27 juin 2021

Le Cercle fermé - Jonathan Coe

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« Eh bien... eh bien, ça s’appelle Agitation, et ça parle des événements politiques des trente dernières années, et de leur rapport avec... les événements de ma propre vie, je dirais. »

Les Anglais s'apprêtent à fêter le nouveau millénaire sous l'égide de leur charismatique premier ministre, Tony Blair. Claire rentre en Angleterre, où elle retrouve son ex-mari, Philip et leur fils Patrick. Avant cela, elle s'est rendue en Normandie et a mis un terme à son attente desespérée de sa soeur disparue depuis presque trente ans. A Birmingham, elle croise par hasard Benjamin Trotter. Devenu comptable alors que tous le voyaient écrivain, sa vie sentimentale est un désastre. Son frère, l'imbuvable Paul, n'a pas eu ses hésitations et fait partie de la vague montante de jeunes députés travaillistes.  

Après mon coup de coeur pour Bienvenue au club, je ne pouvais pas résister à l'envie de découvrir la suite des aventures de ses personnages.

Et si, d'adolescents prometteurs, nous étions condamnés à ne devenir que des adultes décevants ? Les idéaux et les principes très arrêtés de notre jeunesse volent souvent en éclats face à la réalité d'une routine abrutissante ou d'une rencontre réveillant des choses que l'on croyait disparues depuis longtemps. Il est frappant d'observer que les adolescents d'autrefois ressemblent beaucoup à leurs parents.

" Je dois repartir. De zéro. Et je dois commencer par faire ce qu’il y a de plus dur au monde, ce que j’ai refusé de faire toutes ces années : abandonner tout espoir. "

Alors que le précédent tome décrivait les prémices du thatcherisme, Jonathan Coe analyse ici la politique blairiste, qui détricote les services publics et conduit la Grande-Bretagne à participer à l'intervention en Irak sans l'aval des Nations-Unies. L'Angleterre du début du troisième millénaire, c'est aussi les programmes de télé-réalité, repoussant toujours plus loin les limites de la médiocrité. Les vraies nouvelles idoles ne sont pas les jeunes députés dotés d'une conseillère médiatique (ce n'est pas vraiment un mal) et encore moins les scientifiques permettant des découvertes majeures. Il ne faudrait tout de même pas aborder les vrais problèmes et pointer les vrais coupables.
Autre sujet d'importance qui gangrène le pays, le racisme.

" Je veux dire, le racisme est partout, mais il n’est pas proclamé. Si tu veux du racisme, va dans l’Angleterre profonde et incruste-toi dans un dîner du Rotary. Tu trouveras tout un tas de gens, anglais, blancs, bourgeois, qui fondamentalement n’aiment pas les Noirs, qui n’aiment personne en dehors de leur petit monde, mais qui sont bien lotis, qui mènent leur vie comme ils l’entendent et qui donc n’ont pas besoin de passer à l’acte, à part peut-être en lisant le Daily Mail et en déblatérant entre eux au bar après une partie de golf. Ça, c’est du racisme. Alors que les gens dont tu parles, ceux qui s’organisent, qui vont dans des manifs et qui provoquent des bagarres, ceux qui en parlent ouvertement... ça, c’est autre chose. Ce sont aussi des victimes. Des perdants. Leur peur et leur sentiment d’impuissance sont si forts qu’ils sont incapables de les dissimuler. En fait, c’est même pour ça qu’ils font des choses pareilles : ils veulent qu’on sache qu’ils ont peur. "

Plus sournoise, une frange de l'extrême-droite n'est plus ouvertement aussi violente qu'auparavant, mais invite à une communion avec la ruralité loin de "la société moderne urbanisée, décadente et multiculturelle" (je n'y avais jamais pensé).

Un roman moins jouissif que Bienvenue au club, qui alliait les registres à la perfection, mais une observation toujours aussi pertinente et cynique (voire prémonitoire) de l'Angleterre et de ses habitants.

Folio. 549 pages.
Traduit par Jamila et Serge Chauvin.
2004 pour l'édition originale.

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23 juin 2021

Ada ou la beauté des nombres - Catherine Dufour

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" L’humilité n’est pas son fort, et c’est ce qui lui permettra de voir loin. "

S'il est un domaine dans lequel les femmes brillent encore plus qu'ailleurs par leur absence, c'est bien l'histoire des sciences. Certaines ont pourtant permis, faisant fi de tous les obstacles que leur condition mettait devant elles, des avancées précieuses. C'est le cas d'Ada Lovelace, à laquelle Alan Turing en personne a rendu hommage pour ses travaux préfigurant l'informatique et l'intelligence artificielle.

