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« Un jeune homme, qui avait probablement des notions de sculpture, se prit d'un amour pour une statue de marbre couchée sur un tombeau. Il en devint fou, et ce pauvre fou souleva un jour la pierre pour voir ce qu'il restait de cette belle femme dans le sarcophage. Il y trouva… ce qu'il y devait trouver, l'imbécile! une momie! Alors la raison lui revint, et, embrassant ce squelette, il lui dit: «Je t'aime mieux ainsi; au moins, tu es quelque chose qui a vécu, tandis que j'étais épris d'une pierre qui n'a jamais eu conscience d'elle-même. »

Toute personne qui s'intéresse un peu à George Sand a entendu parler de sa relation avec Alfred de Musset. Ce dernier en a tiré La Confession d'un enfant du siècle. En 1859, George Sand livre sa version des faits dans Elle et Lui.

Si ce livre n'a pas émoussé mon intérêt pour l'autrice, aussi bien parce que je sais qu'elle a écrit des choses très différentes que parce qu'il comporte de nombreux points remarquables, je dois reconnaître qu'il n'a pas été un coup de coeur.

Dans son autobiographie, George Sand se montre critique vis-à-vis du réalisme. Force est de constater que l'autofiction n'est pas le domaine dans lequel elle est le plus à l'aise. J'ai eu le sentiment de lire une histoire maquillée de manière très artificielle. Thérèse et Laurent ne sont pas écrivains mais peintres, le troisième laron n'est pas médecin mais un vieil ami de la famille... La forme romanesque est grossièrement utilisée et n'apporte à mon avis pas grand chose au récit.

Cela dit, j'ai trouvé Thérèse très moderne. Ses réflexions disent beaucoup de l'autrice et de sa vision de l'amour et de la création artistique. La jeune femme, à l'image de George Sand, mêle sa soif d'indépendance et de bonheur amoureux à un tempérament extrêmement discret et à une attitude sérieuse. Pour elle, c'est ce qui permet à la fois d'aimer vraiment et de pouvoir travailler. A l'inverse, Laurent/Musset est en proie à des excès de désespoir, de colère et de joie, et il est d'autant plus instable qu'il aime boire et fréquenter des milieux qui gâchent son potentiel. 

La relation entre Thérèse et Laurent est également intéressante. Dès le début, rien ne va entre eux, et pourtant Thérèse ne parvient pas à mettre un terme à cette relation qui la détruit et qui brise sa fragile réputation.

" Et, d'ailleurs, cet amour de Thérèse pour Laurent était incompréhensible pour elle-même. Elle n'y était pas entraînée par les sens, car Laurent, souillé par la débauche où il se replongeait pour tuer un amour qu'il ne pouvait éteindre par sa volonté, lui était devenu un objet de dégoût pire qu'un cadavre. Elle n'avait plus de caresses pour lui, et il n'osait plus lui en demander. Elle n'était plus vaincue et dominée par le charme de son éloquence et par les grâces enfantines de ses repentirs. Elle ne pouvait plus croire au lendemain; et les attendrissements splendides qui les avaient tant de fois réconciliés n'étaient plus pour elle que les effrayants symptômes de la tempête et du naufrage. "

Elle se comporte en mère, en sauveuse. Il est un enfant capricieux qui aime jouer les désabusés. Ils s'aiment pour les mauvaises raisons et ce sont les mêmes mauvaises raisons qui les attachent l'un à l'autre. Mais, même si c'est Thérèse qui est la plus maltraitée et qui perd le plus, elle est en revanche loin de se contenter de cette position de dominée. La culpabilité qu'elle éprouve parce qu'elle ne se montre pas plus compréhensive finit par céder devant son besoin impérieux de faire ce qui est bien pour elle. Difficile d'être en désaccord avec cela.

Folio. 384 pages.
1859 pour l'édition originale.