11 avril 2011

"Tu n'as jamais fait le rêve, toi, d'aimer un homme auquel tu ne pourrais penser sans commettre un crime ? "

01008955852En seconde, après avoir dévoré Iphigénie de Racine pour les cours, j'ai enchaîné avec la version d'Euripide que contenait mon édition (Euripide, grand amour de ma première année de fac). Il faut savoir que je fais partie de ceux qui, en sixième, ont adoré leurs cours sur la mythologie grecque, et qui ont parcouru toutes les histoires sur le sujet qui leur tombaient entre les mains. Donc, quand j'ai vu une pièce intitulée Phèdre, je l'ai mise dans mes bagages pour l'autre bout du monde, à côté du tome 2 de Harry Potter. J'ai évidemment adoré.

Je vous sens perdus, le rapport avec Zola ne vous saute pas aux yeux ?!

Puisqu'il faut tout vous dire, La Curée est une version moderne de Phèdre. Du moins, c'est ainsi que les esprits perfides me l'ont dit pour mieux me perdre. Phèdre est mariée à Thésée, héros vainqueur du minotaure (et gentleman de premier ordre, qui abandonne Ariane, qui lui a sauvé la vie, dès qu'il en a l'occasion). Sauf que les people grecs ont une vie encore plus agitée que celle des gens qu'on voit dans Closer, donc Phèdre est un peu folle amoureuse d'Hippolyte, le fils que Thésée a eu de sa première femme. Ca va très mal tourner.

La Curée est construit sur un schéma similaire. Aristide Rougon, fils de l'ignoble Pierre, avait eu le temps de retourner sa veste à la fin de La Fortune des Rougon, en passant du côté de l'empereur lors du coup d'Etat de 1851. Il se rend alors à Paris, devient Aristide Saccard, et cherche à se faire une place dans le beau monde. Il trouve d'abord du travail, puis sa première femme a le bon goût de mourir, ce qui lui permet d'épouser Renée, une riche héritière qui a besoin d'un mari suite à un viol ayant provoqué une grossesse. Pour le remercier d'avoir sauvé l'honneur de sa nièce, la tante verse à Aristide des sommes phénoménales, et dote Renée de maisons et de terrains, en essayant toutefois de s'assurer qu'Aristide ne pourra mettre la main dessus (pauvre naïve).
Les années passent, Renée fait une fausse couche, puis vit sa vie tranquillement, sans être contrariée le moins du monde par son époux, lorsque celui-ci décide de faire venir à Paris le fils qu'il a eu de son premier mariage. Renée est immédiatement séduite par Maxime, un jeune homme qu'elle prend plaisir à habiller et à trimballer au milieu de ses amies. Moins de dix ans plus tard, les deux compères deviennent amants, et Renée subit le sort qui est réservé à ceux qui approchent les Rougon d'un peu trop près. 

Ce livre est magnifique, brillant, cruel et vrai. Dès la première page, dans la calèche de Renée, on est envoûté.
Zola décortique avec une précision chirurgical le monde parisien du Second Empire. Nous sommes alors en plein période haussmanienne, les grands axes de la capitale sont creusés, et certains en profitent pour spéculer et s'en mettre plein les poches. En tête, nous avons évidemment Aristide, qui s'associe avec d'autres individus sympathiques pour monter ses magouilles, et qui profite d'informations obtenues avant tout le monde pour déterminer ses investissements immobiliers. Son principal souci durant le livre est d'obtenir l'argent de sa femme. La relation entre Aristide et Renée est difficile à déterminer pendant une bonne partie du roman. Ils s'ignorent et le vivent très bien la plupart du temps.  Elle lui permet de l'exhiber comme il exhibe son hôtel et ses richesses, il éponge ses dettes la plupart du temps. J'aime beaucoup la manière dont Zola décrit la vie familiale chez les Saccard, une fois Maxime devenu adulte.

