Expiation ; Ian McEwan
Folio ; 487 pages.
Traduction de Guillemette Belleteste.
V.O. : Atonement. 2001.
Attention : Le dernier paragraphe de mon billet peut gâcher la surprise.
J'avais déjà lu ce livre il y a deux ans, mais pour une raison quelconque, je n'avais pas écrit de billet dessus. Ce sont des remarques lues sur les blogs ces derniers jours à propos du film (que j'ai bien aimé sans plus, mais qui me semble très inférieur au texte original*) qui m'ont amenée à relire le roman.
Angleterre, 1935. Briony Tallis est une jeune fille de treize ans à l'imagination débordante. C'est l'été, il fait une chaleur étouffante, et la maison est envahie par les cousins des Tallis. Leon, le grand-frère, doit rentrer pour la soirée, accompagné de son ami Paul Marshall. Robbie Turner, le fils de la femme de ménage est là également, tout comme la grande soeur de Briony, Cécilia.
La journée se déroule lentement. Briony est témoin de plusieurs scènes qu'elle ne comprend pas, et que personne ne prend la peine de lui expliquer. Dans la soirée, la jeune fille commet un acte irréparable, et passera sa vie à tenter d'expier ce crime.
Expiation n'est pas un livre qui raconte une tragique histoire d'amour. Ce livre est bien l'histoire d'un gâchis, qui résonne dans chaque phrase, dans chaque thème exploré, mais qui est avant tout celui de Briony Tallis. Peut-être même seulement le sien.
Il peut sembler naturel que Briony se châtie elle-même, et que les coupables et les innocents considère cela comme un moindre mal, mais elle est la moins responsable de tous. Son imagination est débordante, certes. Mais la critique de Ian McEwan se concentre en fait sur la société anglaise, dont la famille Tallis est un parfait exemple. On s'y attache à ne surtout pas parler des choses qui fâchent ou qui mettent mal à l'aise. Le sexe en est l'une des premières. Un viol est commis, mais on ne met pas de mot sur cet acte. On prend le premier coupable qui se présente, et on étouffe l'affaire. Emily Tallis, l'adulte, la mère, qui pense elle même que Lola est dangereuse, rejette toutes ses suspicions quelques instants plus tard. Alors que Briony est infirmière pendant la Seconde Guerre mondiale, elle est poursuivie par ces protocoles et principes. Donner son prénom à un patient est le pire des crimes, parce qu'il crée une intimité. Dans ce contexte, la réaction de la petite fille paraît naturelle, ceci d'autant plus que Ian McEwan décrit la journée au bout de laquelle tout bascule en multipliant les points de vue, avec une précision extrême, afin d'expliquer comment on a pu en arriver là.
L'entreprise d'expiation de Briony est incroyablement bien construite. Le pouvoir de la fiction sur la réalité est un thème central du roman. McEwan est lui même très conscient de ses possibilités en tant qu'écrivain. Je me souviens que j'avais eu l'occasion d'admirer cela dans Amsterdam. Cette fois, c'est encore plus évident, car McEwan connaît aussi ses limites, et par conséquent le drame de son héroïne :
" Comment un écrivain peut-il se racheter, alors que, doué du pouvoir absolu de décider de la fin, il est également Dieu ? Il n'a personne, ni entité ni forme supérieure à qui en appeler, avec qui se réconcilier ou qui puisse lui pardonner. Il n'existe rien en dehors de lui. En imagination, il a fixé les limites et les termes. Pas d'expiation pour Dieu ni pour les écrivains, même s'ils sont athées. "
L'auteur m'a bien eue avec ce livre la première fois que je l'ai découvert. Cette fois, connaissant le dénouement, j'ai pu interpréter ce que je lisais avec des yeux nouveaux par rapport à ma première lecture. J'ai vu ce qui m'avait échappé il y a deux ans, occupée que j'étais à savoir si les personnages s'en étaient sortis. Le livre est rempli de références à la fiction, la fameuse bibliothèque, le thème des lettres échangées par Cecilia et Robbie, le titre des parties, qui change brusquement à la fin, tout est très clair. Et ce "reviens" répété sans cesse (ce qui m'exaspère au plus haut point dans le film) par Robbie, dont on ne comprend la signification que dans les dernières pages...
Expiation est un roman extrêmement bien construit et bouleversant. Un chef d'oeuvre comme tous les livres de McEwan que j'ai lus. Il est également plus abordable que d'autres romans de l'auteur pour ceux qui ne le connaissent pas je pense.
* Je trouve particulièrement que les trois Briony font un travail remarquable, avec le peu de place qui leur est accordé.
Emjy a écrit un billet magnifique sur ce roman. Allie, Fashion et Carolyne Grey ont aussi lu ce livre.
Commentaires sur Expiation ; Ian McEwan
- Vous avez raison, un très grand roman, c'est une habitude pour Ian McEwan. Je crois bien qu'il est celui auquel je suis le plus attaché.
Vs critiquez l'adaptation cinématographique -avec raison je crois-, mais il faut aussi se dire que mettre en image un tel livre, bourré de subtilité et axé sur l'introspection est un pari délicat, s'il est possible... - Cela fait longtemps que j'ai envie de le lire, ce livre. Je l'avais même emprunté à la bibliothèque, avec beaucoup d'autres, mais la date de retour est arrivé et je l'ai rendu en me disant que je le reprendrai. Tu m'as rappelé cela!!! Comment fais-tu pour me donner envie de lire tous les livres que tu lis???