Très enthousiaste lorsque j'ai entamé ma lecture, j'ai failli l'abandonner au bout d'une cinquantaine de pages. Le style utilisé par Catherine Dufour, artificiellement familier (lol, boloss, BFF, bien roulée...), m'empêchait d'apprécier un fond pourtant remarquable en termes de vulgarisation et d'analyse. Finalement, comme l'ont noté d'autres personnes, ces effets de style deviennent moins nombreux par la suite. Il est alors possible d'apprécier sans réserve ce portrait passionnant.  

Ada Lovelace est la fille légitime de Lord Byron, qui ne s'en est jamais occupé, et d'une mère ayant adopté des méthodes d'éducation destructrices. Elle bénéficie cependant d'une instruction variée et de fréquentations prestigieuses (Mary Somerville, Charles Babbage...) qui lui permettent de développer sa curiosité hors du commun. Bien que mariée très jeune et mère de trois enfants, elle ne renonce pas à ses centres d'intérêt.

" À douze ans, Ada semble en forme : elle se passionne pour la mécanique, essaye de construire des ailes articulées, dissèque des corbeaux morts, rédige un « livre de Flyology » et rêve d’avions à vapeur. Elle lit tout ce qu’on lui met sous la main avec voracité. "

Mary Somerville, femme de sciences et professeur de mathématiques d'Ada Lovelace

Dans l'Angleterre victorienne, les mathématiques ne sont pas encore la discipline reine et apparaissent souvent comme une distraction accessible même aux femmes. Pourtant, les enjeux sont colossaux. Sans calculatrice, il faut se débrouiller avec des tables qui servent dans les constructions, la navigation, la finance ou l'armée. La moindre erreur (et elles sont légions) peut être fatale.
Dépassant son maître, Charles Babbage, brillant mais concentré sur son objet de travail, Ada Lovelace utilise son intuition pour imaginer que les machines pourront faire des mathématiques un moyen et non plus seulement une fin.

Si la jeune femme a assez de culot pour ne pas se faire voler son travail, on lui refuse le droit de publier sans la tutelle d'un homme. Brouillée avec Babbage, elle qui voudrait étudier de nombreux domaines, se retrouve démunie. C'est la fin du rêve et le début de la frustration.

" Les dames du XIXe sont volontiers malades. D’abord, la maladie constitue la seule excuse valable pour échapper aux corvées attribuées aux femmes. Et, dans une existence où on n’a le droit de rien choisir, tout est corvée et n’engage guère à sortir de son lit. Ensuite, le refoulement féroce et précoce de chaque désir est une excellente façon de somatiser par tous les bouts. Là-dessus, la société pousse à la roue : la maladie est un outil de contrôle. C’est un bon prétexte pour enfermer. Dans la Physiologie du mariage, Balzac explique en détail, et avec un parfait cynisme, comment détruire la santé des femmes pour mieux les tenir, en les empêchant de bouger et en les nourrissant mal. "

Après une liaison et des excès aux courses, l'histoire en finit avec elle en la faisant mourir d'un cancer très douloureux. Elle sera cependant célébrées dans des nécrologies merveilleuses de sexisme, saluant son "intelligence complètement masculine"...

Une biographie qui met en lumière une femme brillante et méconnue, brisée dans son élan par son époque.

Fayard. 244 pages.
2019.

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21 juin 2021

Bienvenue au club - Jonathan Coe

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"— Alors je t’emmène, Patrick. On va remonter le temps. Jusqu’au tout début. Jusqu’à un pays qu’on serait sûrement incapables de reconnaître. L’Angleterre de 1973."

Birmingham, années 1970. Benjamin Trotter est le deuxième enfant de sa fratrie, coincé entre une soeur qui épluche les petites annonces pour trouver un petit ami et un frère cadet dont la vanité gâche le potentiel. A l'école, Benjamin, surnommé Roteur, essaie de se faire une place avec ses amis, dont le fils du principal représentant syndical de l'usine dans laquelle travaille son propre père. Il rêve aussi d'attirer un jour l'attention de la belle Cicely.

