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« Mais alors, dis-je, à quoi sert de cacher les livres, si on peut remonter des visibles à ceux qu’on occulte ?

— À l’aune des siècles, cela ne sert à rien. À l’aune des années et des jours, cela sert à quelque chose. De fait, tu vois à quel point nous sommes désorientés.

— Et donc une bibliothèque n’est pas un instrument pour répandre la vérité, mais pour en retarder l’apparition ? demandai-je pris de stupeur. 

Alors que le pape, réfugié en Avignon, est en conflit ouvert avec Louis de Bavière, les ordres religieux se déchirent entre ceux qui choisissent la pauvreté, s'indignant devant l'opulence de certains ecclésiastiques, et les autres, qui les accusent de prôner l'hérésie. C'est dans ce contexte que Guillaume de Baskerville, ex-inquisiteur, se rend dans l'abbaye bénédictine du nord de l'Italie qui doit accueillir des émissaires des deux camps. Lorsqu'il arrive, accompagné par Adso, un jeune novice, l'un des moines de l'abbaye vient d'être retrouvé mort. L'abbé leur confie l'enquête, qui ne tarde pas à s'épaissir avec de nouveaux assassinats. La bibliothèque, dont la réputation est aussi grande qu'il est difficile d'y pénétrer, pourrait bien renfermer la clé du mystère.

A ceux qui, comme moi, reculent la lecture de ce livre par peur d'y trouver un texte indigeste, je souhaite apporter quelques éléments rassurants. Oui, Umberto Eco a écrit un texte dans lequel il met en scène des débats théologiques pointus qui ont bousculé la chrétienté. Certaines phrases sont écrites en latin et non traduites. Cependant, le propos est très clair et l'intrigue bien plus abordable qu'il n'y paraît. Umberto Eco réussit brillamment le pari de mettre à la portée du plus grand nombre ses connaissances et ses réflexions (un joli pied de nez à certains personnages de son roman).

Je ne suis pas friande de romans policiers (pour être honnête, cette lecture me l'a encore confirmé), mais il s'agit avant tout ici de réfléchir aux rapports entre les détenteurs du savoir et la diffusion des idées. L'hypocrisie des ecclésiastiques et leur brutalité sont mis en scène tout au long du roman. La luxure, qu'elle soit physique ou intellectuelle, empeste dans ce lieu censément habité par des hommes visant l'humilité.
Par ailleurs, l'énigme est un point d'appui pour sonder la nature humaine, celle qui cherche une logique, quitte à la forcer, celle qui aime les explications simples bien que tirées par les cheveux.

" Le devoir de qui aime les hommes est peut-être de faire rire de la vérité, faire rire la vérité, car l’unique vérité est d’apprendre à nous libérer de la passion insensée pour la vérité. "

Un livre qui vout fera sentir l'amour des livres et la frustration des manuscrits perdus à cause du fanatisme.

Le Livre de Poche. 763 pages.
Traduit par Jean-Noël Schifano.
1980 pour l'édition originale.

Nouvelle participation au Challenge Pavé de l'été de Brize !

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