27 avril 2022

J'ai épousé un communiste - Philip Roth

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" Vois les choses sous l'angle de Darwin. La colère sert à rendre efficace. C'est sa fonction de survie. C'est pour ça qu'elle t'est donnée. Si elle te rend inefficace, laisse-la tomber comme une pomme de terre brûlante. "

Nathan Zuckerman retrouve Murray Ringold, son ancien professeur, alors que ce dernier est au crépuscule de sa vie. Durant six soirées, ce passionné de Shakespeare va raconter l'histoire de son frère Ira, ancienne gloire de la radio et époux de la célèbre actrice Eve Frame. Ira a été à cette époque le mentor de Nathan avant de tout perdre à cause de son mariage et de ses idées politiques. On plonge alors dans l'Amérique de l'après-guerre, celle de la chasse aux sorcières et d'un antisémitisme habilement dissimulé mais toujours actif. C'est l'occasion pour les deux hommes de faire le procès de leur nation, celle d'hier et celle d'aujourd'hui. 

Je dois vous faire une confidence. Je crois que je suis en train de tomber amoureuse. Il s'appelle Philip, il me donne des claques, et j'aime ça.

Pastorale américaine m'a bouleversée, J'ai épousé un communiste m'a déprimée (j'ai hâte de voir si La Tâche me fait sauter par la fenêtre).

L'auteur n'est tendre avec personne. Surtout pas Eve, cette actrice digne de ces femmes fatales venimeuses que l'on trouve dans les vieux films. Depuis, j'ai lu que son personnage était inspiré de l'ex-femme de l'auteur, ce qui explique sans doute cette absence de nuances que Roth accorde à ses autres créatures et qu'il considère comme étant le privilège de la littérature sur la politique.

" Même quand on choisit d'écrire avec un maximum de simplicité, à la Hemingway, la tâche demeure de faire passer la nuance, d'élucider la complication, et d'impliquer la contradiction. Non pas d'effacer la contradiction, de la nier, mais de voir où, à l'intérieur de ses termes, se situe l'être humain tourmenté. Laisser de la place au chaos, lui donner droit de cité. Il faut lui donner droit de cité. Autrement, on produit de la propagande, sinon pour un parti politique, un mouvement politique, du moins une propagande imbécile en faveur de la vie elle-même – la vie telle qu'elle aimerait se voir mise en publicité. "

Roth n'est pas du genre à faire dans la dentelle, et avec ce roman je réalise qu'il aime aussi asséner des vérités que ses lecteurs ne sont pas prêts à entendre. Il le fait de façon presque sournoise, lorsqu'il n'est plus possible de nier l'évidence puisque les centaines de pages qui précèdent la conclusion sont là pour parer à toute tentative de se défiler.
Je vous annonce donc que nous sommes tous des abrutis ballotés par la politique comme de vulgaires marionnettes. Tout ce qu'ont fait Ira et Murray, de leur adhésion au communisme à leur vie maritale, a été dicté par leurs idéaux qui sont avant tout l'expression de leurs faiblesses et de leurs contradictions (au choix, comment concilier une vie de camarade et un fantasme de famille américaine idéale ?).

" Ce qui l'empêche c'est qu'il est comme tout le monde – on ne comprend les choses que quand c'est fini. "

Il y aurait de quoi désespérer de la nature humaine, si prompte à trahir et à abandonner lâchement ceux qui tombent. Heureusement, on est chez Roth qui ne manque ni d'humour (je crois que c'est l'auteur qui me fait le plus rire) ni de cette affection qu'il témoigne à ses témoins et à son alter-ego écrivain. Quel conteur hors pair !

Folio. 442 pages.
Traduit par Josée Kamoun.
1998 pour l'édition originale.

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18 avril 2022

Pastorale américaine - Philip Roth

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"La vie de Levov le Suédois avait été, à ma connaissance, très simple et très banale, et par conséquent formidable, l’étoffe même de l’Amérique."

