13 août 2018

Les Filles au lion - Jessie Burton

burton" Quasiment tous les Anglais, y compris les plus instruits, croyaient que nous avions plus de points communs avec les Soudanais qu’avec eux. Mais que connaissais-je du Sahara, des chameaux ou des Bédouins ? Pendant toute mon enfance, mon idéal de beauté et de glamour avait été la princesse Margaret. "

Odelle Bastien, installée à Londres depuis cinq ans, obtient un poste de secrétaire dans une grande galerie d'art. Pour cette jeune femme noire venue des Caraïbes, ce poste est inespéré dans l'Angleterre des années 1960. Peu après, elle rencontre Lawrie Scott, un jeune homme dont la mère vient de mourir en lui léguant uniquement un tableau étrange. Lorsque Lawrie montre cette oeuvre aux employeurs d'Odelle, ceux-ci sont stupéfaits : il pourrait s'agir de l'oeuvre d'un peintre de Malaga disparu pendant la guerre civile espagnole.
Nous remontons alors le temps jusqu'en 1936 pour rencontrer Olive Schloss, installée dans le sud de l'Espagne avec son père Harold et sa mère Sarah. Alors que les tensions sont à leur comble entre l'extrême-droite et les communistes, Harold Schloss, qui est marchand d'art, pense avoir découvert en son voisin un artiste hors du commun.

Lorsque l'on passe du temps sur la blogosphère, il est impossible de ne pas avoir entendu parler de Jessie Burton, dont le premier roman, Miniaturiste, a connu un succès énorme.
J'ai rapidement été captivée par cette histoire ressemblant à une sorte de chasse au trésor et alternant les époques et les lieux. Indéniablement, Jessie Burton a le sens du suspens. Chaque partie s'achève sur une révélation donnant une furieuse envie de connaître la suite de l'histoire. Les secrets de famille, les tableaux oubliés, les amours contrariés et surtout les intrigues que l'on pense cerner mais qui se révèlent bien plus tordues au dernier moment, j'adore ça. 
J'ai rapidement trouvé la construction des Filles au lion moins solide que des livres comme ceux de Marisha Pessl ou Confiteor de Jaume Cabré (je serais curieuse de savoir si Jessie Burton l'a lu) et j'avais deviné la principale supercherie dès le tout début du roman, mais l'enquête menée par Odelle est prenante, Marjorie Quick fascine et Lawrie ne manque pas non plus d'intérêt. Côté espagnol, on est aussi touché par Olive et Teresa, qui essaient de faire reconnaître leurs qualités dans un monde d'hommes. A défaut d'être particulièrement charismatiques et complexes, les personnages de Jessie Burton sont sympathiques.
Les descriptions des tableaux stimulent fortement notre imagination et nous amènent à nous interroger sur le sens de l'art, la nécessité ou non de connaître l'intention de l'artiste et également sur le sort des oeuvres lors des conflits.

" Peu importe la vérité, ce que les gens croient devient la vérité. "

Pourtant, je suis un peu déçue, et ma lecture est devenue pénible dans les cent dernières pages. Les coïncidences, déjà nombreuses jusque là, s'enchaînent et ne surprennent pas le lecteur parce que Jessie Burton s'est montrée habile mais au contraire parce qu'elle cède à toutes les facilités. J'ai aussi regretté que certaines pistes intéressantes soient à peine explorées, comme le talent d'écrivain d'Odelle.

Une lecture d'été agréable, mais une intrigue cousue de gros fils qui gâche la dernière partie du roman.

Je remercie Folio pour cette lecture.

D'autres avis chez Hélène et Maggie.

Folio. 513 pages.
Traduit par Jean Esch.
2016 pour l'édition originale.


11 août 2018

Dolores Claiborne - Stephen King

dolores-claiborne-de-stephen-king" Elle m’a bien eue, et vous savez ce qu’on dit : tu me roules une fois, honte à toi, tu me roules deux fois, honte à moi. "

Alors que Vera Donovan, riche propriétaire d'une demeure sur l'île de Little Tall dans le Maine, vient de mourir, Dolores Claiborne, son employée, est accusée de l'avoir assassinée. Interrogée, cette femme de soixante-cinq ans décide alors de se confier. Elle leur dit tout aux policiers qui l'interrogent, à commencer par le meurtre de son mari trente ans plus tôt. Mais, elle le jure, elle est innocente des accusations portées contre elle concernant le décès de sa patronne.

