27 décembre 2016

Regarde les lumières mon amour - Annie Ernaux

Source: Externe

Le supermarché peut-il être objet d'écriture ?

"Nous choisissons nos objets et nos lieux de mémoire ou plutôt l'air du temps décide de ce dont il vaut la peine qu'on se souvienne. Les écrivains, les artistes, les cinéastes participent de l'élaboration de cette mémoire."

Le succès des romans "tranches de vie" témoigne de l'intérêt que nous éprouvons pour les témoignages autour des métiers que nous côtoyons et pensons connaître. Beaucoup de lecteurs ont ri aux anecdotes d'une caissière ou découvert le quotidien d'un vigile avec ce type de livres. Cependant, une fois ces ouvrages refermés, il me manquait une invitation à me questionner, un "et après ?". Annie Ernaux est une simple cliente de supermarché, mais dans son très court journal consignant les visites effectuées dans le magasin Auchan des Trois Fontaines à Cergy, elle nous invite à nous interroger sur ce que notre rapport au supermarché dit de nous et de notre société.

Comme elle est écrivain, Annie Ernaux se demande ce qui explique l'absence des supermarchés dans la littérature. Pourquoi n'ont-ils pas accédé à la "dignité littéraire" un demi-siècle après leur apparition ? Après tout, il s'agit de l'un des rares endroits où tout le monde ou presque se croise, "où chacun a l'occasion d'avoir un aperçu sur la façon d'être et de vivre des autres", que ce soit par les heures ou ils fréquentent un lieu ou par les articles qu'ils posent sur le tapis roulant. Mais un supermarché, c'est de façon communément admise l'opposé de la culture. A tel point qu'y acheter un livre est un acte presque honteux. Pourquoi alors l'écrivain s'y intéresserait-il ? 
Autre raison évidente à cette absence du lieu dans la littérature : "les super et hypermarchés demeurent une extension du domaine féminin". Tout est fait essentiellement pour les femmes, à commencer par la publicité beaucoup plus agressive quand il s'agit de toucher ce public. Les rayons jouets estampillés "filles" apprennent même à jouer aux courses dès le plus jeune âge.

Bref, le supermarché, un sous-sujet. Et pourtant...

On dit toujours d'Annie Ernaux qu'elle a une écriture plate. Ici, elle décrit sans le moindre effet de style, sans chercher à provoquer le rire ou la consternation. Ses phrases sont dépouillées, froides, laconiques. Elle rend l'inhumanité de la grande distribution en égrénant à la manière de dépêches AFP les destructions meurtrières d'usines fabriquant des produits pour Auchan, Carrefour et autres chaînes de magasins grand public. Elle compte les caisses libre-service qui remplacent peu à peu les caissières, décrit l'empressement de chacun à la caisse, évoque les chariots arpentant les rayons sans que les regards de leurs chauffeurs ne se croisent une seule fois. Elle rend visible ce que nous ne voyons pas, à savoir tous ces gens qui sont des personnages trop souvent dissimulés par l'omniprésence de l'hypermarché quand nous faisons nos courses. Rien que du vrai que n'importe qui pourrait confirmer, mais qui fixé sur une page glace et interpelle.

Brillant.

L'avis de Clara.

Folio. 2016.
96 pages.

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07 décembre 2016

Delphine de Vigan et l'autofiction

Lorsque ce blog a ouvert ses portes il y a dix ans, j'éprouvais un mépris énorme pour tout ce qui pouvait être étiqueté "autofiction". Je reprochais à la littérature française contemporaine son incapacité à créer des romans avec une "vraie histoire", dépaysante et avec des personnages inventés*.
Cette année, je suis devenue vieille j'ai découvert deux auteurs qui ont remis en cause cette opinion : Camille Laurens et surtout Delphine de Vigan.

Delphine de Vigan s'est d'abord fait connaître avec No et moi, adapté au cinéma en 2007. Il avait connu un certain succès sur les blogs, mais c'est avec Rien ne s'oppose à la nuit que les éloges sur cet auteur ont commencé à pleuvoir autour de moi et sur la blogosphère. L'an dernier, j'ai finalement décidé de craquer après la sortie de son dernier livre. Seul souci, il serait très dommage de découvrir D'après une histoire vraie sans avoir lu le livre qui l'a inspiré, puisqu'au livre sur la mère a succédé le livre sur les conséquences d'une telle entreprise de déballage.

