05 juillet 2009

L'Art du roman ; Virginia Woolf

woolfPoints ; 231 pages.
Traduit par Rose Celli. Préface de Agnès Desarthe.

« Poète dans ses romans », Virginia Woolf « est rarement aussi romancière que dans ses essais ». Pour cette raison, et aussi parce que Virginia Woolf est chère à mon cœur, et a donc droit à un traitement particulier, je vais évoquer une collection d’articles relatifs à la littérature sur mon blog.

En effet, L’art du roman n’est pas un véritable essai. Les textes qu’il rassemble ont été assemblés en 1961, soit vingt ans après la mort de l’auteur. L’ordre est d’ailleurs essentiellement chronologique, et les thèmes abordés, comme le note Agnès Desarthe dans sa préface, ne sont pas forcément toujours très proches les uns des autres.

En ce qui me concerne, ma lecture n’a pas du tout été gênée par ces choix qui auraient pu se révéler un peu instables. Au contraire, cela permet d'offrir un livre décomplexé de tout ton un peu pédant, et de laisser l’esprit du lecteur suivre celui de Virginia Woolf, qui elle-même, tout en gardant une réflexion très pertinente, ne prend personne de haut et ne vise qu’un seul objectif, servir la littérature.

 

Virginia Woolf adopte donc plusieurs casquettes dans cet opus. Elle est romancière bien sûr (autant dans sa façon d'écrire que dans ses préoccupations), mais aussi critique, éditrice, et surtout lectrice et femme. Elle évoque ses vues sur le roman moderne (enfin, celui de son époque), mais aussi sur la façon dont il doit évoluer. Elle témoigne ainsi des questionnements auxquels le monde littéraire est en proie au début du 20e siècle. L’influence de la psychanalyse, de la découverte de soi, que l’on note également en France à la même époque, transparaît. Elle ne rejette pas les auteurs du passé, et en admire même beaucoup, mais elle œuvre, pour que la Littérature prenne de nouveaux chemins. La personnalité de Virginia Woolf imprègne d’ailleurs le papier dans ce discours, ce qui m’a beaucoup intéressée, et parfois fait sourire. Elle est extrêmement exigeante en ce qui concerne la façon dont elle juge les écrivains de son époque, et ne se met surtout pas en avant. On la sent même très modeste, et très peu sûre d’elle. Quand on sait qu’elle était juste l’un des plus grands auteurs de son époque, c’est assez amusant.

Même si je ne suis pas toujours d’accord avec ce qu’elle dit, son amour de la littérature est tellement grand qu’on ne peut que le respecter. Elle fait moult références à la littérature que j’aime. Jane Austen, Laurence Sterne, Walter Scott, Thackeray, Stevenson, E.M. Forster, Emily Brontë, les auteurs russes, et d’autres interviennent pour illustrer ses propos. Elle est sincère, j’aime particulièrement quand elle dit de certains auteurs qu’ils savent très bien l’ennuyer, mais qu’ils sont admirables quand même. Au besoin, elle crée même de nouveaux personnages pour illustrer son propos, comme Mr Bennett et Mrs Brown, que je n’oublierai pas de sitôt. Je ne suis pas complètement d'accord à propos de son avis sur Dickens (qu'elle apprécie beaucoup, pas de panique), mais je trouve ces quelques mots très justes :

 

" [...] une grande partie de notre plaisir en lisant Dickens réside dans cette impression que nous avons de jouer avec des êtres deux fois ou dix fois plus grands que nature, qui gardent juste assez de ressemblance humaine pour que nous puissions rapporter leurs sentiments, non à nous-mêmes mais à ces figures étranges aperçues par hasard à travers la porte entrouverte d'un bar, ou flânant sur les quais, ou se glissant mystérieusement le long des petites allées entre Holborn et les Law Courts. Nous pénétrons d'emblée dans le climat de l'exagération."

 

Les questions qu'elle soulève sont très intéressantes, comme celle de la traduction, du réalisme, du style, de la place du roman, de la poésie, des femmes, et sont pour la plupart toujours plus ou moins d'actualité aujourd'hui. Par exemple, avec son mari, ils ont traduit beaucoup d’auteurs russes, et Woolf les appréciait particulièrement. Elle note que les spécialistes ne parlent souvent pas un mot de cette langue, et s’interroge sur leur crédibilité (certes, j'ose croire qu'aujourd'hui les spécialistes lisent leurs auteurs de prédilection en version originale, mais les débats sur les traductions sont loin d'être clos).
Car à travers ces remarques sur la Littérature, on sent une femme parfaitement consciente des changements, des enjeux du monde d’après 1914, qui a été complètement ébranlé dans ses certitudes. Elle prend cependant la modernité avec beaucoup d’humour, sans défaitisme, et semble même pleine d’espoir dans le dernier texte, écrit seulement un an avant qu’elle ne se donne la mort. Elle appelle tous les lecteurs du monde à contribuer à faire vivre la Littérature, considère la lecture comme une pratique sans règles, à part celle justement de ne pas tenir compte de règles, et voit en son art un élément transcendant, quelque chose qui vaut vraiment qu'on lui consacre sa peine, qui a besoin de nous :

