30 juillet 2009
Lou, Histoire d'une femme libre ; Françoise Giroud
Le Livre de Poche ; 155 pages.
2002.
J'ai dans ma bibliothèque des ouvrages dont je suis incapable d'expliquer la présence. Mais Virginia Woolf ayant publié Rilke, qui a été l'amant de Lou Andréas-Salomé, je me suis dit que c'était l'occasion de découvrir ces deux personnages.
Lou Andréas-Salomé (1861-1937), née à Saint-Petersbourg, dans la famille d'un officier du tsar, a été l'une des femmes les plus amirées et brillantes de son temps. Elle a envoûté Nietzsche, Rilke, et nombre d'autres hommes, en s'appuyant sur une curiosité intellectuelle inaltérable, et ces éléments ont contribué à lui permettre de mener librement sa vie.
Je suis très mitigée après ma lecture de cette biographie. Je ne connaissais absolument pas le personnage de Lou Andréas-Salomé, donc je ne peux pas me prononcer sur le fond, mais la façon dont le personnage est présenté m'a laissée perplexe.
Pour commencer, je n'ai rien contre les auteurs qui sont en pâmoison devant leur sujet d'étude, mais chez Françoise Giroud, cela sonne faux, quand elle ne donne pas l'impression de délirer. Le texte emploie le registre soutenu, mais pour nous montrer qu'elle est la meilleure amie de Lou, l'auteur nous balance des remarques complètement à côté de la plaque, qualifie la soeur de Nietzsche de "pure salope" et place un "elle m'énerve Lou quand elle fait telle chose" quand ça l'amuse. Encore une fois, je ne dis pas que ces remarques sont inexactes, mais ces variations brutales du registre employé ont gêné ma lecture.
Surtout qu'à plusieurs reprises, Françoise Giroud avance des interprétations qui manquent d'arguments pour les soutenir, ce qui décrédibilise encore son propos. Elle explique par exemple que pour elle, Lou a refusé tout rapport sexuel avant l'âge de trente-cinq ans parce qu'elle aurait été victime d'inceste, mais à par dire qu'elle aimait beaucoup son père et avait cinq frères, rien n'étaye sa thèse. Le livre entier me semble même contradictoire. Il s'agit de nous démontrer que Lou a été une femme libre, qui a dominé les hommes qui papillonaient autour d'elle et qui subvenait elle-même à ses besoins (d'ailleurs nous avons droit à une conclusion dans laquelle Françoise Giroud se lâche complètement), mais c'est pourtant à travers tous ses amants que Françoise Giroud nous présente Lou. Connaître le nom du premier qui a eu le droit de coucher avec cette dernière, et l'énumération des noms de ses amants semblent être les questions fondamentales de l'étude, bien plus que son oeuvre et son influence. Comme si, à trop vouloir nous montrer une femme forte, libre, et dominatrice, Françoise Giroud avait produit l'effet contraire à celui qu'elle désirait.
Au final, j'ai davantage envie de découvrir les travaux des hommes de la vie de Lou Andréas-Salomé que d'approfondir ma connaissance de cette femme qui était pourtant au centre de cette biographie. Je l'ai lue jusqu'au bout parce qu'elle est très courte, mais je n'ai pas réussi à aller au-delà des défauts de ce texte et ne pense pas recroiser Françoise Giroud en tant qu'écrivain à l'avenir. Je déteste être aussi méchante...
Nanne a été nettement plus convaincue.
Après cette lecture, j'ai découvert un texte de Rainer Maria Rilke, La Princesse Blanche, Une scène au bord
de la mer, dans sa première version et sa version définitive.Il s'agit d'une pièce de théâtre se déroulant dans un palais au bord de la mer. Le prince est absent pour la première fois depuis onze ans, et sa femme, qui n'était qu'une enfant lorsqu'elle l'a épousé, pense que son amant va enfin pouvoir lui offrir, même si cela n'est que pour une nuit, un sens à sa vie.
"... Mais les enfants deviennent des reines...
LA PRINCESSE :
Oui, quand on les arrache à l'enfance,
à ses roses, ses légendes,
et que la couronne d'oranger n'offre,
croient-elles, que des ombres froides,
alors oui : les enfants même deviennent des reines."
Nous voguons entre rêve, vie et désespoir avec ce très court texte du poète allemand. Cette lecture n'a rien d'un conte de fées, et contient une certaine profondeur et de très beaux passages. Cependant, je connais bien trop peu le théâtre, l'auteur, et ce à quoi Rilke fait référence pour vous en dire davantage.
