L_Eveil"Quelquefois, monsieur Pontellier se demandait si sa femme ne devenait pas un peu déséquilibrée. Il voyait clairement qu'elle n'était pas elle-même. C'est-à-dire qu'il ne voyait pas qu'elle devenait elle-même, et que chaque jour elle rejetait davantage cette personnalité factice dont nous nous affulblons comme d'un vêtement pour paraître aux yeux du monde."

Edna Pontellier appartient à la bonne société de Louisiane. Un été, elle se rend dans une pension de famille du Golfe du Mexique avec sa famille, et se lie d'amitié avec Robert Lebrun, le fils de la propriétaire des lieux.
Elle qui était jusque là une épouse modèle se met à avoir des comportements que ses proches ne s'expliquent pas. A la fin de la saison, Robert Lebrun part pour le Mexique et Edna rentre à la Nouvelle Orléans, mais sa soif d'indépendance ne se tarit pas.

Il y a quelques années, j'ai lu un étrange petit livre, La séquestrée de Charlotte Perkins Gilman. Comme L'éveil, il a été écrit à la fin du XIXe siècle, et il évoque de façon très frappante la maternité et surtout le baby-blues qui peut s'exprimer très sévèrement chez certaines femmes. Si je rapproche ces deux romans, c'est parce que ce qui me choque le plus, c'est la façon dont l'entourage d'Edna et de l'héroïne de La séquestrée réagissent. Dans les deux cas, un médecin est appelé à la rescousse par le mari. Une femme qui prend sa vie en main et qui ne travaille plus exclusivement au bonheur de son foyer et à la réussite de son époux est forcément malade. J'ignore s'il existe des oeuvres de ce type en nombre, mais il semble qu'une brise féministe traversait la littérature américaine à cette époque.

Malheureusement, le reste m'a beaucoup moins convaincue que ne l'avait fait La séquestrée. L'éveil est un joli livre, mais si je mets de côté le discours sur la condition féminine (qui lui est pertinent), je ne trouve pas ses qualités littéraires extraordinaires. Charlotte Perkins Gilman avait su créer une atmosphère oppréssante, son livre nous introduisait directement dans les pensées de son héroïne. Ici, Kate Chopin nous narre un peu trop platement l'histoire de son héroïne. Certains passages sont très beaux, la peinture de la Louisiane est intéressante, mais quelques semaines après avoir achevé ce livre, je n'en garde que peu de choses. La fin est évidemment frappante, mais le reste, les dîners, les belles maisons, les voitures, rappellent un peu tous les romans américains contemporains de celui de Kate Chopin.
On a aussi beaucoup comparé ce livre à Madame Bovary de Flaubert. J'ai beau avoir du mal avec ce dernier auteur, je trouve la comparaison très exagérée. Aucun personnage ici n'a la carrure d'une Emma ou d'un Rodolphe.

Un roman à lire, mais je conseille en priorité les autres oeuvres citées dans mon billet.

Liana Levi. 219 pages.
Traduit par Michelle Herpe-Volinsky.
1899 pour l'édition originale.