28 novembre 2009

Lord of the Flies ; William Golding

Eighty_Years_of_Book_Cove_006_1_Faber and faber ; 225 pages.
1954
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Lettre G du Challenge ABC :

J'ignore comment, mais j'ai réussi à passer le bac sans avoir jamais eu à étudier ni 1984 d'Orwell, ni Sa Majesté des mouches de Golding, ce qui relève plutôt de l'exploit si je me fie à mes amis et aux étiquettes indiquant chaque année que ces deux livres sont au programme de terminale. Heureusement, ma passion pour l'Angleterre et tout ce qui y touche m'a permis de réparer ces lacunes.

Un avion s'est écrasé sur une île du Pacifique, laissant un groupe de jeunes garçons anglais livrés à eux-mêmes. Conscients de la nécessité de s'organiser, ils désignent Ralph, l'un des plus âgés, qui semble à la fois fort, séduisant et sûr de lui, pour être leur chef. Ceci se fait au détriment d'un autre garçon, Jack, qui prend la tête d'un groupe de "chasseurs" pour nourrir le groupe. Ralph insiste également sur la nécessite qu'il y a de maintenir un feu en permanence au cas où un bateau passerait à proximité de l'île. La situation, bien que fragile, est stable dans un premier temps, car les garçons sont encore guidés par les principes qu'on leur a inculqués. 
Cependant, si l'île est belle le jour, la nuit rôde une "bête" qui effraie peu à peu le groupe de garçons, des plus petits aux plus grands. La cruauté n'a pas non plus disparu. Le garçon obèse, asthmatique et trop sérieux, est immédiatement surnommé Piggy par ses camarades, et a bien du mal à se faire entendre. C'est dans cette voie de la déraison que les naufragés risquent en permanence de s'engouffrer, sans retour possible.

Sur la quatrième de couverture de mon édition, mon cher E.M. Forster décrit ce livre en quelques mots : "Beautifully written, tragic and provocative". Je suis on ne peut plus d'accord. L'écriture de Golding nous emporte dans de très belles descriptions tout en maintenant une tension permanente, qui n'est brisé que par l'effroi suscité lors des drames qui secouent le groupe de garçons, quand des marches vers la déshumanisation sont franchies. Je pense notamment à la mort de Simon, qui précipite d'autant plus la fuite de toute une partie vers une situation où la haine et la conformité prennent le dessus que ceux qui prônent la raison décident de ne pas mettre de mots sur ce qui s'est passé.
Les personnages ou les fantômes qui occupent ce récit symbolisent une partie de l'âme humaine, chacun à leur manière. Les garçons sont isolés, dans le Pacifique, loin de tout danger extérieur, mais la bête est là qui rôde. Être loin de la guerre et des adultes, c'est aussi sentir peu à peu s'éloigner les contraintes imposées par la vie en société démocratique, et établir peu à peu ses propres règles.

"Roger gathered a hanful of stones and began to throw them. Yet there was a space round Henry, perhaps six yards diameter, into which he dare not throw. Here, invisible, yet strong, was the taboo of the old life. Round the squatting child was the protection of parents and school and policemen and the law. Roger's arm was conditioned by a civilization that knew nothing of him and in ruins."

Cela peut sembler d'autant plus choquant que ce sont des enfants qui sont mis en scène, et donc un symbole de pureté et d'innocence. Plus que le fait que Golding n'avait visiblement pas une grande confiance en l'esprit humain, ce qui m'a choquée est le fait de m'apercevoir que ces garçons, à peine adolescents pour quelques uns, et encore de très jeunes enfants pour les autres, perdent pied sans être capables de le réaliser. Lord of the Flies date de 1954, et il est difficile de ne pas voir des échos de ce qui s'est produit notamment dans le nazisme lorsqu'on lit ce livre.

Lord of the Flies est donc un roman dérangeant, mais aussi captivant, et toujours autant nécessaire.   

Erzébeth, plutôt convaincue.
Les avis déçus d'Allie et de Karine.
(je me sens très seule d'un coup)


18 novembre 2009

Faire l'amour ; Jean-Philippe Toussaint

1037346_gf_1_Minuit ; 159 pages.
2002
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Pour me repérer un peu dans l'actualité littéraire, j'ai décidé d'écouter Le masque et la plume il y a quelques semaines. Les chroniqueurs, très partagés sur les autres livres critiqués, ont tous adoré le dernier livre d'un auteur que je connaissais jusque là vaguement de nom, La Vérité sur Marie de Jean-Philippe Toussaint. Il s'agit du troisième livre mettant en scène Marie et son narrateur et amant. Voulant pour une fois bien faire les choses (et aussi ne pas mettre encore de l'argent dans un livre que j'aurais ensuite envie de jeter), j'ai décidé de commencer par le début, à savoir Faire l'amour.