Rainer Maria Rilke, La Princesse Blanche, une scène au bord de la mer, Zoé, Genève, 1898.1904.
23 juillet 2009
La double vie de Virginia Woolf ; Geneviève Brisac & Agnès Desarthe
J'ai acheté plusieurs études sur Virginia Woolf depuis le début de l'année, dont la biographie d'Hermione Lee, qui fait plus de mille pages, mais j'ai préféré opter pour un format plus pratique pour la plage.
Je ne connais pas du tout Geneviève Brisac, et j'ai seulement lu Je ne t'aime pas Paulus d'Agnès Desarthe, mais je sais que cette dernière connais bien Virginia Woolf, dont elle a traduit La Chambre de Jacob et La Maison de Carlyle et autres esquisses, et pour laquelle elle a écrit une préface à L'Art du Roman.
La double vie de Virginia Woolf est donc un essai écrit par deux romancières qui tentent de dresser un portrait de l'auteur anglaise en ne se soumettant pas aux règles de la biographie traditionnelle, et en se basant presque exclusivement sur les écrits que Virginia Woolf a laissé : romans et nouvelles, mais aussi journal, essais, lettres et articles.
Je trouve ce parti pris intéressant. Beaucoup de passages m'ont plu dans ce livre. Il est prescripteur, et donne envie de se lancer dans les textes évoqués. Geneviève Brisac et Agnès Desarthe aiment leur sujet, et transmettent sans difficulté leur enthousiasme. Ce livre a aussi le mérite d'être synthétique, de ne pas donner dans le sensationnel en évitant de succomber à la légende qui entoure l'auteur britannique, et de donner des pistes concernant les différentes facettes de Virginia Woolf. Avec Geneviève Brisac et Agnès Desarthe, on découvre aussi l'environnement de l'auteur de Mrs Dalloway, ses amis, ses proches, son humour et ses époques. Et dans tout cela, sa vision de la vie et de ses travaux.
Alors bien sûr, tout n'est pas parfait. Il y a un manque de cohérence qui m'a gênée pafois. La chronologie est présente essentiellement au début et à la fin, et comme je l'ai noté, les auteurs de cet essai ont tenté de ne pas en être les esclaves, mais cela donne lieu à une impression que l'auteur n'a pas vraiment évolué entre 1915 et les dernières années de sa vie (j'exagère, mais je veux dire que l'on ne repère pas le parcours de Virginia Woolf de façon distincte ; le repère avec les textes cités existe, mais il est flou), et aussi à une impression de déjà-vu par moments.
Autre élément qui m'a surprise, les premiers romans de Virginia Woolf sont à peine évoqués (pour parler des relations de Virginia avec ses demi-frères), et pas du tout exploités. C'est contradictoire avec les objectifs des auteurs de cet essai, qui visaient justement à dresser un portrait de Virginia Woolf à travers ses écrits. Certes, elle n'a pas écrit seulement des romans, mais je trouve étrange de ne pas évoquer l'entrée en littérature de l'auteur que l'on étudie.
Je m'étale sur ce qui m'a déplu, mais cette lecture a été très agréable en réalité. Je pense qu'il faut la considérer comme une mise en bouche, et en cela le pari est tenu.
05 juillet 2009
L'Art du roman ; Virginia Woolf
Points ; 231 pages.
Traduit par Rose Celli. Préface de Agnès Desarthe.
« Poète dans ses romans », Virginia Woolf « est rarement aussi romancière que dans ses essais ». Pour cette raison, et aussi parce que Virginia Woolf est chère à mon cœur, et a donc droit à un traitement particulier, je vais évoquer une collection d’articles relatifs à la littérature sur mon blog.
En effet, L’art du roman n’est pas un véritable essai. Les textes qu’il rassemble ont été assemblés en 1961, soit vingt ans après la mort de l’auteur. L’ordre est d’ailleurs essentiellement chronologique, et les thèmes abordés, comme le note Agnès Desarthe dans sa préface, ne sont pas forcément toujours très proches les uns des autres.
En ce qui me concerne, ma lecture n’a pas du tout été gênée par ces choix qui auraient pu se révéler un peu instables. Au contraire, cela permet d'offrir un livre décomplexé de tout ton un peu pédant, et de laisser l’esprit du lecteur suivre celui de Virginia Woolf, qui elle-même, tout en gardant une réflexion très pertinent, ne prend personne de haut et ne vise qu’un seul objectif, servir la littérature.
