25 mai 2018

L'éternel mari - Fédor Dostoïevski

dosto

"Qu'est-ce que c'est, un bouffon, un imbécile, ou bien un éternel mari ? Mais c'est impossible, ça, à la fin ! ..."

Alors qu'il se démène avec son hypocondrie et de graves tourments psychologiques, Veltchaninov s'aperçoit qu'il est suivi par un homme. Une nuit, vers une heure du matin (il fait alors déjà jour, c'est l'été à Saint-Pétersbourg), il l'aperçoit depuis la fenêtre de son domicile. Lorsque l'inconnu essaie de forcer sa porte, Veltchaninov lui ouvre brusquement, et se trouve nez à nez avec Pavel Pavlovitch Troussotski, le mari de la femme avec laquelle il a eu une liaison dix ans auparavant.

Malgré ma lecture laborieuse de Crime et châtiment, j'ai décidé de persévérer dans ma découverte de cet auteur. Bien m'en a pris, parce que ma lecture de L'éternel mari a été un tel enchantement que Dostoïevski pourrait bien intégrer la liste de mes auteurs préférés.
Dans ce livre, l'auteur s'amuse à tourmenter aussi bien Veltchaninov que ses lecteurs. Du début à la fin, on se demande ce que cherche Pavel Pavlovitch et ce qu'il sait. Car l'éternel mari est très habile pour tenir un discours plein de sous-entendus et faire des révélations qui brisent Veltchaninov sans qu'on puisse être certains qu'il est en train de se venger. Face à lui, Veltchaninov, est une victime idéale. Ses tourments sont tels qu'on ne parvient pas à savoir s'il ne s'agit pas simplement de paranoïa. Après tout, Pavel Pavlovitch recherche son amitié, lui présente sa fiancée, semble chérir le souvenir de leur ancienne amitié... A l'inverse, Veltchaninov explose régulièrement, fait des rêves angoissants, semble rongé par la culpabilité et voit des sous-entendus partout.
Dès lors, les deux hommes vont entretenir une relation malsaine tout en ne parvenant pas à se passer l'un de l'autre, à tel point que cela en devient presque drôle.

J'imagine que ce livre est paru en feuilleton, car il est parsemé de coups de théâtre qui amènent le lecteur a en tourner frénétiquement les pages. Le style est également très rapide et facile à lire. André Markowicz, avec sa traduction, rend parfaitement le style oral et plein d'à-coups qui est selon lui celui adopté en russe par Dostoïevski (je suis malheureusement incapable d'en juger moi-même).

Un excellent moment de lecture et un roman qui me semble idéal pour découvrir Dostoïevski.

Babel. 259 pages.
Traduit par André Markowicz.
1870 pour l'édition originale.

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21 mai 2018

La Forme de l'eau - Guillermo del Toro et Daniel Kraus (roman)

formeElisa Esposito est une jeune femme muette. Depuis sa sortie de l'orphelinat où elle a passé son enfance, elle travaille comme femme de ménage au Centre Occam de Baltimore. Ses seuls amis sont Zelda, sa collègue noire, et Giles, son voisin, un peintre dont la carrière professionnel s'est écroulée lorsque son homosexualité a été dévoilée.
Un jour, Elisa découvre qu'une créature divine a été capturée en Amérique du Sud et emprisonnée sur son lieu de travail afin que les scientifiques américains l'étudient. Afin de veiller sur le prisonnier, l'armée américaine a mis le cruel et implacable Richard Strickland en charge de la sécurité du Centre Occam.