Nous sommes à Tokyo, et Marie pleure. Elle sait, comme notre narrateur, que son histoire d'amour est en train de s'achever, et qu'ils s'apprêtent à faire l'amour pour la dernière fois. "Mais combien de fois avons-nous fait l'amour pour la dernière fois ? Je ne sais pas, souvent." Ils occupent une chambre dont le lit est jonché de robes de collection, et ils ne savent pas encore exactement comment les choses vont s'achever. Elle se cache les yeux, lui se réconforte avec le flacon d'acide qu'il garde dans sa poche.

Faire l'amour est un livre ensorcelant, grâce à l'écriture de Jean-Philippe Toussaint, qui nous donne le sentiment de toucher ce qu'il décrit.  Tout est à l'envers. Le rythme est lent, mais il y a une tension permanente dans ce récit. Les personnages font l'amour, mais c'est de la haine qu'ils crient.

"... à mesure que l'étreinte durait, que le plaisir sexuel montait en nous comme de l'acide, je sentais croître la terrible violence sous-jacente de cette étreinte."

Le narrateur et Marie sont venus ensemble à Tokyo, mais tous d'eux savent qu'ils n'ont jamais été plus loin l'un de l'autre. La bouche de Marie est close, et son compagnon, malgré le désir infini qu'il éprouve pour elle, ne fera rien pour la reconquérir. Peu de mots sont échangés, mais tout ce qu'ils vont faire ou ne pas faire les précipite vers la fin de leur histoire. Comme ce parapluie tombé sur le sol, qui semble représenter une dernière chance.

"Il était impossible, de toute façon, qu'un de nous ramasse jamais ce parapluie à présent."

Dans un Japon hypnotique, à la fois complice et lointain, les derniers instants de cet amour défilent. Notre narrateur cherche des signes qu'il ne cesse finalement de repousser. Et l'on ignore jusqu'aux dernières lignes si la violence et la frustration, qui semblent parfois se substituer à son indécision va finalement prendre le dessus.

C'est un très belle surprise.

Pour un billet digne de ce nom, allez plutôt du côté de chez Gaëlle

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03 novembre 2009

La pornographie ; Witold Gombrowicz

9782070393893_1_ Folio ; 226 pages.
Traduit par Georges Lisowski.

1960
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Deux hommes d'âge mûr ou presque, Witold Gombrowicz et un certain Frédéric, se rendent dans la propriété d'Hippolyte (on ne rit pas, j'ai entendu plusieurs malheureux enfant affublés de cet horrible prénom), un ami de Witold, dans la campagne polonaise.
Au cours d'une messe extrêmement étrange, Witold remarque une union indéniable entre Hénia, la fille d'Hippolyte, et Karol, le garçon à tout faire de la famille. Hénia est déjà fiancée à Albert, un juriste plus âgé. Quant à Karol, il est également attirée par les femmes plus vieilles que lui.
Sans même se dire un mot et sans le moindre scrupule, Witold et Frédéric vont tenter de mettre en oeuvre l'union des deux enfants.

La Pornographie est un excellent roman, qui a, comme Cosmos, une dimension policière. La plume de Gombrowicz, en plus d'être toujours poétique (même dans les pires moments), est d'une grande précision. Le personnage de Witold (à moins que ce ne soit vraiment l'auteur) cherche dans les éléments extérieurs la preuve de ce qu'il a pressenti, à savoir le lien qui unit Hénia et Karol.
Tout le récit est sous tension. Nous sommes en 1943, les Allemands sont en Pologne. Les embrouilles au sein de la résistance polonaise sont un terrain idéal pour notre narrateur et Frédéric (d'ailleurs, c'est la seule raison pour laquelle le contexte historique est évoqué). Ce dernier personnage impose le respect, se montre plein d'assurance, mais est tellement obsédé par la nécessité de réparer ce qui lui semble être des absurdités qu'il n'hésite pas à basculer dans les pires extrêmes. Notre narrateur le suit, convaincu qu'il a raison. Quand il réalise que Frédéric est véritablement fou, il est trop tard pour faire machine arrière.