Je savais que j'allais aimer cette lecture, mais je ne pensais pas avoir un tel coup de coeur pour ce livre aussi hilarant qu'émouvant.

Il fait surgir devant nous une époque que nous n'avons pas connue comme peu d'auteurs savent le faire. Surtout que, quand je lis "Personne ne remarquait ce marron envahissant, ou en tout cas n’y voyait un sujet de conversation. Le monde était marron.", je vois ça :

Life on Mars

"On a tendance à oublier à quoi ressemblaient vraiment les années soixante-dix. On se souvient des cols pelle à tarte et du glam rock, on évoque, avec des larmes dans la voix, les Monty Python et les émissions pour enfants, mais on refoule toute la sinistre étrangeté de cette période, tous ces trucs bizarres qui se passaient tout le temps. On se rappelle le pouvoir qu’avaient les syndicats à l’époque, mais on oublie comment réagissaient les gens : tous ces tordus militaristes qui parlaient de mettre sur pied des armées privées pour rétablir l’ordre et protéger la propriété quand la loi ne serait plus en mesure de le faire. On oublie l’arrivée des réfugiés indiens d’Ouganda à Heathrow en 1972, qui avait fait dire que Powell avait raison, à la fin des années soixante, de prophétiser un bain de sang ; on oublie à quel point sa rhétorique devait résonner pendant toute la décennie, jusqu’à cette remarque qu’un Eric Clapton ivre mort fit sur scène en 1976 au Birmingham Odeon. On oublie qu’à l’époque, le National Front apparaissait comme une force avec laquelle il allait falloir compter."

Mélangeant les genres (extraits de journaux intimes, poèmes, témoignages, extraits de journaux scolaires...) aussi bien que les registres, l'auteur en fait des tonnes sans jamais tomber dans l'excès. Jonathan Coe se moque des dirigeants, des responsables syndicaux hypocrites, des riches, des membres du National Front, des convaincus de la méritocratie, le tout avec une subtilité plus ou moins grande mais toujours efficace.

Il y a pourtant énormément de mélancolie dans ce livre. Le contexte n'aide pas, pour commencer. Les conflits sociaux de cette ère pré-Thatcher et les actions terroristes de l'IRA favorisent un racisme qui divise les travailleurs.
Une impression de temps perdu nous prend à la gorge tout au long du récit. Les instants de complicité et de bonheur ne reviendront jamais. Benjamin et ses amis sont en pleine adolescence, cette période si particulière et intense, aussi décevante qu'enthousiasmante. Comme les adultes, ils doivent concilier les angoisses liées à leur époque, qui s'ajoutent à celles de leur âge.

Dans ce livre, qui est parmi d'autres choses un roman d'apprentissage, Benjamin pose des questions universelles. Il a le sentiment de n'être pas perçu correctement par les autres. D'être invisible. Comment raconter la vie de quelqu'un ? Comment raconter sa propre vie ?

" Je me le demande. Je me demande si tout le vécu peut vraiment être réduit et distillé en quelques moments d’exception, six ou sept peut-être qui nous seraient accordés dans toute notre existence, et si toute tentative de tracer un lien entre eux est vouée à l’échec. Et je me demande s’il y a dans la vie des moments non seulement « qui valent des mondes », mais tellement saturés d’émotion qu’ils en sont dilatés, intemporels [...]. "

Si j'avais été mélomane, j'aurais eu une raison supplémentaire d'adorer ce livre. Je n'ai pas saisi le quart des allusions dans ce domaine, même si cela ne m'a pas empêché de sourire en lisant le paragraphe où l'auteur se demande comment on peut, à certaines époques de sa vie, s'enticher de certaines musiques.

De Jonathan Coe, j'avais lu et adoré Testament à l'anglaise, mais avec Bienvenue au club l'auteur intègre la liste de ceux dont je veux tout lire. Autre effet secondaire de cette lecture, j'éprouve une envie terrible de me rendre au Pays de Galles.

Comme je suis la dernière à le lire, vous pouvez trouver les avis de Kathel, Ingannmic, Mes pages versicolores, Sylire et Lili.

Folio. 540 pages.
Traduit par Jamila et Serge Chauvin.
2001 pour l'édition originale.