Virginia Woolf adopte donc plusieurs casquettes dans cet opus. Elle est romancière bien sûr (autant dans sa façon d'écrire que dans ses préoccupations), mais aussi critique, éditrice, et surtout lectrice et femme. Elle évoque ses vues sur le roman moderne (enfin, celui de son époque), mais aussi sur la façon dont il doit évoluer. Elle témoigne ainsi des questionnements auxquels le monde littéraire est en proie au début du 20e siècle. L’influence de la psychanalyse, de la découverte de soi, que l’on note également en France à la même époque, transparaît. Elle ne rejette pas les auteurs du passé, et en admire même beaucoup, mais elle œuvre, pour que la Littérature prenne de nouveaux chemins. La personnalité de Virginia Woolf imprègne d’ailleurs le papier dans ce discours, ce qui m’a beaucoup intéressée, et parfois fait sourire. Elle est extrêmement exigeante en ce qui concerne la façon dont elle juge les écrivains de son époque, et ne se met surtout pas en avant. On la sent même très modeste, et très peu sûre d’elle. Quand on sait qu’elle était juste l’un des plus grands auteurs de son époque, c’est assez amusant.
Même si je ne suis pas toujours d’accord avec ce qu’elle dit, son amour de la littérature est tellement grand qu’on ne peut que le respecter. Elle fait moult références à la littérature que j’aime. Jane Austen, Laurence Sterne, Walter Scott, Thackeray, Stevenson, E.M. Forster, Emily Brontë, les auteurs russes, et d’autres interviennent pour illustrer ses propos. Elle est sincère, j’aime particulièrement quand elle dit de certains auteurs qu’ils savent très bien l’ennuyer, mais qu’ils sont admirables quand même. Au besoin, elle crée même de nouveaux personnages pour illustrer son propos, comme Mr Bennett et Mrs Brown, que je n’oublierai pas de sitôt. Je ne suis pas complètement d'accord à propos de son avis sur Dickens (qu'elle apprécie beaucoup, pas de panique), mais je trouve ces quelques mots très justes :
" [...] une grande partie de notre plaisir en lisant Dickens réside dans cette impression que nous avons de jouer avec des êtres deux fois ou dix fois plus grands que nature, qui gardent juste assez de ressemblance humaine pour que nous puissions rapporter leurs sentiments, non à nous-mêmes mais à ces figures étranges aperçues par hasard à travers la porte entrouverte d'un bar, ou flânant sur les quais, ou se glissant mystérieusement le long des petites allées entre Holborn et les Law Courts. Nous pénétrons d'emblée dans le climat de l'exagération."
Les questions qu'elle soulève sont très intéressantes, comme celle de la traduction, du réalisme, du style, de la place du roman, de la poésie, des femmes, et sont pour la plupart toujours plus ou moins d'actualité aujourd'hui. Par exemple, avec son mari, ils ont traduit beaucoup d’auteurs russes, et Woolf les appréciait particulièrement. Elle note que les spécialistes ne parlent souvent pas un mot de cette langue, et s’interroge sur leur crédibilité (certes, j'ose croire qu'aujourd'hui les spécialistes lisent leurs auteurs de prédilection en version originale, mais les débats sur les traductions sont loin d'être clos).
