25 juin 2017

L'amour et les forêts - Eric Reinhardt

81j+ZjS8dcLBénédicte Ombredanne est professeur agrégé de lettres dans un lycée de Metz. Egalement mariée et mère de deux enfants, propriétaire, elle a coché la plupart des cases qui permettent pour beaucoup d'estimer si une personne est heureuse. Elle-même fait tout ce qu'elle peut pour préserver l'image parfaite que sa famille renvoie.
Pourtant, lorsque les Ombredanne sont bien à l'abri des regards, Jean-François, le mari, n'a plus rien du compagnon idéal.

J'ai éprouvé pour ce livre une certaine fascination, je l'ai lu avec avidité, mais je ne suis pas entièrement convaincue.
La construction du livre, sa chronologie, sont intéressantes. J'ai apprécié la première partie, lorsque l'on découvre à travers les yeux de Bénédicte Ombredanne (impossible de l'appeler par son prénom, l'auteur lui-même ne le fait jamais) le personnage de Jean-François. Il a l'air perdu, vaincu, comme si le livre commençait par la fin. Le mépris avec lequel son épouse le traite alors ressemble à s'y méprendre à celui de toutes ces épouses qui décident qu'elles ont entendu pour la dernière fois leur mari leur dire qu'il ne recommencera plus. Et qui partent en claquant la porte... ou en s'inscrivant sur Meetic. Le retournement du rapport de force n'en est que plus violent pour le lecteur (qui pensait finalement lire l'histoire d'une reconstruction).
Les descriptions des maltraitances dont Bénédicte Ombredanne est victime sont impitoyables. L'utilisation de nombreux dialogues renforce la violence verbale du mari, et le lecteur en vient à prendre pour lui les accusations et les  phrases humiliantes destinées à la jeune femme. L'auteur est d'autant plus habile que, pour nous montrer la solitude à laquelle Bénédicte Ombredanne est condamnée, il utilise les enfants du couple (et sa fille Lola en priorité). Leur égoïsme (il est normal que leur mère fasse tout pour eux, c'est leur mère) se transforme en mépris puis en rejet total.
Comment alors, ne pas plonger dans la littérature, l'imaginaire ? Les parenthèses enchantées permettent à l'héroïne et au lecteur de trouver un refuge. Bénédicte Ombredanne est professeur de lettres, spécialiste de Villiers de L'Isle-Adam. Sa lecture d'Eric Reinhardt lui a rappelé l'un des pouvoirs de la fiction, celui d'imaginer différentes existences possibles pour une seule personne. J'ai moins marché avec les dialogues amoureux. Ils ne sont pas seulement surannés, mais aussi très mièvres, et les dialogues dignes d'une tragédie qui aurait été écrite par certains rappeurs très populaires dont je m'abstiendrai de prononcer le nom.

A14779" - Mais vous êtes devenue, en un instant, le battement de mon coeur ! Est-ce que je puis vivre sans vous ? Le seul air que je veuille respirer, c'est le vôtre ! "

J'ose penser que c'est volontaire, que ces échanges visent à contrebalancer complètement la réalité.

Ce qui m'a gênée dans ce livre, c'est sa construction finale. Je n'ai pas trouvé le personnage d'Eric Reinhardt utile dans la dernière partie. La façon dont il découvre ce qui est arrivé à Bénédicte Ombredanne est peu crédible. Les nouveaux personnages sortent de nulle part et je n'ai pas non plus aimé les raisons données au comportement de Jean-François. La perversion ne s'explique pas si simplement. Céder à la facilité et aux grosses ficelles est décevant lorsque le reste est plus subtile.

Un roman sur un sujet plutôt difficile en ces temps où tout le monde est un pervers narcissique, qu'Eric Reinhardt traite avec les moyens qu'il maîtrise le mieux, ceux d'un auteur. Quelques longueurs, quelques défauts, mais un livre qui reste longtemps en tête.

Une lecture un peu spéciale car il se trouve que j'avais ce roman dans deux formats, dont la version audio. C'est cette dernière que j'ai utilisée pour la première moitié du roman. Marie-Sophie Ferdane incarne très bien Bénédicte Ombredanne et rend les tableaux des forêts particulièrement vivants.

Les avis de Sylvie et de Dominique.

Folio. 412 pages.
2014 pour l'édition originale.

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17 juin 2017

La terre qui penche - Carole Martinez

product_9782072714535_195x320"Est-ce ainsi que pleurent les rivières ?"

Dès les premières pages, lorsque la Loue, la rivière qui borde le Domaine des Murmures, après s'être figée, déverse sa colère et sa douleur en emportant tout sur son passage, nous retrouvons ce qui nous envoûte tant chez Carole Martinez...

Blanche est née au milieu du XIVe siècle, dans un monde dévasté par la Peste noire. Orpheline de mère et à peine éduquée, cette fille de châtelain a été conduite aux Murmures afin d'être donnée au fils du seigneur de Haute-Pierre avant de mourir à l'âge de douze ans.
C'est elle qui nous raconte son histoire, voyageant à travers les siècles.

Ce roman est si beau que j'ignore comment vous en parler. J'ai vécu ma lecture en me laissant totalement emporter par cette narratrice à deux têtes, la petite fille et sa vieille âme.
Avec cette histoire, Carole Martinez nous embarque dans un univers mêlant histoire, chansons et merveilleux. C'est le Moyen-Âge, rude, violent et meurtri. Les femmes y sont des objets de marchandage. Si aucune n'est particulièrement attachante, leurs actions s'expliquent bien souvent par l'impuissance à laquelle leur condition les condamne. Qu'elles soient maîtresse du Domaine des Murmures, filles de seigneur, cuisinière un peu sorcière dont les filles mortes continuent à hanter les forêts ou prisonnière de la rivière, elles partagent toutes la même douleur.
Je vous rassure, les hommes sont aussi mal lotis, condamnés à cacher leurs sentiments ou écorchés vifs.

