous le terme de "figures", où s'exprime le dialogue amoureux. Les mots sont évidemment son matériau d'étude principal, mais il analyse aussi les autres expressions de ce langage, qu'il s'agisse de silences, de gestes (rien de moins spontané qu'un mouvement amoureux ?) ou encore de larmes.

Bien que l'expérience amoureuse soit individuelle, il est indéniable que nos comportements, pour de multiples raisons, répondent à des schémas communs. Toutes les figures présentées dans ce livre ne nous parleront pas. Elles ne se présenteront pas non plus dans le même ordre dans toutes les relations. Pourtant, ce livre ne peut qu'être une ressource passionnante. Nous avons tous manié ce langage excessif, lacunaire, creux (quoi de moins argumenté qu'un "je t'aime parce que je t'aime" ? ), genré aussi (oui, oui ! ), absurde (plus j'aime et moins je ne peux l'expliquer) et qui exprime nos angoisses les plus terribles.

Historiquement, le discours de l’absence est tenu par la Femme : la Femme est sédentaire, l’Homme est chasseur, voyageur ; la Femme est fidèle (elle attend), l’homme est coureur (il navigue, il drague). C’est la Femme qui donne forme à l’absence, en élabore la fiction, car elle en a le temps ; elle tisse et elle chante ; les Fileuses, les Chansons de toile disent à la fois l’immobilité (par le ronron du Rouet) et l’absence (au loin, des rythmes de voyage, houles marines, chevauchées). Il s’ensuit que dans tout homme qui parle l’absence de l’autre, du féminin se déclare : cet homme qui attend et qui en souffre, est miraculeusement féminisé. Un homme n’est pas féminisé parce qu’il est inverti, mais parce qu’il est amoureux.

J'essaie de lire depuis quelques mois un recueil de conférences de Noam Chomsky, Le Langage et la pensée, auquel je ne comprends pas grand chose. L'intellectuel y énonce cependant le fait qu'il lui semble impossible d'étudier le langage sans y associer d'autres disciplines comme la psychologie. Fragments d'un discours amoureux est la démonstration parfaite de cette alliance. Le dialogue amoureux étant à la fois un langage très narcissique et empathique, l'implicite et les non-dits y occupent une place prédominante. S'en tenir à une analyse des signes n'est donc pas envisageable.

On peut reprocher quelques passages trop inspirés par la psychanalyse freudienne (un mal fort répandu parmi les oeuvres du XXe siècle) et une analyse du discours amoureux essentiellement dans les tourments (les gens heureux n'ont pas d'histoire). Ces remarques ne m'empêchent cependant pas d'avoir éprouvé un coup de coeur absolu pour ce livre, qui me sert déjà de grille de lecture dans mes nouvelles découvertes livresques.

Peu importe, au fond, que la dispersion du texte soit riche ici et pauvre là ; il y a des temps morts, bien des figures tournent court ; certaines, étant des hypostases de tout le discours amoureux, ont la rareté même - la pauvreté - des essences : que dire de la Langueur, de l’Image, de la Lettre d’amour, puisque c’est tout le discours amoureux qui est tissé de désir, d’imaginaire et de déclarations ? Mais celui qui tient ce discours et en découpe les épisodes ne sait pas qu’on en fera un livre ; il ne sait pas encore qu’en bon sujet culturel il ne doit ni se répéter, ni se contredire, ni prendre le tout pour la partie ; il sait seulement que ce qui lui passe dans la tête à tel moment est marqué, comme l’empreinte d’un code (autrefois, c’eût été le code d’amour courtois, ou la carte du Tendre).

Points. 327 pages.
1977.

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23 juin 2021

Ada ou la beauté des nombres - Catherine Dufour

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" L’humilité n’est pas son fort, et c’est ce qui lui permettra de voir loin. "

S'il est un domaine dans lequel les femmes brillent encore plus qu'ailleurs par leur absence, c'est bien l'histoire des sciences. Certaines ont pourtant permis, faisant fi de tous les obstacles que leur condition mettait devant elles, des avancées précieuses. C'est le cas d'Ada Lovelace, à laquelle Alan Turing en personne a rendu hommage pour ses travaux préfigurant l'informatique et l'intelligence artificielle.

