L'ensorcelée ; Jules Barbey d'Aurevilly
Madame Bovary ne me séduisant pas vraiment (mais promis, je le lirai), j'ai décidé de me plonger dans ce livre acheté il y a deux ans et dont j'avais déjà lu le début (je lis parfois le début d'un livre avant de le reposer, même s'il me plaît, j'ignore pourquoi).
Si vous ouvrez ce livre, ne lisez surtout pas la quatrième de couverture. Il raconte toute la fin...
Nous sommes dans l'ouest normand, au milieu du XIXe siècle. Le narrateur revient de Coutances, où il a passé quelques jours pour affaires, et s'apprête à traverser la lande de Lessay, sur laquelle circule toutes sortes de rumeurs de sorcellerie et de brigandage. Alors que la nuit va tomber, notre narrateur fait une halte au cabaret du Taureau rouge, où la patronne lui donne pour compagnon de voyage maître Tainnebouy, un fermier qui se rend dans la même direction que lui. A mi-chemin, alors que la pénombre est de plus en plus forte, la jument de maître Tainnebouy se blesse, contraignant les deux hommes à s'arrêter. Le fermier confie alors au narrateur sa crainte d'être victime d'un sortilège lancé par l'un des pâtres errants qui hantent la lande.
A minuit, le son d'une cloche se fait entendre, annonçant une messe injustifiée dans l'abbaye de Blanchelande. Maître Tainnebouy explique à notre narrateur que l'église est hantée. En effet, celui qui tente de dire la messe est mort depuis bien longtemps.
Commence alors le récit d'une histoire qui a marqué la presqu'île du Contentin pendant la Révolution. Après avoir chouanné, Jéhoël de la Croix-Jugan, un prêtre autrefois aussi beau que Saint-Michel, a tenté de se suicider par balles, anéanti par la défaite. Il ne sera que défiguré et, bien que suspendu provisoirement de l'Église, il doit assister aux offices dominicaux qui se tiennent à Blanchelande. Ainsi, il rencontre Jeanne Le Hardouey, fille d'une ancienne famille noble décimée, et épouse pour sa honte d'un fermier certes riche, mais qui a acquis son bien honteusement. Dès sa première rencontre avec l'abbé de la Croix-Jugan, Jeanne est ensorcelée par cet homme. L'amour qui naît en elle, dans un contexte aussi tendu que la Révolution, la plongera, ainsi que toute la contrée, dans des tourments dramatiques.
Voilà un roman pour le moins troublant ! Il ravira à coup sûr les amateurs de romans à l'ambiance gothique, car la lande est isolée, désolée, hantée, témoin de faits terribles et inexplicables. Je disais dernièrement que Maupassant écrivait merveilleusement bien, Barbey d'Aurevilly n'a pas non plus à rougir de ce côté là. Son style donne davantage une impression de vieilli, mais il est tout aussi poétique, et s'adapte parfaitement à l'histoire racontée ici.
L'atmosphère tourmentée qui ressort s'explique par la situation de la région de Blanchelande. La défiance hante toujours les esprits, puisque les Chouans et les Bleus s'y sont affrontés durement, et que les vestiges de ces combats, symbolisés par des individus, sont toujours emplis de violence et de haine. L'envoûtement dont est victime Jeanne Le Hardouey constitue un prétexte pour régler les comptes qui ne l'ont pas été durant la Révolution, et permet des scènes absolument abominables. Les superstitions et l'amour des rumeurs des gens de Blanchelande exacerbent aussi les craintes et permettent aux individus de dérouler une cruauté et un côté bestial effrayants. Les romans empruntant au genre gothique que j'ai lus jusque là m'avaient fait sourire. Cette fois, j'ai vraiment frissonné. Tout est vraiment sens dessus dessous dans cette histoire. Les anciens chouans ne sont étrangement pas de grands catholiques. Il faut attendre le drame pour que la Clotte, ancienne courtisane, éprouve le besoin "brûlant et affamé d'une prière".
Je ne pense pas que j'aurais apprécié l'homme chez Jules Barbey d'Aurevilly. Du peu que j'en sais, il ne partageait pas vraiment les mêmes idéaux que moi. L'évolution de la société française est critiquée dans ce livre et je suis une athée convaincue. Mais ici, cela permet de créer une distance extrême entre les groupes d'individus, et donc d'expliquer la tension décrite. Et si le progrès avait atteint les landes, ce livre ne serait pas aussi puissant.
Le pire est qu'au final, L'ensorcelée se révêle être un roman frustrant, qui n'offre aucune réponse au lecteur. Au lieu d'une explication, nous avons droit à des révélations supplémentaires, qui achèvent de nous briser le coeur.
Un livre que j'ai donc trouvé fascinant et assez difficile. J'ai du mal à le rattacher à des lectures précédentes, ce qui me pertube encore plus, tout en me donnant très envie de persévérer avec cet auteur.
Commentaires sur L'ensorcelée ; Jules Barbey d'Aurevilly
- Barbey d'Aurevilly fait figure de perdant à la loterie des classiques français du XIXe siècle, peut-être parce qu'il est peu étudié à l'école, en regard de Balzac, Flaubert ou Maupassant. Il manie pourtant bien l'étrange et l'angoisse, chers à ce dernier et comme tu le dis, son écriture est vraiment agréable. Merci de nous le remettre en mémoire !
- Un de mes livres préférés de tous les temps, dont tu parles très très bien (non, ce commentaire n'est pas un copié/collé de dix autres).
