30 mai 2009

Le Maître de Ballantrae ; Robert L. Stevenson

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Folio ; 366 pages.
Traduit par Alain Jumeau.
V.O. : Master of Ballantrae. 1889.

Je savais qu'il fallait que je lise ce livre pour mieux comprendre Les maîtres de Glenmarkie. Ce dernier ouvrage se suffit parfaitement à lui même, mais il est encore plus savoureux quand on s'est plongé dans Le Maître de Ballantrae.

Ecosse, 1745. Les troupes jacobites se préparent pour la dernière insurrection des Stuarts. James et Henry Durie sont deux frères de la noblesse écossaise. Tous deux veulent combattre pour les Stuarts, mais il faut assurer les biens de la famille, et donc feindre la loyauté envers les Hanovres. La logique voudrait que ce soit Henry, le cadet, qui prenne les couleurs jacobites, mais James, le maître de Ballantrae, est un être inconséquent, rude et manipulateur, et il finit par obtenir gain de cause.
Le Prétendant est très vite mis en déroute à Culloden par les armées du roi George, et James, fils préféré et fiancé adoré, est porté pour mort. Henry a beau être un homme sensible, honnête et vrai, il passe très vite pour un lâche auprès de la population, et c'est uniquement par raison que la fiancée de son frère consent à devenir sa femme.
Quand James donne enfin de ses nouvelles, il a inexplicablement rendu son frère responsable de toutes ses aventures, et est dévoré d'une haine insoluble envers Henry.

Quel roman ! Je m'attendais à un récit historique, plein de romanesque, de batailles et d'amour. Sans doute à une histoire semblable à Waverley de Walter Scott, qui évoque également la dernière insurrection notable des Stuarts.   
Alors oui, on voyage, on se retrouve sur un bateau de pirates, on se rend aux Etats-Unis, à New York puis sur des terres encore non conquises.
Mais Le Maître de Ballantrae est avant tout un livre dont l'intensité se base sur la confrontation entre James et Henry. Le récit dont le lecteur prend connaissance est un témoignage établi par Mackellar, le fidèle serviteur d'Henry. A priori, il est donc naturellement plus enclin à défendre son maître. Mais les événements qu'il raconte sont tellement extrêmes que tout manichéisme est rejeté. James est un être impitoyable, mais aussi fascinant et superbe. Il semble immortel, la haine qui l'anime lui donne une détermination sans limites. Son charisme est tel qu'il peut s'absenter des années sans perdre le contrôle de ses ennemis, et Stevenson, grâce à une écriture très imagée, renforce cette atmosphère. James est  déloyal voire lâche, mais cela est parfaitement compensé par son habileté à séduire hors du commun. Mackellar résume parfaitement la situation en quelques mots, alors que le dénouement approche :

"L'enfer peut avoir de nobles flammes. Voilà vingt ans que je le connais et toujours je l'ai détesté, toujours je l'ai admiré, toujours je l'ai redouté servilement."

Face à lui, Henry est un personnage terne, qui ne peut rien gagner, et qui paie très cher ses moments d'éclats (le duel fratricide est juste incroyable). Ses souffrances et sa déshumanisation progressives sont d'autant plus pathétiques que malgré l'effroi, le lecteur ne peut accorder autre chose que de la pitié à cet homme. Sans doute n'est-ce pas un hasard d'ailleurs, si l'affrontement final, qui oppose deux êtres qui ne sont plus que haine, a lieu dans un endroit sauvage.
Le Maître de Ballantrae est un roman qui sonde la noirceur de l'homme, entièrement gratuite, qui dévore jusqu'à épuisement ceux sur lesquels elle a décidé de jeter son dévolu. Je ne voudrais pas vous gâcher votre lecture de ce texte, mais la conclusion donne simplement le sentiment d'un gâchis immense, inexpliqué.

Je ne sais pas si je peux dire que j'ai aimé cette lecture, parce que j'ai eu envie de balancer mon livre presque à chaque page tellement j'étais déconcertée, mais je suis réellement impressionnée. Le Maître de Ballantrae me semble infiniment meilleur que L'étrange cas du Dr Jekyll et de Mister Hyde, et il établit définitivement Stevenson parmi mes grands auteurs..

Les avis de Karine (qui vient juste de le terminer elle aussi), Isil, Yueyin et Tamara.


28 mai 2009

Eté ; Edith Wharton

resize_4_10/18 ; 253 pages.
1917. V.O. : Summer.

J'ai découvert Edith Wharton l'année dernière, grâce à Lou, qui m'a offert deux livres de cette romancière américaine qu'elle apprécie énormément. Xingu m'avait beaucoup plus, mais n'était encore qu'un court texte, donc il s'agissait de choisir un livre qui me permettrait de vraiment pénétrer dans l'oeuvre de Wharton. Eté est le roman de cet auteur qui me semblait le plus abordable et le plus frais, donc j'ai choisi de me pencher sur ce titre.

C'est l'été à North Dormer en Nouvelle Angleterre, et Charity Royall, la petite bibliothécaire s'ennuie. Elle a été recueillie très jeune par Mr Royall et son épouse, après avoir vécu plusieurs années dans la Montagne, au milieu de colons qui vivent en-dehors du système américain. Depuis, elle a été plutôt privilégiée, mais son existence offre peu de distractions. Aussi, quand un jeune homme élégant pénètre dans sa bibliothèque, les choses s'emballent.