Car à travers ces remarques sur la Littérature, on sent une femme parfaitement consciente des changements, des enjeux du monde d’après 1914, qui a été complètement ébranlé dans ses certitudes. Elle prend cependant la modernité avec beaucoup d’humour, sans défaitisme, et semble même pleine d’espoir dans le dernier texte, écrit seulement un an avant qu’elle ne se donne la mort. Elle appelle tous les lecteurs du monde à contribuer à faire vivre la Littérature, considère la lecture comme une pratique sans règles, à part celle justement de ne pas tenir compte de règles, et voit en son art un élément transcendant, quelque chose qui vaut vraiment qu'on lui consacre sa peine, qui a besoin de nous :
« Chacun de nous a un appétit qui doit trouver tout seul l’aliment qui lui convient. Et ne restons pas, par timidité, à l’écart des rois parce que nous sommes des roturiers. Ce serait un crime aux yeux d’Eschyle, de Shakespeare, de Virgile, de Dante, qui s’ils pouvaient parler (et ils le peuvent) diraient : « Ne me laisse pas aux gens en robe et en toque. Lis-moi, lis-moi toi-même ! » Peu leur importe que nous placions mal l’accent ou que nous lisions avec une traduction à côté de nous. Bien sûr, ne sommes-nous pas des roturiers, des amateurs ? nous allons piétiner beaucoup de fleurs, abîmer beaucoup d’antique gazon. Mais rappelons-nous un conseil qu’un éminent Victorien, qui était aussi amateur de marche à pied, donnait aux promeneurs : « Chaque fois que vous voyez un écriteau avec ‘Défense de passer’, passez tout de suite. »
Passons tout de suite. La littérature n’est pas propriété privée ; la littérature est domaine public. Elle n’est pas partagée entre nations ; là il n’y a pas de guerre. Passons sans crainte et trouvons notre chemin tout seuls. C’est ainsi que la littérature anglaise survivra à cette guerre et franchira l’abîme : si les roturiers et les amateurs comme nous font de ce pays notre propre pays, si nous nous apprenons à nous-mêmes à lire et à écrire, à conserver et à créer. »
Il y aurait bien plus à dire et à développer sur ce livre, et je vais moi-même élaborer des fiches plus détaillées très vite. J'espère ne pas avoir fait de raccourcis fâcheux. Comme je sais que plusieurs projettent de lire cet ouvrage, ou sont en train de le faire, j'espère qu'elles me corrigerons au besoin.
Quant à moi, je vous parle très bientôt d'un roman de Virginia Woolf qui fait mon bonheur depuis hier, Les Années.
George Sand et moi évoque elle aussi L'art du roman.
02 février 2007
Jane Austen ; Carol Shields
Édition Fides ; 234 pages.
14,50 euros.
Lettre S Challenge ABC 2007 :
" La grande romancière canadienne, Carol Shields, retrace le parcours fascinant d'une femme dont les œuvres continuent de séduire des générations de lecteurs depuis plus de deux cents ans. Shields suit Jane Austen depuis son enfance au presbytère de Steventon jusqu'à ses derniers moments à Winchester; elle se penche sur ses relations familiales, ses liens privilégiés avec sa sœur Cassandra, ses amitiés, ses espoirs matrimoniaux déçus. Au fil des pages, elle révèle aussi bien la femme privée que l'écrivain de génie, l'auteur de classiques tels Le cœur et la raison, Orgueil et préjugé et Emma. Ponctué des fines observations d'une romancière chevronnée sur le processus créatif, ce magistral portrait de Jane Austen constitue également une réflexion sur la façon dont naissent les grandes œuvres. "
Vous en avez marre que je vous parle de Jane Austen ? Tant pis, je continue. De toute façon, j'ai un esprit de contradiction particulièrement développé... En plus, je n'avais vraiment pas le choix, c'était pour mon challenge...
C'est donc sous la contrainte et pour vous embêter que j'ai adoré cette biographie de l'une de mes romancières favorites. J'ai déjà lu il y a quelques temps la biographie de Claire Tomalin, pourtant il y a peu de similitudes entre les deux ouvrages. En effet, Claire Tomalin nous parlait essentiellement de la vie de Jane Austen à travers son entourage. La taille de son livre lui permettait également de faire davantage de digressions et d'analyses historiques que la biographie de Carol Shields, qui a été publiée chez Fidès (qui, si j'en crois ce que j'en sais édite des biographies assez courtes). Elle se concentre donc presque exclusivement à Jane Austen. Elle s'appuie sur une analyse assez importante des oeuvres de Jane Austen afin de déterminer les événements marquants de la vie de cette dernière, et ainsi toucher sa personnalité. Dans cette biographie, il est facile de sentir toute l'admiration que ressent Carol Shields pour Jane Austen. Elle développe beaucoup le besoin de liberté, la malice, également le côté féministe avant l'heure, la modernité de Jane Austen. L'auteur développe beaucoup ce qui lui plaît chez Jane Austen. On sent de l'amusement lorsqu'elle nous parle d'Emma, son roman favori. Certes, cela donne une dimension très subjective à l'ouvrage, mais cela ne signifie pas que ce livre manque de sérieux, cela permet surtout de créer une complicité entre l'auteur et le lecteur. J'ai trouvé que Carol Shields le faisait avec beaucoup d'élégance et de respect.
L'avis d'Allie.
26 janvier 2007
La maison de Carlyle et autres esquisses
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Édition Mercure de France ; 102 pages.
13,60 euros.
