Au Bon Roman ; Laurence Cossé
Avant de lire ce qui suit, je préviens que je ne souhaite pas me brouiller avec toute la blogosphère...
Van et Francesca sont deux passionnés de lecture qui décident, après une rencontre improbable, de monter une librairie à Paris, dans laquelle ne se trouveraient que les "grands" romans. C'est ainsi qu'Au Bon Roman ouvre ses portes, proposant aussi bien des classiques que des romans contemporains, dont le style notamment est remarquable*. Cela déclenche immédiatement de vives réactions. Qui sont les mystérieux grands électeurs qui décident quelles seront les œuvres vendues par la librairie ? N'est-ce pas une entreprise élitiste et totalitaire qu'entreprennent ces libraires improvisés ? Le monde du livre va t-il enfin être bouleversé ? Est-ce qu'une librairie basée uniquement sur la qualité peut réellement survivre ? Les tentatives de déstabilisation ne tardent pas.
Au même moment, Van rencontre Anis, une jeune étudiante, à laquelle il entreprend de faire la cour (oui, je voulais insister un peu sur l'inutilité de cette affaire).
J'ai lu ce roman très rapidement, mais je ne peux m'empêcher d'être déçue. Si la première moitié m'a globalement enchantée (à l'exception d'une ou deux remarques que je n'ai pas comprises), je trouve que la deuxième partie est trop souvent naïve, caricaturale et verse de façon paradoxale dans le consensuel.
Le monde de l'édition en prend pour son grade, les libraires et les critiques aussi. C'est un bon sujet, et le développer sous la forme d'un roman est agréable. Cependant, rien de bien nouveau sous le soleil quand on suit un peu le monde des livres. Les reproches avancés ressemblent beaucoup à du pré mâché.
"- Quel dommage. Alors que vous et moi découvrons chaque mois un chef d'œuvre. C'est que quatre-vingt-dix pour cent des romans qui se publient sont "des livres que c'est pas la peine", comme les appelait Paulhan. La critique ne devrait parler que des autres, mais elle est paresseuse et frivole.
-Elle se fiche pas mal de la vérité. Elle ne connaît que deux lois, le clanisme et le copinage. En un mot, elle est corrompue."
C'est ce qu'on appelle un scoop, non ?
De plus, même si Van et Francesca rejettent ces livres encensés à tort par des critiques et des éditeurs qui ne s'intéressent qu'aux retombées économiques, on voit bien que nos deux héros savent utiliser le système à leur profit (Francesca a des amis bien placés qui lui permettent de mettre en œuvre ses projets, ce qui n'aurait certainement pas été le cas pour des individus lambda).
Ensuite, imaginer un tel ramdam pour une seule librairie, avec tentatives de meurtre, intimidations, et autres dépenses astronomiques, me semble relever de la science-fiction. Au Bon roman a, dès le début, des admirateurs et des ennemis passionnés, la librairie permet de renouveler des formes de relations oubliées avec son libraire (comme l'envoi de livres choisis exclusivement par le libraire)... C'est tellement beau tout ça...
Enfin, et là j'avoue que j'ai vraiment eu du mal à avaler cette prise de position, je ne comprends pas comment Francesca peut écrire une profession de foi telle que celle qu'elle publie dans la presse, tout en rejetant L'Amour dans un climat froid de Nancy Mitford, qu'elle décrit elle-même comme étant "épatant", et qu'elle a lu "plusieurs fois". Ne dit-elle pas elle-même qu'elle veut des livres qu'elle peut lire après un enterrement ? J'aime beaucoup Nancy Mitford, ce qui explique que j'aie relevé ce passage, mais ce n'est pas la question. Je comprends bien la symbolique de ce roman, et je ne dis pas que Laurence Cossé pense détenir LE bon goût, mais que pour son sujet elle devait adopter une conduite claire. De mon côté, je suis d'accord pour dire qu'affirmer que tous les livres se valent, et que seul le plaisir compte est au mieux naïf au pire démagogique. Toutefois, dire que l'on veut être retourné par les livres, et écarter un roman qui nous fait beaucoup rire, qui nous est visiblement cher, et dont l'on reconnaît la qualité me semble contradictoire. L'Amour dans un climat froid ne semble pas être "assez" grand, et à partir de là je décroche, l'élitisme pointe vraiment le bout de son nez, même si c'est seulement le temps de quelques phrases...
C'est véritablement dommage, car il y a de toute évidence une volonté de la part de l'auteur de laisser transparaître son amour des livres qui touchent, et sa crainte qu'ils disparaissent. L'enquête est également bien maîtrisée, et mis à part ce narrateur fantôme (qui est tout aussi inutile à visage découvert), j'ai apprécié ce choix d'une intrigue qui se dévoile seulement progressivement.
