LolitaFolio ; 501 pages.
Traduit par E.H. Kahane.
1955
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Lettre N du Challenge ABC 2009 :

C'est un long monologue que nous livre Lolita, écrit par un homme qui tente d'expliquer ses actes aux juges que constituent à la fois les individus qui exercent cette profession mais aussi les lecteurs.
Humbert Humbert débute par son enfance, et par celle par qui, nous dit-il, tout a commencé. Elle s'appelait Annabelle, ils étaient enfants, ils se sont aimés, puis il l'a perdue. Dès lors, Humbert Humbert cherche un type particulier de jeunes filles, pas forcément très jolies, pas forcément remarquables par la plupart des gens, mais qui correspondent à sa définition des nymphettes.
Il se marie tout de même à l'âge adulte, puis divorce avant de se rendre aux Etats-Unis. Là-bas, il est interné quelques temps pour des troubles psychologiques. A sa sortie, un concours de circonstances l'amène à prendre pension chez une certaine Mrs Haze. C'est là qu'il voit pour la première fois celle qui deviendra sa plus grande obsession, la fameuse Lolita.

Comme tout le monde, je connaissais ce que l’on dit toujours lorsqu'on évoque le plus célèbre roman de Vladimir Nabokov, à savoir qu’il raconte l’histoire d’un homme d’âge mûr qui tombe amoureux d’une nymphette, Dolorès Haze, douze ans. A première vue, il n’y a pas de raison de chercher plus loin la raison pour laquelle les éditeurs américains refusèrent le texte en 1955. Pourtant, si Lolita est un chef d’œuvre, c’est parce que chaque fibre de ce roman provoque délibérément le lecteur, et pas nécessairement en faisant appel à la relation Humbert Humbert/Lolita.

Lolita nous entraîne en effet dans une histoire où le sarcasme, la mauvaise foi et le délire sont rois. Nabokov n’épargne aucune exagération à son lecteur. Je pense notamment au moment où là mère de Lolita, qui vient de découvrir la personnalité d’Humbert Humbert est éliminée en se faisant réduire le crâne en bouillie. Notre narrateur ainsi libéré peut aller récupérer sa Lolita, et en faire sa maîtresse dans un établissement appelé Les Chasseurs Enchantés, sans doute rempli de personnes bien pensantes. Avec elle, il parcourt l’Amérique, toujours plus vers l’ouest comme un pionnier, et peut intenter un procès à la société de consommation, aux apparences, à la psychiatrie (ce n’est pas Sylvia Plath qui le contredira), etc...

« Je me surprends à penser aujourd’hui que notre voyage n’avait fait que souiller de longs méandres de fange de ce pays immense et admirable, cette Amérique confiante et pleine de rêves, qui n’était déjà plus pour nous, rétrospectivement, qu’une collection de cartes écornées, de guides disloqués, de pneus usés –et des sanglots de Lo dans la nuit, chaque nuit, chaque nuit, dès que je feignais de dormir. »

Lolita est aussi un hymne à la littérature. Humbert Humbert n’est qu’un surnom, son histoire est un récit écrit. Il se protège dernière Poe et sa Virginia pour défendre son amour, la préface du livre est une fausse. On peut aussi voir dans cette œuvre un pastiche des contes de fées, et plus particulièrement du Petit Chaperon Rouge, avec le Grand Méchant Loup et la petite fille qui se fait croquer*. Le texte entier est de toute façon une pure merveille. Quand on prononce le titre « Lolita », il est bien difficile de ne pas ajouter la suite de l’incipit du roman tellement il fait partie de la mélodie. Nabokov joue avec les mots, leur donne une dimension poétique humoristique puis de plus en plus tragique.
Pour preuve, mon stock de mouchoirs a sérieusement souffert durant la dernière partie du livre. Les masques tombent un peu, le propos se fait moins assuré, et on a du mal à s’y retrouver. On pleure pour Lolita, Lolita la manipulatrice qui n’est qu’une enfant, dont on ne connaîtra jamais les pensées, mais qui a été brisée par son existence et qui n’a plus aucun repère.


« Il m’a brisé le cœur. Toi, tu n’as brisé que ma vie. »

Et puis on pleure aussi pour Humbert Humbert, cet homme détestable, qui finit par devenir pathétique. Nabokov avait bien calculé sont coup, car en donnant la parole à un narrateur tel que H.H., qui écrit pour se réhabiliter mais aussi peut-être pour les raisons qu'il énonce à la fin du roman, dans ses dernières lignes, il est impossible pour le lecteur de ne pas finir par ressentir de l'empathie pour le "monstre" de l'histoire. La confrontation entre poésie et perversité est irrésistible, et j'ai refermé le livre complètement piégée par l'auteur et son héros.


"Il était indispensable que H.H. subsiste deux ou trois mois de plus afin qu'il te fasse vivre à jamais dans l'esprit des générations futures. Ainsi subsistent les aurochs et les anges, tel est le secret des pigments immuables, tels sont les sonnets prophétiques, tel est le refuge de l'art. Et c'est la seule immortalité que je puisse partager avec toi, oh, ma Lolita."

Je parle très mal de ce livre, mais il m’a véritablement bouleversée. Alors bien sûr, Lolita est un roman sulfureux, même aujourd’hui. Mais pour le lecteur qui parvient à prendre un peu de recul, c’est la découverte d’un chef d'oeuvre qu'il y a au bout.


Les avis d'Erzébeth, Dominique, Essel, Le Livraire, et d'autres sur Blog o Book.


Les plus attentifs d’entre vous se souviennent peut-être que j’ai lu, au début de l’année, un livre de Francis Garnung, La pomme rouge. En relisant mon billet sur ce dernier texte, je réalise à quel point les parcours de François et d’Humbert Humbert sont semblables quand débutent leurs récits. Tous deux ont perdu leur premier amour, tiennent les rênes de l'histoire. Y avait-il des études sur les pédophiles leur donnant un profil type ? Les auteurs se sont-ils influencés (ça paraît étrange) ? Quelqu'un a t-il une explication ?

* Il se peut aussi que Ne le dites pas aux grands d'Alison Lurie, que j'ai lu juste après, me fasse un peu délirer.