Voilà un roman qui a dû faire couler beaucoup d'encre à sa sortie. Certes, il ne se passe rien à North Dormer et les choses sont dites de façon voilées, mais le décalage est grand entre la tranquilité de la nature et les tourments auxquelles Charity Royall est confrontée. La jeune fille, malgré son passé dans la montagne, est tout ce qu'il y a de plus convenable aux yeux de ses voisins, tant que les choses du sexe sont restreintes à l'intimité de son domicile (en gros, avoir un père adoptif qui louche sur vous n'est pas un sujet problématique si rien n'est ébruité).
Sa rencontre avec Lucius Harney change tout. L'éveil des sentiments chez cette jeune fille au caractère bien trempé est merveilleusement décrit par Edith Wharton, qui nous offre un livre dans lequel la sensualité réside dans des images telles un feu d'artifice du 4 juillet. Ironie du sort, cet amour, pourtant vrai, est inacceptable, et ses conséquences, bien que prévisibles, sont impitoyables.
Ce livre est bien plus sombre que je ne le pensais lorsque je l'ai ouvert. Il est frustrant aussi, puisque tout s'achève rapidement, et que l'on ignore la réaction de Harney aux nouvelles qui lui parviennent finalement.

Maintenant, je suis suffisamment intriguée pour vouloir continuer ma découverte de cet auteur.

"Un remous plus vif décoiffa un jeune homme qui passait par là, fit tournoyer un instant son chapeau et le déposa au milieu de l'étang.
Comme le jeune homme courait, cherchant à le repêcher, Charity Royall remarqua que c'était un étranger et qu'il était habillé avec une certaine recherche. Elles vit aussi qu'il riait à belles dents, comme la jeunesse sait rire de pareilles mésaventures.
Le coeur de la jeune fille se contracta. Elle avait toujours eu ce mouvement de recul qui se produisait toujours chez elle à la vue d'un visage insouciant et heureux."
   

Les avis de Lou, Florinette, Tamara et Stéphanie.

26 mai 2009

L'Etrange cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde ; Robert L. Stevenson

resize_5_Le Livre de Poche ; 93 pages.
Traduit par Jean-Pierre Naugrette.
VO : The Strange case of Dr Jekyll and Mr Hyde. 1886.

Après ma lecture de Jean-Pierre Ohl, j'ai naturellement plongé dans ma PAL à la recherche de livres de Stevenson. Je n'ai pas trouvé Le maître de Ballantrae (erreur que j'ai réparée depuis), mais un livre beaucoup plus connu, acheté il y a dix jours parce que je ne trouvais plus l'exemplaire de ma soeur, L'Etrange cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde. Que j'avais déjà lu. Je ne m'en souvenais pas, mais certains détails m'ont vite interpellée. En plus de cela, j'ai vu une des adaptations du livre quand j'étais au collège, mais je ne suis pas capable de me rappeler laquelle.

L'histoire est narrée par un notaire, Mr Utterson, qui apprend une étrange histoire de la bouche de son cousin, Mr Enfield. Une nuit, ce dernier est témoin d'un choc frontal entre une petite fille qui courait et un homme qui marchait d'un pas vif. Au lieu de s'arrêter, l'homme piétine la fillette, et tente de continuer sa route avant d'être arrêté par les passants. Il doit alors dédommager les parents de l'enfant, et pour cela il pénètre dans la maison du Dr Jekyll, un vieil homme tout à fait respectable. Mr Utterson se trouve être le notaire et l'ami du docteur, et lorsqu'il entend le nom de l'agresseur, Mr Hyde, il se souvient qu'il s'agit de l'homme auquel Jekyll offre la totalité de ses biens dans son testament. Il s'inquiète dès lors beaucoup sur les liens qui unissent ce respectable docteur et ce jeune homme brutal.    

J'ai apprécié ma lecture de cette nouvelle, mais ce n'est pas du tout pour les raisons que j'imaginais. Parcestevenson que je suis une lectrice du XXIe siècle, et que toute cette histoire est entrée dans les moeurs, les révélations qu'elle contient n'en sont plus. Le texte est très court, et laisse donc peu de place pour faire gonfler l'intrigue, ou pour développer d'autres aspects plus sociaux. Mais avec énormément de subtilité, Stevenson y parvient. Durant la majeure partie du récit, les personnages m'ont de plus semblé très lointains. Sans doute assez bien croqués pour en faire des êtres universels, mais pas assez personnalisés pour émouvoir. 
Et puis, le personnage du Dr Jekyll, la figure même de l'homme respectable, mais qui s'ennuie, captive et éclaire tout le récit. A partir du moment où il prend les rênes du récit, il se transforme en un être dont on ne peut que pardonner les méfaits. "Il m'arrivait d'avoir envie de m'amuser, et comme mes plaisirs étaient (pour le moins) peu distingués, comme j'étais non seulement très connu et très estimé, mais déjà d'un âge respectable, l'incohérence de mon existence me pesait chaque jour davantage. C'est par ce biais que je fus séduit par ce nouveau pouvoir avant d'en devenir l'esclave." Dans une société où la réputation est à la fois tout et très fragile, la frustration peut avoir des conséquences terribles. La dernière phrase est sobre en apparence, mais elle clôt un récit bouleversant.
Le fait de créer un personnage principal qui n'est pas celui qui vit le drame qu'il raconte me semblait étrange, mais il permet de berner le lecteur, et de le mettre entre les mains d'un personnage qui n'est pas aussi neutre qu'on le pensait. Mr Utterson est un honnête homme pour la société victorienne, mais je me demande maintenant comment il a réagi au récit de son ami. Et qui est vraiment à mépriser dans cette histoire. 

