30 mai 2021

I am, I am, I am - Maggie O'Farrell

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Avant d'entamer le Mois Anglais, je me rapproche géographiquement en retrouvant l'Irlandaise Maggie O'Farrell, dont j'avais adoré il y a des années L'étrange disparition d'Esme Lennox.

Plutôt que de se livrer à un exercice autobiographique classique, Maggie O'Farrell nous raconte dix-sept moments où elle a côtoyé la mort. Tentatives d'agression, problèmes de santé gravissimes, accidents évités de justesse, l'écrivaine tisse chaque souvenir autour d'une partie de son corps.

En lisant ce livre, je me suis fait la même réflexion que l'un des amis de Maggie O'Farrell : "C'est fou d'avoir aussi peu de chance !" On a du mal à croire que toutes ces choses sont arrivées à une seule personne tant certaines sont exceptionnelles.

Les différents chapitres de ce livre sont écrits comme des nouvelles. Certains abordent des sujets qui relèvent de l'expérience personnelle, d'autres évoquent des thèmes universels comme les violences faites aux femmes ou la maladie. Ce sont ces derniers textes qui m'ont le plus intéressée, mais je dois reconnaître que je n'ai pas éprouvé le coup de coeur que j'espérais en lisant ce livre.

La construction, avec une chronologie éclatée et des pensées qui vont et viennent, m'a trop souvent laissée en dehors de ma lecture. C'est un procédé qui me plaît en général, mais cette fois cela donne lieu à des redites et à des digressions qui m'ont trop souvent fait oublier l'angoisse ou la colère que j'avais commencé à éprouver. Par ailleurs, Maggie O'Farrell est parfois trop mécanique dans ses explications pour que l'on se sente pris par les tripes (ce qui est surprenant pour un livre qui fait autant appel au corps).

Quand je lis un livre d'écrivain, j'espère y trouver des clés pour comprendre son oeuvre, son rapport à l'écriture, ça n'a pas été le cas ici. Il n'y a que quelques passages frustrants parce que trop courts à ce sujet.

Malgré cela, j'ai absolument adoré le dernier chapitre du livre. L'autrice, qui ne parle plus vraiment d'elle (est-ce la clé ? ), y met le souffle qui était trop souvent absent jusque-là. J'y ai enfin perçu le parallèle avec la citation de Sylvia Plath qui donne son titre au livre.

Une lecture en demi-teinte, mais qui ne me décourage pas de lire les autres livres de Maggie O'Farrell.

Audible. 6h44.
Lu par Amélie Céline.
2017 pour l'édition originale.

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28 mai 2021

Ma PAL pour le Mois Anglais

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Après vous avoir conseillé quelques uns de mes coups de coeur en matière de littérature anglaise, je vous présente ma sélection pour le Mois Anglais.

Comme souvent, il s'agit essentiellement de littérature classique :

- Un peu de littérature jeunesse : Souvenirs de Marnie de Joan G. Robinson, dont la superbe couverture attire l'oeil et le premier tome de l'adaptation du délicieux Miss Charity en bande-dessinée.

- De quoi se plonger dans l'ambiance victorienne : un roman George Eliot, ma plus belle découverte du Mois Anglais de l'année dernière et la biographie des soeurs Brontë par le génial Jean-Pierre Ohl.

- De la littérature anglaise qui couvre différentes parties du XXe siècle : Le Messager de L.P. Hartley, Le parfum des fraises sauvages d'Angela Thirkell, Le Train de 16h50 d'Agatha Christie et Bienvenue au club de Jonathan Coe.

- Parce que Virginia Woolf est ma préférée, je suis ravie d'avoir trouvé de quoi passer quelques heures en sa compagnie avec Trois guinées.

Il va de soi que ce programme est susceptible d'être modifié à tout moment, en fonction de mes envies, de vos propres publications et aussi de mon emploi du temps.

Maintenant que je suis prête pour cette dixième édition, je vous souhaite un très beau Mois Anglais à tous !

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26 mai 2021

Les 10 ans du Mois Anglais : programme et conseils de lecture

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Cette année, Le Mois Anglais de Lou, Cryssilda et Titine fête son dixième anniversaire (déjà). Pour l'occasion, j'ai sorti toute ma PAL anglaise, soit une centaine de livres. Je n'ai pas encore terminé de faire ma sélection, mais comme je suis une chic fille, j'ai fait la vôtre.

