13 juin 2010

Flush : une biographie ; Virginia Woolf

flush_une_biographie_M38399Le Bruit du temps ; 194 pages.
Traduit par Charles Mauron. Préface de David Garnett.
1933
.

"Du consentement universel, la famille dont se réclame le héros de cet ouvrage remonte à l'antiquité la plus haute. Rien d'étonnant, par suite, que l'origine du nom même soit perdue dans la nuit des temps."

Cela faisait longtemps que je ne vous avait pas parlé de Virginia Woolf, et comme je suis certaine que cela vous manquait, j'ai décidé de me plonger dans un texte peu connu de l'auteur, mais exquis, qui vient d'être réédité, après avoir été longtemps indisponible en français.

Il s'agit d'une biographie romancée de Flush, le chien de la poétesse Elizabeth Barrett, dont l'histoire d'amour avec Robert Browning est l'une des plus belles de l'histoire de la littérature.
Flush est un épagneul pur sang qui, à sa naissance, appartient à une famille assez pauvre, les Mitford (orthographié Midford à l'origine). Toutefois, Miss Mitford, qui soutient sa famille avec ses travaux d'écriture, décide de l'offrir à une jeune fille appartenant à une famille respectable, la maladive Miss Barrett. Cette dernière est déjà une poétesse célèbre, mais elle souffre d'un étrange mal, qui semble venir d'un manque de goût pour la vie.
D'abord attristé de quitter la campagne, où il a engendré un enfant (mais rassurez-vous, "rien dans la conduite de Flush en cette circonstance qui exige de nous le moindre voile, rien qui rendit la fréquentation de Flush inacceptable, même pour les êtres les plus purs"), pour une chambre sombre et quelques rares sorties, durant lesquelles on le tient en laisse, Flush et Miss Barrett vont peu à peu devenir de vrais complices. Il mange ses repas, laissant le redoutable Mr Barrett penser que sa fille se nourrit correctement, elle l'aime tendrement.
Mais l'arrivée de "l'homme au capuchon", "enveloppé dans sa cape, sinistre", vient troubler cet équilibre.

Lorsque Virginia Woolf entreprend la biographie de Flush, son ami Lytton Strachey vient de s'éteindre. n56450Celui-ci était très célèbre en tant que biographe, grâce à un portrait de la reine Victoria et à ses Victoriens éminents. Ainsi, on peut voir dans ce portrait d'un chien de la même époque, rempli d'humour et d'affection, un hommage de celle qui vient d'achever Les Vagues à un ami cher*. Par ailleurs, Flush est un choix logique pour Virginia Woolf, puisqu'elle possède elle-même un épagneul, offert par son amie et amante Vita Sackville-West. 
J'ai débuté ma lecture un peu à reculons, doutant de pouvoir être émue par la découverte de la vie d'un épagneul. Flush n'a pas la puissance évocatrice des grands romans de Virginia Woolf, c'est indéniable. Cependant, il ne s'agit certainement pas d'une œuvre mineure de l'auteur. Loin d'être un exercice du genre private joke que l'on publie parce que l'auteur est célèbre, mais que personne ne peut comprendre, Flush est une œuvre captivante, complexe, et même trop courte pour le lecteur qui a à peine le temps de s'y plonger qu'elle est déjà finie.
L'humour de Virginia Woolf est irrésistible. Dès les premières lignes, elle prend un ton des plus sérieux pour nous conter les origines nobles de la race des épagneuls, à travers une étymologie faussement mal assurée  du mot (ça parle d'Espagne et de lapins, mais il faudrait que je recopie l'intégralité des premières pages afin d'en restituer la saveur). Il est bien évidemment impossible de ne pas voir  ici un parallèle affectueux avec l'aristocratie européenne, dont les origines doivent se perdre dans la nuit des temps afin de donner à ses membres une légitimité. 

