Route des Indes ; Edward Morgan Forster
10/18 ; 406 pages.
Traduction de Charles Mauron.
V.O. : A Passage to India. 1924.
Lettre F du Challenge ABC :
J'ai découvert Forster totalement par hasard. J'étais en vacances, je devais partir à la mer, et je voulais profiter de l'été pour effectuer les lectures auxquelles je n'avais pas droit durant l'année. Je suis allée à la Fnac juste avant la fermeture, et j'ai commencé à regarder les livres proposés pour l'été. J'ai attrapé L'objet de mon affection (une amie avait adoré le film), et j'ai repensé à un livre dont le résumé avait attiré mon attention sur une librairie en ligne : Avec vue sur l'Arno. Un vendeur que j'aimerais toujours me l'a tendu, et je suis rentrée chez moi avec ce qui est devenu l'un des livres les plus importants de ma vie. Quand j'ouvre un roman de Forster, je me sens chez moi, et j'ai l'impression de retourner quelques années en arrière, et d'être encore la jeune fille qui n'avait pas tout compris au livre qu'elle lisait, mais qui savait qu'elle avait fait une des plus belles rencontres de sa vie.
Mrs Moore et Miss Adela Quested, deux Anglaises, arrivent à Chandrapore, afin d’y rejoindre Ronny Heaslop, le fils qu’a eu Mrs Moore d’un premier mariage. L’Inde est alors colonisée par les Anglais, qui s’y comportent comme des empereurs. Elle est aussi divisée par l’animosité qui règne entre musulmans et hindouistes. La fantasque Mrs Moore, qui s’est échappée durant une représentation théâtrale, fait la connaissance du Docteur Aziz, un Hindou musulman. Elle est une femme sans préjugés, il est un homme sincère. Leur amitié est dès lors scellée. Ils se revoient finalement chez Mr Fielding, qui semble être le seul Anglais vivant en Inde qui ne méprise pas les Hindous. Car, comme le constate Adela, qui était venue pour épouser Ronny, ce dernier a bien changé :
« L’Inde avait développé dans le caractère du jeune homme des côtés qu’elle n’avait jamais admirés. »
Aziz se retrouve malgré lui entraîné dans un projet de visite des grottes de Marabar, situées un peu à l’écart de Chandrapore. Là-bas, Miss Quested est victime d’une agression, et accuse le docteur d’en être l’auteur. Les Anglais font tous bloc derrière Adela, convaincus qu’ils ont toujours su ce qui allait ce produire. Seul Fielding prend ouvertement parti contre les siens. Quant à Mrs Moore, elle se rembarque pour l’Europe, après avoir signifié clairement à Adela qu’elle ne la croyait pas.
Route des Indes, qui est le dernier roman à avoir été écrit par E.M. Forster, me semble être un pur produit de l’auteur. On y retrouve son écriture très imagée, qui fait comprendre pourquoi ses romans ont tous été adaptés au cinéma (à l’exception de The longest journey). J’avais eu le bonheur de découvrir l’Italie en lisant et relisant A room with a view et Monteriano, cette fois-ci il est impossible de ne pas sentir l’Inde :
« - Oui, Ronny est toujours surchargé de travail, dit-elle en contemplant les collines. Comme elles étaient devenues belles brusquement ! Devant elle tomba comme une jalousie une vision de leur vie commune. Elle viendrait au club avec Ronny chaque soir, une voiture les ramènerait chez eux au moment de s'habiller ; ils verraient les Lesley, les Callendar et les Turton et les Burton qu'ils inviteraient et par qui ils seraient invités, cependant qu'à côté d'eux l'Inde vraie glisserait, inaperçue. La couleur resterait : le déploiement des oiseaux à l'aube, les corps bruns, les blancs turbans, les idoles à chair écarlate ou bleue ; et le mouvement resterait, aussi longtemps qu'il y aurait une foule aux bazars et des baigneurs aux citernes. Perchée sur le siège élevé d'un dog-cart, elle regarderait. Mais la force qui anime couleur et mouvement lui échapperait et même plus sûrement qu'aujourd'hui. Elle verrait l'Inde comme une frise, elle n'en connaîtrait jamais l'âme et c'était l'âme que Mrs Moore avait, pensait-elle, entrevue. »