Je n'ai pas eu le temps d'aller voir le film de Guillermo Del Toro au cinéma, mais cette histoire aux allures de conte fantastique se déroulant pendant la Guerre Froide me semblait avoir beaucoup de chances de me plaire.
Ainsi que ne le montre pas mon résumé, La Forme de l'eau est un roman qui fait intervenir plusieurs narrateurs. Elisa et Strickland sont les personnages principaux, mais Giles, Zelda, Lainie (la femme de Strickland), le scientifique Hoffstetler et même la créature prennent la parole pour nous raconter cette histoire. Cela permet de mieux cerner les personnages et leurs motivation et de ménager un peu de suspens. Logiquement, le livre étant une adaptation du film, l'écriture est très scénaristique. On se représente sans mal toutes les scènes et les gestes de chacun et les décors dans lesquels se déroule l'histoire.
Malgré cela, les personnages sont très caricaturaux, surtout le trio Elisa, Giles et Zelda. Chacun, bien que très sympathique, semble représenter une catégorie de personnes dont la société américaine ne veut pas entendre parler (à l'époque notamment). Quant à la créature, on a beau nous la présenter comme un être exceptionnel, ses pensées sont tellement limitées qu'il est difficile de croire en sa grandeur, et de comprendre les liens qui l'unissent à Elisa. J'ai trouvé le couple Strickland plus intéressant. Richard est une brute, capable d'exécuter des individus de sang froid et de torturer sans état d'âme. C'est aussi un vrai macho, convaincu qu'il tient correctement son foyer. Il a cependant quelques moments de doute, qui laissent penser qu'il a été un être humain autrefois. Quant à Lainie, sa femme, habituée jusque là à se comporter comme une épouse parfaite, elle découvre qu'elle a le droit d'avoir ses propres envies.
Le choix de l'époque, celle de la Guerre Froide, du racisme d'Etat, de la toute puissance des hommes et de l'homophobie assumée, est cohérent et ouvre de nombreuses pistes de réflexion. Cependant, le traitement de ces thèmes est souvent superficiel et le texte se transforme sur la fin en mauvais roman d'espionnage avec des héros qui réussissent à s'enfuir contre toute logique de deux endroits a priori cernés par des dispositifs de sécurité extrêmes. Guillermo del Toro aurait sans doute dû faire des choix au lieu de vouloir aborder autant de questions en si peu de pages. Même la créature, personnage central du roman, qui symbolise sans doute beaucoup de choses, n'est finalement pas beaucoup exploitée, et encore moins dans le but de dénoncer les travers de l'humanité.

Mon billet est très négatif, mais cette lecture n'a pas été une torture non plus. Elle a même été plutôt agréable et facile, mais je suis déçue de ne pas y avoir trouvé davantage de maîtrise et de poésie. Je pense que le film me plaira davantage.

Lune a beaucoup aimé. La Livrophile est encore plus mitigée que moi.

Je remercie Audible et Angèle Boutin pour cette lecture.

Hardigan. 11h58.
Lu par Manon Jomain.
2018.

19 mai 2018

Pauline Sachs - Alexandre Droujinine

Pauline SachsA peine sortie de l'institution religieuse qui a fait son éducation, la jeune Pauline épouse Constantin Sachs, âgé d'une trentaine d'années, devenu fonctionnaire après un passé militaire. Les deux époux s'aiment, mais ne se comprennent pas, chacun cherchant à modeler l'autre selon son bon vouloir. Lorsque l'ancien amoureux de Pauline arrive à Saint-Petersbourg, le ménage des Sachs se met à vaciller.