Plein d'avis très enthousiastes sur BOB et chez Fashion (un peu moins). Keisha et Cachou ont été déçues.
*A noter que le livre de Cossé lui même n'est pas doté d'une plume extraordinaire. Le fond étant ce qui comptait le plus dans ce livre, ça n'a rien de choquant, mais je trouve tout de même cela un peu étrange quand on appuie sur l'importance du style pendant des centaines de pages...
Commentaires sur Au Bon Roman ; Laurence Cossé
- Je suis tout à fait d'accord avec le fait que le bon livre est celui qui bouleverse, qui change la vie (et en ce moment j'ai un peu de mal avec les livres "moyens", d'ailleurs), mais ai-je bien compris ? un livre drôle, un livre qui a "du charme" ne serait pas autant indispensable (que quoi d'ailleurs) ? (ça me fait penser au roman de Forster que j'ai lu récemment et que j'ai trouvé génial moins finalement pour la transformation de Lucy que pour l'humour du narrateur)
- J'ai bien aimé pour ma part, tout en ayant des réserves face à la prise de position. Je fais partie de celles qui lisent pour le plaisir mais qui réalisent quand même qu'il y a quand même que tous les livres ne se valent pas. Par contre, j'ai trouvé comme toi le personnage d'Anis totalement inutile et l'histoire d'amour pas crédible. J'ai beaucoup aimé Francesca par contre et j'ai lu l'histoire comme un conte...
- J'ai plutôt tendance à être de ton avis, donc déçue... J'ai lu ce roman des mois après sa sortie, je m'attendais à autre chose. Ceci étant parfois en terminant un roman on se dit "j'ai perdu mon temps" alors qu'avec d'autres on a l'impression d'avoir fait une rencontre, même si on a peiné ou pas aimé. Et cela dépend des lecteurs évidemment...
PS j'aime les romans de Mitford, j'en ai lu quatre! - Moi aussi Lilli, j'ai été très déçue... une histoire d'amour pas crédible et toute cette montagne autour de cette librairie parfaite...
Je ne sais pas si c'est parce que je suis une libraire qui rêve aussi d'ouvrir sa propre librairie mais je n'y retrouvé aucune des considérations concrètes du métier et de ses difficultés. Et comme tu le pointes aussi, ce côté élitiste m'a beaucoup dérangé. Il n'y a pas de librairie parfaite car les gouts des uns et des autres varient. L'essentiel est en effet de trouver un libraire qui vous correspond et de prendre plaisir à ses lectures. Si le thème de ce roman faisait rêver, le contenu n'est pas à la hauteur de mes attentes... Reste à relever qqs références bibliographiques qui s'éparpillent dans le texte. - Hum, tu es le 2e avis mitigé/négatif (?) que je lis sur ce livre, est-ce un signe ? Toujours est-il que je bloque sur le postulat initial (dès le titre même !) surtout s'il est nourri de clichés et que la plume reste ordinaire. Peut-etre aurai-t-il fallu pousser la provocation jusqu'au bout pour que le discours arrive jusqu'à moi ?
- Clara : je n'irais pas jusque là pour ma part, mais le beau projet de départ finit à mon avis par montrer effectivement toutes ses contradictions.
Maggie : les avis semblent plutôt bons dans l'ensemble, donc peut-être que tu n'as pas à t'inquiéter. De toute façon, ça se lit vite.
Auguri : je vais guetter ton avis alors
)
Rose : je suis d'accord avec toi, mais je pense qu'un livre que l'on décrit comme "épatant" a d'autres qualités. Et j'imagine que l'on a parfois besoin avant tout d'humour, et pas forcément après un enterrement.
Karine : oui, ta remarque sur Francesca me fait penser que j'ai oublié de parler de la fin que j'ai trouvée complètement grotesque. C'est vraiment le genre de solution que l'on utilise quand on ne sait plus où mener son histoire...
Keisha : là, c'est plutôt "j'ai perdu mon temps" ;o)
Choco : je suis d'accord, ce n'est pas assez poussé, et l'argument du bon livre manque de souplesse. - Argh, je le contournais depuis des mois et Leiloona m'a finalement convaincue de tenter le coup. Il est désormais dans ma PAL, mais je m'en mords les doigts par avance...
Enfin, je vais profiter de ce bouquin pour établir un parallélisme avec ma lecture de Comme un roman de Pennac ("le droit de lire n'importe quoi"), tout récemment découvert.
Je suis dépitée de n'avoir plus rien lu de savoureux depuis... trop longtemps. - Reka : je n'ai jamais lu "Comme un roman", et j'avoue que je ne suis pas trop tentée. Pour celui-ci... qui sait ? Mais savoureux, je ne sais pas...