Très enthousiaste lorsque j'ai entamé ma lecture, j'ai failli l'abandonner au bout d'une cinquantaine de pages. Le style utilisé par Catherine Dufour, artificiellement familier (lol, boloss, BFF, bien roulée...), m'empêchait d'apprécier un fond pourtant remarquable en termes de vulgarisation et d'analyse. Finalement, comme l'ont noté d'autres personnes, ces effets de style deviennent moins nombreux par la suite. Il est alors possible d'apprécier sans réserve ce portrait passionnant.  

Ada Lovelace est la fille légitime de Lord Byron, qui ne s'en est jamais occupé, et d'une mère ayant adopté des méthodes d'éducation destructrices. Elle bénéficie cependant d'une instruction variée et de fréquentations prestigieuses (Mary Somerville, Charles Babbage...) qui lui permettent de développer sa curiosité hors du commun. Bien que mariée très jeune et mère de trois enfants, elle ne renonce pas à ses centres d'intérêt.

" À douze ans, Ada semble en forme : elle se passionne pour la mécanique, essaye de construire des ailes articulées, dissèque des corbeaux morts, rédige un « livre de Flyology » et rêve d’avions à vapeur. Elle lit tout ce qu’on lui met sous la main avec voracité. "

Mary Somerville, femme de sciences et professeur de mathématiques d'Ada Lovelace

Dans l'Angleterre victorienne, les mathématiques ne sont pas encore la discipline reine et apparaissent souvent comme une distraction accessible même aux femmes. Pourtant, les enjeux sont colossaux. Sans calculatrice, il faut se débrouiller avec des tables qui servent dans les constructions, la navigation, la finance ou l'armée. La moindre erreur (et elles sont légions) peut être fatale.
Dépassant son maître, Charles Babbage, brillant mais concentré sur son objet de travail, Ada Lovelace utilise son intuition pour imaginer que les machines pourront faire des mathématiques un moyen et non plus seulement une fin.

Si la jeune femme a assez de culot pour ne pas se faire voler son travail, on lui refuse le droit de publier sans la tutelle d'un homme. Brouillée avec Babbage, elle qui voudrait étudier de nombreux domaines, se retrouve démunie. C'est la fin du rêve et le début de la frustration.

" Les dames du XIXe sont volontiers malades. D’abord, la maladie constitue la seule excuse valable pour échapper aux corvées attribuées aux femmes. Et, dans une existence où on n’a le droit de rien choisir, tout est corvée et n’engage guère à sortir de son lit. Ensuite, le refoulement féroce et précoce de chaque désir est une excellente façon de somatiser par tous les bouts. Là-dessus, la société pousse à la roue : la maladie est un outil de contrôle. C’est un bon prétexte pour enfermer. Dans la Physiologie du mariage, Balzac explique en détail, et avec un parfait cynisme, comment détruire la santé des femmes pour mieux les tenir, en les empêchant de bouger et en les nourrissant mal. "

Après une liaison et des excès aux courses, l'histoire en finit avec elle en la faisant mourir d'un cancer très douloureux. Elle sera cependant célébrées dans des nécrologies merveilleuses de sexisme, saluant son "intelligence complètement masculine"...

Une biographie qui met en lumière une femme brillante et méconnue, brisée dans son élan par son époque.

Fayard. 244 pages.
2019.

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22 mars 2021

Femmes, Race et classe - Angela Davis

davisSaviez-vous que le mot lynchage faisait référence au nom d'un planteur américain blanc ayant institutionalisé une justice expéditive et hors des procédures légales ? Cette habitude prise durant la Guerre d'indépendance américaine a ensuite permis la mise à mort de milliers de Noirs après la Guerre de Sécession, dans une impunité presque totale...

Dans mon entreprise de découverte des grands noms du féminisme, celui d'Angela Davis, également militante antiraciste et communiste, s'est vite imposé. Femmes, race et classe est un essai passionnant et fluide, qui offre une perspective historique à la lutte pour les droits des femmes aux Etats-Unis, et étudie ses liens complexes avec le racisme et le capitalisme depuis le XIXe siècle jusqu'à la fin des années 1970.