" Les sept textes de Virginia Woolf qui composent ce petit livre datent de 1909 et étaient restés inédits. Quand elle rédige ses " esquisses ", Virginia Woolf n'a encore rien publié - à part des articles -, elle n'est pas mariée, et ce qu'elle appelle " les démons noirs et velus " de la dépression l'assaillent déjà. Mais elle est déterminée, comme elle le dit dans son journal, " à écrire non seulement avec l'œil, mais avec l'esprit, à découvrir la vérité sous le voile des apparences ". Et on retrouvera dans ces croquis de la vie londonienne d'alors, comme le dit si bien Geneviève Brisac dans son éclairante préface, " tout son art magistral et subtil. Ce sont des pages magnifiques, où se lisent, cachés comme dans le dessin du tapis, ses angoisses, ses deuils, son amour de l'humanité, son sens de la dérision et du mystère. Ses phrases intenses et musicales. Son génie ". "
J'ai découvert ce titre par Allie, et je suis immédiatement tombée sous le charme de ce livre. C'est très superficiel, mais j'aime énormément l'aspect de ce livre. Sa couverture élégante, son format et sa mise en page donnent envie de se plonger dedans.
Ce recueil contient sept esquisses d'à peine quelques pages, qui constituent des impressions, des souvenirs de Virginia Woolf. A travers ces esquisses, c'est tout son talent d'observatrice et son jugement impitoyable d'autrui qui ressortent. Ceci d'autant plus qu'il s'agit de textes intimes, et donc non destinés à la publication. La lecture est extrêmement agréable, l'auteure s'exprimant à la première personne et fournissant à son lecteur les détails qu'elle a noté lors de ses excursions, ses impressions, ses réflexions.
Ces anecdotes sont un témoignage très intéressant de la vie à Londres au début du XXème siècle, que ce soit au niveau de la mode, des moeurs ou encore des idées. Virginia Woolf nous entraîne à la Maison de Carlyle, une célèbre demeure, puis à Hampstead (lieu que j'aime infiniment), pour y prendre le thé. L'intérêt que Virginia Woolf porte à tous les domaines de la vie anglaise, ainsi que son (futur) côté féministe transparaissent également, dans Hampstead ainsi que dans Le tribunal des divorces notamment.
C'est extrêmement court, pourtant ces récits ont un contenu très important. Pour preuve, nous avons le dossier qui accompagne les textes. Celui-ci nous permet de percevoir plus facilement la richesse des esquisses, en nous fournissant des interprétations de ces dernières. En effet, bien qu'il s'agisse d'un "journal intime", Virginia Woolf semble avoir passé sous silence ou arrangé certains événements. David Bradshaw a donc essayé, pour nous, de lire entre les lignes.
Comme Allie, je ne vous conseillerais pas ce livre pour découvrir l'univers de Virginia Woolf. Il appartient à une période de sa vie où elle n'avait encore publié aucun roman, et il n'était pas destiné à la publication. En revanche, pour ceux qui apprécient Virginia Woolf, c'est vraiment très plaisant et très instructif.
18 janvier 2007
Virginia Woolf ; Nigel Nicolson
Édition Fides ; 227 pages.
15 euros.
" La vie de Virginia Woolf, membre du cercle avant-gardiste de Bloomsbury, ne laisse pas d'intriguer. Nigel Nicolson, le fils des écrivains Harold Nicolson et Vita Sackville-West l'une des plus proches amies de Virginia Woolf, puise dans ses propres souvenirs pour raconter l'histoire de Virginia. Il livre ainsi un saisissant portrait de l'une des femmes les plus remarquables de l'histoire. Nicolson évoque son enfance avec Virginia, depuis ses promenades autour de la propriété ancestrale au moment où elle ébauchait Orlando jusqu'à la création des célèbres Mrs. Dalloway et Vers le phare. Cet ouvrage explore notamment les positions de Virginia Woolf sur le féminisme et la nature de la guerre, et révèle la profonde admiration de l'auteur pour cet incomparable écrivain. "
Il y a des écrivains qui ne peuvent laisser de glace. Leurs livres sont indissociables de leur personnalité. Virginia Woolf est de ceux là. Elle intrigue, fait couler beaucoup d'encre. Je la considère comme un être extraordinaire depuis plusieurs années déjà. Ses livres m'envoûtent autant qu'ils m'inquiètent tellement le questionnement qu'ils provoquent en moi est important. Lorsqu'on lit un roman de Virginia Woolf, il est difficile de ne pas s'apercevoir que c'est un personnage aussi complexe que tourmenté qui l'a écrit. "Rien n'est vraiment arrivé avant qu'on ne l'ait couché sur le papier" a t-elle dit à Nigel Nicolson, l'auteur de cette biographie, alors qu'il était encore un enfant. Virginia Woolf, elle, a écrit sa vie, a rendu les événements réels. Ses tourments, ses interrogations, ses souffrances aussi, elle les a couchées sur le papier. Étrangement, malgré toutes ces confessions, elle donne l'image d'un personnage extrêmement mystérieux.