Finalement, ce Flush est un personnage très émouvant, une sorte d'alter ego d'Elizabeth Barrett. A Londres, tous deux sont tenus en laisse. Lui afin de ne pas être kidnappé et en raison du code des chiens aristocrates, elle par un père possessif qui espère la garder près de lui. Le mariage, puis la fuite en pleine nuit, romanesque, de la poétesse et de Robert Browning, vers l'Italie, libère les deux êtres. La rencontre entre Elizabeth Barrett et Robert Browning a porté un coup irréversible à la relation entre la poétesse et son chien. Cependant, ces deux-là continuent à évoluer de façon similaire. Elle découvre le bonheur de vivre, la maternité, tout en continuant à écrire, quand Flush se livre à une visite de Florence "comme nul être humain ne l'a jamais connue, comme ne l'ont jamais connue Ruskin ni George Eliot - comme seuls, peut-être, les muets peuvent connaître. Pas une seule des sensations lui arrivant par myriades ne fut soumise à la déformation des mots."

Virginia Woolf adopte deux attitudes diverses à l'égard de Flush. D'un côté, il perçoit et symbolise ce qui nous échappe à nous. La complexité des choses lui apparaît, à travers des expériences plus ou moins agréables. Avec Flush, nous découvrons ainsi à Londres une réalité bien différente de celle que les belles maisons bien propres nous font imaginer. En effet, lorsque notre petit héros se fait kidnapper, nous nous apercevons avec horreur (enfin, les Barrett surtout sont surpris)  que derrière les quartiers chics, une grande partie de la population meure de fin, et est à la merci de toutes les épidémies qui passent.
D'un autre côté, Flush se trouve régulièrement dans des situations qui nous font rire de lui, comme lorsque Robert Browning doit le tondre afin de le délivrer des puces qui le font souffrir.

David Garnett, dans son commentaire sur le livre, voit finalement dans ce texte une sorte de fantaisie de la part de Virginia Woolf.

"Si je pouvais être métamorphosé en quelque oiseau ou animal, alors, pour la première fois, je serais moi-même." C'est ce que les hommes ont toujours ressenti, et ils ont inventé des histoires magiques de cygnes blancs qui étaient des filles de roi, d'ânes se nourissant de feuilles de roses et de renards-fées se plongeant dans des grimoires. Et pourtant, il y a toujours eu des humains qui ont possédé ce don, si communément envié. Les poètes et les conteurs dont une race de loups-garous -non pas les épouvatables loups-garous carnivores sur lesquels Mr Montague Summers vient de nous donner un volume très savant et très intimidant, mais des loups-garous de l'esprit. En se métamorphosant eux-mêmes pour réapparaître sous d'autres formes, ils trouvent des forces nouvelles, ils vivent d'autres vies, et souvent, comme la pauvre ourse Callisto, ils deviennent des étoiles fixes, immortelles, dans le ciel au-dessus de nous." 

Un très beau texte, vraiment.

Titine devrait nous en parler très bientôt !!
 

*Leslie Stephen, le père de Virginia Woolf, s'était lui aussi livré à ce genre d'exercice, et la biographie est une constante dans l'œuvre de l'auteur elle-même. On peut en effet penser à La Chambre de Jacob, ou encore à Nuit et Jour, dans lequel l'héroïne tente avec sa mère de se lancer dans une telle entreprise. 



Commentaires sur Flush : une biographie ; Virginia Woolf

    Décidément que de métamorphoses animales ! En lisant, ton billet, au début, je me suis aussi dit qu'un chien qui parle ca ne m'intéresserait pas trop... Finalement, je me dis peut-être à la fin que je le lirai !

    Posté par maggie, 13 juin 2010 à 18:11 | | Répondre
  • J'ai prévu de le lire cet été, en anglais (édité chez la magnifique maison d'édition/librairie Persephone Books), ce billet me donne encore plus hâte! C'est la Virginia Woolf que j'aime, méconnue, pleine d'esprit et d'humour, celle d'Orlando, et je vais la retrouver avec plaisir.
    Merci pour ce billet.
    x

    Posté par Amélie, 13 juin 2010 à 18:30 | | Répondre
  • Ouf, moi qui craignais venir vite à bout des oeuvres de VW, voilà qu'on en retrouve encore d'inédites (en français). mais ses "grands" romans passeront avant.