Dolores Claiborne n'est pas un roman de genre, ce n'est même pas réellement une enquête policière. Il s'agit d'un long monologue. Si Dolores interpelle régulièrement et avec impertinence les trois personnes qui l'entourent, deux policiers et une secrétaire, ils n'interviennent jamais. Cela peut sembler curieux et beaucoup d'auteurs se seraient cassé les dents avec ce type de roman, mais j'ai déjà remarqué que Stephen King était un formidable conteur et ce livre en est un bel exemple.
C'est avant tout l'histoire de sa famille que Dolores Claiborne raconte. On découvre d'abord une femme mariée trop jeune à un homme violent, intolérant et bien plus encore. Malgré cela, Dolores élève ses enfants et n'hésite pas à tenir tête à son mari. Elle s'exprime franchement, parfois de façon vulgaire et sans langue de bois. Dès les premières pages, on apprend que la mort de Joe Saint-George n'était pas accidentelle, que sa femme l'a bel et bien liquidé trente ans plus tôt. S'il est facile de supposer que les violences conjugales et l'alcoolisme sont les motifs de ce meurtre, nous devrons attendre que le récit arrive au jour de l'éclipse en 1963 pour en avoir la confirmation.
Avec sa patronne aussi Dolores a connu une histoire chaotique. Vera n'est pas une personne agréable et la confrontation entre ces deux femmes de poigne a fait des étincelles durant des décennies. Cette relation est parfois malsaine, puisque soumise aux changements d'humeur de Vera notamment, mais il s'agit d'une forme d'amitié. Sans doute parce qu'elle lui tient tête, l'impitoyable Vera se laisse aller avec Dolores. Tout ou presque entre elles repose sur des non-dits, des phrases prononcées l'air de rien, et pourtant... j'étais déjà fascinée par cette relation, mais la fin du roman lui donne une autre profondeur et laisse le lecteur interloqué.

Si je ne pense pas pouvoir lire un jour les romans d'épouvante de Stephen King, je réalise qu'il est un auteur bien plus complet et touche à tout que ce que je pouvais imaginer. Pas de surnaturel ici, simplement des moments d'angoisse et de terreur provoqués par les drames auxquels les personnages ont été confrontés. C'est bouleversant.

Encore une belle version audio des éditions Thélème, mais j'ai regretté que la voix de la lectrice soit aussi jeune pour un personnage de soixante-cinq ans.

Un autre avis ici.

Thélème. 8h24.
Lu par Elodie Huber.

Traduit par Dominique Dill.
1992 pour l'édition originale.

06 août 2018

L'Echelle de Jacob - Ludmila Oulitskaïa

oulitskaia« Mon nom est Nora. C’est ta mère qui l’a choisi. Tu as lu Ibsen ? »

Moscou, 1975. Alors que Nora vient de mettre au monde son fils, elle reçoit un appel de son père, lui annonçant la mort de sa grand-mère Maria (Maroussia). L'enterrement doit être organisé rapidement et la responsable de l'immeuble communautaire dans lequel vivait la défunte ne donne que quelques heures à Nora et Heinrich pour vider les lieux. Nora choisit donc de garder les livres de Maroussia et s'empare également d'une malle contenant les lettres échangées par sa grand-mère et son grand-père, qu'elle n'a jamais connu. Pourquoi Maria a-t-elle expressément demandé à ne pas être enterrée auprès de son époux ? Pourquoi Jacob Ossetski a-t-il été rejeté par sa famille ? En remontant au début du XXe siècle et en suivant tour à tour Nora, ses parents, ses grands-parents mais aussi son fils, nous découvrons avec l'auteur l'histoire d'une famille depuis la Russie tsariste jusqu'au début des années Poutine.