Voilà un roman surprenant et délicieux, qui nous fait déplorer l'absence d'autres écrits d'Alexandre Droujinine. Un bon conseil, ne lisez surtout pas la quatrième de couverture de ce livre, elle dévoile un événement certes essentiel, mais qui intervient à la toute fin du roman.
Pauline Sachs est un roman épistolaire, avec toutefois quelques chapitres où l'auteur reprend les rênes de l'histoire, ce qui le rend très vivant et facile à lire.
Droujinine s'amuse à brouiller les cartes. Les lettres échangées par Pauline et son amie sont pleines de sentiments passionnés. Si l'on ajoute son premier amour contrarié et le fait que son mariage ait été essentiellement arrangé par son père, on pense rapidement à une histoire romantique. En fin de compte, si le triangle amoureux est prêt et les rôles a priori distribués dès le début, la construction du roman repose sur un arrangement astucieux qui surprend le lecteur et rend Pauline Sachs bien plus profond qu'il n'y paraît. Encore plus que Pouchkine, qui s'amusait à intervenir entre deux passages sur les états d'âme de ses héros dans Eugène Onéguine, Droujinine se joue du romantisme.
Avec ce livre, il pose la question de l'éducation des femmes. Sachs fait peur lorsqu'il évoque Pauline, l'appelant "mon enfant". Pourtant, il déplore la façon dont les femmes sont éduquées, arrivant à l'âge adulte incapables de se comporter de façon mature. On leur demande de glousser, d'être mignonnes, dévouées, plutôt idiotes en fait. Pauline agit de façon stupide, mais c'est dû à son éducation, qui tient les jeunes femmes dans l'ignorance, pas à une absence d'esprit. Quant à Sachs et Galitzki, ils ne préfigurent pas Karénine et Vronski, quoi qu'on imagine au premier abord.

Il m'aura fallu longtemps pour me plonger dans la littérature russe, mais je prends un immense plaisir à découvrir ses auteurs depuis quelques mois. Si vous chercher à pénétrer ce domaine en douceur, Pauline Sachs, avec ses inspirations françaises et anglaises, est une valeur sûre.

L'avis de Cécile.

Phébus Libretto. 185 pages.
Traduit par Michel Niqueux.

1847 pour l'édition originale.

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13 mai 2018

La Belle de Joza - Květa Legátová

9782369141143-abde3En mars, Patrice et Eva ont organisé un Mois de l'Europe de l'Est auquel je n'ai pas pu participer. Trouvant cette idée excellente, je vous propose avec retard quelques billets sur des lectures qui rentrent dans cette thématique.

On commence avec La Belle de Joza, un très court roman écrit par un auteur de quatre-vingt ans qui a été un joli coup de coeur.

Nous sommes en Tchécoslovaquie pendant la Deuxième Guerre mondiale. Eliška vit à Brno où elle mène un carrière de médecin. Elle a un amant, Richard, et appartient à un groupe de résistants. Après une série d'arrestations, Eliška doit s'enfuir avec l'un de ses patients, Joza, dans son village de Moravie, Zelary.
Si Joza est un homme sympathique, sa physionomie est repoussante, ses manières bourrues, et Eliška comprend très vite qu'à Zelary, c'est lui l'idiot du village. Elle doit cependant l'épouser et accepter de vivre dans un endroit où les moeurs et le confort sont très éloignés de ce qu'elle a toujours connu.

La quatrième de couverture de mon livre compare cette histoire à La Belle et la Bête. Ce texte tient du conte, c'est vrai. J'ai aussi beaucoup pensé au Mur invisible de Marlen Haushofer.
Lire ce livre, c'est plonger dans les paysages de la Moravie, une région dont le nom évoque en général des images d'un autre temps. C'est bien ce qui arrive à Eliška. Jeune femme indépendante, professionnellement et sentimentalement parlant, elle arrive dans un endroit où les femmes sont au mieux maîtresses de leur foyer, au pire maltraitées par les hommes sans que cela soulève la moindre opposition. Les logements n'ont ni l'électricité ni l'eau courante et les intérieurs sont démunis de tout objet non fonctionnel. Parmi la population, l'alcool et la violence font partie du quotidien. Le choc est rude, d'autant plus qu'Eliška est certaine que Joza, qui se montre conciliant dans les premiers temps, ne tardera pas à révéler sa véritable nature.
Pourtant, notre héroïne fait des efforts pour s'acclimater. Elle se lie avec ses voisines, même si ces relations sont surtout pratiques. Elle découvre un monde où les superstitions, les traditions, ont une grande place. Le médecin qu'elle est va ainsi travailler avec une guérisseuse.
Et puis, surtout, elle apprend à aimer son nouvel environnement. Avec Eliška, souvent accompagnée de Joza, nous parcourons les montagnes autour de Zelary. Pendant des mois, le temps semble suspendu, et Eliška se détache de ses anciennes convictions et découvre une autre façon de vivre pleinement sa vie. Il ne s'agit pas tant d'une critique de son ancien mode de vie que d'une ode à des lieux et des populations certes pas toujours tendres (être une femme n'est vraiment pas facile), mais que l'on évoque trop vite comme étant arriérées.

