29 novembre 2017

Le temps de l'innocence - Edith Wharton

9782080707864

"Rien ne lui était plus agréable chez sa fiancée que la volonté de porter à la dernière limite ce principe fondamental de leur éducation à tous les deux : l'obligation rituelle d'ignorer ce qui est déplaisant."

Dans le New York des années 1870, Newland Archer s'apprête à épouser la ravissante May Welland. Durant une représentation, une jeune femme attire son regard dans la loge de sa fiancée. Il s'agit de la Comtesse Ellen Olenska, cousine de May, rentrée en Amérique après un mariage désastreux qui s'est achevé dans le scandale.
Ellen est une femme envoûtante, peu respectueuse des conventions, mais sa famille met tout en oeuvre pour protéger sa réputation. Newland se sent immédiatement responsable de la comtesse, et ne tarde pas à développer des sentiments profonds à son égard, des sentiments partagés. Cependant, la société new-yorkaise ne pardonne pas ce genre de passion.

Cela faisait longtemps que je n'avais pas lu cette grande dame de la littérature américaine, et j'ai passé un excellent moment à la suivre dans le New York du XIXème siècle. La Comtesse Olenska revient dans un monde où les membres de droit de l'aristocratie luttent contre la montée en puissance de ceux qu'ils jugent comme des parvenus et où l'hypocrisie règne. Les premières pages sont savoureuses et nous offrent des répliques dignes des auteurs les plus piquants. Je déteste ces comparaisons qui nous procurent souvent des déceptions lorsqu'on en attend trop, mais la mère de Newland démontrant que rien ne va plus parce qu'on ne sort plus dans le monde avec des robes datant d'il y a au moins deux ans vaut bien l'obsession de Mrs Allen pour le prix des tissus dans Northanger Abbey de Jane Austen.
Outre son humour, Edith Wharton nous plonge dans une ambiance envoûtante. Certaines scènes sont de véritables tableaux, qui prennent le lecteur aux tripes. C'est le cas de beaucoup de scènes de la comtesse, depuis sa première apparition à l'opéra dans sa robe bleue trop décolletée à sa dernière scène, en passant par sa silhouette au bord de la mer, lorsqu'elle attend et redoute la venue de Newland qui ne la rejoindra pas.

wharton

Lorsque le jeune homme réalise, lors d'un dernier repas de famille, que tous ont compris bien mieux que lui ce qu'il se passait :

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Archer est un homme qui rêve d'amour plus qu'il ne le vit. A chaque occasion, il trouve un prétexte pour reculer. Certaines sont pourtant énormes, comme lorsque May lui propose de revenir sur leurs fiançailles ou à la fin du roman. Il me rappelle Frédéric Moreau de L'éducation sentimentale, roman que je n'ai jamais réussi à terminer parce que le héros m'exaspérait. Celui d'Edith Wharton ne vaut pas beaucoup mieux en définitive. Newland Archer est entouré d'une société qu'il juge, dont il pense connaître tous les usages quand il n'en maîtrise pas le moindre bout. Sa relation avec la comtesse, et même le trio qu'ils forment avec May, ne provoque aucun coup d'éclat, aucun cri. Archer est beaucoup trop enfermé dans les principes reçus dans son éducation. Son comportement en amour se retrouve dans son rapport aux femmes. Il est admiratif de la grand-mère d'Ellen, prête à défendre la comtesse et à se moquer de toutes les critiques. Très vite, le jeune homme défend Ellen, juge sévèrement le manque de personnalité de May. Pourtant, il préfère oublier au plus vite les quelques phrases sortant de la bouche de sa fiancée qu'il n'imagine pas possible chez une jeune fille bien éduquée.

"Néanmoins, il serait tenu à défendre, chez la cousine de sa fiancée, une liberté que jamais il n'accorderait à sa femme, si un jour elle venait à la revendiquer."

Ce sont finalement elles, May et Ellen, qui maîtrisent le plus leur existence. Leur présence est discrète, mais elles dégagent énormément de choses, malgré l'aveuglement du personnage principal à travers lequel on les voit.
Si je devais faire un (petit) reproche à ce livre, ce serait l'insistance de Wharton sur les règles de la bonne société. C'est certes le thème du livre, mais leur rappel incessant n'est pas nécessaire et donne un côté scolaire à certains passages. J'ai cependant aimé le dernier chapitre, trente ans plus tard, qui analyse les évolutions de la société new-yorkaise et le ton féministe du roman.

Pas un coup de coeur, mais un délicieux moment de lecture. J'ai décidé de me replonger dans les classiques que je délaissais, je m'en réjouis. A moi le film maintenant (oui, je fais des captures d'écran sans l'avoir vu).

L'avis de Romanza.

