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"Cette maison et tout ce qu'elle renferme, voilà son univers, sa chrysalide. Entre ces quatre murs elle n'a pas à craindre le ridicule. Elle peut y faire des cabrioles, l'arbre droit et les pieds au mur. Qui oserait la blesser d'un éclat de rire ?"

Cela fait dix-sept ans que Mr Jarrow a perdu la raison. Depuis, il amasse des os d'animaux morts, affiche des photos macabres dans sa chambre à coucher et savoure chaque jour la lecture des faits divers rapportés dans les journaux. Sa femme, Agnès, et sa fille, Grace, subissent ses lubies sans broncher.
Lorsque Mr Holme, un voisin passionné d'orchidées, commence à s'intéresser à Grace, et qu'un fou furieux s'échappe de l'hôpital psychiatrique voisin, le fragile équilibre de Middenshot est mis à mal.

Le Temps qu'il fait à Middenshot emprunte au merveilleux pour nous conter une histoire qui explore la noirceur et la cruauté de l'être humain. Publié en 1952, le spectre des horreurs du nazisme y est omniprésent. Les contours du réel sont mal définis, la narration brouillée, obligeant le lecteur à réattribuer les flux de pensée qu'il perçoit aux différents personnages. De plus, ces derniers sont tous touchés par la folie, chacun à sa façon. Les éléments naturels sont des personnages de l'histoire, effrayant les personnages, dissimulant les crimes. Le vent, le brouillard puis la neige rythment notre lecture.

Cette forme inclassable est un prétexte pour nous livrer une réflexion passionnante sur la justice et la folie. Aurait-on pu empêcher la Shoah ? Suffit-il d'éliminer les mauvaises herbes pour empêcher le mal de se propager ? Peut-on distinguer les monstres des autres êtres humains ? Quels critères pour juger qu'un homme doit être mis hors d'état de nuire ?
L'auteur évoque le duel entre les tenants de la prise en compte de la psychologie et du contexte dans le jugement des crimes et ceux qui plaident pour une justice impitoyable. Les premiers sont-ils des idéalistes laxistes et irresponsables ? Les seconds ne nous condamneraient-ils pas à une société composée d'automates identiques ?

En plus de ces éléments déjà passionnants, j'ai été complètement envoûtée par la plume d'Edgar Mittelholzer. Ses descriptions sont d'une beauté à couper le souffle et sa plume retranscrit à merveille la violence des émotions et la complexité de ses personnages.

"Un soleil décoloré, semblable à une goutte d'huile de ricin coagulée, éclairait par moments le paysage convalescent. Quelques feuilles restaient encore aux châtaigniers, aux chênes et aux peupliers, mais beaucoup d'arbres, et surtout les plus verts, laissaient pendre leurs membres rompus, et les talus, les prairies défoncées par le bétail, les chemins creux, tout, jusqu'au portail des maisons, était jonché de débris de branchages. L'air froid sentait la feuille déchiquetée, l'arbre blessé, la plante violée par le vent. La fumée qui sortait des cheminées de briques rouges ne pouvait masquer cette odeur de bois qui saigne, de chlorophylle répandue, de sève encore à vif."

Avec ce livre je découvre également les éditions du Typhon et le travail d'édition remarquable a indéniablement ajouté à mon plaisir de lecture. Je vais me faire un plaisir de parcourir le reste de leur catalogue.

Un classique anglais dont je n'avais jamais entendu parler mais dont je ne peux que vous conseiller vivement la lecture.

Les éditions du Typhon. 336 pages.
Traduit par Jacques et Jean Tournier.
1952 pour l'édition originale.