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17 juin 2021

Le Messager - Leslie Poles Hartley

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Léon Colston, presque treize ans, est invité par la mère d'un camarade de classe à séjourner chez eux dans le Norfolk durant les congés d'été. Le jeune garçon fait ainsi la connaissance des Maudsley, prestigieuse famille de la région. Un peu bousculé par la société qui peuple la maison, il se prend d'admiration pour la soeur aînée de son ami, Marian. Celle-ci prend sa défense, le cajole et le gâte. Conquis, il n'hésite pas lorsqu'elle lui demande à son tour une faveur.

J'ai énormément apprécié cette lecture faite suite à un épisode des Bibliomaniacs (un podcast que j'écoute depuis plusieurs années et que je vous conseille).

L'ambiance de ce livre est étouffante. Dès le début, nous savons qu'un drame s'est produit et que Léon en a été l'un des acteurs. Je m'y attendais d'autant plus que j'ai lu le roman de Ian McEwan qui s'inspire de cette histoire. La chaleur de l'été est présente à chaque page, dans les descriptions de la nature ou dans l'empressement de Léon à contrôler chaque jour la température.

La construction des personnages est remarquable. Il est difficile de ne pas succomber à Lord Trimingham, auquel son rang épargne les humiliations que réservent souvent les hommes à ceux qui ont un physique aussi effroyable. Il est aussi très appréciable que la personnalité des protagonistes ne soit pas aussi évidente qu'on le pense au premier abord. Marian en particulier, est difficile à cerner. Est-elle généreuse ou manipulatrice ? Capricieuse ou victime de sa condition ?
Le plus intéressant est évidemment Léon. Naïf, sensible et ignorant, son âge l'amène à se poser des questions existentielles. Encore dans le monde fantasmé de l'enfance, les vacances qu'il passe chez les Maudsley vont le faire grandir brutalement. Les moqueries sur ses vêtements trop chauds lui font prendre conscience de sa pauvreté. Dans les échanges aussi, il est en position d'infériorité, les codes de la société sont bien différents de ceux des pensions de garçons, aussi prestigieuses qu'elles soient.

Je dois reconnaître que je n'ai pas vraiment compris pourquoi l'un des personnages agissait comme il le fait dans les dernières pages du roman. La crise est inévitable, mais le drame ? Cela dit, nous n'avons que les souvenirs d'un enfant qui n'a pas même la connaissance des choses de l'amour pour comprendre ce qu'il s'est passé. De plus, l'auteur met en scène des personnages impulsifs et complexes.

Un superbe roman d'apprentissage.

10/18. 406 pages.
Traduit par Denis Morrens et Andrée Martinerie.
1953 pour l'édition originale.

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11 juin 2021

Les Brontë - Jean-Pierre Ohl

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Jean-Pierre Ohl est l'un des rares auteurs français dont j'achète les livres les yeux fermés depuis mon coup de coeur pour Les Maîtres de Glenmarkie, découvert grâce à Lou il y a des années. Passionné de littérature anglaise, il a publié deux biographies chez Folio. La première, sur Dickens, m'avait enchantée l'année dernière. Cette année, j'ai profité du Mois Anglais pour lire sa biographie des Brontë.

Cette lecture, très agréable, souvent passionnante, m'a également permis de réfléchir à ce qu'est un bon biographe. Concernant la vie des Brontë, les trois soeurs et le frère, il existe peu de documents originaux. Seule Charlotte a entretenu des correspondances régulières qui n'ont pas été détruites, et c'est encore elle qui a survécu aux autres membres de sa fratrie et entrevu les prémices du mythe des Brontë. D'Emily et Anne, il ne subsiste presque rien.
Jean-Pierre Ohl s'est donc livré, comme Elizabeth Gaskell ou Daphne du Maurier avant lui, à la reconstitution d'un puzzle incomplet et entouré de mythes.

Comment trois soeurs isolées, filles de pasteur, ont pu écrire des livres aussi puissants et perturbants dans l'Angleterre victorienne ? Emily avait-elle débuté un second roman ? Si oui, qui l'a détruit ? Qu'en est-il de Branwell ?

Si l'inspiration des Brontë s'explique assez facilement par les nombreuses lectures et les expériences des différents membres de la fratrie, qui ont dès le plus jeune âge puisé dans un vivier commun pour écrire, d'autres explications ne demeurent que des hypothèses. Expliquant les points de vue des biographes qui l'ont précédé, Ohl émet le sien en s'appuyant sur les documents qui le confortent et en tentant de pénétrer la psychologie des Brontë. Je dois admettre que je n'ai pas toujours été convaincue par ses arguments, mais il n'y aurait aucun intérêt à lire plusieurs biographies si leurs auteurs s'abstenaient de toute interprétation.