J'ai maintenant commencé Le Maître de Ballantrae pour poursuivre avec cet auteur. Je vous en reparle très vite !

Les avis d'Isil, Romanza et de Fée Bourbonnaise. Erzébeth en a écrit deux mots. Lou n'a pas aimé.

24 mai 2009

Les maîtres de Glenmarkie ; Jean-Pierre Ohl

resize_4_Gallimard ; 360 pages.
2008.

Manu a été fabuleuse lors du Victorian Christmas Swap. Ce troisième livre, que je viens de refermer, m'a procuré un plaisir de lecture immense. Fashion, Cryssilda, Erzébeth, Karine, Isil, Pimpi, Cuné (pour Dickens) et tous les amoureux de littérature anglaise, vous devez ab-so-lu-ment lire ce roman ! (les autres aussi d'ailleurs)

Ce texte à deux voix commence dans les années 1950, en Ecosse, sur l'île d'Islay. Mary Guthrie s'apprête à partir à Edimbourg afin d'y effectuer des études de lettres. Elle est curieuse et impulsive. "Je raffolais des têtes de chapitres interminables à la Tom Jones, tous les Dans lequel..., Où il advient que... Ma propre vie, pensais-je, n'en était encore qu'à ces préambules, mais connaîtrait bientôt des développements insoupçonnés." Elle est troublée par Ebenezer Krook, le prêtre catholique de l'île, avec lequel elle connaît une aventure d'une nuit. Le lendemain, il fuit, mais Mary a découvert un moyen de continuer à le sentir près d'elle. Il a le sang des Lockhart, une famille écossaise restée fidèle aux Stuarts lors de la première révolution anglaise. Thomas Lochkart est son représentant le plus célèbre. Cet auteur farfelu a, selon la légende, amassé un trésor destiné à la lutte pour le rétablissement des Stuarts sur le trône d'Angleterre, avant de mourir de rire en 1660. Mary va donc entreprendre un mémoire de recherche sur ce personnage, ce qui va la mener à fréquenter la demeure des Lockhart, peuplée de personnages improbables, et de secrets aussi intrigants que dangereux.
En parallèle, Krook renonce à l'Eglise après sa nuit avec Mary, qui est suivie d'une bonne cuite en compagnie de Robin Dennison, un journaliste d'Edimbourg, et d'une bagarre avec son évêque. Il part donc en compagnie de Robin, qui lui trouve un emploi à la librairie Walpole, où l'on ne vend que des livres qui ont plus de cinquante ans, et qui possède des clients aussi loufoques qu'attachants. Krook ne se sépare jamais de Martin Eden, le roman de Jack London que son père, disparu pendant la guerre civile espagnole affectionnait, mais au départ il n'aime pas lire. Il va en découvrir peu à peu le plaisir, et remonter peu à peu la trace du passé de sa famille.

Les maîtres de Glenmarkie est l'un de ces livres qui nous font nous demander comment on a pu attendre aussi longtemps avant de les lire, et qui nous obligent à rogner sur nos heures de sommeil.
La première chose qui séduit est bien évidemment le cadre dans lequel se déroule le récit, les Hébrides intérieures, Edimbourg, le manoir des Lockhart. Le charme de ces lieux semble encore plus familier grâce aux multiples références qui parsèment l'histoire. Dickens est le premier que l'on repère, avec le personnage d'Ebenezer Krook. Stevenson également, est très présent, et je pense que je réaliserais à quel point lorsque j'aurais davantage découvert son oeuvre. Walter Scott, Jacques London, George Orwell, Shakespeare, mais aussi quelques auteurs français et américains sont encore convoqués.
Car ce livre est une véritable déclaration d'amour à la littérature, aux livres, au lecteur et à l'écrivain. Je me suis régalée en notant les références des romans dont il est question, en faisant la connaissance de la librairie Walpole (pour Horace ? ), en écoutant le libraire Walpole parler des livres qu'il vend et des lecteurs loufoques qui poussent la porte de sa merveilleuse boutique (Duff et ses petites-amies qui lui volent toujours sa collection complète de Shakespeare quand elles le quittent, Mitchell qui voudrait établir les règles de la librairie), ou en observant le rapport entre Krook et les livres évoluer. "La première fois que je suis venu, j'ai poussé la porte et j'ai dit : 'Vous avez le dernier... ? ' Mais il ne m'a pas laissé finir, il a dit simplement : ' Non. - Comment ça, non ? - Non, je n'ai pas le dernier roman de Mr. Encore-lui. Ni le quatorzième tome des mémoires de Mrs. Toujours-là... et pas davantage l'ultime opus des gentlemen Coucou-c'est-moi, Je-publie-impertubablement-un-livre-par-an, et Celui-là-est-encore-plus-mauvais-que-le-précédent...' Vous imaginez la tête que je faisais... 'Mais qu'est-ce que vous vendez alors ? - Seulement des livre parus depuis au moins cinquante ans. - Dommage pour James Joyce, Virginia Woolf et Malcolm Lowry... -Sans doute, mais c'est la règle. Cinquante ans, pas un de moins : c'est le no man's land qui nous sépare de l'ennemi... La digue qui nous sépare du flot malsain des livres de circonstance. Des livres superflus, vite écrits, vite lus, vite oubliés.' Il avait son petit air en coin, à la fois patelin et furibard. Puis il m'a tendu la main et offert un cigare ! Et vous savez le plus drôle ? Chez McAvoy ou chez Stone, j'achète les nouveautés en douce, comme si j'avais quelque chose à me reprocher ! "
A ces éléments, Jean-Pierre Ohl a associé une intrigue absolument passionnante, qui amène le lecteur à explorer dans une course folle les secrets d'une famille minée par les émotions trop fortes, par la folie et par la haine, en voyageant dans le temps et dans l'espace, depuis Cromwell jusqu'à la guerre civile espagnole. Le tout avec une bonne dose d'humour, des personnages irresistibles (la folie des Lockhart a eu un effet aphrodisiaque sur moi, je suis tombée amoureuse de Thomas, d'Alexander et de Krook, rien de moins !).