Si les femmes en général ont presque toujours été effacées de l'écriture de l'Histoire, c'est d'autant plus vrai en ce qui concerne les femmes noires. Pourtant, au temps de l'esclavage, elles ont été utilisées au même titre que les hommes pour les travaux de force. N'ayant pas le moindre droit, elles ne pouvaient pas même allaiter leurs enfants durant leur journée de travail, ce qui leur provoquait des mastites répétition. Elles subissaient le fouet, même enceintes. Enfin, en plus des châtiments administrés aux hommes, elles étaient très souvent violées.

Pour justifier une oppression, il est commun de créer de mythes autour de la catégorie d'individus que l'on domine. Les Noirs n'ont pas échappé à cette règle. Le viol des femmes noires par les Blancs, arme de domination, est en plus tourné de façon si perverse qu'il se retourne contre ses victimes. Les femmes noires étaient donc vues comme des êtres particulièrement lubriques. Encore pire, cela (additionné à l'idée que les Noires dominaient leur foyer) a entretenu l'idée que l'homme noir était dépossédé de sa virilité naturelle, et qu'il compensait ce désavantage en étant plus enclin à violer, en particulier les Blanches...

Au XIXe siècle, cependant, de plus en plus de voix s'élèvent contre l'esclavage. La lutte pour l'abolition de l'esclavage est alors grandement aidée par les femmes blanches aisées. Angela Davis pense que l'ennui et la proximité entre la cause des Noirs et celle pour les droits des femmes a poussé les premières féministes à militer contre l'esclavage et la ségrégation, comme elle dénonçaient la situation de dépendance et d'infériorité que le mariage leur procurait.
Cependant, cette union cède rapidement le pas à une hostilité entre féministes et antiségrégationnistes. Antiesclavagiste ne signifie pas antiraciste. Refusant l'urgence des autres causes, les féministes bourgeoises n'hésitent pas à s'allier à des politiciens en leur servant un discours reprenant le mythe de l'homme noir violent et stupide. Elles vilipendent les militantes (souvent ouvrières) qui considèrent la lutte contre le capitalisme plus urgente que celle pour le droit de vote. Elles refusent souvent l'intervention des femmes noires dans les débats.

Ne suis-je pas une femme ?

Sojourner Truth

 

Pourtant, ces dernières sont parfois les meilleures porte-parole de leurs revendications. Ainsi, Sojourner Truth, qui utilise son passé de femme esclave, jamais aidée, exploitée, dont les treize enfants ont été arrachés à leur mère, pour répondre aux hommes qui refusent le droit de vote aux femmes alors que celles-ci "ne savent pas enjamber une flaque d'eau". Elle rétorque à ceux qui utilisent la religion pour refuser de droits aux femmes que le Christ venait de Dieu et d'une femme, aucunement d'un homme. Et à ceux qui évoquent Eve, elle rétorque :

"Si la première femme créée par Dieu était assez forte pour renverser le monde seule, les femmes devraient être capables de le remettre à l'endroit ! Et maintenant qu'elles le demandent, les hommes feraient mieux de les laisser faire. "

Il y a aussi Ida B. Wells qui luttera inlassablement contre les lynchages.

220px-Ida_B

Après l'abolition de l'esclavage, rien n'est encore gagné pour les Noirs. La majorité reste cantonnée à des emplois mal rémunérés. Leur instruction, interdite presque partout avant la Guerre de Sécession, reste limitée. Les lynchages sont une menace permanente.
Le racisme va également diviser les militantes pour les droits des femmes dans certains combats comme celui pour le droit à l'avortement. Les femmes racisées, étant victimes de stérilisations forcées, souhaitent davantage un travail sur le contrôle des naissances, qui leur permettrait d'accueillir leurs enfants ou d'avorter dans de bonnes conditions. Pour leur part, les femmes blanches souhaitent limiter leur nombre d'enfants, et sont accusés de provoquer un "suicide de la race". Surtout si elles sont riches.
Y a-t-il une meilleure arme que la division lorsqu'on souhaite faire échouer les revendications d'un groupe ?

Un livre qui permet de comprendre que certaines alliances et luttes ne sont pas si évidentes qu'elles le semblent, et qui éclaire jusqu'à l'actualité américaine contemporaine.

Des femmes. 295 pages.
Traduit par Dominique Taffin et le collectif des femmes.
1981 pour l'édition originale.