"Le père, la belle-mère, le beau-fils agissaient, parlaient, se mettaient à l’aise, comme si chacun d’eux se fût trouvé seul, vivant en garçon. Trois camarades, trois étudiants, partageant la même chambre garnie, n’auraient pas disposé de cette chambre avec plus de sans-gêne pour y installer leurs vices, leurs amours, leurs joies bruyantes de grands galopins. Ils s’acceptaient avec des poignées de main, ne paraissaient pas se douter des raisons qui les réunissaient sous le même toit, se traitaient cavalièrement, joyeusement, se mettant chacun ainsi dans une indépendance absolue. L’idée de famille était remplacée chez eux par celle d’une sorte de commandite où les bénéfices sont partagés à parts égales ; chacun tirait à lui sa part de plaisir, et il était entendu tacitement que chacun mangerait cette part comme il l’entendrait. Ils en arrivèrent à prendre leurs réjouissances les uns devant les autres, à les étaler, à les raconter, sans éveiller autre chose qu’un peu d’envie et de curiosité."

Les deux compères sont véritablement Renée et Maxime. Elle est jeune, jolie, un peu idiote (Zola ne l'épargne pas), et surtout facile à attraper pour Maxime. Il est séducteur, paresseux, vaniteux, et l'ambition des Rougon ne tardera pas à le rattraper et à le rendre tout aussi méprisable que les autres membres de sa famille.
Une autre figure a retenu mon attention, celle de Sidonie, la soeur d'Aristide. Elle a les traits caractéristiques des Rougon, et malgré ses airs de vieille fille aigrie, elle est redoutable. C'est elle qui trouve Renée pour Aristide, lui proposant de l'épouser alors que la première épouse de son frère est sur son lit de mort, et ne perd pas une miette de la conversation (ce passage m'a retourné l'estomac).  
Je trouve en plus que l'ombre de Balzac n'est pas très loin dans ce livre, que ce soit au niveau de l'intrigue, des personnages, ou de certaines scènes (lorsque Saccard est avec sa femme sur la but Montmartre, je pense à Rastignac), ce qui n'est pas pour me déplaire.

Un grand Zola.

D'autres avis chez Cuné, Stephie, Pimprenelle, Kalistina, Cléanthe, Canthilde, Dominique et Thom.

Emile Zola. La Curée. Folio. 380 pages.

Posté par lillounette à 19:31 - - Commentaires [23] - Permalien [#]
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Commentaires sur "Tu n'as jamais fait le rêve, toi, d'aimer un homme auquel tu ne pourrais penser sans commettre un crime ? "

    Le pire dans tout ça... vous allez presque me convaincre de lire Zola. C'est une conspiration, ou quoi??

    Posté par Karine:), 11 avril 2011 à 20:27 | | Répondre
  • Merci pour ce commentaire du livre, cela m'a replongée dans mes souvenirs de lecture ! Et j'ai presque envie de le relire !
    Bises !
    SandRyne

    Posté par SandRyne, 11 avril 2011 à 22:19 | | Répondre
  • Un grand billet aussi, bravo. Tu crois que je peux lire Phèdre ? Je corrige ; tu crois que je peux comprendre et aimer Phèdre ? La réécriture m'avait complètement échappée, puisque je ne connais pas

    Posté par Cuné, 12 avril 2011 à 06:05 | | Répondre
  • Karine : En même temps, c'est inconcevable que tu passes ta vie sans lire Zola, lui et toi vous êtes un peu faits pour vous rencontrer.

    SandRyne : bonne relecture alors

    Cuné : bien sûr que tu peux lire "Phèdre". Après, je pense que "La Curée" tient très bien debout même quand on n'a pas la pièce en tête. A un moment, Renée et Maxime vont la voir, et Renée se sent mal, ça ne te dit rien ?

    Posté par Lilly, 12 avril 2011 à 09:33 | | Répondre
  • Ton billet exsude l'enthousiasme et ça fait vraiment très plaisir à lire. Je ne tarderais pas à lire La curée, c'est un de mes projets, et je commence vraiment à en avoir envie !

    Posté par Eiluned, 12 avril 2011 à 10:19 | | Répondre
  • vive les digressions, j'adooore. Et quel billet ! Tu rends justice à l'un des meilleurs des Zola (le plus fin de siècle : désolée, c'est ma période préférée) !

    Posté par maggie, 12 avril 2011 à 17:44 | | Répondre
  • que de souvenirs !

    Posté par gambadou, 12 avril 2011 à 21:49 | | Répondre
  • Eiluned : je pense que tu seras séduite sans problème

    Maggie : oui, j'ai un peu dévié... Mais j'aurais aimé dire plein d'autres choses, j'ai relevé des tas de passages qui m'ont interpelée.

    Gambadou : ce livre a l'air d'avoir ses adeptes !