Le programme est très alléchant. Vous pouvez évidemment ne pas le suivre et vous contenter de lire ce qui vous tente, nous sommes là pour le plaisir. Mais si le challenge vous amuse, je vous propose quelques titres coups de coeur à découvrir :

  • Avant 1837 : 3 juin

Les livres de Jane Austen, en particulier Persuasion, Northanger Abbey et l'incontournable Orgueil et Préjugés.
Anne Radcliffe : Les Mystères d'Udolphe.
Mary Shelley : Frankenstein.
Daphné Du Maurier : Le Général du roi.
Virginia Woolf : Orlando.

  • Animaux : 5 juin

Virginia Woolf : Flush, une biographie.
George Orwell : La Ferme des animaux.

  • 1ere ou 2e guerre mondiale : 7 juin

Elizabeth Jane Howard : La Saga des Cazalet.
Mary Wesley : La Pelouse de camomille.
Ian McEwan : Expiation.

  • Littérature jeunesse / album jeunesse : 9 juin

Marie-Aude Murail : Miss Charity ou Charles Dickens.
Philip Pullman : A la croisée des mondes.
J.K. Rowling : Harry Potter.
Cathy Cassidy : L'Affaire Jennifer Jones.
Louise Rennison : Le Journal de Georgia Nicolson.

  • Époque victorienne : 10 juin

Les soeurs Brontë : Les Hauts de Hurlevent d'Emily, Jane Eyre de Charlotte et La recluse de Wildfell Hall d'Anne.
George Eliot : Middlemarch ou Le Moulin sur la Floss.
Charles Dickens : Un Conte de deux villes.
Thomas Hardy : Tess d'Uberville et Loin de la foule déchaînée.
Sir Arthur Conan Doyle : Le Chien des Baskerville.
Elizabeth Gaskell : Femmes et Filles, Les Confessions de Mr Harrison ou Nord et Sud.
William Makepeace Thackeray : La Foire aux Vanités.
Anne Perry : Un étranger dans le miroir.

  • Une saison au choix : 12 juin

Elizabeth Jane Howard : Etés anglais.
Elizabeth von Arnim : Avril enchanté.

  • Années 50/60 : 14 juin

William Golding : Sa Majesté des Mouches.
Sadie Jones : Le Proscrit.
Ian McEwan : On Chesil Beach.

  • Époque édouardienne : 17 juin

E.M. Forster : Maurice et Avec vue sur l'Arno.
Virginia Woolf : La Traversée des apparences.

  • English Royals : 19 juin
  • Années 70/80/90 : 21 juin

Julian Barnes : Une fille, qui danse.
Jonathan Coe : Testament à l'anglaise et Bienvenue au club.

  • Non fiction (essai / biographie / livre d'histoire) : 22 juin

Reni Eddo Lodge : Le Racisme est un problème de blancs.
Virginia Woolf : Une chambre à soi et L'Art du roman.
Mona Ozouf : L'autre George : à la rencontre de George Eliot.
Jean-Pierre Ohl : Charles Dickens.
Daphné Du Maurier : Le Monde infernal de Branwell Brontë.
Claire Tomalin : Jane Austen, passions discrètes.

  • Années 20/30/40 : 24 juin

Daphné Du Maurier : Rebecca.
Elizabeth von Arnim : Avril enchanté et Vera.
Evelyn Waugh : Retour à Brideshead.
Julia Strachey : Drôle de temps pour un mariage.
Virginia Woolf : Vers le Phare et Les Années.
Mervyn Peake : Titus d'Enfer.
Rosamond Lehman : L'invitation à la valse.
Nancy Mitford : La Poursuite de l'amour.
Elizabeth Taylor : Angel.
Kazuo Ishiguro : Les Vestiges du Jour.
Agatha Christie : L'Heure zéro et Ils étaient dix.

  • Voyage / évasion au sens large (régions anglaises, voyage dans le temps, dans l'espace si l'équipage est anglais) : 26 juin

William Somerset Maugham : La Passe dangereuse.
Jasper Fforde : L'affaire Jane Eyre.

  • Années 2000 jusqu’à aujourd’hui : 28 juin

Rachel Cusk : Arlington Park.
Diane Setterfield : Le Treizième conte.
Kazuo Ishiguro : Auprès de moi toujours.