Cette magnifique citation me semble également être un bon aperçu de la personnalité d’Adela. Elle semble être la jumelle de Lucy Honeychurch, rencontrée dans A room with a view. Tout comme cette dernière, Miss Quested est une jeune fille un peu emprisonnée entre son sens du devoir et sa volonté de découvrir le fond des choses. Leur parcours, quand j’y pense, est sensiblement identique. Seulement, les errements de Miss Quested ont des conséquences bien plus tragiques, pour tout le monde. Elle symbolise le pourquoi de l’impossibilité selon Forster d’une compréhension entre Anglais et Hindous. Car tout ce livre a pour but que de critiquer, avec beaucoup d’humour mêlé au tragique, la politique coloniale anglaise. E.M. Forster avait effectué un voyage en Inde avant d’écrire ce roman, et je trouve qu’il a capté la complexité de la situation de façon admirable. Je suis très portée sur les fins des romans que je lis en ce moment, elles ont tendance à être toutes excellentes. Je ne vous la reproduirais pas cette fois, elle en révèlerait trop, mais en lisant ce dialogue entre le docteur Aziz et Fielding, on comprend qu’à eux deux, ils ont tout saisi.
Route des Indes est aussi un roman sur l’amitié. La plus belle est sans doute celle qui lie Mrs Moore à l’Inde. Le « culte » d’Esmiss Esmoor est plein d’espoir. De même, Fielding est sans doute l’un des meilleurs amis du monde, pour Aziz comme pour Adela. Il faut absolument que vous lisiez ce livre, ne serait-ce que pour en lire les dernières lignes ! Face à eux, les amitiés entre Anglais, ou entre colons et colonisés, semblent bien hypocrites, et surtout très fragiles.
Il y aurait encore beaucoup à dire sur ce magnifique roman. Mais il m’a déjà fallu des heures pour parvenir à ce piètre résultat. J’ai conscience de manquer d’impartialité face à Forster, mais je suis quand même convaincue qu’il s’agit d’un très très grand auteur.
Si vous ne me croyez pas, allez voir chez Canthilde.
Commentaires sur Route des Indes ; Edward Morgan Forster
- Il faut absolument que je le lise, c'est sûr ! Ton enthousiasme est très communicatif et c'est très agréable. Mais je crois que ton billet va plutôt m'amener d'abord vers "Avec vue sur l'Arno" car c'est rare une rencontre pareille avec un auteur ! Et puis bon c'est la règle : je viens d'aimer un Forster, alors il faut que je m'en procure un autre...
- Agnès : c'était moi le bourreau. Disons que, faisant des études qui m'amenaient à lire énormément, j'essayais d'être une étudiante sérieuse, et donc de ne pas faire trop de lectures plaisir durant l'année, mais de me lâcher l'été !
Fashion : il faut redonner une chance à Forster. Tu veux bien lire "Maurice" ?
Levraoueg : "Route des Indes" me paraît un peu plus corsé que les autres romans de Forster, donc je pense effectivement que "Avec vue sur l'Arno" ou "Maurice" te conviendront mieux pour continuer avec cet auteur.
Allie : je l'espère, il fait voyager et rêver, donc tu devrais apprécier ! - Jumy : je ne sais pas si "Route des Indes" est le meilleur Forster pour commencer. En plus, il est indisponible en neuf. "Maurice" me paraît être beaucoup mieux, ou "Avec vue sur l'Arno".
Canthilde : je suis d'accord, il y aurait beaucoup plus à dire, mais j'ai toujours du mal à ne pas en oublier, surtout avec un livre que j'ai adoré..