Je ne peux pas vous en dire plus, ce serait un crime de vous gâcher un peu du plaisir intense que l'on éprouve à la lecture de cet excellent livre. Pour ma part, je tente de ne pas me jeter tout de suite sur le premier livre de l'auteur, parce qu'après il n'y en a plus...

Merci encore Manu pour ce cadeau.

Lou, Cécile (Le grand nulle part), Cécile (Cécile's Blog), Ys, Sentinelle, Chiffonnette, Celsmoon et Choupynette ont été conquises elles aussi.
Brize a été déçue. 

22 mai 2009

Alice au Pays des Merveilles ; Lewis Carroll

0915_clip_image001_1_Folio ; 140 pages.
Traduit par Jacques Papy.
1865.

Voilà longtemps que je voulais découvrir Lewis Carroll. Bien entendu, je connais le dessin animé, qui m'effrayait quand j'étais petite. Je suis surprise, maintenant que je suis plus grande, de constater à quel point les oeuvres destinés aux enfants peuvent être cruelles et/ou sombres. Souvenez-vous de toutes ces chansons que vous connaissiez par coeur, et dont vous ne saisissez le sens qu'aujourd'hui...

Alice est allongée dans l'herbe aux côtés de sa soeur, quand elle voit passer près d'elle un lapin blanc qui semble pressé. Quand le lapin s'écrie " Ô mon dieu ! Ô mon dieu ! Je vais être en retard ! ", la petite fille n'y voit rien d'étrange. Mais quand il sort une montre de son gilet, Alice se lance à sa poursuite, "dévorée de curiosité". Elle pénètre ainsi dans un terrier, et finit par tomber, à au moins sept kilomètres de profondeur, avant de se retrouver dans un monde étrange, où toutes les idées farfelues du monde réel prennent vie.

Il n'a fallu que quelques lignes à Lewis Carroll pour me faire plonger dans son univers. La dédicace qui ouvre ce texte est juste vraie et belle :

Prends cette histoire, chère Alice !mw66619
Place-la, de ta douce main,
Là où les rêves de l'Enfance,
Reposent, lorsqu'ils ont pris fin,
Comme des guirlandes fanées
Cueillies en un pays lointain.

Avec ce texte, on navigue entre l'absurde, le rêve et la peur.
Les perceptions sont brouillées, Alice ne sait plus se repérer. Les éléments les plus étranges deviennent familiers. Il y a bien quelques indices, comme les transformations subites, les mots qui ont une signification différente, le temps qui s'écoule de façon étrange. Mais tout cet absurde poursuit malgré tout une logique, telle qu'il y en a dans tous les rêves-cauchemars. Et dans le monde des enfants.

J'ai vu dans ce livre, à travers tous ces personnages hauts en couleurs et tous ces jeux de mots, une critique forte du monde réel. Alice semble comme un vilain petit canard qui ne sait pas se tenir, et qui ne cesse de dire ce qu'il ne faut pas.
Le Pays des Merveilles apparaît alors comme un refuge, un lieu secret où l'on peut se rendre discrètement à tout moment, pour ceux qui veulent garder leur coeur d'enfant.

Avant de clore ce billet, un petit clin d'oeil à Erzébeth (y'a pas de raison) :

"Parlez rudement à votre bébé ;
Battez-le quand il éternue ;
Ce qu'il en fait, c'est pour vous embêter,
C'est pour cela qu'il s'évertue."

L'avis Alice.

* La photo représente Alice Liddell, la petite fille pour laquelle Lewis Carroll a écrit les aventures de la petite fille du même nom. Le cliché est également de l'auteur. J'aime les profils, on y trouve plus de sincérité je trouve.


20 mai 2009

Ivanhoe à la rescousse ! ; William Makepeace Thackeray

9782743619732_1_Rivages ; 112 pages.
Traduit par Thierry Beauchamps.
V.O. : Rebecca and Rowena. 1850.