Et vous, des conseils ? Des envies ?

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17 mai 2021

La Maison dans laquelle -Mariam Petrosyan

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" [...] j'avais compris que le goût des habitants de la Maison pour les histoires à dormir debout n'était pas né comme ça, qu'ils avaient transformé leurs douleurs en superstitions, et que ces superstitions s'étaient à leur tour muées, petit à petit, en traditions. Et les traditions, surtout lorsque l'on est enfant, on les adopte immédiatement. Si j'étais arrivé ici il y a quelques années, peut-être que je trouverais banal de communiquer avec les morts."

Autant parce que ce livre est impossible à résumer que pour préserver le plaisir de la découverte, je ne vous dirai pas grand chose de l'histoire qu'il raconte. Sachez seulement qu'il existe une maison dont les murs sont recouverts d'inscriptions manuscrites et certaines fenêtres murées. Ses habitants sont des adolescents livrés à eux-mêmes la plupart du temps, répartis dans des groupes où la hiérarchie est stricte. Ils ne se font appeler que par le surnom qu'on leur a attribué. L'Extérieur n'existe plus, il est interdit d'en parler.

Il est rare de croiser un livre offrant tant de niveaux de lecture, tous parfaitement réussis de surcroît. La Maison dans laquelle est un roman qui ressemble à un conte macabre. C'est aussi une immersion dans un institut où tous les habitants paraissent fous. On peut voir ce livre comme la description d'un monde qui ne laisse pas de place aux personnes handicapées et qui préfère les tenir à la marge. Enfin, c'est une métaphore de la condition humaine, à laquelle nous espérons tous échapper en nous racontant des histoires et en accumulant des souvenirs qui finissent par ne plus rien nous rappeler.

Cette ambivalence contamine les personnages, perçus par différents narrateurs. Pour démêler le vrai du faux (s'ils existent), on ne peut compter ni sur l'Aveugle, chef implacable et adolescent pathétique à la fois, ni sur l'éducateur tour à tour clairvoyant et drogué aux mystères de la Maison. Les personnages parlent par énigmes, et l'on se demande si c'est pour dissimuler leurs crimes ou bien leurs traumatismes.
Les amitiés (s'il s'agit bien de ça) sont étranges mais indéfectibles. Les liens entre les habitants sont tels que la parole est souvent inutile. On tombe sous le charme de ces jeunes qui semblent avoir tant vécu, effrayés à l'idée de grandir, et capables de la violence la plus pure comme de faire preuve d'une solidarité exceptionnelle.

Dès le premier chapitre, on est happé par cette histoire qui nous rappelle à quel point la lecture est un plaisir et un refuge. J'ai craint un essoufflement, une mauvaise direction, qui aurait gâché ce parfait instant de lecture. Mais rien n'est venu rompre le charme. Il y a du Lewis Carroll, du Jorge Luis Borges, du J.M. Barrie et même du Kazuo Ishiguro dans ce livre, et en même temps il est unique.

La Maison dans laquelle est un chef d'oeuvre, une lecture labyrinthique ficelée avec un soin méticuleux. Vous y serez partagé entre un sentiment de malaise, des éclats de rire (oui !), de la terreur et des larmes.

"Dès qu'ils le voyaient, les éducateurs se mettaient à compter machinalement les années qui les séparaient de la retraite. Ses voisins de chambrée rêvaient de l'étrangler. Putois avait neuf ans, et au cours de cette brève existence, il avait déjà eu le temps de commettre bien des forfaits."

Laissez-vous glisser dans ce livre.

Monsieur Toussaint Louverture. 1070 pages.
Traduit par Raphaëlle Pache.
2009 pour l'édition originale.

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14 mai 2021

Kim Jiyoung, née en 1982 - Cho Nam-Joo

Kim"Comme si avoir une fille constituait une raison médicale, l’avortement des fœtus filles était pratiqué de façon massive. Cette tendance allait persister durant toutes les années quatre-vingt, jusqu’au début des années quatre-vingt-dix où la population atteignit le point culminant du déséquilibre des naissances garçon/filles. Au-delà du troisième enfant, la proportion de garçons était plus du double des filles."

Séoul, Corée du Sud. Alors qu'elle a tout pour être heureuse, Kim Jiyoung commence à parler avec les voix des femmes de sa connaissance. S'agit-il d'une pathologie inévitable, de sorcellerie ou bien de l'expression d'une souffrance liée à sa condition ?