Ellcrys : j'ai l'impression que beaucoup de billets m'ont échappé sur ce roman. Qu'est ce qui t'a autant plu dans ce livre ?
Ofelia : je suis toujours un peu mal à l'aise quand je déconseille un livre, mais à mon avis ça ne te plairait vraiment pas.
Cécile : oui, je suis d'accord, et Cachou exprime très bien cela aussi. Elle appuie sur le côté "page-turner" du livre, qui est complètement dans ce que Laurence Cossé dénonce.
Artsakountala : elle dénonce le fait que les lectures sont souvent imposées, et elle a raison jusqu'à un certain point. De toute façon, il suffit de lire Bourdieu, Passeron et compagnie pour comprendre que ce ne sont pas seulement les grandes enseignes qui influencent nos choix. Chercher simplement à changer les choses de ce côté là est à mon avis bien inutile.
Ensuite, elle ne dit pas qu'elle détient le bon goût, mais les critères pour déterminer le bon livre sont de toute façon subjectif, et c'est pour cette raison qu'à mon avis elle se torpille elle-même en essayant de jouer sur les nuances.
Et ce qui me dérange, c'est sa tendance à finalement rejeter tout un tas de livres qui ne rentrent pas dans la définition du seul critère de sélection de la librairie, à savoir le bon goût, mais qui peuvent parler davantage à certaines personnes qu'à d'autres (j'en reviens à mes sociologues notamment, mais aussi au fait que l'on n'est pas des clones). Personnellement, j'aime lire des livres qui ont tout ou presque pour eux, mais il y a aussi des tas de livres imparfaits que j'aime autant, pour diverses raisons. Je trouve cela triste quand je vois des gens qui pensent que toute lecture doit avoir une même fonction, c'est se brider pour récolter seulement un peu de poudre à mon avis.
En ce qui concerne Manguel, j'ai commencé "La Bibliothèque, la nuit", mais je n'ai pas trouvé ça fantastique... - Merci pour cette vision très intéressante des choses, et qui me donne envie de lire Mitford et quelques "sociologues littéraires".
(sans pour autant cracher sur ce roman-ci, je le lirai peut-être un jour aussi).
J'adore ton blog-it de nicotine. Et j'aimerais que tu me dises comment tu as fait pour insérer les avatars dans les commentaires...? - Choup : en effet, c'est à se demander où tu étais... toute la blogo l'a lu ou presque !
Dominique : je suis assez d'accord avec toi pour l'essai.
LN : c'est étrange parce que j'avais l'impression de n'avoir lu que des critiques positives, à une exception près !
Erzébeth : Nancy Mitford est un auteur très sympathique. Je te recommande "Le Cher ange" si tu le trouves.
Pour les avatars, il faut aller dans "paramètres", "options d'affichage", et mettre "oui" à "afficher les gravatars". - Ton billet et son introduction m'ont rappelé plein de bons souvenirs !
Je pense aussi comme toi et certains de tes commentateurs, que le vrai problème, c'est qu'elle n'est pas en mesure d'écrire elle-même ce qu'elle appelle un "bon roman". Quand on se fait une haute idée de la littérature (quelle qu'elle soit), je crois que si on n'a pas le talent d'écrire selon cette idée, mieux vaut rester simple lecteur. C'est bien aussi d'être lecteur ! Pourquoi faudrait-il que tout le monde écrive ?
- pas de grandes révélations sur le monde de l'édition en effet, on sait déjà tout le copinage qui y règne. D'où l'envie d'une librairie idéale (qui sera forcément différente selon les personnes). Si c'est parfois naïf et caricatural, c'est peut-être parce que ça tient du rêve, le grand projet fou qui ne se construit que sur de grandes idées...
- Le bon roman, le bon goût, les bonnes manières... Voilà matière à débat, assurément, dans le genre des sujets de dissertation - Qu'est-ce qu'un bon roman ?
Sans connaître du tout ce roman-ci, j'y devine une critique des romans "produits", "fabriqués", autrement dit purement commerciaux, la plupart des grosses piles proposées dans les supermarchés.