Lettre T du Challenge ABC :

Vous vous souvenez tous d'Ivanhoe j'imagine, ce héros de Walter Scott imortalisé par Robert Taylor en 1952, dans un film que je vénérais quand j'étais petite. Personnellement, j'étais dans la camp des admiratrices de la belle Rowena (en même temps, Joan Fontaine n'est pas la femme la plus repoussante du monde, ce qui est un argument qui pèse lourd pour les petites filles à la recherche de modèles). J'étais donc bien contente qu'Ivanhoe la préfère à Rebecca (bien que brune moi même, je donnais toujours le mauvais rôle à ma seule barbie qui l'était, tellement je la trouvais moche).

W.M. Thackeray n'était pas de mon avis. Il avait lu le livre de Walter Scott, et les cheveux "filasses" de Rowena ne suffisaient pas à le séduire. "Si elles avaient été mises sur un pied d''égalité, il m'a toujours semblé que c'est Rebecca qui se serait mariée et non Rowena, qui alors aurait dû partir se cloîtrer dans un couvent où, dois-je le confesser, je ne me serais jamais soucié de prendre de ses nouvelles." De plus, en tant que lecteur, il est souvent frustré lorsque le mot "fin" apparaît. Il décide donc d'écrire ce qui s'est passé dans la vie d'Ivanhoe après le livre de Scott.

Ce texte est tout simplement délicieux. Thackeray se livre à un bouleversement des codesimages de la culture courtoise avec sa verve habituelle. On croit assister à une pièce de théâtre, dans laquelle les acteurs surjouent, et qui met bout à bout des scènes complètement en décalage les une avec les autres. Cet aspect artificiel (totalement volontaire, contrairement à d'autres, Thackeray maîtrise parfaitement les codes qu'il manipule) rend le récit très drôle. Ivanhoe, modèle de chevalier, tout comme Richard Coeur de Lion, sont totalement tournés en dérision avec ce récit. J'ai adoré les larmes que verse Ivanhoe quand il quitte Rowena, non parce qu'il est réellement triste à la base, mais parce qu'en tant que chevalier, il se doit d'être bouleversé par une telle situation. Et Richard, présenté en roi stupide et cruel (comme le montrerait mon illustration si elle s'affichait en plus grand format), est encore plus malmené. On est également loin d'obtenir un roman d'amour chevaleresque, ceux qui espèrent voir Rebecca prendre toute sa place seront déçus. Cette relation inachevée n'est qu'un prétexte au livre de Thackeray.
En marge, l'auteur en profite pour donner des coups de canif à la belle Chrétienté, en s'amusant avec son lecteur (je sais que certains sont agacés par la manie qu'a Thackeray à intervenir dans son récit, mais ce n'est pas mon cas, bien au contraire) et ses personnages.

Certes, ce livre est incomparable avec La Foire aux Vanités, mais il se lit d'une traite et nous fait passer un très agréable moment.

L'avis de Fashion.

18 mai 2009

La Triste Histoire d'Elvira Madigan et du lieutenant Sixten Sparre ; Paardekooper

resize_2_D'Elvira Madigan, je connaissais peu de choses, mais Alice m'a donné une irrésistible envie de me plonger dans ce livre.

En juillet 1889, deux corps sont retrouvés sur une île danoise. Il s'agit de deux amoureux ayant fuit la Suède. Elvira Madigan avait vingt et un ans, et elle était une somptueuse funambule. Sixten Sparre, son amant, était un déserteur de trente-cinq ans, marié et père de deux enfants.

