2264037164Mes lectures sont très anglo-saxonnes et classiques ces derniers temps. Ce sont aussi de fabuleuses découvertes pour la plupart. La passe dangereuse est un livre assez dur, ce qui de prime abord n'a rien de plaisant, mais je l'ai beaucoup aimé.

Kitty est adorée par son mari, Walter, qu'elle méprise (ça ne vous rappelle rien ? (même si la ressemblance s'arrête ici)). Au début du roman, Kitty est un être frivole et se moque du mal qu'elle peut causer. Après leur mariage, Kitty et son mari se rendent à Hong Kong (alors possession britannique), où Walter exerce le métier de bactériologue. Kitty, qui ne s'est pas mariée par amour, s'ennuie. De plus, elle s'aperçoit que le métier de son mari ne lui permet pas d'être acceptée dans tous les cercles de relations. Au cours d'un repas, elle rencontre Charlie, haut fonctionnaire britannique et homme marié. Dès lors, elle trompe allègrement son mari avec cet homme possédant beaucoup plus d'aisance en public que Walter et dont elle est furieusement éprise.
Mais voilà que Walter découvre la liaison de son épouse. Bien que terrassé par la nouvelle, il lui ouvre les yeux sur l'egoïsme de son amant, et l'emmène loin de Hong-Kong, dans un lieu où sévit le choléra. Dans un premier temps, Kitty est effrayée et déteste encore davantage son mari, qui la traite avec une politesse glaciale. Elle-même est très malheureuse depuis qu'elle a découvert l'indifférence de son amant à son égard. Cependant, elle finit par regarder autour d'elle.

Elle voit la mort, l'abandon, mais aussi le dévouement autour d'elle. Commence alors pour Kitty un long chemin pour se reconstruire. Elle décide de contribuer à soulager les enfants abandonnés de l'orphelinat en découvrant des bonnes soeurs à la bonté inégalable (j'ai toujours des réserves concernant ces missionnaires, qui avaient une vision de leur mission très discutable à mon goût). 
Walter, qui noie son chagrin en se consacrant corps et âme à son travail, amène Kitty à se sentir honteuse. Tous, à Mei-tan-Fu, tiennent Walter en grande estime. Mais avec Kitty, il demeure un animal blessé. Somerset Maugham n'est pas un tendre avec ses personnages. Si Kitty n'est pas un personnage très attachant, Walter est impitoyable avec elle.

La souffrance, qu'elle vienne de la maladie ou de l'amour est présente tout au long de ce roman. Ce livre nous montre l'évolution de son héroïne, qui passe de l'être égoïste à la jeune femme attachante consciente de ses défauts. Ce livre est très court, d'où quelques manques à mon avis concernant certains aspects du livre. Les pensées de Walter entre autres nous sont inconnues. En fait, il s'agit d'une sorte de roman d'apprentissage.
J'ai aussi beaucoup aimé l'incursion dans les colonies britanniques puis dans la Chine intérieure. Sans être un roman historique, ce roman évoque les missions catholiques, la domination des populations européennes sur les autochtones (les chaises à porteurs me choquent toujours), ou encore le poids des conventions.

Le tout porté par une très belle écriture, légèrement surannée :

" Soudain, de ce nuage blanc, émergea, farouche et massif, un grand bastion. Il ne semblait pas révélé par le soleil vainqueur, mais créé par la puissance d'une baguette magique. Forteresse d'une race cruelle et barbare, il dominait la rivière. Mais le magicien bâtissait vite. Déjà un créneau coloré couronnait le bastion, et bientôt sortit du brouillard, esquisse immense relevée ça et là de la touche d'or du soleil, un enchevêtrement de toits jaunes et verts. En vain eût-on tenté de les dessiner : l'ordre, - si ordre il y avait - en échappait. Mirage d'une fantaisie extravagante, mais d'une incomparable somptuosité. Ce n'était plus une forteresse ni un temple, mais le palais enchanté de quelque empereur-dieu où l'homme ne pénètre pas. Palais trop aérien, trop chimérique pour être l'oeuvre des humains : véritable matérialisation d'un rêve.
Les larmes inondaient les joues de Kitty, et elle regardait, les mains jointes, haletante, les lèvres entrouvertes. Jamais elle ne s'était senti le coeur plus léger, il lui semblait que son âme s'évadait de la matière et que son enveloppe charnelle demeurait sur la terre.
Elle découvrait la beauté. "
(page 73)

 Une jolie lecture.