 

09 janvier 2021

Le deuxième sexe - Simone de Beauvoir

beauvoirImpossible, lorsqu'on se dit féministe, de faire l'impasse sur Simone de Beauvoir, et en particulier sur Le deuxième sexe. Ce livre de plus de mille pages est LA référence sur le sujet. Après ma lecture agréable des Mémoires d'une jeune fille rangée il y a deux ans, j'ai pris mon courage à deux mains et je ne le regrette pas. J'aurais aimé vous partager l'intégrale de mes notes, mais pour ne pas endormir tout le monde je vais essayer d'être la plus concise possible.

Le deuxième sexe est un livre incontournable et passionnant, qui pose les bases de ce qui fonde les rapports entre les sexes à travers l'étude de diverses disciplines (biologie, histoire, psychologie, psychanalyse, littérature...) et qui analyse les sociétés humaines à l'époque de Beauvoir, pour prouver que la différence de statut entre l'homme et la femme n'a rien de naturel et doit être combattue.

Si Beauvoir parle de "deuxième sexe", c'est parce que l'homme est "le Sujet absolu" et la femme "l'Autre", "dans une totalité dont les deux termes sont nécessaires l'un à l'autre." 
Contrairement aux autres espèces animales, l'humain transcende sa condition en évoluant, en créant. Mais cette transcendance est refusée à la moitié de l'humanité.  Reléguée dans les tâches répétitives et biologiques du maternage et du travail domestique, la femme ne peut, contrairement à l'homme, tenir le rôle de créateur et être fêtée pour cela. Elle est donc indispensable à l'homme, mais est définie par lui et pour lui, maintenue dans une position d'infériorité et de subordination. Les institutions sont pensées dans ce sens.

Il y a bien un mythe du féminin, de la Femme, puissante, mystérieuse.
Ainsi, les déesses de la fertilité, les célébrations sans fin de la Femme par les poètes. Mais ce mythe contient en lui toute la peur, le mépris et la volonté de laisser la femme réelle dans la situation qui est la sienne. Les religions, et particulièrement le christianisme, ont la femme libre en haine. Sa souillure originelle n'est purifiée que "dans la mesure où elle se soumet à l'ordre établi par les mâles". Autrement dit, en se mariant. La veuve doit être remariée, la célibataire suscite la suspicion, la putain est nécessaire pour éviter le libertinage (cf. Saint Augustin) mais vit en marge de la société. L'indépendance financière n'existe pas pendant longtemps pour la femme (encore aujourd'hui, la vie professionnelle de la femme est bien souvent considérée, y compris par elle, comme secondaire par rapport à celle de son mari), son indépendance intellectuelle est intolérable et doit être réformée.
En politique, l'obtention de droits dans le monde du travail a été le fruit d'un dur labeur. Les suffragettes ont également buté de trop nombreuses années contre la toute puissance de l'homme. Lors des votes ayant conduit au refus d'accorder le droit de vote aux femmes, les motifs invoqués sont savoureux :

" En premier lieu viennent les arguments galants, du genre : nous aimons trop la femme pour laisser les femmes voter ; on exalte à la manière de Proudhon la « vraie femme » qui accepte le dilemme « courtisane ou ménagère » : la femme perdrait son charme en votant ; elle est sur un piédestal, qu’elle n’en descende pas ; elle a tout à perdre et rien à gagner en devenant électrice ; elle gouverne les hommes sans avoir besoin de bulletin de vote, etc. Plus gravement on objecte l’intérêt de la famille : la place de la femme est à la maison ; les discussions politiques amèneraient la discorde entre époux. Certains avouent un antiféminisme modéré. Les femmes sont différentes de l’homme. Elles ne font pas de service militaire. Les prostituées voteront-elles ? Et d’autres affirment avec arrogance leur supériorité mâle : Voter est une charge et non un droit, les femmes n’en sont pas dignes. Elles sont moins intelligentes et moins instruites que l’homme. Si elles votaient, les hommes s’effémineraient. Leur éducation politique n’est pas faite. Elles voteraient selon le mot d’ordre du mari. Si elles veulent être libres, qu’elles s’affranchissent d’abord de leur couturière. "