Je ne sais vraiment pas comment vous parler de ce livre, qui est parmi les plus beaux et les plus bouleversants que j'ai jamais lus.
Elvira a tout de l'héroïne à laquelle on ne peut que succomber. Pure, jeune, belle et10058170_110249372062 vraie, amoureuse en fait. "Vingt et un ans elle avait attendu, avant d'embrasser un homme sur le corps. Vingt et un ans, avant de renverser la tête en arrière et de voir l'autre ciel." Elle qui vit en altitude, et qui est jusque là restée insensible à la foule de ses admirateurs, est touchée en plein cœur par ce lieutenant suédois brisé, qui reconnaît en elle son complément. "Lors de moments privilégiés, il s'imaginait qu'ils constituaient les pensées de l'autre, qu'il était en elle quand elle s'avançait sur la corde, et qu'elle était en lui, à l'aube, quand il chevauchait à travers les prés boueux. Qu'ils ne pensaient pas simplement l'un à l'autre, mais dans l'autre. L'obscurité ne se concevait que grâce à la lumière, et la lumière ne prenait son sens que dans l'obscurité. Elle était la lumière, lui, l'obscurité, dans un continuel échange d'énergie, une contraction alternée de l'union, la recherche corporelle d'une nouvelle identité, ou plutôt : d'une identité tout court." Nous les rencontrons alors qu'ils sont arrivés à Svendborg, dans le Danemark natal de la belle Elvira. Ils trouvent encore la force de se blottir l'un contre l'autre, de faire l'amour dans les arbres, de se mentir sur le temps qui reste, et de faire semblant de croire en d'autres possibilités que celle à laquelle ils sont pourtant inexorablement destinés.
Mais lorsque la note d’hôtel est trop grande, qu’il devient évident que personne ne les aidera, et surtout que leur amour n’a rien de terrestre, ils font mine de partir pour quelques jours, laissant des bagages dans leur chambre, puis se rendent sur l’île de Tasinge. Là, Sixten tire une balle dans la tempe d’Elvira, qui s’effondre, avant de se donner la mort.
ElviraEn remontant dans le temps après la mort d’Elvira et de Sixten, on découvre chez le lieutenant, qui est aussi poète, une âme pleine de tourments. Un homme enfermé dans un mariage sans amour, qui se sent mort. "Il pensait qu'il devrait abandonner pour de bon si cela continuait. Non plus seulement jouer à mourir, mais mourir vraiment. Cela arriverait tout seul, il n'aurait qu'à continuer à vivre." "L'argent de la lune se répandait au-dedans comme au-dehors par les fenêtres, se fixant aux murs comme le froid. Le matin, on n'en voyait aucune trace, mais on sentait que tout avait été gelé et recouvert d'une couche triomphale, semblable à la surface d'un miroir. Un suicidaire aurait aisément pu se couper les veines sur les candélabres aiguisés de la tablette de la cheminée." La rencontre d'Elvira semble à la fois la promesse d'un bonheur possible et une immense douleur, du fait de l'absence. Quand ils se rejoignent, c'est déjà trop tard. Ils fuient, mais peinent à respirer malgré leur liberté nouvelle. On assiste à la déception d’Elvira, qui est descendue de son fil pour être finalement rejetée par la terre. "Elle n'était pas descendue sur terre mais planait encore dans l'air. Une funambule sans fil. Une étoile sans firmament." Même eux, semblent s'effacer. Ils ne parviennent plus à se toucher, alors le temps presse.
Il s’agit d’un amour sans mots ou presque, qui est comme un rejet de la société qui n’a pas voulu d’eux. « Plus que tout, ils auraient aimé trouver une brèche dans le temps, une couveuse sexuelle, où ils auraient pu se lover en attendant que le monde leur fasse une place. » Tout n’est que poésie et émotions. Dans une langue magnifique et en s’aidant des saisons et des étoiles, Paardekooper nous décrit le bonheur intense et douloureux d’Elvira et de Sixten, ces êtres, si différents à première vue, qui recherchent dans l'autre une vitalité qui n'existe nulle part ailleurs. Tout n'est qu'hypothèse, puisque les personnages ont réellement existé. Mais la réalité de Paardekooper est sans aucun doute celle qui me convient le mieux.

 

Sp___Mad

 

Alice et Michel ont eux aussi succombé à ce bijou.
Plusieurs films ont été tirés de cette histoire. Holly évoque celui de Bo Widerberg, qui utilise un concerto de Mozart rebaptisé ensuite le concerto Elvira Madigan.

Actes Sud ; 173 pages.
Traduit par Anne-Charlotte Struve.
2003.

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16 mai 2009

L'étalon ; David Herbert Lawrence

resize_2_Phébus ; 195 pages.
Traduit par Marc Amfreville et Anne Wicke.
V.O. : St Mawr. 1925.

Voilà un livre que j'ai ouvert en traînant un peu des pieds, puisque L'amant de Lady Chatterley n'était pas vraiment parvenu à me convaincre il y a quelques années.

Lou est une jeune américaine qui séjourne en Europe avec sa mère, Mrs Witt, quand elle tombe amoureuse d'un futur baronnet, Sir Henry (Rico pour les intimes). Ils se marient, mais leurs rapports deviennent très vite simplement formels et presque hypocrites. Lou est une jeune femme pleine d'attentes. Aussi, quand elle rencontre St Mawr, un superbe étalon, elle s'imagine l'allure qu'aurait un homme un vrai sur un tel animal. Mais cet homme, elle ne l'a pas encore trouvé.

Contrairement à toutes mes attentes, j'ai trouvé ce livre véritablement excellent. Il m'a davantage demandé des efforts de concentration que mes précédentes lectures, et je lui ai trouvé quelques longueurs, mais je pense toutefois qu'il me marquera beaucoup plus.
L'étalon est un livre qui dégage énormément de sensualité. Grâce à St Mawr bien sûr, qui symbolise la virilité, la dignité, l'inaccessible, pour Lou qui a toujours obtenu tout ce qu'elle désirait. Mais aussi grâce à certains personnages, tels Phoenix et Lewis, ou des descriptions.
Dans le même temps, cette sensualité est parfaitement insolente. Les hommes, et particulièrement les Anglais, sont ridiculisés dans ce texte. Aucun ne peut soutenir la comparaison avec St Mawr, les Anglais sont décrits comme des êtres féminisés, et cette défaite semble être inconsciemment acceptée par Rico, le mari insipide de Lou, qui parle de se faire appeler Lord St Mawr au cas où il serait anobli. De plus, les seuls hommes qui ont une consistance réelle, même si elle doit se révéler illusoire, sont Lewis et Phoenix, deux domestiques. L'étalon est un texte mordant également par d'autres aspects. Les échanges entre Mrs Witt et Rico sont délicieux. Cette Américaine est un vrai bonheur, comme quand elle évoque le fait que sa maison soit bordée par un cimetière. " -Je n'aurais jamais pensé, Louise, avoir un jour un vieux cimetière anglais en guise de pelouse, de massifs de fleurs et de parc, ni des gens en deuil en guise de daims et de cerf familiers. C'est très curieux. Pour la première fois de ma vie, un enterrement veut dire quelque chose. Je pourrais presque écrire un livre sur la question."
Sous ces aspects plaisants se cache pourtant un récit finalement très sombre, et le lecteur suit ses héroïnes aller de désillusion en désillusion. Lou cherche l'amour, le vrai, celui qui lui donnera le sentiment d'être vivante. Elle n'en peut plus de tous ces faux-semblants qui régissent la société dans laquelle elle évolue. Mais l'Amérique, où elle pense trouver des êtres différents est décevante, et cette très jeune femme semble se résigner très tôt. Un livre audacieux à découvrir absolument !