    Posté par keisha, 13 juin 2010 à 18:58 | | Répondre
  • Tu me mets la pression !!! Tu me donnes envie de le lire très vite...là je suis occupée par "Femmes et filles" de E. Gaskell pour Babelio et le livre fait 650 pages!!! Mais dès que j'ai fini, je m'occupe de notre cher Flush !

    Posté par Titine, 14 juin 2010 à 15:43 | | Répondre
  • Ton billet me donnerait envie de le lire. Mais je n'arrive pas à me plonger dans "Vers le phare" et je commence à me dire que cette auteure n'est pas pour moi .... et je suis dépitée. A voir...

    Posté par patacaisse, 14 juin 2010 à 19:44 | | Répondre
  • Maggie : Flush ne parle pas ! c'est d'ailleurs l'une des choses qui le rendent intéressant. Il faut absolument lire ce livre sinon.

    Amélie : et moi, il faudrait (enfin) que je me plonge dans "Orlando"...

    Keisha : il a déjà été publié en français, mais il y a longtemps.

    Titine : c'était un peu le but recherché ;o)

    Patacaisse : "Vers le Phare" est l'un des plus beaux romans du monde, je ne peux que t'encourager à t'y plonger.

    Posté par Lilly, 14 juin 2010 à 19:57 | | Répondre
  • Félicitations pour l' honneur sur canalblog.
    Karim

    Posté par bakrim76, 15 juin 2010 à 12:44 | | Répondre
  • Au départ, avec une histoire de chien, je n'étais pas certaine... sauf que bon, pour l'analogie avec Elizabeth Barrett... maybe!!

    Posté par Karine:), 15 juin 2010 à 17:16 | | Répondre
  • Flush est sur ma liste à lire depuis que j'ai découvert Woolf à la fin de l'adolescence! C'est dire! Le problème avec ce texte, c'est qu'il est difficile à trouver. Je sais qu'il vient d'être (enfin!) réédité. Je ne sais pas quand il se rendra jusqu'à moi, mais j'espère encore, un jour, pouvoir le lire.
    Je dois avouer que je suis ravie de lire ton billet! Je me dis que l'attente en vaut quand même la peine Et puis les chiens, j'en suis folle...

    Posté par Allie, 16 juin 2010 à 03:11 | | Répondre
  • Karine : je t'assure que c'est un livre magnifique.

    Allie : je connais ton amour pour les chiens, Flush va te faire fondre ! Je croise les doigts pour que tu le trouves.

    Posté par Lilly, 16 juin 2010 à 20:40 | | Répondre
  • La dernière fois que j'ai lu une histoire de chien, c'était "Dingo" d'Octave Mirbeau. Ca te bouleverse ta vision du monde animal

    Là, tu me tentes évidemment, comme à chaque fois que tu parles de Virginia Woolf. Ca doit être étrange et intéressant. Mais tu me donnes aussi envie de connaître Barrett & Browning, et leur histoire d'amour...

    Posté par erzébeth, 16 juin 2010 à 22:03 | | Répondre
  • Ta critique m'a vraiment donné envie de découvrir cette oeuvre. Je connais "Mrs Dalloway" que j'aime beaucoup et je serai curieuse de voir comment elle a traité cette biographie romancée.

    Posté par Ikebukuro, 19 juin 2010 à 15:45 | | Répondre
  • J'ai résisté à l'appel de Virginia Woolf aujourd'hui en achetant un guide de le Grande-Bretagne en vue d'un petit séjour l'été prochain, mais ce titre fait partie de tous ceux que je lirai un jour... mais j'en ai déjà plusieurs à lire avant J'aime beaucoup ton billet (pour changer) !

    Posté par Lou, 19 juin 2010 à 20:56 | | Répondre
  • Erzébeth : je suis contente de te tenter !!

    Ikebukuro : elle s'en sort admirablement bien.

    Lou : tu vas en Angleterre cet été ? (je te déteste)

    Posté par Lilly, 20 juin 2010 à 12:33 | | Répondre
  • Dans la PAL ! Il me tarde !

    Posté par Theoma, 04 juillet 2010 à 21:28 | | Répondre
  • Theoma : tu devrais te précipiter dessus !

    Posté par Lilly, 06 juillet 2010 à 14:26 | | Répondre
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