Cette biographie se lit avec une extrême facilité. Son auteur a connu Virginia Woolf, et l'on sent non seulement son admiration mais aussi son affection pour l'écrivain. Pourtant, il essaie d'être le plus objectif possible. Virginia Woolf est dépeinte comme une personne souvent cassante, méchante parfois, et peu tolérante sur certains sujets. Nigel Nicolson nous parle de son côté xénophobe, et même s'il le tempère, cela démontre que V. Woolf n'était pas toujours une femme très en avance sur son temps. Il nous la décrit également comme une femme au caractère entier, aussi arrogante que peu sûre d'elle, qui savait aimer et défendre les êtres qui lui étaient chers autant qu'elle pouvait en blesser d'autres.
Après cette lecture, j'éprouve une drôle de sensation. J'ai énormément apprécié, et pourtant je ne me trouve pas beaucoup plus avancée. J'ai appris beaucoup de choses sur l'entourage de Virginia Woolf, sur les événements de sa vie. Mais c'est dans sa tête que j'aurais aimé aller. Ou peut-être pas finalement. Parce qu'elle semble avoir été tellement tourmentée que pour la comprendre, il faudrait que je vive la même chose qu'elle. Cette femme a eu une vie passionnante, une personnalité très affirmée. Pourtant, en 1941, Virginia Woolf, qui avait déjà fait plusieurs crises de folie et plusieurs tentatives de suicide, met fin à ses jours. Ce qui achève de prouver son mal de vivre.
Cette biographie m'a beaucoup touchée. Léonard Woolf apparaît vraiment comme un personnage d'une qualité extraordinaire. Nigel Nicolson a mis une part de lui même dans ce livre. Il ne nous parle pas seulement de Virginia Woolf. Sa mère est très présente, et on sent que Nigel Nicolson est très fière d'elle. Ce livre n'est pas vraiment une biographie. C'est surtout un hommage à Virginia Woolf, mais aussi à tous les gens qu'elle a connus, surtout ceux que Nigel Nicolson a aimé également. Et c'est sans doute cette subjectivité qui fait que c'est très plaisant.
" Invaincue, incapable de demander grâce,
c'est contre toi que je m'élance, ô mort. " (page 227)
18 novembre 2006
Rencontre avec J.K. Rowling ; Lindsey Fraser
Edition Gallimard ; 63 pages.
Existe en anglais An interview with J.K. Rowling, 5,47 euros.
"Hany Potter, le jeune apprenti sorcier, est devenu en quelques années un phénomène de la littérature. Mais derrière ce personnage se cache un auteur, Joanne K. Rowling, aussi passionnante et pétillante que son héros. Au cours de cette interview vivante, authentique, suivie d'une brève présentation des premiers volumes de la série, faites connaissance avec celle qui captive des millions de lecteurs à travers le monde. Un livre indispensable pour tous les jeunes fans, et même les plus grands, de la magie Potter."
Ce petit livre est composé de deux partie. La première est une interview de J.K. Rowling très intéressante, au cours de laquelle on apprend des petites anecdotes sur cette auteure à succès, ses rapports avec la lecture (on a beaucoup de lectures en commun d'ailleurs), les petites choses de sa vie qu'elle a intégrées à ses livres, même s'il y en a peu. Le gros problème, cependant, est la date de cet échange. En effet, J.K. Rowling étant encore en vie, elle évolue nécessairement, et l'on sent que certains de ses propos ne sont plus d'actualité. L'exemple le plus frappant est le fait que les films n'étaient pas encore sortis, et que sa notoriété était encore loin d'être celle d'aujourd'hui.
La seconde partie intéressera davantage ceux qui ne connaissent pas bien Harry Potter, car il s'agit d'une analyse très synthétique de l'oeuvre de J.K. Rowling.
La lecture n'est tout de même pas inutile, j'ai appris à voir certaines choses de Harry Potter sous un angle que je n'avais pas envisagé. Jamais je n'avais pensé à considérer le professeur Lupin comme une personne souffrant d'un handicap. Comme quoi, J.K. Rowling peut nous apprendre de façon très subtile en nous accueillant dans son monde magique à regarder notre propre monde avec un oeil différent.