Les avis de Clarabel et de Choupynette.   

13 mai 2009

Toute passion abolie ; Vita Sackville-West

34899188_p_1_Le Livre de Poche ; 224 pages.
Traduit par Micha Venaille.
V.O. : All Passion Spent. 1931.

Dans sa biographie de Virginia Woolf, Nigel Nicolson, qui était le fils de Vita Sackville-West, évoque la liaison que sa mère et l'auteur de Mrs Dalloway ont entretenue. Il semblerait d'ailleurs que la vie de Vita Sackville-West soit digne d'un roman. Epouse d'Harold Nicolson, lui-même bisexuel, elle mène une vie libre, et il me semble que les deux époux ont vécu à l'étranger du fait du statut de diplomate d'Harold.
Si je vous raconte tout ça, ce n'est pas parce que j'ai décidé de transformer mon blog en un répertoire d'informations sulfureuses, mais parce que ces éléments semblent avoir eu une incidence sur l'écriture de Toute passion abolie.

Lady Slane a quatre-vingt huit ans, et son mari vient de mourir. "C'est probablement parce qu'Henry Lyulph Holland, premier comte de Slane, vivait depuis si longtemps, qu'on avait finit par le croire immortel." Alors que ses enfants, qui sont tous plus irritants, hypocrites, et intéressés les uns que les autres, tentent de décider ce qu'ils vont faire de leur mère, Lady Slane prend une décision conséquente pour la première fois de sa vie. A la stupéfaction générale, elle s'installe à Hamstead, dans une petite maison pour laquelle elle avait eu un coup de foudre trente ans plus tôt, avec pour seule compagnie Genoux, sa servante français qui est à peine moins vieille qu'elle.
Elle décide de n'accepter que des individus ayant presque son âge et qu'elle apprécie pour lui rendre visite. Sa retraite lui permet ainsi de "pénétrer jusqu'au plus profond du coeur de la jeune fille qu'elle avait été", afin de sonder ses regrets, ses accomplissements, et de se créer enfin une existence qui ne soit pas celle que la société attend d'elle.

Je craignais un peu de me retrouver dans un récit ennuyeux sur la vieillesse, mais il ne se dégage de ce livre que fraîcheur, tranquillité, poésie et même exotisme. Evoquer la place d'une femme dans la société anglaise est certes un sujet qui peut sembler banal, mais Vita Sackville-West relève ce défi haut la main, et rend son récit bien plus complexe.
Il a suffit de quelques instants pour que la jeune Deborah Lee abandonne ses ambitions et, par son silence, autorise tous les membres de sa famille à décider comment elle doit mener sa vie. Ironie du sort, alors même qu'elle devient plus dépendante que jamais vis-à-vis des siens, une barrière insurmontable se dresse entre elle et eux. " Voilà l'instant où je suis descendue, balançant mon chapeau par son ruban, voilà celui où il m'a invitée à le suivre au jardin, s'est assis à mes côtés sur un banc près du lac, m'assurant qu'il n'était pas vrai qu'un cygne puisse briser la jambe d'un homme d'un seul coup d'aile [...] Brusquement, il cessa de parler du cygne, comme s'il l'avait seulement évoqué pour masquer sa gêne, et elle réalisa soudain que son ton était devenu différent, presque grave. Il se penchait vers elle, effleurant même un pli de sa robe, comme s'il était anxieux - tout en étant inconscient de son anxiété - d'avoir à établir un contact avec elle. Mais pour elle, ce lien avait été rompu à l'instant même où il avait commencé à parler si gravement, faisant du même coup s'envoler son désir d'avancer une main vers lui pour toucher les favoris bouclés de ses joues. "
Même ses enfants ne s'occupent que de lui dicter sa vie. Elle n'a plus d'époux pour le faire, ils croient pouvoir s'en charger. Les enfants Holland (qui ont tout de même la soixantaine bien avancée) sont dépeints comme de vrais vautours plein de mesquinerie, inconscients de leur ridicule, ce qui est pour le moins réjouissant. Deux d'entre eux seulement sont désintéressés, mais ils n'en sont pas moins surpris de voir leur mère penser par elle-même. Lady Slane sait s'amuser des tours qu'elle leur joue. Elle a beau s'être dévouée à ses enfants comme toute mère le doit, son affection pour eux semble, comme tout le reste, faire partie du rôle qui a été écrit pour elle.
Car au fond d'elle même, elle a toujours dissimulé une jeune personne qui rêvait de se travestir en homme pour fuir à l'étranger, explorer le monde sans avoir à porter les allures d'une vice-reine, et s'épanouir dans la peinture. Une jeune femme, qui a un jour dit à un jeune homme qu'il était romantique sur le ton de la moquerie, alors même qu'il lui offrait l'un des rares moments de vérité de sa vie. A quatre-vingt huit ans, Lady Slane peut enfin être elle même, et rejoindre ceux qui ont accepté de passer pour des excentriques. Ce livre adresse en effet une critique à la société dans son ensemble, à ces individus qui croient connaître les autres quand ils ne connaissent personne, et surtout pas eux-mêmes, et qui ont perdu leur détermination. Mais si le constat est sévère, il n'est pas ici question d'amertume, au contraire. Lady Slane refuse les médisances, elle préfère les laisser s'épanouir hors de chez elle. Elle n'a pas été malheureuse auprès de son époux, elle l'a aimé de toutes ses forces. Il lui manque simplement une occasion de croire qu'elle a pris une autre voie, pour imaginer à quoi sa vie aurait ressemblé.