Ce qui pose sans doute le plus de difficulté à l'affranchissement de la femme en tant qu'individu est la complicité dont on l'a rendue coupable vis-à-vis de sa situation. Il est confortable et rassurant d'être "sous la protection masculine", d'être parée par lui (aussi inconfortables que soient les bijoux et vêtements féminins). Il est flatteur d'être faite d'une essence mystérieuse, complexe, que même les plus grands hommes ne sont pas parvenus à découvrir. Pourtant, cette déférence a un lourd prix. La virginité n'est célébrée qu'associée à la jeunesse et à la beauté, et la femme en général n'est admirée que dans un rôle très circonscrit.

folio" On ne naît pas femme, on le devient"

Réfutant toute origine biologique au destin des femmes, Beauvoir démontre que les circonstances seules sont responsables de leur fonction d'objet par rapport à l'homme. De la naissance à la vieillesse, en passant par l'adolescence, l'initiation sexuelle, le mariage et la maternité, rien ne permet aux femmes de s'affranchir des carcans masculins. Beauvoir montre aussi de façon très convaincante comment les qualités "sexuées" sont construites. Admettant que les plus grands créateurs sont des hommes, elle rétorque, preuves et comparaisons à l'appui, que cela est dû au fait qu'on n'a pas permis aux femmes d'exprimer leur propre génie.

" La vieille Europe a naguère accablé de son mépris les Américains barbares qui ne possédaient ni artistes ni écrivains : « Laissez-nous exister avant de nous demander de justifier notre existence », répondit en substance Jefferson. Les Noirs font les mêmes réponses aux racistes qui leur reprochent de n’avoir produit ni un Whitman ni un Melville. Le prolétariat français ne peut non plus opposer aucun nom à ceux de Racine ou de Mallarmé. La femme libre est seulement en train de naître ; quand elle se sera conquise, peut-être justifiera-t-elle la prophétie de Rimbaud : « Les poètes seront ! Quand sera brisé l’infini servage de la femme, quand elle vivra pour elle et par elle, l’homme – jusqu’ici abominable – lui ayant donné son renvoi, elle sera poète elle aussi ! La femme trouvera l’inconnu ! Ses mondes d’idées différeront-ils des nôtres ? Elle trouvera des choses étranges, insondables, repoussantes, délicieuses, nous les prendrons, nous les comprendrons ». "

C'est un livre qui bouscule. La deuxième partie m'a en particulier fait l'effet d'un miroir énonçant des choses très vraies sur moi, personne qui pourtant se considère comme plutôt avertie, mais qui pas plus qu'une autre ne peut se défaire de représentations inculquées dès le plus jeune âge et répétées à l'infini. Cela dit, j'ai enfin compris pourquoi il est parfois très difficile pour les hommes et les femmes de se comprendre (et gros scoop, cela n'a rien à voir avec le fait que les uns viennent de Mars et les autres de Vénus...), pourquoi les sujets de conversations entre hommes et entre femmes sont si différents, pourquoi l'on ne donne pas la même priorité à l'amour quand on est de l'un ou de l'autre sexe. De même, aucun livre ne m'avait permis de comprendre aussi clairement ce que sous-tend le débat autour du soin donné à leur apparence par les femmes se revendiquant du féminisme (vous savez, les féministes sont soit moches et frustrées, soit des hypocrites qui se maquillent et s'épilent malgré leur discours).
Ce n'est bien évidemment pas un livre qui incite à la haine et la violence envers les hommes (comme l'immense majorité des des oeuvres féministes en fait, malgré les accusations). Beauvoir était aux côtés des classes travailleuses en général. Le deuxième sexe plaide pour une redéfinition en profondeur des rapports entre les sexes, à tous les niveaux. Beauvoir prend même le soin de rassurer ceux qui ne manqueront pas de lui dire que ça risquerait de rendre la vie ennuyeuse.

" Ceux qui parlent tant d’« égalité dans la différence » auraient mauvaise grâce à ne pas m’accorder qu’il puisse exister des différences dans l’égalité. "

Toute l'oeuvre est parsemée de références à de très nombreux auteurs. Si j'ai banni toute idée de lire un jour Montherlant, j'ai en revanche bien l'intention de me replonger dans Stendhal, Mauriac, Colette et même D. H. Lawrence qui en prend pour son grade. Je ne lisais pas ce texte dans cette optique, mais moi qui aime les livres qui parlent de livres, j'ai été servie avec Le Deuxième sexe.