- Titine : je n'ai pas détesté le film, il ne correspond simplement pas à la façon dont je comprends le livre ;o)
La nymphette : "Samedi" me fait peur, j'ai lu des avis très mitigés dessus. Celui-ci, tu peux y aller les yeux fermés ;o)
Isil : je pense que oui. "On Chesil Beach", que j'ai fini il y a peu, me semble bien aussi.
Oranee : pour le film, je suis d'accord qu'il est difficile à adapter, mais je trouve que là où il bute, c'est au niveau de l'histoire. Il se concentre essentiellement sur un aspect qui est secondaire pour moi. La toute fin du film n'est pas celle du livre notamment, elle occulte ce qui donne son sens (et son titre) au roman.
Pimpi : comme nos lectures sont proches en général, je pense que ce n'est pas très difficile ;o) Celui-ci devrait te plaire !
InColdBlog : j'ai adoré "On Chesil Beach" moi aussi. Je me demande même si ce n'est pas mon préféré de McEwan.
Karine
: comme Pimpi, tu devrais aimer, voire plus !
Mango : j'ai adoré "La plage de Chésil" pour ma part. Je ne sais pas ce qui t'a ennuyée, donc j'espère que tu seras plus convaincue par "Expiation" ;o) - Ce livre a été un de mes coups de coeur 2008. Heureusement que je l'ai entamé après l'horrible souvenir laissé par "Un jardin de ciment" lu il y a plus de 10-15 ans. Je compte bien lire d'autres livres de l'auteur mais je ne sais pas encore lesquels. Sans doute "Sur la plage de Chesil" et "Un délire d'amour" dès qu'ils sont dispos à la bibliothèque.
- Atonement est un roman bouleversant, un des meilleurs que j'ai pu lire, en ce qui me concerne.
J'ai beaucoup aimé le film même si je lui trouve quelques défauts assez majeurs (comme les "Reviens-moi" incessants prononcés par Keira Knightley, qui ne m'a jamais convaincue). Par contre, j'ai adoré James McAvoy et les 3 Briony dans leur rôle
J'ai lu "Sur la plage de Chesil" de l'auteur et j'ai beaucoup aimé également. Il faudrait que je tente d'autres de ses romans ...
Merci beaucoup pour ton compliment au sujet de mon billet !!
- PS! Est-ce que tu pourrais donner le nouveau lien stp ? http://chezemjy.hautetfort.com/archive/2008/10/06/expiation-ian-mcewan1.html
Merci beaucoup d'avance ! - Manu : j'ai adoré "Le jardin de ciment" ! Je pense que "On Chesil Beach" te plaira, il est plus proche d'"Expiation".
Keisha : oui, je crois t'avoir déjà dit à quel point cela me gênait de voir le film d'abord ;o)
Emjy : le lien est changé ;o)
Sinon, j'ai revu le film du coup, et Keira Knightley me gêne surtout dans la scène de la confrontation. Je trouve son jeu très mauvais, pas du tout naturel. On voit qu'elle sait ce que les autres vont dire, et elle balance ses répliques de façon très bizarre.
Maeve : "on Chesil Beach" est effectivement un très beau roman. Je pense même qu'il est celui que j'ai le plus aimé (et ce n'est pas peu dire).
Pom' : je sais que certains de ses livres gênent beaucoup, mais "Expiation" fait partie de ceux qui sont le plus abordables je pense.
Alwenn : j'irai lire ton avis ;o) - La lecture de vos messages et commentaires me laisse perplexe... Je crains d'être passée à côté de quelque chose..
J'ai lu ce livre il y a un an environ, peut-être son souvenir est-il un peu lointain... Je ne me souviens plus très bien de la manipulation dont le lecteur est victime... J'ai plutôt le souvenir d'une certaine frustration à la fin, à me demander "mais qu'en est-il en définitive??"
Peut-être ai-je été un peu "trompée" par le visionnage du film quelques temps plus tard?
Lilly, accepterais-tu de me donner ton point de vue (par mail peut-être, pour ne pas gacher le plaisir des futurs lecteurs) sur cette fin que je n'arrive pas à me remémorer avec précision (notamment la signification du "reviens")...? - Julie : tu ne te rappelles pas de la manipulation ?
SPOILERS :
Les trois premières parties sont en fait un roman, écrit par Briony (c'est pour ça que la quatrième partie a un titre différent). Cecilia et Robbie ne se sont jamais revus, ils sont tous les deux morts très jeunes. Et tous ces "reviens", qui à la base sont adressés à Briony par Cecilia, avant d'être destinés à Robbie, ne sont que des appels de Briony, qui aimerait changer les choses. On ne sait même pas si les passages écrits du point de vue de Cecilia et Robbie sont exacts, puisqu'ils sont dans le roman. Ce livre n'est en fait que le parcours de Briony pour expier ce qu'elle a fait. - J'ai aimé dans la 1ère partie être dans les pensées intimes des différents personnages, la 3ème partie où Briony est infirmière et puis j'ai trouvé la fin bouleversante, ça m'a remuée, provoqué une profonde tristesse. Par contre, je n'ai pas aimé la partie sur la guerre que j'ai trouvé trop longue et inutile (à part les moments où on est dans les pensées de Robbie). Je pensais aussi qu'on en saurait plus sur Lola, j'ai été un peu frustrée...C'est un très beau roman, j'ai eu un réel plaisir à le lire. J'attends maintenant de voir le film.
- lilisand : attends un peu d'avoir digéré le roman avant de voir le film.
Pour ma part, je crois que l'adaptation a ruiné mon appréciation de ce livre. J'adore McEwan, mais "Expiation" est désormais très loin derrière les autres, je n'arrive pas à me détacher du film et à l'ennervement qu'il a provoqué...