Comme tous les biographes, Ohl s'interroge sur le potentiel prétendument gâché de Branwell. Il remet beaucoup en cause la légende noire du frère Brontë et se montre très indulgent et prudent avec lui. Mais est-ce si important ? Est-ce qu'il ne faudrait pas surtout se demander quelles oeuvres les soeurs Brontë auraient produites si elles n'avaient pas été si pauvres ? Si elles avaient été des hommes ? Si elles avaient vécu ?
L'obsession pour Branwell est un élément qui m'interroge de plus en plus. Il a certes beaucoup inspiré ses soeurs et a publié quelques poèmes. Mais, s'il avait été une femme, n'aurait-il pas été qualifié de simple muse ? 

Parmi les éléments qui m'ont enchantée au cours de cette lecture, il y a cette impression de découvrir les vrais individus derrière la légende. C'est la première fois que j'entrevois les relations complexes des membres de la fratrie (autres que celles qui concernent les frasques de Branwell). Chaque soeur apparaît bien distinctement : Charlotte, timide, orgueilleuse, insatisfaite et conservatrice (elle ira jusqu'à qualifier La Recluse de Wildfell Hall "d'erreur absolue" ). Emily, sauvage sauf lorsqu'elle le veut bien. Anne, bienveillante et discrète à l'extrême.

Et puis, le travail. Même si l'on pourrait facilement penser que le génie littéraire coulait dans les veines de cette famille, ce n'est pas le cas. Dès l'enfance, les Brontë écrivent et ont une passion pour cela. Il leur faudra pourtant accomplir un énorme travail pour produire les textes qui continuent de fasciner près de deux cents ans plus tard. Comme toujours, nous avons surtout des informations sur Charlotte. Il semblerait que sa rencontre avec Constantin Heger à Bruxelles lui ait permis de renoncer à une vision romantique de l'artiste et de saisir l'importance du travail littéraire. Ses livres seront plus tard conçus avec moults pauses et remaniements.

Ayant déjà lu, à plusieurs reprises pour certains, une bonne partie des livres des Brontë, je n'ai pas ressenti un besoin irrépressible de me jeter sur leurs oeuvres. En revanche, j'ai savouré certaines analyses de Jean-Pierre Ohl. Ainsi, je trouve très juste son sentiment que Jane Eyre annonce les romans introspectifs tout en étant l'héritière du romantisme. De même, moi qui place Wuthering Heights tout en haut de l'oeuvre des Brontë, j'apprécie de le voir décrit comme une oeuvre allant au-delà de la simple histoire d'une passion destructrice pour laquelle  le roman passe parfois. 
Loin d'être aussi enthousiaste concernant Charlotte Brontë que lorsqu'il évoque Dickens, Ohl pointe aussi les faiblesses de la romancière dans ses oeuvres moins connues, en particulier son incapacité à traiter de thèmes politiques ou sociaux.

Dernier point fort de ce livre, vous y trouverez une peinture discrète mais intéressante du milieu littéraire de l'époque. Thackeray vous agacera probablement, vous (re)découvrirez Harriet Martineau, vous croiserez Elizabeth Gaskell. George Henry Lewes, futur compagnon de George Eliot, est un critique impitoyable de Charlotte. Face à eux, la jeune femme est souvent une cible de choix.

Encore une belle lecture avec ce Mois Anglais !

Folio. 307 pages.
2019.

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06 juin 2021

Le Vent dans les saules - Kenneth Grahame

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Grand classique de la littérature anglaise jeunesse, Le Vent dans les saules aura attendu une thématique animalière du Mois Anglais pour enfin sortir de ma PAL.

Dans un monde où les animaux vivent de manière civilisée dans la nature, Mr Taupe quitte un jour sa modeste maison souterraine pour découvrir la rivière alentour. Il devient l'ami de Mr Rat. Ensemble, ils organisent des virées en barque au bord de la rivière et des pique-nique. Ils partent aussi à la rencontre de Mr Blaireau et tentent de sauver Mr Crapaud de son addiction aux voitures et de sa vanité.

Si vous cherchez à vous évader dans un monde doux, fantasque, fait de petites choses du quotidien et d'une pincée de rêves, je vous invite à découvrir ce roman.
Mr Rat et Mr Taupe forment un duo adorable. Fins gourmets, curieux bien que casaniers et bienveillants envers tout le monde, leurs petites aventures ont un charme irrésistible.