Lorsque les libérateurs russes arrivent enfin, les choses ne se passent pas comme prévu. Si l'on pense davantage aux soldats souriants, embrassés par les femmes, acclamés par les populations libérées, il ne faut pas oublier que la guerre révèle les pires côtés de l'homme, qu'il soit dans un camp ou dans l'autre.

J'ai adoré ce petit livre qui m'a envoûtée du début à la fin et j'ai été très déçue d'apprendre que seul un autre livre de Květa Legátová était disponible en français. Une nouvelle pépite des Editions Phébus.

Les avis de Kathel (qui a aussi pensé à Marlen Haushofer) et de Sylire.

Libretto. 156 pages.
Traduit par Eurydice Antolin.
2002 pour l'édition originale.

04 mai 2018

La Tour Sombres. III. Terres perdues - Stephen King

kingAprès deux tomes d'exposition, Roland et ses deux compagnons reprennent le chemin de la Tour Sombre, dans des paysages semblant anciens et légendaires.
Cependant, le Pistoléro, tourmenté par le sacrifice de Jack, son jeune compagnon, dans le premier tome, perd progressivement la raison.

Je peux désormais dire avec certitude que j'adore cette série. Elle n'a rien à envier à d'autres grandes sagas de science-fiction ou de fantasy (certes, je ne suis pas la mieux placée pour l'affirmer) et j'attends avec impatience que la suite sorte au format audio (l'interprétation de Jacques Frantz est impressionnante).

Terres Perdues est divisé en deux temps. Il faut d'abord compléter le ka-tet, ce qui nous conduit de nouveau à arpenter les rues de New York et retrouver une construction et un rythme semblables au tome précédent. Si le trio formé par Susannah, Eddie et Roland n'avance plus, le quatrième compagnon doit se démener pour suivre les traces qui le mèneront à son groupe.
Puis, après avoir recruté leur dernier membre et un bafou-baffouilleux, nos pistoléros semblent partis pour affronter les épreuves d'un monde qui n'est ni le nôtre ni celui de Roland. Un monde dont les habitants sont parfois bons, parfois clairement mauvais, souvent simplement attachés à leur survie, et qui, tous, sentent que la fin approche. Que s'est-il passé ? Comment les compagnons de Roland, issus d'un autre monde, savent-ils toujours ce qu'ils doivent faire ? Pourquoi des technologies avancées se trouvent-elles dans un monde du passé ? On nous parle d'une guerre, de territoires qui s'étendent indéfiniment, et toujours de la fameuse Tour, mais nous n'en saurons pas beaucoup plus pour le moment.

Plus que dans les tomes précédents, j'ai pu voir à quel point Stephen King est un conteur hors pair. Il parsème son récit de références à des livres (La Loterie de Shirley Jackson par exemple), ses descriptions sont détaillées et plongent le lecteur dans les décors que nos personnages traversent. J'ai lu que King était passionné par le thème de l'enfance, ce livre le confirme. Un album et un livre de devinettes sont la clé vers la sortie, avec bien entendu une adaptation personnelle de l'auteur.
Autre atout de cette série, ses personnages. Les principaux sont à la fois naïfs, vulgaires, violents et incroyablement touchants. Quant aux autres, qu'il s'agisse de vielles personnes tentant de survivre avec les moyens du bord ou des ados bien particuliers, ils ont en commun d'être impossible à oublier.