Ce roman avait beaucoup de choses pour me plaire, en particulier son discours profondément féministe. Pourtant, c'est une petite déception.

Il est intéressant de lire des oeuvres remettant en cause l'image idéalisée que nous avons des pays comme le Japon et la Corée, que nous connaissons à travers des préjugés ou les arts qui font actuellement fureur (séries, groupes de musiques, mangas...). 
Loin de ces images lisses, édulcorées, et avec l'aide de chiffres et de sondages, l'autrice nous immerge dans une famille coréenne classique, plutôt ouverte d'esprit et bienveillante envers ses membres. Malgré cela, les expériences de Kim Jiyoung seront toujours marquées par le sexisme qui sévit partout : dans son éducation, dans ses études, dans sa vie professionnelle, dans son mariage, dans sa maternité...

Je ne me suis pas ennuyée au cours de ma lecture. La vie de Kim Jiyoung est parsemée d'événements qui pourraient arriver à n'importe quelle femme française, et je n'ai heureusement pas atteint le moment où les discriminations à l'embauche, la culture du viol ou la charge mentale deviendront des sujets lassants.
L'héroïne est d'autant plus touchante qu'elle est consciente et révoltée d'endosser ce rôle qu'on la force à prendre. Un rôle qu'elle accepte de jouer parce que c'est parfois un moindre mal. Quand on gagne un salaire bien inférieur à celui de son époux et insuffisant pour faire vivre une famille, il est difficile de ne pas sacrifier sa vie professionnelle après la naissance d'un enfant.

Cependant, l'autrice semble avoir oublié en cours de route qu'elle écrivait un roman. Il n'est question des troubles de Kim Jiyoung que dans l'introduction du livre. Ce qui semble être la promesse d'une histoire jouant avec les codes du fantastique n'est finalement qu'un exposé des différentes étapes de la vie d'une femme coréenne et des obstacles qu'elle rencontre du fait de son sexe. Le seul moment faisant écho à l'introduction est un dernier chapitre brumeux dont le narrateur est un homme sorti de nulle part.
A aucun moment je n'ai compris la plus-value apportée par la forme romanesque de cet ouvrage par rapport à un essai sur le même sujet.

Si vous souhaitez vous informer sur la condition des femmes en Corée, ce livre sera une très bonne source d'information. Cela risque d'être moins satisfaisant si vos exigences littéraires sont plus élevées.

D'autres avis plus enthousiastes chez Usva et Pativore.

Avec cette lecture, je participe au challenge de Cristie.

10/18. 166 pages.
Traduit par Kyungran Choi et Pierre Bisiou.
2016 pour l'édition originale.

Logo challenge coréen

07 mai 2021

A l'Est d'Eden - John Steinbeck

eden"Au cours des hivers pluvieux, les torrents s’enflaient et venaient grossir la Salinas qui, bouillonnante et furieuse, quittait son lit pour détruire. Elle entraînait la terre des fermes riveraines ; elle arrachait et charriait granges et maisons ; elle prenait au piège et noyait dans son flot bourbeux vaches, cochons et moutons, et les roulait vers la mer. Puis, avec la fin du printemps, la rivière regagnait son lit et les bancs de sable apparaissaient. En été, elle se terrait. De l’élément liquide, seules subsistaient des flaques à l’emplacement des tourbillons hivernaux. reculait et les saules se redressaient, empanachés de débris. La Salinas n’était qu’une rivière saisonnière et capricieuse, tour à tour dangereuse et timide – mais nous n’avions que celle-là et nous en étions fiers. On peut être fier de n’importe quoi si c’est tout ce que l’on a. Moins on possède, plus il est nécessaire d’en tirer vanité."

La Vallée de la Salinas en Californie est une terre capricieuse. Les chanceux et les riches ont de l'eau pour survivre durant les années de sécheresse, les autres doivent se contenter de vastes terrains sur lesquels ils n'ont aucune chance de prospérer. Samuel Hamilton est de ces derniers. Pourtant, cet immigré irlandais est un homme reconnaissant. Père d'une famille nombreuse, marié à une femme admirable et grand inventeur incapable de tirer profit de ses nombreuses qualités, il est l'un des hommes les plus respectés de la vallée.
C'est ici aussi que va se dérouler la vie des Trask, dont la destinée ressemble à s'y méprendre à l'histoire de Caïn et Abel.