Karine
: "Maurice" et "A room with a view" me semblent être les meilleures introductions à l'oeuvre de Forster.
InColdBlog : je l'ai trouvé plus ardu que les autres moi aussi, mais quand on aime Forster, il est difficile de ne pas succomber quand même ;o) Tu as lu "Le plus long des voyages" ? Et j'ai appris qu'il avait aussi laissé un roman inachevé, tu connais ?
Manu : Je n'ai pas lu ce dernier en VO depuis un moment, donc je ne peux pas te dire que Forster n'y est pour rien, mais Charles Mauron a effectué des traductions un peu bizarres de ce que j'ai pu comparer. "Maurice", qui n'a pas été traduit par lui, est beaucoup plus fluide.
Praline : comme je l'ai dit plus haut, je ne sais pas si tu as pris le meilleur livre pour débuter avec cet auteur. Mais j'ai déjà eu l'occasion de rencontrer des gens qui le détestent... ;o)
Fashion : si tu n'aimes pas, je veux bien m'infliger un autre Dickens ;o))
Lael : je vais finir par avoir la tête enflée ;o)) Comme pour les autres, si tu ne connais pas du tout l'auteur, choisis plutôt un autre roman quand même ! Bon dimanche à toi aussi ! - Piètre résultat, ben tiens ! Au contraire, il est personnel, ce billet, et j'adore ça. Même si tu parles très bien de ce roman en tant que tel, on lit aussi tes sentiments plus profonds, ton attachement à l'auteur, et c'est ce que je préfère dans les blogs...
Je sais, depuis que je te "connais", que je dois lire Forster. Je sais, en plus, qu'il me plaira. Je suis engluée dans une monstrueuse panne de lecture, mais je découvrirai cet auteur dans le courant de l'année, promis...
(et sans chantage avec Dickens à la clé, non mais !) - De Forster j'ai lu Maurice qui m'a ébloui (il est tard je ne trouve pas mes mots) je pensais connaitre bien l'histoire (le film forcément) et il y avait tellement plus dans ce petit livre : un chef d'oeuvre
)) du coup j'ai acheté avec vue sur l'Arno qui m'attends sagement...
@ fashion : maurice va te plaire chuis quasi sûre, je te le prête si tu veux (je l'ai quelques part
))
- Erzébeth : tu as déjà un chantage avec Austen en cours, donc nous t'"épargnerons" Dickens de tout façon ;o))
Yueyin : j'avais lu ton billet sur "Maurice", et je suis sûre que tu aimeras "Avec vue sur l'Arno".
InColdBlog : pour ma part, j'ai encore "Le plus long des voyages" qui m'attend. Et puis ses nouvelles. Mais, j'ai mal de dire ça, je n'apprécie pas Forster quand il écrit des nouvelles... - Coucou, ue autre Agnès qui vient ajouter sa pierre. J'avais vu lefilm "Maurice" il y a bien longtemps et tout à coup des années après j'ai eu envie de lire le livre - que j'ai bien aimé -. Je m'apprête donc à lire Route des Indes, je viens d'apprendre aussi que ce roman a été adapté par David Lean, cinéaste que j'aime beaucoup (Lawrence d'Arabie, le Pont de la rivière Kwai) toutça me paraît de bon augure. Voilà donc je suis bien contente d'avoir découvert un nouvel auteur sympathique et de voir que d'autres aussi l'apprécient ^^. J'ai tendance en effet à aimer lire les vieux auteurs du début du siècle (dernier auteur aimé : Maurice Rostand). Bref, je ne suis pas très à la mode, mais en matière de littérature, ça ne compte que pour ceux qu'ils veulent être à la page .

















"Les lectures auxquelles je n'avais pas droit pendant l'année". Mais qu'est-ce que cela veut dire ? Qui te contraint ainsi ?