11 novembre 2006
Jane Austen. Passions discrètes ; Claire Tomalin
Editions Autrement ; 411 pages.
22,95 euros.
"A l'enfant, pour qui les livres étaient un refuge. A la petite fille que son imagination entraînait dans des directions surprenantes à mesure qu'elle se découvrait le pouvoir de raconter des histoires. A la jeune fille énergique qui aimait danser et plaisanter ; qui rêvait d'un mari et s'exerçait à écrire des romans de toute la force de son intelligence. A la jeune personne de vingt-cinq ans qui jugea qu'elle n'aimait pas les gens et qu'elle ne pouvait plus écrire ; qui fut tentée de faire un mariage rassurant et sans amour et en repoussa la tentation. A la femme qui donnait son amitié aux gouvernantes et aux domestiques. A l'auteur publié, rayonnant de sa réussite et de la maîtrise de son art. A la mourante qui a affronté la mort avec courage et continua à écrire jusqu'à ses derniers instants. La Jane Austen que je préfère est celle qui se rit des opinions du monde. C'est une chance qu'elle ait une telle faculté de rire."
Il s'agit de la première biographie que je lis, sauf erreur de ma part, pour le plaisir. Et je dois bien avouer que je me suis régalée. Un peu comme dans un roman, plus on avance, et plus l'histoire que nous raconte Claire Tomalin est passionante. On a l'impression, avec tous les détails donnés par l'auteur, d'avoir été introduits dans le monde de Jane Austen. Les personnages de son entourage sont décrits avec précision pour que l'on comprenne au mieux le milieu de Jane Austen, malgré le manque de sources existantes à son sujet. Des tas de petites anecdotes sont contées, et nous montrent que l'on peut supposer que dans tel ou tel personne, Jane Austen a trouvé l'un des personnages de son roman.
Par ailleurs, d'un point de vue historique, cette biographie est extrêmement riche sur la façon de vivre au XIXème siècle d'une jeune fille comme Jane Austen, mais pas seulement, cette dernière ayant des frères qui ont dû mener à bien leurs affaires, d'autres qui s'embarquent dans la marine au moment des guerres contre les révolutionnaires français, un membre de sa famille (par alliance) guillotiné.
Ce contexte est celui dans lequel Jane Austen a rédigé ses oeuvres. J'aime beaucoup les passages où Claire Tomalin nous parle des pièces de théâtre de James Austen, le frère aîné de Jane, des premiers écrits extrêmement cyniques de cette dernière. D'ailleurs, lorsque l'on connaît le goût prononcé de Jane Austen pour les fins heureuses, on se demande quel est le lien avec ses oeuvres toujours très noires de jeunesse. En fait, c'est probablement la "maturité" (le mot n'est pas très pertinent quand on sait qu'elle a écrit plusieurs de ses romans avant l'âge de trente ans...) qui l'a amenée à modérer ses écrits, et à récompenser les gentils et les repentants. Ceci tout en gardant son ironie implacable qui me ravit tant. C'est ceci qui est absolument inimitable chez Jane Austen, l'alliance de l'étude du genre humain sur fond d'une sublime histoire d'amour avec un regard d'une sévérité absolue sur la société qui entoure ses héros.
J'ai quelques désaccords avec Claire Tomalin sur l'interprétation des livres de Jane Austen ; pour moi Marianne Dashwood épouse bel et bien le Colonel Brandon par amour, il est écrit qu'elle découvre que l'on peut aimer deux fois. En revanche, je n'ai jamais pensé qu'Elizabeth Bennet puisse être amoureuse de George Wickham. Elle a un faible pour lui, mais ce n'est pas de l'amour selon moi.
Mais sinon, vraiment, c'est une lecture que je recommande à tous ceux qui aiment Jane Austen. L'hommage que lui rend Claire Tomalin est vraiment à la hauteur du personnage.
24 octobre 2006
Lettre à un otage ; Antoine de Saint Exupéry
Edition Folio 2 euros ; 72 pages.
2 euros.
