22 avril 2013

Du domaine des murmures - Carole Martinez

carole-martinez-du-domaine-des-murmures"Le monde en mon temps était poreux, pénétrable au merveilleux. Vous avez coupé les voies, réduit les fables à rien, niant ce qui vous échappait, oubliant la force des vieux récits. Vous avez étouffé la magie, le spirituel et la contemplation dans le vacarme de vos villes, et rares sont ceux qui, prenant le temps de tendre l'oreille, peuvent encore entendre le murmure des temps anciens ou le bruit du vent dans les branches. Mais n'imaginez pas que ce massacre des contes a chassé la peur ! Non, vous tremblez toujours sans même savoir pourquoi."

Esclarmonde, quinze ans, se tranche l'oreille le jour de ses noces avec Lothaire, un homme qu'elle n'a pas choisi. Elle annonce aussi son intention de se retirer dans une cellule afin d'y communier avec Dieu pour le restant de ses jours.
La construction de sa prison est finalement ordonnée par son père, mais alors qu'elle se prépare à y entrer, elle est violée. Elle donne naissance à un fils neuf mois plus tard dans sa cellule, un bébé qui est vu comme un authentique miracle dans toute la région.

C'est avec beaucoup d'appréhension que j'ai ouvert ce livre. Si je garde un bon souvenir du premier roman de Carole Martinez, le sujet de celui-ci me semblait très risqué. Des histoires de femmes au Moyen-Âge, ça me rappelle un autre livre qui avait fait couler beaucoup d'encre il y a quelques années et qui m'avait laissée perplexe, La Passion selon Juette.
Les premières pages n'ont pas tout à fait apaisé mes craintes. Les histoires d'illuminées martyres ont tendance à m'exaspérer. Pourtant, très vite, l'histoire d'Esclarmonde devient intrigante. A partir du moment où le monde des contes fait son entrée, j'ai retrouvé ce qui fait le charme de Carole Martinez. Alors oui, ça parle de religion, mais il est aussi question d'un enfant aux paumes trouées qui donnent un accès direct à la troupe de croisés à laquelle son grand-père appartient, d'une sirène aux cheveux verts, d'une héroïne qui repousse la Mort, ou encore d'un cheval vengeur appelé Gauvain. 
Nous sommes au Moyen-Âge, mais la religion ressemble beaucoup à une magie qui permettrait aux femmes de contrôler leur vie. Les gens n'hésitent pas à manipuler la vérité, même inconsciemment, si cela peut leur servir. Leur religion est faite de christianisme, de croyances anciennes et d'opportunisme, ce qui leur laisse un large champ d'action. Ce mélange permet au récit d'explorer diverses pistes de réflexion sur la nature des gens et de ne pas laisser de côté les gens qui, comme moi, sont assez hermétiques lorsqu'on leur présente des héros d'une piété extrême.
Esclarmonde elle-même, bien qu'enfermée dans une cellule, n'est pas coupée du monde. Elle voit les choses à travers son fils et tous les gens qui lui rendent visite. Ce n'est pas une victime et encore moins une sainte. Elle aussi manipule les gens et elle aussi se trouve parfois confontée aux trop lourdes conséquences de ses actes.

Une jolie lecture à faire d'une traite qui confirme que Carole Martinez est un auteur à suivre de près.

Comme je suis la dernière à lire ce roman, vous pouvez aussi trouver des avis chez Lou, Sylire, Stephie, Gambadou ou encore Theoma.

Merci à Lise des éditions Folio.

Folio. 240 pages.
2011 pour l'édition originale.

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18 avril 2013

"Les vents tombant des grand monts de Norwège..."

vigdis-la-farouche-sigrid-undset-9782234046917"Puisses-tu mourir de la plus cruelle des morts, puisses-tu vivre longtemps d'une vie misérable, toi et tous ceux dont la présence te réjouit le coeur. Puisses-tu voir mourir tes enfants d'une morts affreuse devant tes yeux !"

L'hiver ayant décidé de jouer les prolongations (même s'il suffit que je me lance dans un billet pour que le soleil qu'on n'avait pas vu depuis des semaines décide de refaire surface), j'ai décidé de poursuivre ma découverte de la littérature scandinave. Par conséquent, petits veinards, vous allez avoir droit à quelques billets norvégiens et islandais. 
Nous commençons avec une grande dame venue de Norvège, Sigrid Undset.

Lorsque Ljot, venu d'Islande avec son oncle, rencontre la belle Vigdis en Norvège, il en tombe éperdument amoureux. Encore puérile et maladroit, il multiplie les offenses à l'encontre du père de sa bien-aimée, Gunnar, au point de gâcher toutes ses chances d'obtenir la main de Vigdis. La jeune fille, pourtant bien partante au départ, est également refroidie lorsque Ljot abuse d'elle, puis disparaît, la laissant dans l'embarras.