Lorsqu'il était dans le secondaire, Nathan Zuckerman et tous ses camarades éprouvaient une admiration sans bornes pour Seymour Levov, dit "le Suédois", le héros du lycée. Juif, très beau garçon, grand sportif, la moindre attention de sa part provoquait une fierté immense à celui qui en était l'objet.
Un demi-siècle plus tard, lorsque le Suédois le contacte, officiellement pour lui parler de son père, Zuckerman, devenu romancier, n'a pas oublié l'idole de sa jeunesse. Pourtant, l'histoire qu'il va écrire n'est pas celle qu'il imaginait.

Il y a quelque chose d'extraordinaire chez Philip Roth. Il commence par mettre en éveil nos préjugés, puis les retourne contre nous et en profite pour nous bouleverser. J'ai réellement cru détester Seymour Levov, au point de me demander comment j'allais réussir à le supporter durant presque six cents pages. Le style de l'auteur, volontairement lourd et ironique, ne me semblait pas assez séduisant pour apprécier ce que je croyais être une caricature.
En fin de compte, je ne suis que frustration depuis que j'ai achevé ce roman. Il me faut combler les blancs, chose impossible bien entendu.

Pastorale américaine, c'est l'histoire d'une ascension familiale à la façon du rêve américain. Sauf qu'il n'y a rien qui amuse autant les auteurs américains que de montrer que ça finit toujours par foirer, et nous en avons ici une démonstration magistrale et émouvante. Certes, Seymour Levov est l'homme le plus lisse du monde, marié à une reine de beauté et chef d'entreprise. Mais nous serions aussi à côté de la plaque que lui lorsque sa vie a volé en éclats si nous croyions qu'il n'y a rien de plus à en dire. Cet homme qui aime l'Amérique, qui n'a fait que la célébrer dans chacune de ses actions, a vu celle-ci lui exploser à la figure.

" Est-ce cela le détonateur ? Y a-t-il eu un détonateur ? Se peut-il que cette explosion n’ait pas eu besoin de détonateur ? "

Tout le récit va essayer de saisir où est-ce que ça a déraillé. Au sein de la famille Levov bien entendu, mais aussi dans l'Amérique des années 1960-1970, de la guerre du Vietnam, de la lutte pour les droits civiques, des affrontements sociaux. Nous allons croiser Angela Davis, parler politique, judaïsme, terrorisme et surtout paternité. Le tout jusqu'à un dîner final interminable où l'ancien dieu assiste impassible à la fin de son monde, sous le rire de l'une de ces personnes qui savourent la vue de "la crue du désordre".

Pour évoquer Portnoy et son complexe, j'avais parlé de livre provocateur, tendre et hilarant. Une description tout aussi juste de cette Pastorale américaine qui m'a encore plus touchée.

Folio. 580 pages.
Traduit par Josée Kamoun.
1997 pour l'édition originale.

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15 avril 2022

L'annulaire - Yoko Ogawa

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Suite à la perte d'un bout de son annulaire emporté par la machine à sodas de l'usine où elle travaille, une jeune femme découvre une étrange offre d'emploi. Il s'agit d'un poste d'assistante dans un ancien foyer de jeunes filles transformé en laboratoire où l'on conserve des spécimens d'un genre particulier.

Comme souvent avec Yoko Ogawa, cette nouvelle nous plonge dans un univers où le réel flirte avec le fantastique. Deux anciennes pensionnaires du foyer continuent à occuper leur chambre tandis que les autres servent désormais à conserver les archives. Dans la salle de bain condamnée ont lieu d'improbables rencontres amoureuses qui n'ont rien de romantique.

Ce n'est pas une lecture confortable. Non seulement nous ne comprenons pas qui est vraiment M. Deshimaru ni ce qu'il fait des spécimens qu'on lui confie, mais en plus de nouvelles questions s'ajoutent au fil du récit. D'abord sans repères, on se met à éprouver de la peur (voire de l'horreur) sans savoir si celle-ci est justifiée.

Si Yoko Ogawa me laisse souvent un peu perplexe, j'ai cette fois-ci été sensible à son récit au point de me réjouir à l'idée de notre prochaine rencontre.

Une lecture effectuée dans le cadre du Mois au Japon de Lou et Hilde.

Babel. 94 pages.
Traduit par Rose-Marie Makino-Fayolle.