 

« Chacun de nous a un appétit qui doit trouver tout seul l’aliment qui lui convient. Et ne restons pas, par timidité, à l’écart des rois parce que nous sommes des roturiers. Ce serait un crime aux yeux d’Eschyle, de Shakespeare, de Virgile, de Dante, qui s’ils pouvaient parler (et ils le peuvent) diraient : « Ne me laisse pas aux gens en robe et en toque. Lis-moi, lis-moi toi-même ! » Peu leur importe que nous placions mal l’accent ou que nous lisions avec une traduction à côté de nous. Bien sûr, ne sommes-nous pas des roturiers, des amateurs ? nous allons piétiner beaucoup de fleurs, abîmer beaucoup d’antique gazon. Mais rappelons-nous un conseil qu’un éminent Victorien, qui était aussi amateur de marche à pied, donnait aux promeneurs : « Chaque fois que vous voyez un écriteau avec ‘Défense de passer’, passez tout de suite. »

Passons tout de suite. La littérature n’est pas propriété privée ; la littérature est domaine public. Elle n’est pas partagée entre nations ; là il n’y a pas de guerre. Passons sans crainte et trouvons notre chemin tout seuls. C’est ainsi que la littérature anglaise survivra à cette guerre et franchira l’abîme : si les roturiers et les amateurs comme nous font de ce pays notre propre pays, si nous nous apprenons à nous-mêmes à lire et à écrire, à conserver et à créer. »

Il y aurait bien plus à dire et à développer sur ce livre, et je vais moi-même élaborer des fiches plus détaillées très vite. J'espère ne pas avoir fait de raccourcis fâcheux. Comme je sais que plusieurs projettent de lire cet ouvrage, ou sont en train de le faire, j'espère qu'elles me corrigerons au besoin.
Quant à moi, je vous parle très bientôt d'un roman de Virginia Woolf qui fait mon bonheur depuis hier, Les Années.

George Sand et moi évoque elle aussi L'art du roman.

Posté par lillounette à 22:50 - - Commentaires [22] - Permalien [#]
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Commentaires sur L'Art du roman ; Virginia Woolf

    Bravo. Votre chronique est intéressante à lire. J'en sais plus sur ce livre maintenant.

    "Elle évoque ses vues sur le roman moderne (enfin, celui de son époque), mais aussi sur la façon dont il doit évoluer." Ce "doit" me gêne un peu. J'ai du mal avec posture normative qui consiste à dire ce que "doit" ou "devrait" être la littérature moderne. Quelle que soit sa forme si une littérature capte quelque chose de l'époque n'était-elle pas moderne ? Dire de quelle "façon dont il (le roman) doit évoluer", c'est aller un peu loin.

    Sinon, bon esprit Virginia Wolf.

    Posté par Renaud, 06 juillet 2009 à 01:19 | | Répondre
  • Un billet des plus intéressants, Lilly! J'ai d'ailleurs très envie de me replonger dans l'oeuvre de Virginia Woolf. J'y reviens toujours, à l'occasion... J'ai suivi ton conseil et commandé Les années. Puis j'enchaînerai au fil du temps... Je note celui-ci, d'ailleurs...

    Posté par Allie, 06 juillet 2009 à 03:22 | | Répondre
  • Tu me rappelles qu'il me faut Les Années... Et ce reucueil d'essais aussi d'ailleurs, car je serais curieuse de lire ce qu'elle écrit de Jane Austen !

    Posté par levraoueg, 06 juillet 2009 à 06:16 | | Répondre
  • J'avais lu, sans rien en mémoriser hélas, un essai à quatre mains de Desarthe et Brisac sur Woolf mais je crois que je ferai mieux de lire celui-ci

    Posté par cathulu, 06 juillet 2009 à 06:20 | | Répondre
  • j'avais déjà lu un billet sur cet essai, et j'ai de plus en plus fortement envie de le lire! vacances ou pas!

    Posté par keisha, 06 juillet 2009 à 07:50 | | Répondre
  • Renaud : je ne trouve pas qu'il soit gênant qu'en tant qu'auteur, lecteur, éditeur ou critique, Virginia Woolf prenne position en faveur d'une évolution plutôt que d'une autre. Elle a ses opinions et les exprime dans ces conférences et articles, elle refuse de croire que la crise du roman est insoluble, je la trouve plutôt dans son rôle pour ma part.

    Allie : je suis ravie de t'avoir donné cette envie. Je suis presque sûre à 100% que tu devrais adorer !

    Levraoueg : elle adore tout simplement Austen, je crois que c'est l'une des seules auxquelles elle ne trouve pas de défaut.

    Cathulu : j'ai acheté le livre dont tu parles en même temps que ce livre. Du coup, tu m'inquiètes un peu... Ce n'était pas plutôt une biographie ?

    Keisha : les articles étant très courts et très agréables à lire, tu peux t'y mettre dès maintenant.