Les Raisins de la colère a été l'un de mes plus gros coups de coeur de 2020, A l'Est d'Eden sera sans aucun doute dans mes favoris 2021.

Avec une écriture extraordinaire qui décrit avec une même justesse les décors dans lesquels se déroulent l'histoire que les sentiments des personnages, Steinbeck nous transporte d'un bout à l'autre des ces presque huit cents pages. Il nous plonge dans la vallée de la Salinas, nous emmène ensuite sur la côte Est avant de nous ramener en Californie. Il nous fait voyager du XIXe siècle à la Première Guerre mondiale.

Comme de nombreux romanciers, l'auteur s'interroge sur la préexistence du bien et du mal chez les individus. Ca pourrait être barbant, banal, il n'en est rien.

"Au monstre, le normal doit paraître monstrueux, puisque tout est normal pour lui. Et pour celui dont la monstruosité n’est qu’intérieure, le sentiment doit être encore plus difficile à analyser puisque aucune tare visible ne lui permet de se comparer aux autres. Pour l’homme né sans conscience, l’homme torturé par sa conscience doit sembler ridicule. Pour le voleur, l’honnêteté n’est que faiblesse. N’oubliez pas que le monstre n’est qu’une variante et que, aux yeux du monstre, le normal est monstrueux."

Les monstres de Steinbeck sont captivants, nuancés. Ils font froid dans le dos, nous tiennent en haleine et nous montrent surtout la complexité de l'humanité. L'église et la maison close sont nécessaires l'une à l'autre. Les Samuel, Lee, Adam ou Aron ne sont pas les plus nombreux, et leurs blessures les rendent parfois bien plus cruels que les "monstres". Si Caïn a tué Abel, est-ce seulement sa faute ou bien surtout celle de son père ?

"La traduction de King James avec son tu le domineras promet à l’homme qu’il triomphera sûrement du péché. Mais le mot hébreu, le mot timshel – tu peux – laisse le choix. C’est peut-être le mot le plus important du monde. Il signifie que la route est ouverte. La responsabilité incombe à l’homme, car si tu peux, il est vrai aussi que tu peux ne pas, comprenez-vous ?"

Si le discours social est moins passionné que dans Les Raisins de la colère, il reste omniprésent. Vols de brevets, profits et crimes de guerre, hypocrisie des classes dirigeantes, appauvrissement des paysans, Steinbeck n'oublie pas les ravages du capitalisme. Les bons seront seront toujours ceux qui résistent à l'argent sale. Là encore, ce qui prime, c'est le choix.

"Voici ce que je crois : l’esprit libre et curieux de l’homme est ce qui a le plus de prix au monde. Et voici pour quoi je me battrai : la liberté pour l’esprit de prendre quelque direction qui lui plaise. Et voici contre quoi je me battrai : toute idée, religion ou gouvernement qui limite ou détruit la notion d’individualité. Tel je suis, telle est ma position. Je comprends pourquoi un système conçu dans un gabarit et pour le respect du gabarit se doit d’éliminer la liberté de l’esprit, car c’est elle seule qui, par l’analyse, peut détruire le système. Oui, je comprends cela et je le hais, et je me battrai pour préserver la seule chose qui nous mette au-dessus des bêtes qui ne créent pas. Si la grâce ne peut plus embraser l’homme, nous sommes perdus."

Même s'il ne raconte pas des histoires très amusantes, il y a chez Steinbeck un optimisme certain. On sent qu'il aime les hommes et qu'il espère pour eux un monde meilleur. L'amitié entre Lee, Samuel et Adam redonne foi en l'humanité. Les relations fraternelles entre Charles et Adam ou Cal et Aron sont complexes et tragiques, mais leurs faiblesses crient le besoin de l'homme d'être aimé.

Si vous ne l'avez pas encore compris, A l'Est d'Eden est un énorme coup de coeur. A lire et à relire.

Les avis d'Ingannmic et de Mes pages versicolores.

Le Livre de Poche. 785 pages.
Traduit par Jean-Claude Bonnardot.
1952 pour l'édition originale.