Pour rebondir sur l'homme Barbey... disons que le gaillard a eu des idéaux pour le moins ambigus, et à la droiture (dans tous les sens du terme) pour le moins fluctuante selon les époques de sa vie. Ses critiques parfois ultra-violentes ont beaucoup joué en sa défaveur, mais on oublie souvent de rappeler qu'à l'époque où Baudelaire (qu'il aimait bien) et Flaubert (qu'il ne pouvait pas sentir, comme tous les réalistes ou assimilés) étaient trainés devant les tribunaux pour des procès en immoralité, le grand "moralisateur" Barbey fut l'un des seuls écrivains à prendre publiquement position pour les défendre, ce qui relativiste tout de même énormément l'image de Barbey le réac' conservée par la mémoire collective. Bon je m'arrête, sinon je pars pour deux heures
- Le petit mouton : je suis assez portée sur les classiques en général, mais il est vrai que j'ai toujours quelques appréhensions vis à vis des auteurs français. Mais je me régale depuis une semaine !
Ys : il est vrai que je ne le connaissais pas avant la sortie du film "Une vielle maîtresse" (que je n'ai pas vu...). Je ne pourrais pas expliquer pourquoi, mais je le trouve assez différent des auteurs que tu as cités.
Cela dit, sauf erreur de ma part, Dumas est plutôt snobé, mais il est toujours aussi connu...
Mango : en matière de littérature française du XIXe, je suis effectivement réellement dans un esprit de découverte...
Neph : je suivrais ça de prêt si tu le fais !
Leiloona : je les trouve vraiment différents. Les deux sont délicieux, même si Barbey marque peut-être plus...
Ofelia : j'ai trouvé cette lecture difficile d'accès. Je ne dis pas que je comprends tout ce que je lis d'habitude, loin de là, mais là je l'ai bien senti.
Fashion : tout à fait de ton avis ! ;o) - Thom : en fait, j'ai tiqué à plusieurs reprises au cours de ma lecture (mais comme je n'ai pas noté les passages, je ne pourrais pas te les ressortir). Je n'avais pas vraiment d'idée sur l'auteur, puisque je ne connais son nom que depuis deux ans parce que j'avais ce livre. Après ma lecture, j'ai survolé la préface, et l'auteur de celle-ci donnait des éléments allant dans le même sens que toi. J'avoue ne pas trop m'être attardée dessus, mais je veux bien croire qu'un homme soit plus complexe que ce qu'en dit la rumeur populaire ;o) Je ne vois pas du tout cette oeuvre comme un texte réactionnaire, j'espère que ce n'est pas ce que l'on croit quand on me lit...
- Il me tente énormément ! Je commencerai si tout va bien par "Une vieille maîtresse" (ce n'est pas le seul dans ma PAL mais il m'attire particulièrement) mais j'avoue avoir bien envie de lire tous les textes de cet auteur autrefois jugé sulfureux ! Quant aux abandons sans raison, je suis un parfait exemple en la matière !
- Lou : tu peux dire que "Une vielle maîtresse" t'attire particulièrement, vu que c'est moi qui l'ai choisi ;o)
Pimpi : on a donc trouvé quelqu'un qui a étudié Barbey au lycée ! ;o)
Delirgirl : j'ai encore perdu une occasion de me taire.. disons que c'est quand même très facile de trouver ça très bien !
Erzébeth : tu me pardonneras si je te dis que je viens de dévorer "Le Père Goriot" (que tu as donc lu
), ce cher Jean-Joachim... ;o)
Et je lis Gobseck, toujours de Balzac, dont le prénom est Jean-Esther !!! - > "j'espère que ce n'est pas ce que l'on croit quand on me lit..."
Non non, rassure-toi
Après... Barbey a été réactionnaire, c'est de toute façon indéniable. Mais il a surtout souvent retourné sa veste (un peu comme Chateaubriand), il a été de gauche, républicain, conservateur... c'était un drôle de type. C'est vrai que ça ne saute pas forcément aux yeux dans ce livre-ci. Mais quand on lit "Une vieille maîtresse", texte violemment sulfureux et très transgressif pour l'époque, c'est vrai qu'on a du mal à y voir le roman d'un réac' (et le fait qu'il ait fini par être adapté de nos jours par Catherine Breillat est en ce sens assez éloquent). - l ensorceléecet ouvrage je l ai lu,j avais à peine 14 ans (l avantage d 'avoir de grandes soeurs), je ne l ai pas relu depuis, mais je me souviens de la fascination excercée par cet oeuvre, j étais envoutée telle l héroine, jules barbey d Aurévilly
sait sans aucun doute manier le langage et disserte merveilleusement bien je me suis toujours promis de relire ce livre - RetourBonjour Lilly!
cela fait un bail que je ne suis pas revenue, et également longtemps que je n'écrivais plus beaucoup... Je continuais pourtant à lire mais j'avais d'autres préoccupations, et rédiger des articles sur mon blog n'était pas ce qui me passionnait le plus...
Mais ce sont les vacances, et j'y reviens. j'ai d'ailleurs changé d'hébergeur.
Je poste sur cet article à propos de Barbey puisque je suis justement en train de lire L'ensorcelée. Je n'en suis qu'aux premiers chapitres, je trouve le style de Barbey un peu barbant mais pourtant très poétique. Et si j'ai décidé de lire du Barbey (j'ai déjà lu une partie des Diaboliques et Une vieille Maîtresse, que j'ai beaucoup aimé!) c'est en partie parce que je suis tombée sur lui à l'oral du CAPES, et qu'il m'a porté chance
. En plus il est de ma région : le Cotentin, c'est chez moi!
Bref voilà, un petit message pour reprendre contact. Peut-être iras-tu jeter un coup d'oeil chez moi. Je l'espère en tout cas.
A bientôt.
Saleanndre

