GF Flammarion. 313 pages.
Traduit par Madeleine Taillandier.
1920 pour l'édition originale.

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25 novembre 2017

Le Survenant - Germaine Guèvremont

9782762131284-v1A l'occasion de Québec en novembre, je me suis dit qu'il était temps de sortir ce classique québécois de ma bibliothèque.

Un soir d'automne, un étranger frappe à la porte des Beauchemin. Le père, Didace, sont fils Amable et sa bru Alphonsine voient donc entrer dans leur vie un survenant, c'est à dire quelqu'un qui s'installe chez eux en échange de son travail. Tout le Chenal du Moine fait rapidement la connaissance du nouveau venu qui ne veut pas même dire son nom. Peu à peu, la présence du survenant bouleverse l'équilibre qui existait chez les Beauchemin et leurs voisins. 

Ce livre ne plaira pas à ceux qui cherchent une histoire pleine de rebondissements et d'aventure, pourtant on ne s'ennuie jamais dans ce livre. Il y règne une ambiance délicieuse et le fait de ne pas comprendre tous les dialogues ajoute du charme à cette histoire. En raison du milieu et de l'époque, les personnages s'expriment en effet en patois. 
Les personnages sont très bien croqués, pas forcément attachants mais les rapports qu'ils entretiennent les uns avec les autres sont très réalistes. Les Beauchemin sont les premiers à être impactés par la présence du survenant. En le voyant si volontaire, si dur à la tâche, Didace ne peut s'empêcher de regretter que son propre fils, Amable, se montre si réticent à poursuivre le travail de ses aïeux sur leur domaine. Quant à Alphonsine, elle doit se montrer meilleure maîtresse de maison que d'ordinaire, mais elle n'arrive pas à la cheville de sa défunte belle-mère ou de sa belle-soeur. Chez les voisins, l'arrivée d'un étranger dans le bourg est un événement. On s'en méfie tout en voulant le connaître davantage. Pour les jeunes femmes, cet homme attirant est également l'occasion de tester leur pouvoir de séduction. L'indifférence du survenant à l'égard de celles qui sont considérées comme étant les plus belles est une déception pour ces dernières, d'autant plus cruelle que c'est une boîteuse, Angélina, qui semble avoir remporté le gros lot. N'allez pas imaginer une grande histoire d'amour, les échanges sont succins, mais cet aspect du roman a un fort impact sur certains membres de la communauté.
Le survenant reste longtemps au Chenal. Au printemps, il ne semble pas décidé à reprendre la route. Lui qui refuse de parler de lui, de reconnaître la moindre attache, va-t-il décider de s'établir quelque part ?
En plus des interactions entre les personnages, j'ai aimé les promenades dans la campagne autour du Chenal, les descriptions de l'hiver puis du retour du printemps. C'est vraiment l'idéal de lire ce roman emmitouflée dans un plaid avec la lumière du mois de novembre.

Une lecture très agréable pour participer à Québec en novembre. Il est regrettable que ce livre soit presque introuvable en France. Geneviève Guèvremont a été une suite à cette histoire, Marie-Didace, je vais essayer de me la procurer.

Québec-en-novembre-2017

Romanza a été charmée, Karine beaucoup moins.

Fides. 224 pages.
1945 pour l'édition originale.

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11 novembre 2017

Crime et Châtiment - Fédor Dostoïevski

51U3xDzfaXLRaskolnikov, ancien étudiant contraint de quitter l'université et de vivre dans la misère, décide d'assassiner une vieille usurière. Bien que le meurtre ne se passe pas comme prévu, le jeune assassin pourrait facilement s'en tirer, mais il tombe immédiatement malade et ses délires attirent les soupçons de son entourage.
Au même moment, dans une lettre, la mère de Raskolnikov, Poulkheria Alexandrovna, annonce à son fils que sa soeur Avdotia Romanovna (Dounia pour les intimes) s'apprête à se marier. Les deux femmes ne tardent pas à le rejoindre à Saint Petersbourg. Pressentant que sa soeur se marie afin de l'aider financièrement, Raskolnikov décide de tout faire pour empêcher cette union.

Lorsqu'on ouvre un roman unanimement reconnu comme un chef d’œuvre, il y a toujours un décalage entre les représentations que l'on en avait et ce que l'on découvre réellement. Cela a beau sembler évident, cela a fortement influencé ma découverte de Crime et châtiment de Dostoïevski.
Avant même de lire un roman de cet auteur, une question se pose : quelle traduction choisir ? En effet, la traduction des auteurs russes a fait couler beaucoup d'encre, aussi bien chez les Français que chez nos voisins britanniques. D'après ce que j'ai retenu des articles lus sur le sujet, Dostoïevski a longtemps bénéficié d'une traduction qui rendait son style beaucoup plus travaillé qu'il ne l'est en réalité. De son côté, André Markowicz a entrepris sur une dizaine d'années une nouvelle adaptation de son œuvre en langue française, en s'attachant à rendre le plus possible les mots de l'écrivain russe. C'est dans cette dernière traduction que j'ai choisi de découvrir Crime et Châtiment, faisant par ailleurs confiance aux éditions Thélème qui ne m'ont jamais déçue.