Cette lecture n'est pas sans défauts. Son autrice est marquée par son époque. Ses méthodes et sa réflexion sont influencées par les courants de pensée et les disciplines (la psychanalyse en particulier) qui occupaient le devant de la scène lors de la rédaction de son livre, ce qui donne parfois au texte un caractère dépassé. Certains passages sont très éthnocentrés, voire racistes, et l'on trouve des réflexions sur l'homosexualité qui me semblent bien plus refléter des convictions et des expériences personnelles de Simone de Beauvoir* qu'une quelconque vérité étayée par des études rigoureuses. De même, l'autrice a un sérieux problème avec les mères et le mariage (même si, en ce qui me concerne, la mauvaise foi dans ce domaine me fait souvent rire). 
Malgré tout, je n'ai jamais lu un livre aussi complet et étayé sur les questions qu'il aborde, donc dans l'attente d'une version actualisée du Deuxième sexe je lui pardonne tout.

Un livre édifiant, encore aujourd'hui, même si certains passages me semblent refléter une réalité sinon passée du moins en recul, ce qui prouve que l'on va dans le bon sens.

* Bien qu'éronnés, ces passages ne contiennent pas de mépris (dans la mesure où je suis capable d'en juger). Je trouve même que, sans le vouloir, Beauvoir ébauche une réflexion sur les questions de genre.

Le deuxième sexe. I. Les Faits et les mythes. Folio. 408 pages. 1949 pour l'édition originale.
Le deuxième sexe. II. L'expérience vécue. Folio. 654 pages. 1949 pour l'édition originale.

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30 novembre 2020

Celui qui va vers elle ne revient pas - Shulem Deen

deenDans l'Etat de New York se trouve New Square, un village presque hors du temps. Habité essentiellement par des Juifs ultra-orthodoxes de la dynastie hassidique de Skver, ses membres ne parlent pour la plupart pas l'anglais, vivent de façon très modeste et dans le respect le plus strict des textes sacrés du judaïsme et de l'interprétation qu'ils en font.
Shulem Deen, l'auteur de Celui qui va vers elle ne revient pas, a intégré New Square à l'adolescence, s'y est marié et y a vécu avant d'en être exclu à l'âge de trente-trois ans pour hérésie.

C'est la diffusion d'Unorthodox sur Netflix en début d'année qui m'a donné envie de me plonger dans ce témoignage au titre accrocheur. La série télévisée se déroule à Williamsburg dans une autre communauté hassidique que celle de Shulem Deen, mais les similitudes sont nombreuses.

" « Pas étonnant que tu sois devenu hérétique ! me dit-on. Tu vivais coupé du monde, entouré de tels fanatiques ! » Le plus souvent, cette assertion provient de Juifs ultra-orthodoxes – des satmar, des belz ou des loubavitch, eux-mêmes enclins au fanatisme. Autrement dit : même les extrémistes jugent New Square trop extrême ; même les fanatiques l’observent avec désarroi. Là-bas, semblent-ils dire, ça va trop loin. C’est de la folie pure. "

Shulem Deen a grandi dans une famille juive ultra-orthodoxe avec des parents ayant adhéré à l'âge adulte à ce mode de vie très strict. Adolescent, il doit étudier dans une yeshiva et se tourne vers les skver. La première fois qu'il met les pieds à New Square, il est à la fois frappé par la pauvreté de ses habitants et émerveillé par la cérémonie à laquelle il assiste. Durant une dizaine d'années, il adhèrera avec conviction à ce qu'on lui impose.

Ainsi, ses fiançailles se déroulent à l'aveugle. Il est contraint d'accepter la demande qui lui est faite sans avoir ne serait-ce qu'aperçu sa promise. Quelques minutes de discussion seulement sont accordées aux futurs mariés une fois l'engagement pris. On épouse avant tout une famille.