    Posté par Lilly, 12 avril 2011 à 22:28 | | Répondre
  • C'est peut-être grace à l'ombre de Balzac que ce roman est l'un de mes préférés de Zola ...

    Posté par Céline, 12 avril 2011 à 23:14 | | Répondre
  • Céline : c'est vrai que tu es une mordue toi aussi

    Posté par Lilly, 13 avril 2011 à 12:19 | | Répondre
  • Hey!!!

    C'est un Rougon-Macquart que j'avais adoré! Une merveille! Les dernières pages m'ont totalement saisie ... Pauvre Renée! J'en ai encore la larme à l'oeil!

    Posté par Romanza, 13 avril 2011 à 13:12 | | Répondre
  • Ça a été une formidable lecture pour moi aussi ! Elle m'a vraiment motivée pour lire l'intégrale des Rougon-Macquart. L'intrigue de Phèdre vient pimenter cette histoire de spéculation à grande échelle qui décide du visage de Paris. Les métaphores étaient très appuyées mais bon, c'est du Zola.

    Posté par canthilde, 13 avril 2011 à 14:47 | | Répondre
  • Romanza : c'est clair qu'elle n'est pas gâtée...

    Canthilde : après un premier tome assez lourd, celui-ci est en effet beaucoup plus motivant pour la suite.

    Posté par Lilly, 13 avril 2011 à 18:38 | | Répondre
  • Ouahou comme ça donne envie de lire ce Zola! Je l'ai dans ma bibliothèque mais me suis toujours tenue à distance de lui, croyant que ce serait sanglant, politique, bref, rebutant. Mais si c'est comme Phèdre alors... Je fonce, tel Thésée face au Léviathan, sauf que je ne lâcherai pas les rennes !
    (enfin j'ai plein d'autres livres à lire avant, je verrai ce que me dicteront mes envies :p)

    Posté par Salleanndre, 14 avril 2011 à 21:36 | | Répondre
  • Saleanndre : j'imagine mal que tu puisses ne pas aimer.

    Posté par Lilly, 17 avril 2011 à 11:52 | | Répondre
  • OUhlà, plein de billets nouveaux à lire chez toi quand j'aurai un peu plus de temps, pour l'instant je me contente de ton avis élogieux sur La Curée, un Zola que je n'ai pas encore lu ! Et tu me donnes envie de le lire. Le dernier que j'ai lu était l'Argent, que j'ai adoré, et comme toi je trouve que Balzac n'est pas loin parfois... Je suis fascinée par Zola, son exigence, son talent, sa cruauté mais aussi son humanité profonde. Je me régale avec Balzac et Zola me fascine.

    Posté par Gaëlle Nohant, 20 avril 2011 à 19:06 | | Répondre
  • Gaëlle : pour ma part, j'essaie de les lire dans l'ordre, histoire de suivre la généalogie. Du coup, "L'Argent" ne sera pas pour tout de suite ! En tout cas, "La Curée" est vraiment un excellent cru, tu devrais y trouver ton compte.

    Posté par Lilly, 25 avril 2011 à 18:19 | | Répondre
  • misère... je ne l'ai pas lu et c'est un grand ? bon ben... yapluka

    Posté par Theoma, 01 mai 2011 à 20:09 | | Répondre
  • Theoma : oui, c'est un indipensable !

    Posté par Lilly, 04 mai 2011 à 16:35 | | Répondre
  • *indispensable*

    Posté par Lilly, 04 mai 2011 à 16:35 | | Répondre
  • Ah Zola, mon amour !

    Posté par Stephie, 04 juin 2011 à 13:28 | | Répondre
  • Love Zola!

    Je viens de terminer ce roman, trop géniallll ! Il m'a tenu en haleine pendant plusieurs jours; ça faisait longtemps qu'un classique ne m'avait pas fait cet effet. Et je suis d'accord avec Céline quand elle dit que l'ombre de Balzac plane un peu sur cette Curée sublime et sensuelle...

    Posté par Saleanndre, 06 juillet 2011 à 11:28 | | Répondre
  • Saleanndre : en fait, c'est moi qui avais fait le rapprochement^^, mais je suis contente de n'être pas la seule à le voir ! Moi aussi j'ai absolument adoré "La Curée", c'est l'un de mes coups de coeur de l'année pour l'instant.

    Posté par Lilly, 07 juillet 2011 à 09:42 | | Répondre
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