"Il priait" aux yeux des autres et à ses yeux mêmes, mais sa prière n'était qu'un paravent destiné à cacher l'immensité de sa non-prière... c'était donc un acte d'expulsion, un acte "excentrique" qui nous projetait au-dehors de cette église dans l'espace infini de la non-foi absolue, un acte négatif, l'acte même de la négation [...] c'était comme si une main avait retiré à cette messe sa subtance et son contenu.

L'union de Karol et Hénia se fait de force. Ils ne se plaisent pas, c'est donc dans le crime qu'ils vont s'unir. Un malheureux ver de terre fait d'abord les frais du couple d'enfants, qui est ensuite amené à faire ce que les adultes ne parviennent pas à accomplir. L'opposition jeunesse/âge adulte est d'ailleurs l'un des grands thèmes du roman. Gombrowicz n'a de cesse d'insister dessus, aussi bien dans le style que dans le fond. Réaliser l'union entre Hénia et Karol, ce serait aussi lier ces enfants à Frédéric et à Witold, et c'est pour cela que c'est si important.
C'est glauque, on peut difficilement affirmer le contraire. On frôle la nausée de plus en plus près, mais c'est ce qui fait de La Ponographie un grand livre.

L'avis de Dominique

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01 novembre 2009

Et on tuera tous les affreux ; Boris Vian

9782253146162_G_1_Le Livre de Poche ; 224 pages.
1948
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J'avais annoncé en 2007 mon intention de participer au moins une fois dans l'année qui suivrait au blogoclub. Naturellement, ça ne s'est jamais fait. Je pense que l'on peut remercier ma récente panne de lecture (du moins en ce qui concerne les romans), car elle m'a donné envie d'un livre qui me saurait me distraire et que je pourrais lire sans lutter désespérément pour comprendre chaque phrase.

Après Elles se rendent pas compte, je me suis décidée pour Et on tuera tous les affreux. Que j'ai trouvé encore meilleur. L'histoire ? Rocky, un jeune homme de dix-neuf ans et demi beau comme un dieu, a décidé de rester vierge jusqu'à ses vingt ans. Lors d'une soirée, il est enlevé, et se retrouve nu, dans une chambre, avec une sublime jeune femme qui ne rêve que de s'occuper de lui.
Il refuse, contraignant ses gardiens à utiliser des méthodes beaucoup moins agréables pour obtenir ce qu'ils veulent. Quand ils le délivrent, il se rend dans le bar d'où il a disparu, et découvre qu'un meurtre vient de s'y produire. Convaincu de l'existence d'un lien entre cet assassinat et sa propre aventure, Rocky décide d'enquêter.

Cette nouvelle rencontre avec Vian a été un délice. J'ai adoré son ton relâché et bourré d'humour. Rocky est un cliché ambulant, aussi inconscient que l'étaient les héros de Elles se rendent pas compte, mais tellement attachant ! "On ne le dirait pas à me voir, mais les bosses que font mes muscles sont les apparences trompeuses sous lesquelles je dissimule mon petit coeur de Cendrillon."
Le côté "policier" de l'enquête est encore plus dans le n'importe quoi, avec des agents fédéraux, des complexes ultra-sophistiqués qui font basculer ce livre dans l'anticipation, mais aussi du côté du paradis perdu avec une île où tous les hommes visent la perfection physique, et où on vous enferme dans des chambres avec de superbes créatures si vous êtes dans les bonnes grâces du propriétaire.
Sous cet aspect complètement loufoque, Et on tuera tous les affreux aborde également un sujet plus grave et totalement intemporel, celui des canons de beauté, qui empoisonnent les époques, mettent ceux qui n'y correspondent pas dans les marges, et obligent tout le monde à viser un idéal qui n'est idéal que tant que tout le monde ne l'a pas atteint. On peut également voir dans ce livre des échos à la politique de "purification de la race allemande" par les nazis, mais aussi aux débats bioéthiques qui sont actuellement en cours (les bébés sur commande par exemple). Bref, un livre bien plus profond qu'il n'y paraît, mais qui ne nous enlève pas une seconde notre sourire.

Et maintenant, grand moment : le logo du Blogoclub ! blogoclub_1_

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