J'ai découvert Ludmila Oulitskaïa en début d'années avec Sonietchka, qui m'avait beaucoup plu, mais la froideur du style me faisait craindre de ne pas réussir à apprécier un livre de six cents pages écrit avec le même détachement. En fin de compte, je suis restée plutôt à l'écart des personnages certes, mais les seuls passages qui m'ont ennuyée sont les lettres de Jacob à sa femme. L'auteur n'est pas complètement responsable puisqu'il s'agit au moins en partie de documents authentiques. En effet, Ludmila Oulitskaïa nous raconte dans ce livre l'histoire (romancée) de ses propres grands-parents.
La Grande Histoire est indissociable des joies et des drames qui ont accompagné ces quatre générations d'Ossetski. Tout d'abord, ils sont juifs. Les pogroms, comme ceux de 1919 à Kiev, emportent plusieurs de leurs membres. Être juif signifie ne pas avoir accès aux études comme les autres, être sur la liste des boucs-émissaires, être comme marqué d'un sceau spécial, même lorsque les pratiques religieuses et communautaires sont devenues limitées ou inexistantes. Ensuite, si Maria vient d'une famille modeste, celle de Jacob est aisée, du moins jusqu'à la révolution de 1917 où l'entreprise familiale est nationalisée. Les personnages s'en sortent plutôt bien, les rationnements et la rareté des produits ne les empêchent pas de manger à leur faim, ils ont un toit et se débrouillent toujours pour travailler. Cependant, Jacob passera de nombreuses années en exil et cette famille d'artistes voit à plusieurs reprises son travail censuré. Indirectement, nous assistons également à des purges qui mèneront à des exécutions.
L'Echelle de Jacob, c'est aussi l'histoire d'une famille aussi dérangée que les autres. Lorsque Jacob et Maroussia se rencontrent, c'est le coup de foudre. Bien que passionnés l'un par l'autre, les années de séparation et leurs dissensions politiques (Maria est une communiste convaincue) finissent par briser leur couple.

« il y a une limite à ce qui est agréable. Ensuite, c’est horriblement désagréable. Au début, c’est très très agréable, mais quand c'est très très, on passe du paradis à l'enfer. »

Les unions sont rarement heureuses ou conventionnelles ici. Heinrich, le fils de Jacob et Maria, épouse une femme qui ne l'aime pas et qui le quitte pour un grand amour digne d'adolescents mielleux. Quant à Nora, sa vie sentimentale se partage entre un mari inadapté au monde (très beau personnage) et un metteur en scène avec lequel elle vivra plusieurs décennies d'une relation aussi sincère que sporadique. C'est sans doute le prix à payer pour être des femmes fortes.

« Cette nuit, j’ai relu des récits de Tchekhov. Le pauvre, le pauvre ! Quelles expériences malheureuses il a eues, selon toute évidence, dans ses relations avec les femmes. Et comme cela s’est reflété dans ses récits. J’ai mis du temps à trouver le sommeil, parce que d’autres idées se bousculaient dans ma tête – des récits sur l’audace et la détermination des femmes, sur leur aptitude au sacrifice. Nekrassov est le seul à avoir décrit cela dans la littérature russe, quand il parle des femmes des décembristes. Même chez Tolstoï, il n’y a pas de personnage positif de femme moderne, il y a de charmantes jeunes filles, mais pas de vraies femmes, des femmes d’action. C’est bizarre, mais c’est Pouchkine qui a le mieux senti cela ! À une époque où l’éducation des filles n’existait tout simplement pas. Un minimum d’éducation religieuse, plus l’art de tenir une maison. Et avec ce minimum, la Tatiana d’Eugène Onéguine, une vraie personnalité ! Le sens de sa propre dignité. »

Je termine par ce qui m'a le plus plu, l'amour des livres et de l'art présent presque à chaque page. Oulitskaïa parle avec passion d'inombrables auteurs, russes pour la plupart. On sent tout ce que les livres ont apporté aux personnages et il est impossible de ne pas avoir envie d'y jeter aussi un oeil. Il y a bien quelques passages sur des essais scientifiques trop pointus pour l'allergique aux sciences dures que je suis, mais j'ai appris que Ludmila Oulitskaïa avait eu une carrière de biologiste avant d'écrire des romans, ce qui explique cet intérêt. Jacob rêvait d'écriture et de musique, Maroussia aurait dû être une actrice exceptionnelle, Nora est scénographe (les descriptions de ses dessins sont merveilleuses et m'ont fait découvrir un métier dont j'ignorais tout). Quant à Yourik, il est obsédé par les Beatles. Si une naissance finit par réconcilier les Ossetski avec leur passé, c'est aussi cette passion de l'art qui les lie quoi qu'il arrive.

