20220110_145520

"Devant une lettre ou devant mon journal, j'ai le désir d'être honnête, mais peut-être qu'au bout du compte je suis la plus grande menteuse de tous, plus que June, plus qu'Albertine, à cause de cette apparence de sincérité."

Premier tome du journal qu’Anaïs Nin a tenu toute sa vie, nous y découvrons la vie de cette autrice à la réputation sulfureuse au début des années 1930. Mariée à Hugh Guiler, un homme gentil mais terne, elle croise la route d’Henry Miller et de sa femme. C’est aussi à cette époque qu’elle débute la psychanalyse et étudie sa vie, son travail d’écrivaine et surtout sa sexualité à travers ce prisme.

Je me demande ce que Beauvoir et Barthes auraient pensé d’Anaïs Nin. La première aurait sans doute étudié son cas dans le deuxième tome du Deuxième Sexe et Barthes aurait peut-être préféré Anaïs Nin à Werther pour son langage amoureux. Tout ce journal, dont on devine aisément (à la fois dans la manière dont il est rédigé et dans les réflexions de l'autrice) qu'il mêle réalité et fiction, met en scène une femme obsédée par son rapport aux hommes.
N'imaginez pas pour autant qu'Anaïs Nin n'est qu'une écervelée superficielle ou une femme qui cherche à provoquer son lecteur par des propos très crus. Elle est au contraire très consciente des questions que soulève son comportement. Ce livre est avant tout le journal d'une femme qui se cherche, qui essaie de définir sa façon d'aimer et de désirer.

Assaillie en permanence par des flots de pensées, elle tente d'en démêler les fils. Elle est fascinée par Dostoïevski, autre grand amateur de psychologie, et c'est ce qui la pousse vers des êtres comme Henry Miller et June. Avec le premier, elle vit une histoire d'amour passionnée (elle a aussi d'autres amants et lui ne cesse pas de fréquenter les prostituées) et la découverte de son tempérament maniaque et de son caractère attentionné envers elle la perturbent. Elle n'envisage la passion que dans les tourbillons. Cette liaison l'amène aussi à s'interroger sur le plaisir sexuel féminin, une thématique peu abordée dans les années 1930.

"En ce moment, je déteste Henry - profondément. Je déteste les hommes qui ont peur de la force des femmes. Sans doute June aimait-elle cette force, ce pouvoir destructeur. Car June est destruction."

June aussi est l'objet d'une passion de la part d'Anaïs. C'est à la fois son reflet et son pendant torturé.

"Elle ne vit que des reflets d'elle-même dans les yeux des autres. Elle n'ose pas être elle-même. Il n'y a pas de June Mansfield. Elle le sait. Plus elle est aimée, plus elle le sait."

Cette double relation fait prendre conscience à l'autrice des rapports de domination qui existent entre les sexes. Elle sait qu'elle aime les hommes parce qu'ils veulent la dominer, mais elle ne peut s'en empêcher.

En tant qu'écrivaine, Anaïs parle beaucoup de son travail. Elle admire Miller, qui surpasse Joyce selon elle. De son côté, c'est surtout sa façon de dire l'intime qui la passionne. Elle écrit secrètement, mais partage aussi des lettres de ses amants, fait lire son journal à ces derniers et à son psychanalyste (qui rejoindra la liste de ses conquêtes après avoir conclu à sa frigidité partielle...). Malgré tout, elle a conscience des limites de toute entreprise de dire la vérité. Parce qu'on ne se connaît jamais entièrement (on ne le veut pas), et parce qu'on n'est jamais qu'une partie de nous-mêmes avec les autres.

"L'autre soir, nous avons évoqué le piège de la littérature, qui élimine tout ce qui n'est pas essentiel, pour nous donner une sorte de concentré de vie. Je me suis écriée, presque indignée : "C'est une tromperie et c'est à l'origine de bien des déceptions. On lit des livres et on s'attend à ce que la vie soit tout aussi pleine d'intérêt et d'intensité. Et, naturellement, elle ne l'est pas." "

C'est puissant, c'est juste et c'est beau. Un indispensable.

Stock. 329 pages.
Traduit par Béatrice Commengé.
1986.