02 mai 2021

Un été sans les hommes - Siri Hustvedt

hustvedtLorsque son mari lui annonce qu'il veut faire une pause (une pause française et âgée de vingt ans de moins qu'elle), Mia est admise dans un service psychiatrique. A sa sortie, elle prend provisoirement congé de la fac dans laquelle elle enseigne et rejoint sa ville natale. 
Là-bas, elle rencontre les membres de la résidence pour personnes âgées où vit sa mère, toutes veuves. Elle est également engagée pour animer un atelier de poésie avec de jeunes adolescentes.

J'ai apprécié ce livre, qui m'a donné l'impression d'être dans un cocon, entre filles (même si les filles ne sont pas toujours tendres). C'est à la fois enchanteur et emprunt de nostalgie. 

Siri Hustvedt n'est pas tendre avec les hommes, leurs injustices et leurs lâchetés envers les femmes qu'ils ont épousées. Mia est une femme blessée et en colère. Bien que banale, sa souffrance est réelle. Elle et son époux ont vécu des décennies ensemble, au point qu'ils mélangent leurs souvenirs. Une séparation n'est pas qu'un chagrin d'amour, c'est aussi une perte de repères.

"Il n’y a pas de vie sans un sol, sans un sentiment de l’espace qui n’est pas seulement extérieur mais intérieur aussi – les lieux mentaux. Pour moi, la folie avait constitué une suspension. Quand Boris s’en fut de cette manière abrupte promener ailleurs son corps et sa voix, je me mis à flotter. Un jour, il laissa échapper son désir d’une pause, et ce fut tout. Sans doute avait-il médité sa décision, mais je n’avais eu aucune part à ses réflexions."

Un immense sentiment d'injustice habite l'héroïne, digne et dévouée épouse de scientifique reconnu. Cette expérience met en valeur le déséquilibre dans les rapports entre hommes et femmes. Ces dernières sont toujours défavorisées. Elles sont rares à parvenir à se faire entendre et à jouir d'une autorité naturelle. On attend d'elles un souci constant du bien-être des personnes qui leur sont proches Condamnées à faire essentiellement un travail invisible, à être le soutien de l'homme, même si elles ont elles-mêmes une carrière (on pense mille fois à Simone de Beauvoir en lisant ce livre), elles ont en plus une date de péremption.
En tant que poétesse, Mia s'interroge sur le rapport à l'écriture et à la lecture, qui n'est pas le même selon que l'on est un homme ou une femme.

Beaucoup de femmes lisent de la fiction. La plupart des hommes, non. Les femmes lisent des fictions écrites par des femmes et par des hommes. La plupart des hommes, non. Si un homme ouvre un roman, il aime avoir sur la couverture un nom masculin ; cela a quelque chose de rassurant. On ne sait jamais ce qui pourrait arriver à cet appareil génital externe si l’on s’immergeait dans des faits et gestes imaginaires concoctés par quelqu’un qui a le sien à l’intérieur. En outre, les hommes se vantent volontiers de négliger la fiction : “Je ne lis pas de romans, mais ma femme en lit.”

J'ai parlé de colère, mais il n'est pas seulement question de se morfondre. Durant cet interlude, Mia et ses nouvelles amies expérimentent une vie débarassée des contraintes du mariage. Les veuves ne sont pas forcément inconsolables. Contrairement à ce que l'on pourrait s'imaginer au premier abord, ne pas se remarier n'est en rien une preuve de dévotion envers l'époux disparu.

"Les veufs se remarient parce que ça leur facilite la vie. Les veuves non, le plus souvent, parce que leur vie en serait plus difficile."

N'étant que séparée, Mia tente de se découvrir, de se rappeler qui elle est. Une pause nécessite de se préparer aux différentes issues possibles, à savoir la reconstruction seule ou les retrouvailles sous conditions. 

Si j'ai apprécié l'ambiance et le propos du livre, je n'ai pas adhéré à la forme, qui énonce une théorie en début de chapitre pour en offrir une démonstration. C'est parfois flou et donne à l'histoire un caractère artificiel. 

Un roman frais mais très imparfait. Je crois que j'ai été d'autant plus indulgente avec ce livre qu'il énonce des idées auxquelles j'adhère en grande partie et que cela en a fait une lecture reposante.

L'avis de Lili que je partage très largement.

Babel. 224 pages.
Traduit par Christine Le Boeuf.
2011 pour l'édition originale.

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