1994 pour l'édition originale.

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09 avril 2022

La Tristesse des anges - Jón Kalman Stefánsson

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" Voilà les larmes des anges, disent les Indiens au nord du Canada quand la neige tombe. "

Jens le postier doit se rendre dans les fjords du sud-est alors que la tempête fait rage. Le gamin, qui devait commencer son instruction, est désigné pour l'accompagner dans ce périple. Ensemble, les deux hommes vont affronter la neige et la mer gelée. Ils vont croiser des êtres aussi démunis et peut-être aussi des revenants.

Entre ciel et terre avait été un coup de coeur, La Tristesse des anges ne m'a pas déçue. Encore une fois, la plume de Jón Kalman Stefánsson, qui n'a pas usurpé son statut de poète et use ici de quelques touches de réalisme magique, m'a portée de bout en bout. J'ai relu de nombreux passages pour m'imprégner de leur beauté et ressentir pleinement la violence des émotions qu'ils suscitent. 

" le gamin hurle parce que nul ne peut partir à la rame sur l’océan de la mort pour y chercher ceux qui nous manquent, nous nous tournons dans la nuit, agités d’une douleur indicible, que pouvons-nous faire pour aller retrouver ceux qui sont partis trop tôt, la vie est-elle donc tout à fait inutile, n’est-il aucun mot qui serait capable de rompre cette loi impitoyable, n’est-il donc aucune phrase qui soit assez puissante pour vaincre l’impossible ? "

Ce livre, c'est l'Islande du XIXe siècle, celle où une grande partie de la population vit dans un très grand dénuement, complètement isolée tant que les conditions météorologiques sont défavorables (ce qui représente la majeure partie du temps). C'est une terre où la nature rappelle sans cesse qu'elle aura toujours le dernier mot.
La solitude définit la plupart des individus que nous croisons, "puisque les gens inclinent tant à vous décevoir, à vous trahir". Certains ont peur d'eux-mêmes et refusent de se lier à quiconque pour ne pas être plus misérables qu'ils le sont déjà à leurs propres yeux. Pour les femmes, le célibat est un moyen de se soustraire à l'emprise des hommes, même si cela leur vaut des insultes.

" Il est rarement possible de juger les choses à leur surface, qu’il s’agisse de la mer ou de l’être humain, et par conséquent il est également facile d’être la proie d’une illusion qui peut nous coûter la vie ou le bonheur : je me suis donnée à toi car tu étais si doux et si beau en surface et me voilà désormais malheureuse ; je suis parti en mer parce que les eaux étaient calmes, à présent je suis mort, je pleure dans les profondeurs parmi d’autres noyés, les poissons me traversent le corps. "

Dans le brouillard des tempêtes de neige et des nuits interminables, dans les chaumières où l'on a faim et froid, même si une petite fille répète sans cesse que personne ne doit mourir, les livres apparaissent comme un moyen de chercher un sens à l'existence. Ils arrêtent (légèrement) le temps, permettent de saisir des bribes qui pourraient avoir une signification. Ils ne sont pas sans danger cependant, Stefánsson nous le rappelle. Ils ont tué le premier ami du gamin, et les mots que Jens transporte dans ses sacoches, qui "vieillissent à chacun de [leurs] pas" pourraient bien coûter la vie à nos deux héros.

" La lutte pour la vie fait mauvais ménage avec la rêverie, la poésie et la morue salée sont irréconciliables, et nul ne saurait se nourrir de ses rêves.
Ainsi vivons-nous.
L’homme meurt si on le prive de pain, mais il dépérit et se fane en l’absence de rêves. L’essentiel est rarement bien complexe, et pourtant il nous faut mourir pour parvenir à une aussi simple conclusion. "

C'est peu dire que Stefánsson n'épargne pas ses personnages. La route est longue, les espoirs très souvent déçus. Il est tentant de se laisser saisir par un sommeil engourdissant et mortel. Et pourtant, même s'il est bref, on finit par entendre le rire du si taciturne Jens.

Un indispensable.

Folio. 415 pages.
Traduit par Eric Boury.
2009 pour l'édition originale.

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