Les avis du Bibliomane et de Lune de Pluie.

10 mai 2009

Avril enchanté ; Elizabeth Von Arnim

resize_3_10/18 ; 366 pages.
Traduit par François Dupuigrenet-Desroussilles.
V.O. : The Enchanted April. 1922.

Cette semaine, j'ai entrepris de relire A Room with a View, qui comme chacun devrait le savoir, est un merveilleux roman qui se déroule en partie en Italie. Cela (ainsi que les billets de certaines blogueuses) m'a rappelé que j'avais un autre livre plein de promesses évoquant l'Italie.

Mrs Wilkins et Mrs Arbuthnot, deux jeunes femmes qui fréquentent le même club mais qui ne se connaissent pas, décident sur une impulsion de louer un petit chateau en Italie durant le mois d'avril. Elles en ont assez de mener une vie vertueuse mais plate auprès de maris qui ne les regardent plus. Afin de réduire les frais de leur entreprise, elles invitent deux autres inconnues à se joindre à elles. Lady Caroline est une jeune femme de vingt-huit ans lasse de ses prétendants et de sa vie sans éclat intérieur, et Mrs Fisher une veuve qui vit de ses souvenirs.

Voilà un livre extrêmement plaisant à lire, et qui ne se contente pas de raconter une jolie histoire comme il aurait été si facile (et si dommage) de le faire. Le cadre est véritablement enchanteur, avec ce château donnant sur la mer, les montagnes, et toutes ces fleurs dont on sent le parfum rien qu'en lisant. Lotty Wilkins, la plus impulsive, est la première à percevoir la magie des lieux :

"Toute la splendeur d'un avril italien semblait rassemblée à ses pieds. La mer bougeait à peine sous le soleil éclatant. De l'autre côté de la baie, de charmantes montagnes aux couleurs délicates paraissaient somnoler elles aussi dans l'éblouissante lumière. Sous la fenêtre, au pied de la pente herbue, fleurie, d'où s'élevait la muraille du château, on voyait un grand cyprès qui tranchait parmi le bleu, le violet et le rose tendre des montagnes et de la mer comme une immense épée noire. Elle n'en croyait pas ses yeux. Tant de beauté pour elle seule !"

Ce cadre a des conséquences très importantes sur les occupantes du château, qui en viennent à croire qu'il possède le pouvoir de tout arranger.
Tout n'est pourtant pas gagné d'avance. Si Lotty et Rose Arbuthnot sont déjà proches en arrivant à San Salvatore et se contentent de mettre inconsciemment les pieds dans le plat autant qu'elles le peuvent, Lady Caroline et Mrs Fisher savent se montrer parfaitement égoïstes et odieuses. On ne lit pas ce livre comme un texte où tout nous fait souhaiter être à la place des héroïnes. Ces dernières sont très différentes et cela donne lieu à des scènes très désagréables pour le lecteur. Heureusement, Elizabeth Von Arnim possède une plume pleine d'humour, qui tourne en ridicule les petites prétentions de chacune. La plupart du temps, l'absence de communication entre les habitantes du château les amène à se comporter de façon totalement insolite (comme Mrs Arbuthnot qui répète toutes les questions de Mrs Fisher pour lui signifier sans le lui dire clairement qu'elle n'est pas la maîtresse de maison...). 
De plus, bien qu'elles vivent ensemble, à l'exception de Lotty, toutes sont dévorées par des angoisses qu'elles ne souhaitent pas confier. Mrs Fisher est venue pour se reposer et penser à ses morts, mais ses compagnes ne cessent de lui rappeler à quel point elle n'est pas à l'aise dans le monde tel qu'il est à présent, et elle est incapable de lire ou d'écrire. Lady Caroline est assaillie par des pensées qu'elle ne devrait pas avoir à son âge, et souffre de ne pouvoir échapper à son pouvoir de séduction. Quant à Rose, elle ne parvient pas à jouir pleinement de son séjour puisqu'elle n'a personne avec qui partager son bonheur, et surtout pas son mari dont elle s'est éloignée depuis des années.
La fin pourrait ressembler à un happy end, mais elle est surtout malicieuse (cette Lotty !) et pas tout à fait satisfaisante. San Salvatore n'empêche pas les malentendus de perdurer, et je n'ai pu m'empêcher de m'inquiéter un peu pour mes héroïnes en refermant cet excellent livre. Elizabeth Von Arnim se refuse à nous donner l'illusion d'un bonheur parfait quand tout est plus complexe, mais cela ne l'empêche pas de nous livrer une histoire tendre et exquise. 

Allie, Chiffonnette, Malice et Maribel ont toutes été conquises par ce livre.