La rencontre des futurs époux - Unorthodox (Netflix, 2020)

Les rapports entre hommes et femmes sont, comme dans toutes les communautés religieuses extrémistes, très règlementées. Les femmes sont moins instruites et plus libres de découvrir certains aspects du monde extérieur (comme les livres), mais parce qu'elles ne sont pas amenées à étudier les textes sacrés ni à veiller à leur application dans la vie communautaire. Les hommes doivent respecter les femmes, c'est à dire veiller à ce qu'elles ne les fassent pas sombrer dans la tentation. L'emploi de certains mots par les religieux est prohibé du fait de leur caractère jugé trop féminin. Même les rapports sexuels entre époux sont règlementés par la religion. L'ignorance dans laquelle les individus sont tenus est telle que Shulem et son épouse Gitty ignorent comment un bébé sort du ventre de sa mère !

Si certaines communautés juives hassidiques vivent dans l'aisance, ce n'est pas le cas à New Square. Shulem Deen et son épouse en font rapidement l'expérience. Qui dit rapports sexuels sans moyen de contraception dit forcément grossesses puis naissances à répétition. Or, les habitants de New Square ont très peu de débouchés professionnels au sein de leur communauté, et l'absence d'apprentissage des matières élémentaires, puis d'enseignement supérieur, ne permet pas de vivre de façon décente. Shulem Deen, ayant eu la chance de grandir dans un milieu en partie anglophone, parviendra cependant à mettre cet avantage à profit.

C'est peut-être également son éducation non conventionnelle qui donne à l'auteur les moyens de s'interroger sur ce qu'on lui a inculqué comme étant inattaquable et l'envie de connaître le monde extérieur. Il commence par aller à la médiathèque, puis regarde des films, achète un ordinateur et découvre internet. Son épouse est inquiète mais a du mal à résister à la tentation elle aussi. 
Finalement, la confrontation des textes fondateurs du judaïsme et des écrits scientifiques, ainsi que les aspirations de Shulem Deen, ont raison de son asservissement et de sa foi.

« Si t’habites pas New Square, t’y vas pas. C’est comme ça. »

Dans un tel milieu, il n'y a pas de place pour les individus qui n'appartiennent pas à la communauté et point de bienveillance envers les hérétiques. Au contraire. Les non-Juifs sont forcément mal-intentionnés, les hérétiques sont impardonnables et ne peuvent aucunement laver leur faute. Au mépris des lois américaines, les autorités religieuses de New Square peuvent exclure et effacer les membres défaillants. A plusieurs reprises, Shulem Deen montre la violence qui existe au sein de sa communauté quand quelqu'un ne respecte pas les règles. Il évoque aussi plus tard dans son récit, à demi-mots, les abus sexuels qui y ont lieu, comme partout ailleurs, et qui sont tus.

Ce témoignage est poignant car il montre les enjeux d'une décision telle que celle prise par Shulem Deen. Rompre avec les enseignements qu'on lui a inculqués ne signifie pas seulement que Shulem Deen renonce à la religion. Le sens de sa vie a disparu, il doit quitter tous ses repères, sa maison, sa famille, ses amis de toujours. Et puis surtout, il perd ses enfants, dont l'amour est peu à peu remplacé par le mépris. Seuls sa mère et ses frères et soeurs ne lui tournent pas le dos, une chance qui n'est pas offerte à tous.

Une fois sorti de son univers, la réalité est loin d'être rose. La crise économique et la solitude vont plonger l'auteur dans une détresse importante.

" Je savais bien que le monde extérieur était pavé de regrets, lui aussi ; je me doutais que les rêves de la jeunesse se brisaient sur la dure réalité de la vie moderne ; qu’il y avait, ici aussi, des existences vécues tristement, des carrières en panne, des amours en fuite et des mariages sans amour qui se maintenaient pour de mauvaises raisons ; je savais qu’ici aussi, au cœur de Manhattan, le conformisme régnait en maître, servi par des codes sociaux tout aussi pesants et arbitraires qu’à New Square. "

Il faudra plusieurs années à Shulem Deen pour se reconstruire, mais il aura entre-temps abandonné ce qu'il avait de plus cher. Un tel choix est salvateur mais aussi cruel à l'extrême.

Un ouvrage passionnant et critique sans être revanchard.

Les billets de Keisha et Dominique.

Points. 473 pages.
Traduit par Karine Reignier-Guerre.
2015 pour l'édition originale.

Posté par lillylivres à 17:24 - - Commentaires [9] - Permalien [#]
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