9782253164265-001-TDans Rien ne s'oppose à la nuit, Delphine de Vigan décide d'écrire sur sa mère après le suicide de celle-ci.  En racontant son enfance, puis sa vie d'adulte avant et après la naissance de ses enfants, l'auteur livre l'histoire de sa famille sans prendre le soin de dissimuler les drames et la laideur de sa famille.

Qui était Lucile ?

La mère décrite par Delphine de Vigan est une femme dont l'équilibre mental est si fragile qu'il s'effondre à de multiples reprises. L'enfance de Lucile, membre d'une famille nombreuse du milieu du XXe siècle rappelle les photos en noir et blanc ayant un air de bonheur et d'insouciance. Mais entre les chamailleries et les sorties à l'extérieur ont lieu des drames publics et d'autres qui seront cachés autant que possible.
Dans ce livre sur la mère de l'auteur, le personnage principal semble étrangement plutôt être Delphine de Vigan elle-même. Après la découverte du corps de sa mère, elle ressent le besoin d'écrire sur cette femme avec laquelle les relations ont souvent été complexes. Mais comment écrit-on une biographie ? Et puis, comment ne blesser personne ? Le travail de l'écrivain est délicat lorsqu'il ressent un devoir de vérité tout en sachant que celui-ci va nécessairement engendrer des brouilles familiales. Pour trouver sa mère, et surtout savoir pourquoi elle était brisée, Delphine de Vigan doit attaquer des membres de sa famille. Or, n'importe qui ayant dû briser un silence sait que pour beaucoup, on n'attaque pas les morts, et encore moins l'image idéal qu'on en garde.  

daprès-une-histore-vraieUne telle entreprise va provoquer chez l'auteur un épuisement profond. C'est ce qu'elle évoque dans la "suite" de son livre, D'après une histoire vraie.

En 2011, le succès du roman que Delphine de Vigan a écrit sur sa mère est tel qu'il lui ouvre de nombreuses portes et que les lecteurs se pressent dans les librairies et les salons pour la rencontrer.
Un soir qu'elle culpabilise d'avoir refusé de signer un dernier autographe, elle fait la rencontre de L.

L. est le genre de femme que Delphine de Vigan n'est pas : toujours tirée à quatre épingles, mystérieuse, confiante. Alors que l'auteur s'interroge sur la possibilité d'écrire encore après un livre aussi intime que Rien ne s'oppose à la nuit, L. se montre de prime abord plus ambitieuse encore que Delphine. Pour L., la fiction n'est plus dans des personnages et des histoires imaginées, mais bien dans le réel. Tout ce que Delphine a écrit avant le roman qui l'a propulsée sur le devant de la scène est inutile et il n'y a aucun retour en arrière possible.
J'avais initialement prévu de lire Misery de Stephen King, dans lequel Delphine de Vigan a puisé pour écrire son livre, mais un amateur du grand auteur américain a découragé la trouillarde que je suis de le faire. Je me suis donc contentée du résumé, qui me semble déjà interessant pour faire le parallèle entre les deux duos auteur/amateur de plus en plus effrayant.
Encore une fois, le personnage de L. est ici présent essentiellement pour faire ressortir les fragilités, les questionnements de Delphine. Avec le départ programmé de ses enfants nouveaux bacheliers, un compagnon absent et des lettres anonymes menaçantes de la part d'un membre de sa famille ayant été blessé par son précédent livre, l'auteur est vulnérable. L. va pouvoir la réconforter puis l'enfermer. Au fur et à mesure que le livre se transforme en thriller et en huis-clos entre les deux femmes, la question de l'écriture de soi devient de plus en plus centrale. Jusqu'au dénouement brillant. 

D'après une histoire vraie se rapproche davantage d'une fiction telle qu'on conçoit cette appellation que Rien ne s'oppose à la nuit. Ses rouages sont plus complexes et le lecteur se sent déboussolé après l'avoir refermé. Pourtant, rien ne nous dit non plus que Delphine de Vigan n'a pas joué avec nous depuis le début. Et finalement, c'est ce doute qui me plaît. Je me moque que tel ou tel élément soit autobiographique ou complètement imaginé. En écrivant une autofiction, l'auteur se rapproche ici du lecteur qui ne peut que voir dans ce diptyque des points communs avec sa propre histoire pour mieux l'engluer. Et j'en redemande.

* D'après Le Magazine Littéraire du mois de septembre, l'autofiction est de plus en plus remplacée par l'exofiction. A croire que mes lubies ne me permettront jamais d'être à la mode, j'ai horreur de ça...

L'avis d'Yspaddaden.

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