07 mars 2011

Charivari ; Nancy Mitford

34811908_8232115Christian Bourgois ; 260 pages.
1935.

Dans la famille Mitford, il y avait cinq soeurs. Nancy était l'aînée, et elle se distingua en tant qu'écrivain. Pamela et Deborah, deuxième et sixième ont mené des vies relativement tranquilles. Jessica, la cinquième, fut une femme particulièrement battante, mais la palme revient sans conteste à Diana et Unity, tristement célèbres pour leurs relations très serrées avec les milieux nazis.
Alors, quand Nancy Mitford publia Wigs on the green pour la première fois en 1935, cette satire du national-socialisme et de l'aristocratie anglaise jeta un certain froid entre la romancière et ses deux soeurs admiratrices d'Hitler (Unity s'est quand même tiré une balle dans la tête en apprenant la déclaration de guerre de l'Angleterre à l'Allemagne, balle qui ne l'a tuée que des années plus tard au passage).  

En effet, Charivari se déroule dans les années 1930, alors que la montée du nazisme en Allemagne fait écho à la déchéance de l'aristocratie anglaise.
Noel Foster, qui vient d'hériter quelques milliers de livres d'une de ses tantes, décide de partir chasser la riche héritière. Il a le malheur d'en parler à Jasper Aspect, aristocrate sans le sou manipulateur, qui décide de l'accompagner et de se faire entretenir par son ami. Noel et Jasper jettent leur dévolu sur Eugenia Malmains, l'une des plus grosses héritières d'Angleterre, et s'installent dans une auberge très confortable à côté de la demeure de la jeune fille. Celle-ci est extravagante et passionnée, et a décidé de mettre cette énergie au service du national-socialisme. 
Noel et Jasper s'empressent de souscrire à son mouvement, autant par conviction (ce sont de sympathiques jeunes gens...) que par intérêt (ils espèrent ainsi entrer dans ses bonnes graces).
Mais Eugenia est aussi une jeune fille du scandale, sa mère étant une femme adultère (ce qu'elle ignore), et un symbole bien malgré elle de la "déliquessence des valeurs morales" traditionnelles de l'aristocratie anglaise. Le trio est bientôt rejoint par une duchesse en fuite, sa compagne qui a quitté son mari volage, et une bourgeoise locale dont le romantisme et l'imagination débordante ne sont pas satisfaits par un époux passionné par les vaches.

J'avais déjà pu constater le mordant dont Nancy Mitford sait faire preuve dans ses romans, cette fois elle y va sans aucun complexe pour nous livrer un panel de personnages tous plus méprisables les uns que les autres. Alors évidemment, leurs opinions politiques donnent lieu à des discours effarants sur la société idéale et pure que souhaite établir le national-socialisme. Je vous laisse savourer quelques mots d'Eugenia sur la place des femmes :

"- Au coeur de la bataille, dit Eugenia froidement, le devoir de la femme est de se tenir à la place qui est la sienne, la chambre à coucher. Si elle intervient dans les affaires des hommes elle doit accepter un destin d'homme."

Le tout est cependant nuancé par quelques arrangements avec la réalité. Poppy ne devrait pas avoir de liaison et aller retrouver son mari, mais étant donné que c'est un grossier personnage non-aryen, il vaut mieux qu'elle divorce. Quelques personnages sont moins convaincus par ce genre de discours, mais leur lâcheté et leur vanité les rendent incapables de faire preuve d'un peu de jugement critique. Les classes dominantes voient les rênes de la société leur échapper de plus en plus. Ils sont ruinés, cachés dans des asiles invraisemblables ou au fond de leur demeure, le scandale n'épargne ni ne choque plus personne, et le résultat est vraiment laid à regarder.

Outre ce discours politique, Nancy Mitford discourt comme à son habitude sur l'amour et le mariage. C'est évidemment un constat amer qu'elle dresse, tournant un peu plus en ridicule ces odieux personnages qui peuplent le livre.

Malgré tout, l'humour cinglant de la romancière rend cette lecture facile, tout en mettant encore mieux en valeur ce qu'elle critique. C'est cette légèreté sur des thèmes si graves que Nancy Mitf1718394131ord a utilisé quelques années plus tard pour expliquer son refus de voir son livre réédité. Outre les soucis familiaux qu'il avait pu lui causer, elle soulignait en effet que les atrocités nazies rendaient les blagues sur le sujet de très mauvais goût.

Ce n'est pas mon avis. Charivari, loin d'être une blague, est un livre subtil, qui montre l'idéologie nazie dans toute son absurdité, et qui ne stigmatise que ses adhérents. Il faut le lire.


