51WD01N0VJLFolio ; 309 pages.
1854.

Madame Bovary ne me séduisant pas vraiment (mais promis, je le lirai), j'ai décidé de me plonger dans ce livre acheté il y a deux ans et dont j'avais déjà lu le début (je lis parfois le début d'un livre avant de le reposer, même s'il me plaît, j'ignore pourquoi). 
Si vous ouvrez ce livre, ne lisez surtout pas la quatrième de couverture. Il raconte toute la fin...

Nous sommes dans l'ouest normand, au milieu du XIXe siècle. Le narrateur revient de Coutances, où il a passé quelques jours pour affaires, et s'apprête à traverser la lande de Lessay, sur laquelle circule toutes sortes de rumeurs de sorcellerie et de brigandage. Alors que la nuit va tomber, notre narrateur fait une halte au cabaret du Taureau rouge, où la patronne lui donne pour compagnon de voyage maître Tainnebouy, un fermier qui se rend dans la même direction que lui. A mi-chemin, alors que la pénombre est de plus en plus forte, la jument de maître Tainnebouy se blesse, contraignant les deux hommes à s'arrêter. Le fermier confie alors au narrateur sa crainte d'être victime d'un sortilège lancé par l'un des pâtres errants qui hantent la lande.
A minuit, le son d'une cloche se fait entendre, annonçant une messe injustifiée dans l'abbaye de Blanchelande. Maître Tainnebouy explique à notre narrateur que l'église est hantée. En effet, celui qui tente de dire la messe est mort depuis bien longtemps.
Commence alors le récit d'une histoire qui a marqué la presqu'île du Contentin pendant la Révolution. Après avoir chouanné, Jéhoël de la Croix-Jugan, un prêtre autrefois aussi beau que Saint-Michel, a tenté de se suicider par balles, anéanti par la défaite. Il ne sera que défiguré et, bien que suspendu provisoirement de l'Église, il doit assister aux offices dominicaux qui se tiennent à Blanchelande. Ainsi, il rencontre Jeanne Le Hardouey, fille d'une ancienne famille noble décimée, et épouse pour sa honte d'un fermier certes riche, mais qui a acquis son bien honteusement. Dès sa première rencontre avec l'abbé de la Croix-Jugan, Jeanne est ensorcelée par cet homme. L'amour qui naît en elle, dans un contexte aussi tendu que la Révolution, la plongera, ainsi que toute la contrée, dans des tourments dramatiques.

Voilà un roman pour le moins troublant ! Il ravira à coup sûr les amateurs de romans à l'ambiance gothique, car la lande est isolée, désolée, hantée, témoin de faits terribles et inexplicables. Je disais dernièrement que Maupassant écrivait merveilleusement bien, Barbey d'Aurevilly n'a pas non plus à rougir de ce côté là. Son style donne davantage une impression de vieilli, mais il est tout aussi poétique, et s'adapte parfaitement à l'histoire racontée ici.   
L'atmosphère tourmentée qui ressort s'explique par la situation de la région de Blanchelande. La défiance hante toujours les esprits, puisque les Chouans et les Bleus s'y sont affrontés durement, et que les vestiges de ces combats, symbolisés par des individus, sont toujours emplis de violence et de haine. L'envoûtement dont est victime Jeanne Le Hardouey constitue un prétexte pour régler les comptes qui ne l'ont pas été durant la Révolution, et permet des scènes absolument abominables. Les superstitions et l'amour des rumeurs des gens de Blanchelande exacerbent aussi les craintes et permettent aux individus de dérouler une cruauté et un côté bestial effrayants. Les romans empruntant au genre gothique que j'ai lus jusque là m'avaient fait sourire. Cette fois, j'ai vraiment frissonné. Tout est vraiment sens dessus dessous dans cette histoire. Les anciens chouans ne sont étrangement pas de grands catholiques. Il faut attendre le drame pour que la Clotte, ancienne courtisane, éprouve le besoin "brûlant et affamé d'une prière".
Je ne pense pas que j'aurais apprécié l'homme chez Jules Barbey d'Aurevilly. Du peu que j'en sais, il ne partageait pas vraiment les mêmes idéaux que moi. L'évolution de la société française est critiquée dans ce livre et je suis une athée convaincue. Mais ici, cela permet de créer une distance extrême entre les groupes d'individus, et donc d'expliquer la tension décrite. Et si le progrès avait atteint les landes, ce livre ne serait pas aussi puissant.
Le pire est qu'au final, L'ensorcelée se révêle être un roman frustrant, qui n'offre aucune réponse au lecteur. Au lieu d'une explication, nous avons droit à des révélations supplémentaires, qui achèvent de nous briser le coeur. 

Un livre que j'ai donc trouvé fascinant et assez difficile. J'ai du mal à le rattacher à des lectures précédentes, ce qui me pertube encore plus, tout en me donnant très envie de persévérer avec cet auteur.