"Il nous semble, à nous, que notre ascension n'est pas achevée, que la vérité de demain se nourrit de l'erreur d'hier, et que les contradictions à surmonter sont le terreau même de notre croissance. Nous reconnaissons comme nôtres ceux mêmes qui diffèrent de nous. Mais quelle étrange parenté ! elle se fonde sur l'avenir, non sur le passé. Sur le but, non sur l'origine. Nous sommes l'un pour l'autre des pèlerins qui, le long des chemins divers, peinons vers le même rendez-vous. " Un appel à tous ceux qui, épris de liberté, refusent de subir. Un texte d'une rare actualité. "
Si vous aimez Saint Exupéry, vous serez comblés par cette lettre, qui est écrite de façon poétique et envoûtante, comme toujours chez cet auteur. Dans cette lettre, Antoine de Saint-Exupéry écrit à un ami, Léon Werth, et s'adresse à travers lui, à toute la France occupée. Il ne souhaite pas seulement des jours meilleurs à son ami, comme cet après-midi au bord de la Saône qu'il évoque, où le ciel était bleu, où les oiseaux chantaient, et où le soleil se reflétait probablement dans l'eau, ainsi que dans le coeur des deux amis... Une très belle préface précède la lettre, où il est expliqué qu'Antoine de Saint-Exupéry ne parle pas de Vichy. Car il veut penser à la France qui souffre, pas à celle qui se déchire. Cette lettre est un hommage à tous les exilés, à tous ceux qui ont pris conscience de l'importance de leurs racines, et qui se raccrochent vainement à leur bonheur passé, mais aussi et surtout à tous les Français, pris en otage par le régime hitlérien.
"Mais rien de ce passé, puisqu'ils s'expatriaient, n'allait plus leur servir. C'était encore tout chaud, tout frais, tout vivant, comme le sont d'abord les souvenirs d'amour. On fait un paquet de lettres tendres. On y joint quelques souvenirs. On noue le tout avec beaucoup de soin. Et la relique d'abord développe un charme mélancolique. Puis passe une blonde aux yeux bleus, et la relique meurt. Car le copain aussi, la responsabilité, la ville natale, les souvenirs de la maison se décolorent s'ils ne servent plus.
Ils le sentaient bien. De même que Lisbonne jouait au bonheur, ils jouaient à croire qu'ils allaient bientôt revenir. Elle est douce, l'absence de l'enfant prodigue ! "
"Ce n'est pas à nous d'apporter la flamme spirituelle à ceux qui la nourrissent déjà de leur propre substance, comme d'une cire. Vous ne lirez peut-être guère nos livres. Vous n'écouterez peut-être pas nos discours. Nos idées, peut-être les vomirez vous. Nous ne fondons pas la France. Nous ne pouvons que la servir. Nous n'auront droit, quoi que nous ayons fait, à aucune reconnaissance. Il n'est pas de commune mesure entre le métier de soldat et le métier d'otage. Vous êtes les saints. "
12 octobre 2006
Le Palenquin des larmes ; Chow Ching Lie
" "Je suis née dans la Chine de la misère et des larmes. Petite fille, j'ai souffert et pleuré de bonne heure. J'étais jolie : ce n'est pas un mérite, ce fut une malédiction. Laide et difforme, je n'aurais sans doute pas été mariée de force à l'âge de treize ans. " Choisie pour son exceptionnelle beauté, Chow Ching Lie est contrainte d'épouser l'héritier d'une des plus grosses fortunes de Shanghai. Elle incarne ainsi, sous le règne de Mao Tsé-toung, le drame de la femme chinoise et de son asservissement séculaire. D'un bouleversement à l'autre, Chow Ching Lie est donc soumise à rude épreuve. Heureusement, son don pour la musique la sauve. Envers et contre tout, elle poursuit ses cours de piano et entre au Conservatoire. Artiste et virtuose, elle voit alors s'ouvrir à elle une carrière internationale."
Ce livre est un véritable témoignage de la vie d'une jeune fille dans la Chine du milieu du XXème siècle. On s'attache sans difficultés à la petite Chow Ching Lie, à la fois émouvante et simple. Elle nous décrit avec beaucoup de finesse et de détails sa vie, son existence innocente, durement éprouvée par ce mariage arrangé avec un homme malade, bien que très gentil et sincèrement amoureux (auquel elle finit par beaucoup s'attacher), qui tente d'atténuer l'hostilité de sa mère et de ses soeurs à l'égard de Chow Ching Lie. C'est également le poids des traditions, de l'honneur, que nous dévoile l'auteure. L'histoire d'une femme courageuse, qui a su saisir les opportunités qui se sont présentées à elle, et qui est parvenue à surmonter tous les obstacles qui lui barraient la route de sa destinée de pianiste reconnue et de femme indépendante.