Un tome passionnant, qui m'oblige à vous recommander une nouvelle fois de tenter l'expérience.

L'avis de Thom, très semblable au mien en plus érudit.

Je remercie Angèle Boutin et Audible pour cette lecture.

Ecoutez lire. 21h30.
1991 pour l'édition originale.

02 mai 2018

"Je me promets d'éclatantes revanches" : Découvrir Charlotte Delbo

gobyAprès la Shoah, certains se sont demandés si la poésie pourrait survivre. D'autres ont pensé que les mots ne pourraient jamais retranscrire l'horreur des camps. En lisant Charlotte Delbo, on ne peut que constater qu'elle a donné tort à ces affirmations.

J'ai découvert Charlotte Delbo un peu par hasard, en parcourant le livre que Valentine Goby a écrit sur cette femme, puis en me jetant sur les récits que cette dernière a fait de son expérience concentrationnaire, d'abord à Auschwitz-Birkenau puis à Ravensbrück.

Charlotte Delbo, c'est une femme proche des milieux communistes, assistante de Louis Jouvet qui, pendant l'Occupation, entre dans la Résistance. Arrêtée avec son mari et d'autres résistants, elle est ensuite incarcérée. Les hommes sont fusillés au Mont Valérien, les femmes envoyées à Auschwitz où elles arrivent fin janvier 1943. Transférée un an plus tard à Ravensbrück puis libérée le 23 avril 1945, Charlotte Delbo finit par rentrer en France où elle publiera vingt-cinq ans plus tard une série de trois livres, Auschwitz et après, une collection de textes, de témoignages et de poésies sur l'horreur qu'elle a vécu.

Dans son livre Je me promets d'éclatantes revanches, phrase tirée d'une lettre de Charlotte Delbo à son employeur, Valentine Goby évoque sa rencontre avec cette femme hors du commun. Si la partie concernant l'expérience de lectrice de Valentine Goby ne m'a pas complètement convaincue, sa présentation de Charlotte Delbo, la femme et l'écrivaine, est passionnante.

Ce qui surprend d'abord, c'est qu'une telle personne soit presque inconnue aujourd'hui. A cela, Valentine Goby apporte plusieurs explications. La première concerne la personnalité de Charlotte Delbo, volontaire, enjouée, qui ne cadre pas avec ce que les journalistes et les gens en général veulent entendre :

delbo1"... comment imaginer point de vue plus iconoclaste, plus en décalage avec tant de témoignages rapportés des camps d'extermination : l'idée que d'Auchwitz, on peut revenir ; se délivrer, par la grâce de l'écriture."

Et en effet, malgré ses blessures, ses moments de doute ("la déportation est une perte sèche", analyse Valentine Goby), il semble bien que l'ancienne déportée refuse de se laisser dicter sa conduite. Elle boit et mange joyeusement, prend la parole pour dénoncer les scandales de son temps (la Guerre d'Algérie, le régime soviétique), et fait la nique à ses anciens tortionnaires en allant jusqu'à s'acheter une gare, qu'elle rénove et qui devient sa maison. Une gare, le motif avec lequel elle ouvre le premier volet de sa trilogie, Aucun de nous ne reviendra.

"Mais il est une gare où ceux-là qui arrivent sont justement ceux-là qui partent
une gare où ceux qui arrivent ne sont jamais arrivés, où ceux qui sont partis ne sont jamais revenus.
C’est la plus grande gare du monde."


Ca donne le ton.

Plutôt isolée (elle n'appartient pas à des réseaux influents, et s'éloigne rapidement du communisme quand elle voit sa mise en oeuvre par l'URSS), elle peine à se faire publier. Lorsqu'enfin, les éditions de Minuit publient ses oeuvres, Valentine Goby souligne que des incompréhensions entre Charlotte Delbo et son éditeur ne lui permettent pas d'obtenir une grande visibilité en librairie. Lorsqu'elle décède en 1985, peu en France la connaissent.