    Posté par Lilly, 06 juillet 2009 à 10:28 | | Répondre
  • J'ai très envie de lire cet ouvrage parce que j'adore Virginia Woolf et elle y parle d'auteurs qui me sont chers.

    Posté par Titine, 06 juillet 2009 à 11:11 | | Répondre
  • C'est un petit bijou, que je lis par bribes pour l'instant.

    Posté par Lou, 06 juillet 2009 à 16:51 | | Répondre
  • Avant de lire un essai de Woolf, je lirai d'abord un de ses romans. Mais celui-ci arrivera bien entre mes mans un jour.

    Posté par Leiloona, 06 juillet 2009 à 17:55 | | Répondre
  • "mes mains".

    Posté par Leiloona, 06 juillet 2009 à 17:56 | | Répondre
  • J'ai honte: je n'ai jamais rien lu de Virginia Woolf. Ce n'est pas faute de posséder ses oeuvres, dont le recueil d'essais dont tu parles. Mais je ne sais pas, je ne trouve jamais le temps de la lire, ce n'est jamais le bon moment.

    Posté par Cleanthe, 06 juillet 2009 à 20:32 | | Répondre
  • Je l'avais commencé , mais abandonné à la page 45 , je ne sais pas trop pourquoi , par manque de rigueur probablement.J'aime bien Virginia Woolf de qui j'ai lu "Vers le phare" et "Mrs Dalloway", ton billet va m'inciter à le reprendreje pense.

    Posté par darkanny, 06 juillet 2009 à 22:17 | | Répondre
  • Titine : en effet, tu devrais apprécier.

    Lou : moi, je l'ai lu d'une traite mi-juin, je ne pouvais plus m'arrêter.

    Leiloona : Woolf est à connaître absolument, j'espère qu tu la découvriras très prochainement.

    Cléanthe : pourtant, je ne t'imagine pas être déçu par elle.

    Darkanny : on n'est pas obligé de tout lire d'un coup de toute façon. Moi je me demande si je ne vais pas me lancer dans "Vers le phare", il me tente vraiment énormément.

    Posté par Lilly, 07 juillet 2009 à 10:33 | | Répondre
  • Oh que oui, ça doit être intéressant ! J'aime beaucoup la citation sur la littérature et son caractère public.
    Et "Les années", mon dieu, on me l'a gentiment offert lors du swap victorien, et devine qui ne l'a toujours pas ouvert...? Un scandale.

    Posté par erzébeth, 08 juillet 2009 à 10:17 | | Répondre
  • Erzébeth : en fait, c'est grâce à ce swap que j'ai eu envie de lire "Les Années". Bien sûr, j'ai bavé dernièrement devant la photo de ton exemplaire avant de finalement le dénicher.
    Je crois vraiment que tu aimeras, c'est presque un livre pour ta PAL de secours, malgré tout ce qu'on pourrait croire.

    Posté par Lilly, 08 juillet 2009 à 21:39 | | Répondre
  • Belle et remarquable analyse ! merci du lien
    Comme toi j'ai été frappée par l'humour de Virginia Woolf dans ces articles, et aussi par cette perception juste de la littérature !

    A la suite de cette lecture je me suis acheté "Les années"... donc à suivre !

    Posté par george sand et m, 15 juillet 2009 à 18:20 | | Répondre
  • j'ai très souvent été tenté par ce livre... mais (à ma grande honte peut être mais qui finalement ne t'étonnera peut être pas tant que ça ) je n'ai jamais lu Virginia Woolf ! alors ça serait peut être mieux pour moi de lire d'abord quelques une de ses oeuvres...

    Posté par Emeraude, 19 juillet 2009 à 13:43 | | Répondre
  • Georges Sand et moi : j'espère que tu aimeras autant que moi !

    Emeraude : Woolf ne parle pas vraiment de ses travaux à elle, donc si celui-ci te tente, n'hésite pas !

    Posté par Lilly, 20 juillet 2009 à 15:09 | | Répondre
  • Coucou,tu pourrais me donner le titre de ce livre en anglais ? je cherche partout mais ne trouve pas le titre original...
    merci

    Posté par earwen, 01 octobre 2012 à 11:13 | | Répondre
    • sur le journal intégral de 1915 à 1941, on peut lire en bas en note page 611
      how should one read a book? (comment lire un livre?) fut incorporé au second Common reader qui parut en 1932;
      On notera une version française dans le receuil d'essais der V. W. intitulé l'art du roman et traduit par Rose Celli, qui parut aux editions du seuil en 1963? pour la version anglaise peut être sur amazon qui vendent des livres en anglais.

      Posté par mimi, 09 janvier 2013 à 03:19 | | Répondre
  • Je ne pense pas qu'il y ait une version anglaise. Le livre est chez mes parents, mais je crois que c'était une compilation de textes.

    Posté par Lilly, 02 octobre 2012 à 18:44 | | Répondre
  • Je ne pense pas qu'il y ait une version anglaise. Le livre est chez mes parents, mais je crois que c'était une compilation de textes.

    Posté par Lilly, 02 octobre 2012 à 18:44 | | Répondre
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