Voilà une lecture dont je n'attendais pas grand chose mais qui m'a complètement emportée. Sigrid Undset est surtout connue pour ses énormes romans, mais Vigdis la farouche est loin d'être une oeuvre dépourvue d'intérêt.
L'auteur est une formidable conteuse. Elle nous embarque dans la Norvège et l'Islande du Moyen-Âge, qui vont être le théâtre des amours de deux personnes destinées à souffrir. D'un côté, nous avons Vigdis, une héroïne bafouée au caractère étonnant. De l'autre, le personnage de Ljot n'est pas aussi détestable que le laisse entendre le résumé de l'histoire.507px-Sigrid_Undset_young
J'ai particulièrement apprécié le personnage de Vigdis. C'est une jeune fille qui aurait pu être une victime. Elle perd presque tout, mais ne baisse jamais les bras pour obtenir ce qui lui revient de droit. Le monde décrit par Sigrid Undset est violent, passionné, dominé par les hommes, mais Vigdis sait tuer ou se laisser couper ses doigts gangrenés sans la moindre hésitation. Cette détermination sera autant sa force que sa perte.
Derrière ces personnages se dessine un monde où le christianisme s'impose progressivement face au paganisme, et où la justice prend des formes inhabituelles. C'est loin d'être l'aspect le plus développé du livre, mais c'est ce qui le rend aussi captivant et tragique.

Après une telle entrée en matière, je n'ai presque plus peur des mille et quelques pages de Kristin Lavransdatter qui m'attend dans ma bibliothèque.

Vigdis la farouche. Sigrid Undset.
Stock. 178 pages.
Traduit par M. Metzger.
1909 pour l'édition originale.

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10 avril 2013

Les revenants - Laura Kasischke

9782253164524-TUn jour, j’ai lu un livre de Laura Kasischke et je n’ai pas aimé. Depuis, je suis poursuivie par une lectrice de ce blog déterminée à ce que je donne une nouvelle chance à cet auteur. Or, il se trouve que quand j’ai vu passer le dernier roman qu’elle a écrit, il avait tout pour me plaire. C’est donc le moment de réparer mon erreur.

Nicole est une jeune fille de dix-huit ans à la beauté virginale lorsqu’elle trouve la mort dans un accident de voiture un soir de pleine lune. Shelly est la première sur les lieux, mais dans les jours qui suivent, le compte-rendu qu’elle lit dans tous les journaux ne correspond pas à ce dont elle a été témoin. La version la plus macabre des événements, qui montre le petit-ami de Nicole, Craig, comme le grand responsable du drame, est celle qui est retenue. Les deux jeunes gens étudiaient à Honors Grove College, où les confréries d’étudiants cultivent avec ferveur le secret autour de leurs pratiques. Nicole était elle même membre d'une sororité, et ses anciennes "soeurs" semblent déterminées à la venger.
Quelques mois plus tard, des apparitions étranges ont lieu. Craig, mais aussi Perry, qui a connu Nicole toute sa vie, ou encore des membres de l'université, vont être entraînés dans des événements incompréhensibles qui semblent avoir un lien avec le mystère qui entoure la mort de la jeune fille.

Contrairement à la dernière fois, dès les premières pages, aussi belles que terribles, qui décrivent une jeune fille figée dans la mort après un accident de voiture, j’étais conquise.
En lisant le résumé (très moyen d’ailleurs), on s’attend à lire une histoire de fantômes. C’est bel et bien le cas d’un certain point de vue, mais les fantômes sont loin d’avoir l’aspect que l’on imagine. Roman sur la mort, le deuil, le corps, mais aussi critique de la société américaine, thriller aux accents fantastiques et campus novel, ce livre est en plus doté d’une construction efficace. Différents personnages qui ne se connaissent pas toujours initialement prennent tour à tour la parole et apportent leur part dans la résolution de l'histoire. L'une des principales protagonistes de l'histoire est Mira, un professeur d'anthropologie spécialisé dans l'étude de la mort. A travers elle, nous découvrons au fil de pages passionnantes les rituels qui entourent la disparition des êtres humains, faits à la fois de chagrin et de répulsion. Nicole est-elle vraiment revenue sur le campus ou bien ses apparitions sont-elles des manifestations du deuil ?
Outre cela, les personnages doivent se débattre au milieu des pièges qui leur sont tendus pour protéger les secrets qui entourent Honors Grove College. L'image de cette université repose sur beaucoup d'hypocrisie et de menaces, et nos personnages semblent bien isolés et impuissants. Ce sont tous des êtres un peu ratés. Mira est empêtrée dans un mariage sans amour et sa carrière professionnelle ne tient qu'à un fil. Shelly est une homosexuelle manipulable. Quant à Craig et Perry, ils ne sortent aucunement du lot et ne sont rien d'autre que des pions dans une partie dont on ne leur a pas expliqué les règles. Pourtant, dès le début il semble évident que certaines choses ne sont pas claires dans la mort de Nicole. Pourquoi la version officielle est-elle si différente de ce dont Shelly a été témoin ?
Avec tout cela, rien d'étonnant à ce que les pages défilent à toute allure.