Parmi ces personnages, un trio se détache. Blanche s'étant juré de ne jamais être le bien d'un homme, s'éprend de son promis, l'éternel Enfant, Aymon. D'abord présenté comme un jeune garçon dont la déficience intellectuelle embarasse, cet être solaire est finalement la clé du bonheur de notre héroïne. Elle qui a réussi à mettre à terre l'ogre de ce conte et à le transformer en cheval, trouve en Aymon un allié qu'aucune noirceur ne peut atteindre. Il est le seul à voir les loups de Blanche, ceux qui veillent sur elle. C'est par son biais également qu'elle rencontre un jeune charpentier, Eloi. Celui-ci vient compléter un triangle amoureux, harmonieux et chaste. Ensemble, ils parviennent à vivre avec le soutien de la Nature et de ses créatures, à repousser le malheur au loin. Pour un temps du moins.

En effet, ce livre n'est pas seulement un huis-clos rempli de tendresse. Le passé et le futur sont des inconnus que le lecteur découvre avec la même angoisse. Que s'est-il passé avant la naissance de Blanche ? Qui était sa mère ? Comment Blanche, qui annonce dès la première page sa mort à l'âge de douze ans, est-elle morte ? A-t-elle eu le temps d'apprendre à écrire son nom ? La peste les a-t-elle tous réduits au silence ? Au fil des chapitres, différentes personnes vont se confier à Blanche, parfois sans se douter qu'elle écoute. Carole Martinez fait ainsi tomber les masques et dévoile des personnages bien plus complexes que ce que la petite fille imaginait au début de l'histoire.

J'ai refermé ce livre à regret, complètement bouleversée. C'est un énorme coup de coeur.

Merci aux éditions Folio pour cette lecture.

Les avis d'Yspaddaden et de Gambadou.

Folio. 427 pages.
2015 pour l'édition originale.

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05 juin 2017

Miss Charity - Marie-Aude Murail

Mi-Charity"GLADYS - Je serais que de vous, je garderais le plus jeune, çui qui fait l'acteur."

Dès son plus jeune âge, Charity Tiddler, membre de la bonne société londonienne, recueille toutes sortes d'animaux chez elle. Des souris, des lapins, des canards, et même un corbeau qui parle, rejoignent sa ménagerie. Si ses premiers pensionnaires succombent très vite à des soins inadaptées, Charity, grâce à ses observations, ses lectures et l'aide de deux complices (sa bonne Tabitha et sa gouvernante Mademoiselle), finit par garder auprès d'elle plusieurs de ses amis.
Parmi eux, Peter le lapin va notamment suivre Charity dans la bonne société, où il est mieux vu de chasser les maris que de monter des pièces de théâtre avec ses animaux de compagnie, et où toute jeune fille bien éduquée ne peut aimer passer son temps au Musée d'Histoire naturelle tout en rêvant d'étudier les sciences.

Ce livre est un véritable bonbon, une lecture qui enchantera toute personne qui envie aux enfants ce sentiment qu'ils peuvent tout imaginer et tout faire. Attention, n'allez pas imaginer que le ton est enfantin et que c'est une histoire simple et légère.
Miss Charity est une jeune fille vive, volontaire et très mature qui manie le second degré et sa langue maternelle avec une grande habileté. Si elle nous régale avec ses histoires et son univers, elle doit également composer avec la société victorienne et les drames de la vie. J'ai eu la gorge nouée en découvrant à travers les yeux d'enfant puis de jeune fille de Charity la vraie personnalité de Tabitha, personnage qui nous fait d'abord rire aux éclats avec ses histoires horribles et indignes d'une bonne qui s'occupe d'une petite fille, avant de devenir inquiétante puis d'une tristesse infinie.

"Et soudain, je me vis telle que j'étais, agenouillée et m'adressant à un lapin. N'étais-je pas une folle parlant d'une autre folle ? Des sanglots me secouèrent les épaules. Je me cachais les épaules. Je me cachai le visage entre les mains et pleurai sur mon enfance. Mon enfance défigurée."

La société victorienne n'est pas tendre avec ceux qui sortent du moule prévu pour eux. Être une femme libre et financièrement indépendante n'est pas convenable. Charity doit surmonter bien des obstacles, escroqueries et regards en biais pour s'imposer comme auteur. Heureusement, elle est entourée d'être bienveillants et un peu à l'écart qui la soutiennent à leur façon.
Les personnages de ce livre, les humains comme les animaux, sont vraiment ce qui en fait sa fraîcheur. Je n'ai jamais eu envie de lire les romans de Beatrix Potter, auteur que j'ai découvert à l'âge adulte, mais cette biographie romancée que lui offre Marie-Aude Murail a remis cela en question. Tous les amis de Charity sont merveilleux. Herr Schmal et Mademoiselle, les King, le petit Edmund, et bien sûr Kenneth Ashley. L'humour, la simplicité et la vivacité du ton employé par Marie-Aude Murail ainsi que la présentation des dialogues rendent ce texte aussi facile à lire qu'impossible à lâcher.

Et que dire des illustrations de Philippe Dumas ? Elles sont merveilleuses, drôles et tombent toujours à point pour illustrer les situations cocasses.

Il m'a fallu presque dix ans pour enfin lire ce livre dont j'entendais tant de bien. Mes grandes attentes ont été plus que comblées.

Et comme nous sommes en plein Mois Anglais, cette lecture tombe à pic pour participer.

3479040577

L'avis de Maggie.

L'Ecole des Loisirs. 479 pages.
2008 pour l'édition originale.

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