Une fois l'écoute du livre commencée, je n'ai pu que constater que Dostoïevski ne s'encombre pas de trop de mots. La plupart des actions et des dialogues sont simples, les phrases sont courtes. Les envolées lyriques sont réservées aux grands discours, aux délires de Raskolnikov ou aux rêves que font les personnages. Toutefois, ce roman est loin d'être facile à lire ou creux. L'apparente simplicité du style est contrebalancée par le discours tenu et l'importance donnée à la psychologie des personnages.
Ce livre n'est pas une grande fresque de la société russe. Le cadre est au contraire très resserré, se concentrant sur Raskolnikov et les personnages qui gravitent autour de lui. Ce que j'aime dans les classiques des auteurs de cette époque, c'est leur peinture du monde sur lequel ils écrivent. Mais là où les Zola, Balzac ou encore Hugo se plaisent à nous offrir des descriptions sur des pages entières, Dostoïevski distille pour sa part au compte-goutte les informations de cet ordre. Il m'a fallu faire quelques recherches sur l'auteur et son époque pour saisir l'importance de certains discours et leur signification, mais l'auteur évoque bel et bien son monde à travers ses personnages. Nous évoluons dans un monde plutôt éduqué mais sans le sou, à la merci des usuriers ou des hommes à la recherche d'une jolie épouse. La place des femmes en particulier est misérable. Sonia doit se prostituer afin d'aider sa famille, et Dounia se retrouve dans une situation glaçante à la fin du roman. Les rapports sociaux sont insatisfaisants, et on devine dans ce livre les grands conflits à venir, aussi bien en Russie que dans le monde.

"Les gens s'entretuaient dans une espèce de rage absurde. Ils s'assemblaient les uns contre les autres par armées entières, mais ces armées, déjà en marche, se mettaient soudain à s'égorger entre elles, les rangs se débandaient, les guerriers se jetaient les uns contre les autres, ils se tuaient, s'étripaient, se mordaient et s'entre-dévoraient."

Crime et châtiment a également des airs de roman policier (inversé, puisque le lecteur se demande si le meurtrier sera pris). Raskolnikov attire immédiatement la curiosité de son entourage et de la police. En proie à une mystérieuse maladie qui se traduit par des délires durant lesquels il en dit beaucoup trop, il devient évident pour tous que le meurtre d'Aliona Ivanovna. Plusieurs personnes lui posent alors des questions, dont un policier, qui laisse planer le doute sur les soupçons qu'il nourrit vis-à-vis de Raskolnikov. De plus, bien que décidé à ne pas se faire prendre, Raskolnikov ressent une certaine fierté d'avoir tué et a du mal à accepter que d'autres puissent être soupçonnés de son crime.
Pourquoi Raskolnikov a-t-il assassiné la vieille usurière ? Il s'agit d'un jeune homme sain d'esprit mais tourmenté par ses grandes théories, dont l'une, celle qu'il appartient à la race des hommes supérieurs, l'a poussé à commettre son crime. Bien que certain d'avoir agi justement (il ne montre pas le moindre regret), il ne met pas en oeuvre la suite de son projet qui consiste à utiliser ce qu'il a volé chez Aliona Ivanovna. Il commence le roman en se prenant pour Napoléon (et justifie ainsi le fait de commettre une mauvaise action si c'est pour ensuite faire de grandes choses), mais la présence de Sonia le rapproche finalement de Lazare. Cette dimension mystique m'a plutôt ennuyée, la religion n'étant pas ma tasse de thé. N'ayant par ailleurs jamais lu l'auteur et ne connaissant pas ses idées, j'ai dû me contenter d'une lecture simple du roman.

Une lecture qui n'a pas été facile. J'ai fini par emprunter une version papier du livre pour mieux saisir le texte. Je compte bien relire Dostoïevski parce que j'aime les auteurs qui me poussent hors de ma zone de confort et que celui-ci ne s'apprivoise clairement pas avec un seul roman.

Thélème. 24h49.
Lu par Pierre-François Garel. Traduction d'André Markowicz.
1866 pour l'édition originale.

02 novembre 2017

Nulle part sur la terre - Michael Farris Smith

11Nulle part sur la terre est l'un des romans américains qui ont retenu mon attention en cette rentrée littéraire 2017. Moins mis en avant que les livres de Colson Whitehead et Nathan Hill, il semble cependant avoir séduit ses lecteurs.