Quelques légers bémols quand même qui m’empêchent de parler de révélation. Tout d’abord, le système de rebondissement final qu’adopte Laura Kasischke dans tous ses livres ne passe pas avec moi. J'ai très vite trouvé le pot aux roses, et les éléments qui me manquaient m'ont été fournis bien avant la fin du livre. Alors que j'étais au bord du coup de coeur, ce procédé donne un aspect artificiel au livre qui m'a fait terminer ma lecture avec un sentiment d'inachevé.
J’ai également du mal à me prononcer sur le style de l’auteur, et cela pour une raison simple  : j’ai perçu la traduction à plusieurs reprises. Ainsi, Nicole évoque à un moment le temps qu’il lui faut pour faire "un cent" de roses, ou encore Karess demande à Perry si "le chat [lui] a mangé [la] langue" (dont l’équivalent français est plutôt "tu as perdu ta langue ? " ). Heureusement, le livre n’est pas truffé d’exemples de la sorte, et l’on se plonge dedans sans la moindre difficulté une fois embarqué.

Un grand roman qui dévoile le poison qui coule dans les veines de la société américaine où jouer l’emporte souvent sur le fait de penser aux conséquences.

Plein d'autres avis chez Solenn, Theoma, Brize et Miss Leo.

The Raising.
Le Livre de Poche. 663 pages.
Traduit par Eric Chédaille.
2011.

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03 avril 2013

Le roman du mariage - Jeffrey Eugenides

C_Le-roman-du-mariage_9524"Il n'y a pas de bonheur en amour, sauf à la fin d'un roman anglais." 

Contre toute attente, voilà l'un des meilleurs romans victoriens que j'ai lus ces derniers temps. En effet, le but de Jeffrey Eugenides avec son dernier roman est d'écrire un roman à la sauce XIXe bien que l'on soit au XXIe siècle. C'est une véritable réussite.

Madeleine, la vingtaine, est étudiante à l'université de Brown au début des années 1980. Ses idoles sont les auteurs anglos-saxons du XIXe siècle, de Jane Austen à Henry James, en passant par Elizabeth Gaskell ou encore George Eliot. Lorsqu'elle s'inscrit à un cours de sémiologie, elle découvre Jacques Derrida et surtout Roland Barthès, au point de ne plus voir la vie qu'à travers Fragments d'un discours amoureux. Ce livre hante même sa relation avec Leonard, le jeune homme brillant qu'elle a rencontré dans son fameux cours, qui est aussi doué en biologie qu'il est maniaco-dépressif. Une autre silhouette apparaît dans le sillon de Madeleine, celle de Mitchell, étudiant en théologie et amoureux fou de notre héroïne.  

Nous suivons ces trois personnages se débattant chacun dans leur domaine pour trouver la réponse aux questions qu'ils se posent sur une année environ, bien davantage si l'on prend en compte les souvenirs d'enfance, les changements de points de vue et les bouleversements qui s'opèrent en Madeleine, le personnage central du récit. La construction du livre est un véritable atout. Elle rend le récit dynamique, passionnant, elle fait cogiter le lecteur et elle sert à mettre en perspective bon nombre d'aspects qui seraient apparus anodins ou opaque si l'histoire avait été contée de façon linéaire.
Le fond n'est pas en reste. Les questions centrales du livre sont le mariage et le roman, ainsi que la manière dont les deux s'articulent. Si le mariage a été l'un des sujets favoris des romanciers à une époque où c'était un pilier des sociétés occidentales, la banalisation du divorce et la libération des femmes ont changé les choses. Dès lors, Jeffrey Eugenides cherche avec son livre à écrire une histoire sur le mariage qui prend en compte ces nouvelles données. Mais les liens entre mariage et roman ne sont-ils pas définitivement morts ?
Madeleine est une véritable héroïne de roman comme on en trouve chez les auteurs anglo-saxons du XIXe et du début du XXe siècle. Elle vient d'une bonne famille, où l'on se marie davantage par convenance que par amour. Comme beaucoup de ses consoeurs de roman, Madeleine profite de la première occasion qui se présente pour laisser exploser son tempérament rêveur et idéaliste. Cela l'amène à commettre les même erreurs qu'elles en choisissant le mauvais garçon. Léonard est difficile à cerner, mais il n'a rien du gendre idéal, ce qui est toujours un gros avantage lorsque l'on souhaite séduire une jeune fille riche qui souhaite ne pas marcher dans les pas de sa mère et de sa soeur.  Ce n'est pas un mauvais bougre, mais sa maladie le rend égoïste, parfois méchant, et ses sentiments pour Madeleine relèvent davantage du caprice que d'un attachement sincère. Mitchell est un jeune homme qui se cherche en étudiant la théologie et en se rendant jusqu'en Inde. Amoureux de Madeleine depuis le début, c'est le héros parfait d'un roman anglais, celui qui devrait avoir la fille au bout du compte.

A la fois campus novel, roman d'apprentissage ou encore pastiche littéraire, ce livre est une sorte de pièce montée dont on ne comprend le sens que dans les dernières phrases, superbes, que je me retient de vous révéler tant elle m'ont émue.

C'est un gros coup de coeur.

D'autres avis enthousiastes et passionnants chez Cathulu et chez Papillon.

L'Olivier. 552 pages.
Traduit par Olivier Deparis.
2011 pour l'édition originale.

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