26 septembre 2022

Sur la route : le rouleau original - Jack Kerouac

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Alors qu'il vient de perdre son père, Jack Kerouac fait la connaissance de Neal Cassady. Celui-ci est âgé d'une vingtaine d'années et vit de manière nomade, au jour le jour. Il exerce une influence profonde sur les gens qu'il rencontre. Kerouac, après une première traversée du pays jusqu'à San Francisco pour rejoindre un bateau sur lequel il n'embarquera finalement pas, croise de nouveau la route de Neal et partage son existence lors de virées irrésistibles à travers tout le pays.

Le texte original, rédigé sans mise en forme et, selon la légende, en un temps record, a été retravaillé pour sa première publication en 1957 avant d'être finalement édité en français tel, que Kerouac l'avait écrit, en 2010. C'est cette version que j'ai lue, ou plutôt écoutée avec la version d'écoutez lire.
S'il est vrai qu'on ne peut pas reprendre notre souffle, il y a dans ce texte une musicalité qui m'a maintenue en haleine presque tout au long du roman sans que je me sente égarée. Je ne suis pourtant pas le public cible d'un tel texte.

Nul doute que ce livre, moins factuel que Les Vagabonds du rail d'un autre Jack, a de quoi faire rêver des générations de jeunes hommes. Le refus du conformisme, le culte de l'amitié et les expériences que propose la vie nomade sont des fantasmes partagés par beaucoup d'adolescents (parfois attardés). Kerouac et ses amis ont grandi avec la Grande Dépression (on croise d'ailleurs ici les Okies de Steinbeck) et les conflits. Leur vie en marge est une forme de rébellion et une quête de quelque chose qu'ils ne savent probablement pas définir précisément. Avec eux, on se rend à San Francisco, Denver ou encore New York. On s'imprègne de l'ambiance des Etats-Unis de cette époque, dont les personnages tente de se détacher. Mais quelles que soient les justifications "philosophiques" que l'on peut accoler à ce mode de vie,  cela se traduit avant tout par la recherche de sensations fortes et de règles à enfreindre. A d'autres (épouses, rencontres éphémères, parents), la charge d'en assumer les conséquences.

Une lecture que j'ai appréciée au-delà de ce que j'imaginais, mais un modèle qui ne me convaincra jamais plus longtemps que le temps d'un livre.

Folio. 611 pages.
Traduit par Josée Kamoun.

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25 septembre 2022

Laissez-moi : Commentaire - Marcelle Sauvagot

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"Je veux bien perdre la tête, mais je veux saisir le moment où je perds la tête [...]. Il ne faut pas être absent de son bonheur. "

Alors qu'elle se soigne dans un sanatorium, une femme reçoit une lettre de rupture de l'homme qu'elle aime. Il lui annonce son mariage et l'assure de son amitié. La narratrice lui répond dans des lettres qu'elle ne lui enverra jamais.

Ce court texte écrit au début des années 1930 est un concentré de finesse et d’intelligence (sans parler du style, superbe). Cette introspection nous montre tout ce qu'il y a d'égoïste dans l'amour (et en quoi ce n'est pas forcément négatif). La narratrice commente les sentiments provoqués par sa rupture, mais aussi ses rapports passés avec son ancien partenaire et les actions qu’elle entreprend suite à l’annonce qui lui est faite.

Le sentiment d’être aimé nous fait exister, encore plus lorsqu’on vit comme la narratrice, hors du monde. La rupture fait douter, provoque une remise en question. Pour ceux qui la connaissent, elle provoque la crainte les heures sombres à venir.
On est avant Beauvoir et la femme comme Autre, pourtant cela n’a pas échappé à Marcelle Sauvageot. "L’homme est : tout semble avoir été mis à sa disposition. " Il serait ainsi, dans une rupture, facile d’oublier sa propre valeur face aux reproches pointés par l’homme pour justifier sa désertion.

Blessée et déçue ne veut pourtant pas dire détruite et incapable de raisonner. L’esprit d’indépendance de la narratrice, qui agaçait l’homme lorsqu’ils étaient en couple, est ce qui lui permet de conserver un certain contrôle sur sa vie.

Un texte remarquable. A lire en période de rupture ou pour ne pas oublier que l’on existe avant tout en tant qu’individualité.

Phébus. 134 pages.
1934 pour l'édition originale.