Cette jolie histoire est portée par une écriture magnifique, avec des descriptions de la nature très imagées qui en font un véritable personnage. Les saisons défilant, elle se montre tour à tour terrifiante et protectrice avec ses habitants. Les roseaux chantent. Dans l'un de mes chapitres préférés, la nature est même personnifiée par une créature que ne renierait sans doute pas Hayao Miyazaki.

Tout n’est pas rose et naïf cependant. Nos petits héros ont des amitiés parfois mises à rude épreuve, comme celle qu’ils entretiennent avec l’insupportable Mr Crapaud. Même dans ce monde, il y a une hiérarchie entre les êtres et des faiblesses de caractère.

Une pépite des excellentes éditions Phébus.

Phébus. 203 pages.
Traduit par Gérard Joulié.
1908 pour l'édition originale.

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01 juin 2021

Souvenirs de Marnie - Joan G. Robinson

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" Voilà ce qu'on va faire ! On va conclure un pacte pour ne se poser qu'une question par soirée, d'accord ? Comme un voeu dans un conte.
- Il y en a plutôt trois, non ? répliqua Anna, sceptique.
- D'accord, trois alors. "

Anna est recueillie par les Preston après la mort de ses parents et de sa grand-mère, mais elle éprouve des difficultés à nouer des liens avec cette famille. A l'école aussi, elle est à l'écart. Sur les conseils du médecin, Mrs Preston décide d'envoyer Anna chez des amis pour l'été dans le Norfolk. Là-bas, Anna passe ses journées à se promener seule dans les dunes et à imaginer des histoires au sujet d'une maison qui borde la crique de Little Overton. Jusqu'à une nuit, où elle rencontre une fille de son âge en chemise de nuit, la fameuse Marnie.

Ce qui frappe d'abord, c'est l'objet lui-même. L'illustration de couverture, la couverture rigide, la police d'écriture, l'épaisseur du papier. Tout, dans ce livre, est élégant.

Je me suis glissée avec délice dans cette histoire mettant en scène une petite fille qui refuse qu'on l'aime pour ne pas souffrir. Je n'ai pas vu l'adaptation des studios Ghibli, mais j'ai imaginé sans peine la beauté des paysages du Norfolk, de la crique et de la maison qui hypnotise Anna lorsqu'elle la voit pour la première fois. Joan G. Robinson sait convoquer en quelques phrases un décor enchanteur. Parmi toutes les anecdotes raportées, le ramassage de la salicorne m'a rappelé mes propres vacances d'été au bord de la mer. Le genre de détails qui vous font succomber à tous les coups.

Anna est une héroïne à laquelle il est facile de s'identifier. Solitaire, rêveuse et trop sincère pour prétendre s'intéresser à des personnes ou à des choses qui l'ennuient, sa personnalité est perçue comme problématique. A Little Overton, grâce aux libertés qu'on lui accorde, elle trouve peu à peu sa place. Ses hôtes, les Pegg, le vieux Gossdetro, l'énigmatique Marnie, la maladroite Mrs Preston et plus tard les Lindsay, forment autour d'elle une communauté attachante.

Tout était donc parfait jusqu'à ce que j'arrive aux derniers chapitres. J'avais imaginé bien des révélations, je m'attendais à prendre une claque, mais ça a été la douche froide. Je n'aime pas les coïncidences tirées par les cheveux. Elles me font toujours penser que l'auteur a utilisé ce procédé parce qu'il n'arrivait pas à terminer son histoire.
Par ailleurs, j'ai beau savoir que c'est très courant en littérature jeunesse, les morales à gros sabots m'exaspèrent. Je n'avais pas besoin qu'on me dise en toutes lettres qu'il est difficile de se construire en tant qu'adulte quand on a été mal aimé enfant, le reste du livre l'évoquait parfaitement bien.

Malgré mes réserves concernant la fin qui m'empêchent de le considérer comme un coup de coeur, je garderai un beau souvenir de ce livre à recommander à ceux qui cherchent une lecture réconfortante.

Monsieur Toussaint Louverture. 249 pages.
Traduit par Patricia Barbe-Girault.
1967 pour l'édition originale.

Cartes postales : Henri Rivière et Salvador Dali.

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