Pourtant, son oeuvre le mérite. Par son sujet évidemment. Ainsi qu'elle en témoigne dans ses livres, elle et ses camarades s'étaient promis de raconter si elles revenaient.

Mais surtout, Auschwitz et après devrait être lu parce qu'il s'agit d'une oeuvre magistrale. En peu de mots, avec des comparaisons simples, en se concentrant sur ses sensations physiques, Charlotte Delbo nous fait ressentir l'enfer vécu par les déportés. Elle n'invente pas, n'extrapole pas, ce qui donne à son texte une puissance immense. Parmi les passages qui m'ont le plus retournée, sa description de la soif :

delbo2" La soif, c’est le récit des explorateurs, vous savez, dans les livres de notre enfance. C’est dans le désert. Ceux qui voient des mirages et marchent vers l’insaisissable oasis. Ils ont soif trois jours. Le chapitre pathétique du livre. À la fin du chapitre, la caravane du ravitaillement arrive, elle s’était égarée sur les pistes brouillées par la tempête. Les explorateurs crèvent les outres, ils boivent. Ils boivent et ils n’ont plus soif. C’est la soif du soleil, du vent chaud. Le désert. Un palmier en filigrane sur le sable roux.

Mais la soif du marais est plus brûlante que celle du désert. La soif du marais dure des semaines. Les outres ne viennent jamais. La raison chancelle. La raison est terrassée par la soif. La raison résiste à tout, elle cède à la soif. Dans le marais, pas de mirage, pas l’espoir d’oasis. De la boue, de la boue. De la boue et pas d’eau.

Il y a la soif du matin et la soif du soir.
  Il y a la soif du jour et la soif de la nuit.
  Le matin au réveil, les lèvres parlent et aucun son ne sort des lèvres. L’angoisse s’empare de tout votre être, une angoisse aussi fulgurante que celle du rêve. Est-ce cela, d’être mort ? Les lèvres essaient de parler, la bouche est paralysée. La bouche ne forme pas de paroles quand elle est sèche, qu’elle n’a plus de salive. Et le regard part à la dérive, c’est le regard de la folie. Les autres disent : « Elle est folle, elle est devenue folle pendant la nuit », et elles font appel aux mots qui doivent réveiller la raison. Il faudrait leur expliquer. Les lèvres s’y refusent. Les muscles de la bouche veulent tenter les mouvements de l’articulation et n’articulent pas. Et c’est le désespoir de l’impuissance à leur dire l’angoisse qui m’a étreinte, l’impression d’être morte et de le savoir. "

Les dents collées aux joues tellement elles sont sèches, les ruses pour avoir de l'eau qui risquent de lui coûter la vie, les comportements animaliers lorsque de l'eau, n'importe laquelle, se trouve à portée... Plus que du reste, dans les camps de la mort, Charlotte Delbo a souffert de la soif.

Il y a aussi, évidemment, les atrocités commises par les SS, gratuites souvent, les courses de la mort, l'appel interminable du matin, les chiens, les maladies. La plupart, même les plus fortes, les mieux loties, meurent rapidement. Constamment, les prisonnières voient et sentent l'odeur des fours crématoires, qui brûlent sans relâche les corps humains. Des corps humains si maigres, si horriblement ridicules, comme elle le note en décrivant des cadavres, que les déportées ne savent même plus laquelle elles sont lorsqu'elles se retrouvent face à une vitrine. 

Comment ont-elles survécu, elles qui n'étaient même pas les plus fortes (du moins le pensent-elles) ? Charlotte Delbo nous raconte la solidarité au sein des groupes (sans dissimuler les mesquineries cruelles entre bandes ou les moments égoïstes), seule garantie de ne pas forcément mourir si on a un moment de faiblesse. Elle nous parle aussi de ces moments de grâce, comme la vue d'une tulipe à la fenêtre d'une maison ou lorsque l'atroce chef de camp s'agenouille devant une prisonnière pour l'aider à lacer ses chaussures. L'auteur ne s'explique pas elle-même comment son esprit a pu continuer à fonctionner, mais les membres de son groupe parviennent à monter de mémoire une pièce de Molière qu'elles jouent devant des Polonaises.