Commentaires sur Charivari ; Nancy Mitford

    Je suivrai ton injonction et je lirai ce livre : en tout cas, je le note car ce thème est évidemment intéressant. La légèreté ou le comique ne font absolument pas perdre la force d'une critique ou d'un engagement...

    Posté par maggie, 07 mars 2011 à 17:28 | | Répondre
  • J'aime cette auteur de tout mon coeur, et ce livre me tente énormément !

    Posté par Céline, 07 mars 2011 à 17:53 | | Répondre
  • Charivari est le titre français de Wigs...? (je suis un peu fatiguée, désolée
    voilà une auteure que j'aimerais beaucoup découvrir. Celui me tente bien tiens!

    Posté par choupynette, 07 mars 2011 à 18:45 | | Répondre
  • Yes, j'ai failli me l'offrir, du coup ton avis me fait très plaisir car je sens que je vais passer un bon moment Je suis en train de lire un petit polar de Jackson (je sais que contrairement à moi tu n'es pas adepte), on verra pour le livre suivant mais j'ai des envies British en ce moment !

    Posté par Lou, 07 mars 2011 à 22:12 | | Répondre
  • Maggie : Nancy Mitford est faite pour toi

    Céline : tu devrais t'y retrouver alors.

    Choupynette : oui, c'est bien la traduction, je parle d'un seul livre dans mes billets la plupart du temps (du moins je l'espère ). Nancy Mitford est un auteur que j'aime beaucoup, je te la recommande.

    Posté par Lilly, 07 mars 2011 à 22:13 | | Répondre
  • Lou : je peux te le prêter si tu veux !

    Posté par Lilly, 07 mars 2011 à 22:14 | | Répondre
  • Ca a l'air très intéressant : le national-socialisme des gens "ordinaires". C'est souvent effrayant.
    Moi je suis en bonne voie de finir mon vieux Rousseau ! Et je passerai à autre chose !
    Bises !
    SandRyne

    Posté par SandRyne, 07 mars 2011 à 22:19 | | Répondre
  • SandRyne :Tu lis Rousseau ? Je suis admirative !

    Posté par Lilly, 08 mars 2011 à 12:32 | | Répondre
  • Comme tu t'en doutes sûrement, j'ai très envie de lire ce livre pour Nancy Mitford et pour le thème qu'elle traite. J'aime,comme toi, son humour cinglant.

    Posté par Titine, 08 mars 2011 à 16:41 | | Répondre
  • faudra vraiment qu'un jour je découvre les romans des soeurs mitford (du moins celles qui ont écrit ;o)))

    Posté par niki, 09 mars 2011 à 10:21 | | Répondre
  • je suis fan de l'auteur, tu penses bien que j'ai lu la série des L'amour dans un climat froid, etc... alors ce nouveau titre, il me le faut (ou à la bibli ou en poche, restons raisonnables)

    Posté par keisha, 09 mars 2011 à 15:45 | | Répondre
  • Voilà. Maintenant, il faut que je le lise. C'est malin, ça!

    Posté par Karine:), 09 mars 2011 à 16:52 | | Répondre
  • Titine, Keisha, Karine : vous pouvez foncer !

    Niki : oui, il existe aussi des biographies d'elles qui sont très prometteuses.

    Posté par Lilly, 09 mars 2011 à 17:13 | | Répondre
  • vade retro vile tentatrice, je vide ma PAL
    LOL

    Posté par niki, 09 mars 2011 à 17:19 | | Répondre
  • Niki : tu as de l'espoir, moi j'ai avoué ma défaite depuis longtemps...

    Posté par Lilly, 10 mars 2011 à 17:19 | | Répondre
  • Une de mes meilleures lectures de ces derniers mois. Nancy Mitford ne m'a jamais déçue jusqu'ici. Il me reste un autre roman d'elle dans ma PAL, Highland Fling, qui n'a pas encore été traduit en français je crois ...

    Posté par Emjy, 12 mars 2011 à 14:48 | | Répondre
  • Emjy : je sais que tu aimes Mitford toi aussi J'en ai encore pas mal à lire pour ma part.

    Posté par Lilly, 13 mars 2011 à 17:16 | | Répondre
  • Je n'ai jamais lu Nancy Mitford mais je dois dire que le sujet et le cadre dans lequel se déroule Charivari me tente beaucoup!

    Posté par Allie, 20 mars 2011 à 14:13 | | Répondre
  • Allie : Nancy Mitford est un auteur savoureux, et toi qui aimes les anglais, tu ne peux que succomber au charme de cette romancière.

    Posté par Lilly, 21 mars 2011 à 19:08 | | Répondre
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