 

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14 septembre 2022

La Fin d'une ère (La Saga des Cazalet, V) - Elizabeth Jane Howard

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" Son rôle dans la vie consistait à prendre soin des autres, à ne jamais se soucier de son apparence, à comprendre que les hommes étaient plus importants que les femmes, à veiller sur ses parents, à organiser les repas et superviser les domestiques qui, hommes ou femmes, l'adoraient pour son dévouement et l'intérêt qu'elle leur manifestait. "

1956. Après presque quatre-vingt-dix ans de règne, la Duche s'éteint paisiblement. Les Cazalet sont d'autant plus déstabilisés que l'entreprise familiale est dans une situation périlleuse. Certains vieillissent ou tombent malades, les autres essaient péniblement de jongler entre leur situation financière, leurs obligations familiales et leurs ambitions personnelles. Serait-ce le temps des désillusions ?

Ce tome se lit avec beaucoup de plaisir puisqu'il s'agit de retrouver des personnages auxquels on s'est attachés durant les quatre délicieux tomes précédents (même si le deuxième et le troisième ont ma préférence). Les tentatives des frères pour sauver l'héritage transmis par leurs parents, leurs querelles dues à des visions antagonistes raviront les lecteurs qui apprécient la dimension historique de la saga. L'époque où un simple nom garantissait la prospérité est révolue. Par ailleurs, Rachel, sans doute le personnage le plus touchant et le plus constant, occupe ici une place prépondérante. C'est un déchirement de quitter Home Place pour toujours.

On m'avait prévenue que ce tome additionnel n'avait pas fait l'unanimité et même si cela m'ennuie de critiquer une saga que j'ai adorée jusqu'à présent, je suis très déçue par certains aspects de ce livre.
Tout d'abord, la brièveté des chapitres et le très grand nombre de parties rendent le récit superficiel, d'autant plus que de nombreux passages concernent les jeunes enfants des protagonistes, dont les brouilles et les passions sont ennuyeuses et redondantes.
Cela se fait particulièrement aux dépens des personnages féminins, qui étaient le gros point fort de la saga. Polly, Louise et Clary ne sont plus que l'ombre d'elles-mêmes. La première est désormais une mère de famille respectable si inintéressante qu'on la voit à peine. Les deux autres se débattent avec leur compagnon, chacune à sa manière. Si Villy, Zoë et Jemima s'en sortent bien, c'est surtout pour faire ressortir le contraste avec la vulgaire Diana. J'adore détester cette dernière, soyons clair, mais cela sert avant tout à réhabiliter Edward, qui n'en mérite pas tant.
Elizabeth Jane Howard ne semble accorder son indulgence et mettre l'accent sur la complexité des situations que lorsqu'il s'agit de dédouaner les personnages masculins. Tentative infructueuse en général. Ainsi, Archie, autrefois chevalier blanc, enterrine son statut de parfait goujat lorsqu'après avoir eu une attitude franchement méprisable durant l'intégralité du roman (je ne parle pas de ses erreurs humaines, mais de son incapacité à les assumer), il s'excuse avec condescendance et paternalisme pour le caractère pleurnichard de son épouse devant toute la famille.

Il y a de très beaux passages, en particulier sur la solitude de Villy et la fin de Miss Milliment. Quelques phrases éparpillées laissent entendre que l'autrice n'a pas complètement oublié les sacrifices qu'impose le mariage, mais c'est comme si elle avait écrit ce livre dans la précipitation et était tombée dans la facilité du conservatisme.

Une note un peu amère pour clôturer cette aventure avec les Cazalet, mais je relirai très certainement cette saga un jour. Je remercie les Editions de la Table Ronde pour le livre et pour avoir encore une fois rendu disponible une incontournable autrice anglaise.

La Table Ronde. 552 pages.
Traduit par Cécile Arnaud.
2013 pour l'édition originale.

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10 septembre 2022

L'Hibiscus pourpre - Chimamanda Ngozi Adichie

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La famille de Kambili, quinze ans, est l'une des plus respectées d'Enugu. Son père, Eugène, fervent chrétien, soutient financièrement sa communauté et ne plie pas devant les militaires qui prennent le pouvoir dans le pays. Il n'a jamais voulu prendre une autre épouse lorsque la première n'a plus été en mesure de lui donner des fils. Il veille à ce que ses enfants, Kambili et son frère, Jaja, soient premiers de leur classe en les soumettant à un emploi du temps rigoureux. Cette perfection apparente cache toutefois une réalité bien plus sombre.
Lorsque Kambili et sa famille retrouvent, lors des fêtes de fin d'année, leur tante Ifeoma, la soeur d'Eugène, tout change.  Au contact de cette femme, veuve, mère célibataire et professeur d'université, la jeune fille et son frère découvrent que les certitudes qu'on leur assène depuis toujours ne relèvent que d'une vision du monde parmi d'autres.