Après des années loin de chez elle et bien que plus personne ne l'y attende, Maben revient dans le Mississippi accompagnée de sa petite fille. Elles n'ont que quelques dollars en poche et tous leurs biens sont contenus dans un vieux sac poubelle. Maben espère trouver un travail, un foyer pour sa fille, et surtout laisser ses vieux démons derrière elle.
Au même moment, Russell revient lui aussi dans sa ville natale, après avoir purgé une peine de onze ans de prison. Il peut compter sur l'aide de son père, mais certains n'ont pas oublié ce qu'il leur a fait.
Peut-on se reconstruire lorsqu'on est tombé si bas qu'il ne semble y avoir de place pour nous nulle part ?

On entre sans la moindre difficulté dans ce livre, on évolue aux côtés des deux personnages principaux dont les histoires vont évoluer en parallèle avant de se croiser assez tard dans le récit. Maben et Russell sont des personnages abîmés par ce qu'ils ont vécu, habitués à se débrouiller seuls, à encaisser les coups, et à tomber toujours plus bas. Ce que montre Michael Farris Smith avec ce livre, c'est la façon dont la société, une fois que l'on s'est écarté des rails qu'elle a tracés pour nous, nous écarte et nous empêche de revenir. La conseillère en réinsertion de Russell l'affirme bien, statistiques à l'appui : la majorité des anciens détenus récidivent. Mais la faute à qui ? A ceux qui ne respectent pas les règles ou à cette société qui refuse la réintégration, que ce soit par le regard porté sur ces individus ou par les difficultés qu'ils auront à trouver un emploi, un logement, un cercle amical ? Dès le début du roman, un policier verreux est retrouvé mort, tué avec son arme. Russell étant revenu en ville le jour même fait un coupable idéal, et ses quelques mauvais choix à ce moment-là, qui n'auraient pas eu la moindre incidence s'ils avaient concerné quelqu'un d'autre, pourraient bien lui valoir un retour immédiat en prison.
L'auteur laisse d'abord planer le doute sur les raisons qui ont amené Russell derrière les barreaux pendant plus de dix ans. Je vous laisse découvrir ce qu'il a fait, mais j'ai trouvé l'auteur un peu frileux à ce sujet. Tout comme l'avait fait Russell Banks dans Lointain souvenir de la peau, Michael Farris Smith nous dresse un portrait de personnage qu'il n'est pas trop difficile de comprendre. Russell a fait une énorme erreur et a mérité sa peine, mais ce n'est pas non plus un violeur, un tueur en série ou quelqu'un qui a torturé des chatons. Il est facile de ressentir de l'empathie à son égard. Ce serait moins agréable à lire, mais je pense qu'un livre posant réellement la question de la réinsertion de personnes ayant commis des actes monstrueux serait un projet autrement ambitieux.
Quoi qu'il en soit, ce doute planant sur la façon dont Maben et Russell en sont arrivés là, puis l'enquête concernant le meurtre donnent un côté roman policier au récit, qui permet de rester bien en alerte jusqu'au dénouement.
On sent dans ce livre une volonté de l'auteur de se montrer optimiste, confiant envers l'être humain. Contrairement à ce que laisse présager la quatrième de couverture, si les épreuves traversées par Maben et Russell sont réelles, elles sont atténuées par la chaleur qu'ils trouvent dans le foyer de Mitchell, le père de Russell et l'amitié entre Russell et Boyd, l'adjoint du shérif. Nous sommes dans une ville où la violence et la défiance ne sont jamais très loin, mais où l'on est aussi à proximité des marais, dans lesquels les petits vieux peuvent passer la nuit dehors en s'imaginant qu'ils sont courageux et où Mitchell, Consuela et Annalee peuvent oublier le reste du monde en pêchant toute la journée. J'aime la moiteur, les bruits et les couleurs auxquels les romans qui se déroulent dans le Vieux Sud des Etats-Unis me font penser, et on retrouve bien cette atmosphère ici.

J'ai été emportée sans difficulté par ce livre, son ambiance et ses personnages, mais je pense qu'il ne secoue pas suffisamment pour marquer de façon durable.

La livrophage a adoré, Violette et Eva ont beaucoup apprécié leur lecture mais ont quelques réserves. Maeve est plus mitigée.

J'ai lu ce livre dans le cadre des Matchs de la Rentrée Littéraire. Je remercie les organisteurs et les blogueuses ayant choisi les titre pour cette découverte.

Sonatine. 361 pages.
Traduit par Pierre Demarty.
2017.

Posté par lillylivres à 15:16 - - Commentaires [4] - Permalien [#]
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