Déportée à Ravensbrück, Charlotte Delbo et ses compagnes sont libérées par la Croix-Rouge un jour d'avril 1945, le 23, date anniversaire de sa rencontre avec son mari fusillé.

delbo3Le dernier tome d'Auschwitz et après, Mesure de nos jours, évoque le retour. Ce moment tant attendu est, pour la plupart, une épreuve de plus. Beaucoup découvrent que leurs proches ont disparu. Pour celles qui, comme Charlotte Delbo, ont été préservées de la douleur de la perte de leur mari pendant leur détention, la liberté leur rend aussi le temps et la force de s'effondrer. 
Face aux gens, qui leur paraissent faux (elles ont acquis durant leur détention une perspicacité redoutable pour sonder l'âme humaine), qui ne veulent pas entendre leur récit, qui sont convaincus d'avoir aussi connu l'horreur, Charlotte Delbo et ses compagnes culpabilisent.

" Les mots n’ont pas le même sens. Tu les entends dire : « J’ai failli tomber. J’ai eu peur. » Savent-ils ce que c’est, la peur ? Ou bien : « J’ai faim. Je dois avoir une tablette de chocolat dans mon sac. » Ils disent : j’ai peur, j’ai faim, j’ai froid, j’ai soif, j’ai sommeil, j’ai mal, comme si ces mots-là n’avaient pas le moindre poids. "

Elles avaient promis de vivre pour les autres, et le monde qu'elles retrouvent est toujours aussi terrible.

Pourtant, Charlotte Delbo ne s'avoue pas vaincue. Peu à peu, elle retrouve ses sens. Puis le goût de la lecture.

" Comment cela s’est-il passé ? Je ne sais pas. Un jour, j’ai pris un livre et je l’ai lu. Je voudrais pouvoir dire comment cela s’est fait. Je ne m’en souviens plus du tout. Je ne me souviens pas non plus du titre. Cela ferait bien si je nommais quelque chef-d’œuvre. Non. C’était un livre parmi tous les autres, celui qui m’a rendu tous les autres. "

Je suis lâche et n'ai donc lu que peu de témoignages de rescapés des camps nazis. Pourtant, cette oeuvre qu'est Auschwitz et après, je l'ai dévorée en quelques jours seulement. Parce que Charlotte Delbo est un immense écrivain. Ses mots, que ce soit dans ses textes en prose ou dans ses poèmes sont d'une justesse et d'une beauté incroyable. C'est dérangeant quelque part, de savourer des mots qui content l'horreur, mais c'est ce qui rend cet auteur si accessible.

Un billet beaucoup trop long, j'en ai conscience, mais un coup de foudre littéraire.

" Apprendere, en latin, c'est saisir. Être en mouvement. Donc, adhérer à l'existence. Un verbe magnifique. Peut-être le plus beau que je connaisse. Danser, marcher, rire, moins que ça c'est n'être plus que biologiquement, et non consciemment, vivant. Charlotte Delbo aurait pu ajouter pleurer, crier, aimer et même écrire - se mouvoir en paroles, toutes façons de projeter le corps dans le monde, de manifester sa porosité, de laisser son empreinte. Refuser l'inertie si semblable à la mort, qui injurie les morts. C'est tant de modestie, et tant d'exigence. " (Valentine Goby)

Je me promets d'éclatantes revanches. Valentine Goby. L'Iconoclaste. 2017.

Auschwitz et après. Charlotte Delbo. Editions de Minuit :
             1. Aucun de nous ne reviendra. 1970. 181 pages.

             2. Une connaissance inutile. 1970. 186 pages.
             3. Mesure de nos jours. 1971. 208 pages.