Pour Kafka, "un livre doit être la hache qui brise la mer gelée en nous", et c'est une magnifique métaphore de la littérature. A côté d'elle, il y a de la place pour d'autres livres, bien sûr, que nous lisons pour toutes sortes de raisons et que nous oublions bientôt. Mais ce n'est pas être élitiste que de refuser à certains romans le beau nom d'oeuvre littéraire. - Intéressant, ton billet me paraît pertinent. Je suis d'accord sur le fait que tous les romans ne se valent pas (comment pourrait-il en être autrement ?) mais je crois qu'il doit aussi y avoir place pour les romans populaires s'ils sont bien écrits, ou drôles, s'ils ont quelque chose à nous apporter. Mais je conçois aussi qu'une librairie préfère consacrer son espace à des ouvrages plus ambitieux. c'est le cas d'une petite librairie de Rennes qui ne vend que des livres traduits, et pas du tout de littérature populaire ; le libraire ne reçoit pas de menaces à ma connaissance, et ça roule depuis plusieurs années !
- Ma chère Lilly, merci à toi pour cet article ! C'est vraiment toujours un réel plaisir que de venir sur ton blog ! J'avais vu cet article quand tu l'as publié mais je n'avais pas le temps de le lire attentivement, et donc samedi, 13h, à peu près remise de ma soirée, je découvre enfin ton avis qui titillait d'avance ma curiosité, vu que j'avais déjà lu des avis négatifs sur ce roman sur lequel j'avais failli me jeter lors de sa sortie en librairie. Je n'ai pas grand-chose à ajouter tant je comprends tes interrogations qui me semblent parfaitement logiques. J'avais déjà entendu parler de cette histoire de Nancy Mitford, sans doute sur le premier avis lu sur ce roman. Par contre je ne savais pas que la librairie se faisait attaquer par tous les moyens... c'est ridicule, depuis quand une librairie même élitiste ferait réellement peur à la presse, à l'édition et j'en passe ? En tout cas bravo pour ton avis nuancé et passionnant.
- Cachou : oui, j'avais vu ça...
Brize : tu te doutes que je ne vais pas te pousser...
Levroueg : ou elle aurait pu exposer son point de vue dans un essai, quoique je ne sais pas si c'est vraiment plus simple...c'est aussi un problème d'arguments.
Ys : je suis d'accord avec toi, mais je n'ai pas trouvé ça dans le livre de Laurence Cossé...
Tania : mais où est la frontière ? Et qui va la tracer ? C'est aussi ça le problème.
Lou : vu l'enthousiasme de ton com, je ne suis pas tout à fait certaine que tu sois tout à fait remise de ta soirée... Tout est réellement dilué ? ;o))
Si tu veux, je te prête mon livre, tu pourras te faire une idée.
Sinon, le débat auquel tu fais référence est un peu semblable, c'est vrai. Dans les deux cas, on a une personne qui parle de quelque chose qu'elle n'est pas... (la seule différence est, je pense, que Laurence Cossé le fait en toute bonne fois et avec de bonnes intentions) - Lilly, je te jure que tout était dilué (tu parles bien sûr du coca light et des jus de fruit, n'est-ce pas ?
. Le plus drôle c'est que tu me donnes presque davantage envie de le lire ! Je te l'emprunterais bien mais il faudrait peut-être que je lise d'abord les deux autres livres que tu m'as prêtés. Disons que tu me le prêtes quand je te les ai rendus ?^^
- Emjy : ça ne m'étonne pas, je sais que tu aimes beaucoup cet auteur toi aussi ;o)
Schlabaya : désolée de t'avoir oubliée... En ce qui me concerne, je n'ai de problème avec l'existence d'aucun livre en général. Pour la littérature "populaire", tu peux lire un numéro de la revue Autrement de 2008, je trouve qu'il remet bien certains a priori en perspective.
Sinon, je n'ai pas de problème avec l'idée de vouloir faire une librairie qui cherche la qualité et l'originalité, mais espérer changer le monde entier en proposant seulement certains livres me semble totalitaire. - Schlabaya : Laurence Cossé n'exclue pas les romans populaires des bons romans. Elle le dit dans son livre, la distinction romans populaire/romans élitistes ne se justifie pas. En gros, il y a beaucoup de daubes et quelques pépites dans les deux catégories.
Lilly : je ne vois pas où est le totalitarisme. Dans ce cas là, le fait qu'il n'y ait que des Dan Brown et des Marc Levy dans le rayon "librairie" de mon supermarché est une forme de totalitarisme aussi. Personnellement, je n'ai pas trouvé "Au bon roman" élitiste. Mais c'est peut-être parce que je n'ai pas lu Nancy Mitford
- Auguri : on est d'accord, mais ce n'est pas parce qu'une situation est regrettable que l'on doit verser dans l'excès inverse. Sinon, je ne pense pas que les intentions des personnages et de Cossé soient élitistes, mais la frontière est mince, et à mon avis elle est dépassée par moments. Même sans avoir lu Mitford, il me semble que l'on puisse être étonné que le livre en question, d'après la description de Francesca, soit recalé.

