Un roman foisonnant, souvent addictif, qui m'a donné envie de lire aussi bien des auteurs russes que des témoignages sur la période soviétique.

Gallimard. 619 pages.
Traduit par Sophie Benech.
2015 pour l'édition originale.

pavé

04 août 2018

The Travelling Cat Chronicles (Mémoires d'un chat) - Hiro Arikawa

catQuoi ? Si c’est vrai que nous, les chats, on peut voir les esprits ? Eh bien, figurez-vous… qu’il y a certaines choses qu’il vaut mieux laisser sans explication. Un peu de mystère, ça fait pas de mal dans la vie, non ?

Un chat errant, renversé par une voiture, est recueilli par Satoru Miyawaki, un jeune homme de vingt-cinq ans. Celui-ci finit par l'adopter et le nomme "Nana", "sept" en japonais. Nana n'aime pas beaucoup ce prénom, trop féminin à son goût, mais il abandonne volontiers la rue pour vivre avec son nouvel ami.
Cinq ans plus tard, Satoru ne peut plus garder Nana, et se met en quête d'un nouveau maître pour lui. Il contacte alors ses anciens amis, et leur rend visite avec son chat afin de vérifier qu'il pourra s'épanouir chez eux.

Lorsque j'ai découvert l'existence de ce livre, je n'ai lu que des extraits mettant en scène Nana. De ce fait, je pensais lire un texte très léger. Je n'irai pas jusqu'à dire que ce livre m'a bouleversée durablement, ce n'est pas un grand roman, mais il en dit beaucoup sur les liens pouvant attacher un animal à son maître ainsi que sur les relations humaines.
La forme du livre est à mi-chemin entre le roman et un recueil de nouvelles qui aurait toujours les mêmes personnages principaux, Satoru et Nana. Seules les dernières parties permettent de relier entre eux les autres textes. Il y a peu d'action, et la dernière étape du voyage de Nana et Satoru est même plutôt contemplative, mais j'ai effectué cette lecture presque d'une traite.
Bien entendu, si vous n'êtes pas ce que Nana appelle un amoureux des chats, vous ne serez pas autant touché que moi par ce livre. Hiro Arikawa décrit toutes les manies et bizarreries que peuvent avoir les chats et se moque avec tendresse de leur indépendance, de leur possessivité et de leur fierté.

" Rester jusqu’à ce que je sois rétabli, oui, évidemment, mais après… ciao bye-bye ! Enfin, peut-être pas exactement. Disons qu’il me semblait que je devais partir. Partir avant de me faire mettre à la porte, question d’amour-propre. Rester toujours droit dans ses bottes, c'est important pour un chat. "

Si Nana et les autres animaux que nous croisons nous permettent de rire et de mieux comprendre certaines réactions des humains (comme ce garçon qui a toujours pensé que sa femme lui aurait peut-être préféré Satoru si celui-ci s'était déclaré), ce roman est également un beau livre sur les amitiés enfantines.
En cherchant un nouveau propriétaire pour son chat, Satoru remonte le fil de sa vie et chacun de ses amis fait également ressurgir ses propres souvenirs. Si peu de mots sont échangés entre eux, leurs pensées sont nombreuses et l'on s'attache à tous ces personnages. Je ne peux pas vous en dire trop, car l'intérêt du lecteur est maintenu par les différentes surprises qui parsèment le livre, mais j'ai terminé ce roman avec la gorge nouée. Comme Aki Shimazaki, Hiro Arikawa ne fait pas de grandes phrases, mais cela ne l'empêche pas plus de faire des descriptions superbes des paysages d'Hokkaido que de nous faire ressentir l'amour qui unit Nana et Satoru.

Un roman au style léger mais émouvant et attachant pour ceux qui aiment les animaux. Je l'ai lu en anglais car on me l'a offert dans cette langue, mais il est traduit du japonais et disponible en français chez Actes Sud.

Penguin. 246 pages.
Traduit par Philip Gabriel.
2015 pour l'édition originale.

Posté par lillylivres à 10:34 - - Commentaires [5] - Permalien [#]
Tags : , , ,