Prodige ; Nancy Huston
Je n'étais pas revenue à Nancy Huston depuis L'empreinte de l'ange, qui m'a laissé un drôle de goût dans la bouche. Toutefois, j'ai n'ai pas pu m'empêcher d'acheter la moitié de la bibliographie de l'auteur, certaine que de belles découvertes m'attendaient encore.
Maya vient de naître, avec trois mois et demi d'avance. Les médecins sont pessimistes, mais Lara refuse de baisser les bras, et décide qu'elle sauvera son enfant. Elle lui raconte ainsi la vie qu'elle aura, la merveilleuse pianiste qu'elle sera, la cuisine qui sent l'ail de sa grand-mère, et Robert, son mari qu'elle aime et qui est fou d'elle, mais qui ne peut rester auprès des deux femmes de sa vie. "Parfois, peut-être... on ne peut pas tout avoir. Parfois on repousse ce qu'on a, simplement pour ne pas tout avoir. Je ne sais pas l'expliquer autrement."
Je suis vraiment gâtée côté lectures en ce moment. Ce livre est juste sublime. Les narrateurs sont nombreux, mais il n'y a que deux lignes de lecture. L'une suit Lara, celle qui joue la musique pour elle, qui y plonge toutes ses peines et tous ses espoirs. L'autre suit Maya, qui exprime ce que sont les choses. Tout au long du livre, on a le sentiment que ces deux courbes, la mère et la fille, s'affrontent et s'éloignent de plus en plus l'une de l'autre, mais le fait de ne pas savoir laquelle a le dessus évite tout pathos. Tout le roman se déroule dans un état de tension pour le lecteur, qui pressent un drame, mais qui ignore ce qu'il doit vraiment redouter.
On voit un rêve, plein de libellules, de papillons et de vers à soie, ainsi que de musique, la petite Maya prodigieuse. Tout le livre est baigné de délicatesse et d'images métaphoriques très belles, mais on ne peut en profiter pleinement, tellement les pages qui nous sont encore inconnue semblent nous promettre de cruelles déceptions. J'ai sourit parfois, comme lorsque Sofia, la grand-mère russe, raconte un concert de Glenn Gould, où les gens s'étaient tous précipités : "à l'époque on savait qu'un grand pianiste qui joue, c'est une urgence."
Mais j'ai surtout eu mal de voir Lara s'enfoncer comme cela. Elle est la rêveuse, aussi elle ne devrait pas être celle qui plonge, celle qui est blessée, celle qui perd espoir. Ou peut-être que si, rêver rend plus fragile sans doute.
Je n'avais pas vu venir la fin, ce qui prouve que Nancy Huston tenait parfaitement les fils de son histoire, et qu'elle n'est pas un auteur qui surprend son lecteur d'une seule façon.
J'ai refermé Prodige complètement secouée, à la fois émerveillée et pleine de tristesse. Un livre peut-être un peu moins maîtrisé que Lignes de faille, mais un coup de maître quand même.
Commentaires sur Prodige ; Nancy Huston
- Anne : c'est un plaisir ;o)
Elleby : c'est presque frustrant de se faire berner de la sorte.
Merci Alice, encore une fois nous avons la même appréciation sur un livre
Karine
: tu es comme moi alors, tu en as encore plein à découvrir
Manu : c'est dommage, il est vraiment très très beau. En plus, il est très court, donc tu n'as rien à perdre
Pimpi : celui-ci est une vraie priorité !
Pagesapages : je n'ai pas lu "Dolce Agonia", mais cela viendra sans aucun doute
- Zut, zut et zut, j'étais persuadée d'avoir laissé un commentaire, mais j'ai dû oublier. Permets-moi de te dire que ton billet est (vraiment) superbe, et que ça donne envie de t'écouter, les yeux fermés.
Alors que d'habitude, Nancy Huston ne m'intéresse pas du tout; elle ne fait pas du tout partie de mon panorama littéraire (c'est mal, je sais). Merci de bousculer un petit peu mon horizon...! - En fait, j'avais lu "Instruments des ténèbres" qui ne m'avait pas plu du tout, alors j'ai rayé l'auteur de mes pensées. Pourtant, Henry Bauchau en parle souvent dans ses journaux, il aime beaucoup cette romancière...
Mais tu m'as convaincue, je lirai ce livre-ci, ton billet est trop beau pour que je l'ignore ! - Erzébeth : j'ai lu la première page de "L'enfant bleu" cette semaine. Je sais que je vais l'aimer, surtout si en plus Bauchau aime Nancy ;o)
Lou : celui-ci est parfait, ou "Lignes de faille"...
Elzevier : rien à voir avec le film ! J'avais sursauté en entendant le titre du film, mais finalement il ne s'agit pas du tout de la même histoire.
George sand et moi : Huston ne fait pas du sombre pour faire du sombre. C'est vraiment très beau, très fort, et très parlant. - Je ne connaissais pas ton site et je le regrette beaucoup parce qu'on a énormément de goûts en commun. Rien que dans cette première page, tu parles d'un auteur qui a marqué mon adolescence (Vian), d'un auteur qui a écrit un de mes livres préférés (Ishiguro), d'une auteur que je viens de découvrir récemment- mais qui me laisse encore dubitative (Annie Ernaux) et maintenant d'une de mes auteurs préférés, Nancy Huston. En plus, nous avons lu ce livre en même temps. C'est amusant. Il m'a aussi plu. Que vais-je découvrir dans les articles précédents...? ^_^
