L'Hibiscus pourpre est le premier roman de Chimamanda Ngozi Adichie, dont la popularité a explosé avec la publication d'Americanah et son adoubement par Beyoncé. Il me tardait de le découvrir.

Ce livre est une plongée dans le Nigéria de la fin du XXe siècle. Les élites sont, comme toujours chez l'autrice, partagées entre l'amour de leur pays et la tentation de l'Occident. Les marques du colonialisme s'expriment dans la langue, la religion, le mode de vie. Si pour la plupart, les traditions cohabitent de manière harmonieuse avec les principes et les manières importées, pour d'autres il n'est pas question de transiger avec ce qu'ils considèrent comme la vérité, quitte à laisser ses propres parents dans la solitude et la pauvreté.

L'autrice est d'autant plus habile dans ses descriptions qu'elle nous livre un panel de personnages variés, et se garde à tout moment de tomber dans la caricature. Car L'Hibiscus pourpre aussi un beau livre sur l'emprise. Alors que ses actions publiques lui valent l'admiration et le respect de tous, Eugène est un tyran domestique. Les violences physiques qu'il inflige aux siens n'empêchent pas ces derniers de l'aimer puisqu'ils lui sont redevables de leur position, de leur réussite et parce qu'il enrobe ses actes de paroles d'un amour aussi pervers que sincère.

Il y a une certaine pudeur dans L'Hibiscus pourpre(les brimades qu'elle subit éteignent jusqu'au rire de Kambili). Si cela le rend de fait bien moins flamboyant que L'Autre moitié du soleil, vous auriez cependant tort de passer à côté.

Folio. 403 pages.
Traduit par Mona de Pracontal.
2003 pour l'édition originale.

02 septembre 2022

Là où chantent les écrevisses - Delia Owens

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« Il était une maman geai, qui réussit à s’envoler, moi aussi je m’envolerais, si seulement je le pouvais. »

Kya a grandi dans le Marais. Un à un, tous les membres de sa famille sont partis, la laissant entièrement seule. Echappant aux services sociaux, elle survit en vendant des moules et passe son temps sur la vieille barque de son père. Ses seuls amis sont Jumpin et Mabel, un couple de Noirs qui lui fournit de quoi se vêtir et achète ses moules, et Tate Walker, un garçon de la ville fasciné par le Marais.
Quand le corps de Chase Andrews, l'enfant chéri de la ville, est retrouvé flottant au pied de la tour de garde, la ville se met à murmurer que Kya aurait bien pu le tuer.

J'avais abandonné l'idée de lire ce roman trop souvent comparé à Pat Conroy (qui m'ennuie...), surtout après avoir lu des mitigés. La sortie prochaine du film (qui annonce des paysages à couper le souffle et des retrouvailles avec la merveilleuse Daisy Edgar-Jones) ainsi que l'écoute de la très belle chanson de Taylor Swift m'ont convaincue de revoir mon jugement.

Je ne peux pas dire que j'ai passé un mauvais moment. Là où chantent les écrevisses est un livre dont on tourne les pages sans la moindre difficulté. Il flotte autour de Kya une ambiance irréelle qui donne envie de se précipiter en Caroline du Nord et de se prendre pour une spécialiste du marais. Kya est une héroïne touchante, une enfant blessée, une femme maltraitée, mais aussi un personnage fort qui refuse de se laisser dicter sa vie. .

En revanche, ce roman souffre d'un gros manque de crédibilité. L'héroïne est une pestiférée illétrée vivant dans le plus grand dénuement. Pourtant, deux garçons très séduisants (dont le playboy du coin) craquent pour elle. De même, Kya apprend à lire et devient une experte reconnue avec une facilité déconcertante. J’aime l’idée que la nature s'observe et se vit avant tout, mais on a quand même du mal à y croire.

Quant à l'enquête, si elle m'a maintenue en alerte, elle est menée avec un manque de rigueur qui ne peut pas être attribué au seul shérif. Personne ne se demande ce que Chase faisait là-haut ou ne semble chercher des informations précises à ce sujet. Par ailleurs, qui peut envisager un procès où l'on oublierait d'interroger l'accusée ?

Une lecture agréable mais très imparfaite. Et vous, avez-vous aimé ?

Les avis de Kathel et Keisha.

Points. 461 pages.
Traduit par Marc Amfreville.
2018 pour l'édition originale.

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