2264037164Edition 10/18 ; 182 pages.
7,30 euros.

"Peu de mondes semblent aussi éloignés l'un de l'autre que ceux de Somerset Maugham et de George Orwell.
On découvre pourtant avec surprise dans un essai de l'auteur de 1984 qu'il admirait " immensément " Maugham pour son " talent à raconter une histoire sans la moindre fioriture ". Au lecteur de se laisser séduire par une invraisemblable histoire d'amour dans le Hong-Kong de la grande époque coloniale anglaise avec adultère, épidémie, général chinois, bonnes sœurs... Ingrédients que Maugham mélange avec un art consommé du récit et une maîtrise raffinée du " bel ouvrage ".

Mes lectures sont très anglo-saxonnes et très classiques ces derniers temps. Et ce sont de fabuleuses découvertes pour la plupart.
Ce livre est assez dur, ce qui de prime abord n'a rien de plaisant pour quelqu'un comme moi... Pourtant j'ai adoré. C'est l'histoire d'une femme, Kitty qui est adorée par son mari, Walter, qu'elle méprise (ça ne vous rappelle rien ? ). Au début du roman, Kitty est un être frivole qui se moque du mal qu'il peut causer. Après leur mariage, Kitty et son mari se rendent à Hong Kong (alors possession britannique), où il exerce le métier de bactériologue. Kitty, qui ne s'est pas mariée par amour, s'ennuie. D'autant plus qu'elle s'aperçoit que le métier de son mari ne lui permet pas d'être acceptée dans tous les cercles de relations. Au cours d'un repas, elle rencontre Charlie, haut fonctionnaire britannique et homme marié. Dès lors, elle trompe allègrement son mari avec cet homme possédant beaucoup plus d'aisance en public que Walter et dont elle est furieusement éprise.
Mais voilà que Walter découvre la liaison de son épouse. Bien que terrassé par la nouvelle, il lui ouvre les yeux sur l'egoïsme de son amant, et l'emmène loin de Hong-Kong, dans un lieu où sévit le choléra. Dans un premier temps, Kitty est effrayée et déteste encore davantage son mari, qui la traite avec une politesse glaciale. Elle-même est très malheureuse depuis qu'elle a découvert l'indifférence de son amant à son égard. Cependant, elle finit par regarder autour d'elle. Elle voit la mort, l'abandon, mais aussi le dévouement autour d'elle. Commence alors pour Kitty un long chemin vers le repentir et la paix intérieure. Elle décide de contribuer à soulager les enfants abandonnés de l'orphelinat en découvrant des bonnes soeurs à la bonté inégalable.
Son époux, qui noie son chagrin en se consacrant corps et âme à son travail, la fait se sentir honteuse d'elle même. Tous à Mei-tan-Fu tiennent Walter en grande estime. Mais avec Kitty, il demeure au mieux un animal blessé, au pire un être impénétrable. Leur relation la fait souffrir. Mais le mal est fait, et il est trop grand. Kitty pourra se racheter, mais ce sera Walter qui en paiera le prix.

La souffrance, qu'elle vienne de la maladie ou de l'amour est présente tout au long de ce roman. Ce livre nous montre l'évolution de son héroïne, qui passe de l'être égoïste à une jeune femme attachante consciente de ses défauts. Ce livre est très court, d'où quelques manques à mon avis sur la description de certains aspects du livre. Cependant, William Somerset Maugham nous montre de façon très convaincante que nos actes ont des conséquences qu'il faut évaluer avant de les commettre. Il nous assure également que l'on peut changer, même s'il y a toujours un prix à payer. Celui de Kitty est extrêmement élevé à mon sens. Certes, la jeune femme sait désormais quels sont les démons qu'elle doit combattre en elle même. Mais son mari n'est vraiment pas épargné, alors qu'il s'agissait de la personne la plus blessée du roman. C'est toujours ça, c'est vrai. Il n'empêche que c'est cruel.
J'ai beaucoup aimé l'incursion dans les colonies britanniques puis dans la Chine intérieure. Sans être un roman historique, ce roman évoque les missions catholiques, la domination des populations européennes sur les autochtones (les chaises à porteurs me choquent toujours), ou encore le poids des conventions. C'est en vivant auprès de personnes dépourvues de tout égoïsme que Kitty apprend la valeur des choses, des gens, et surtout d'elle même.

" Soudain, de ce nuage blanc, émergea, farouche et massif, un grand bastion. Il ne semblait pas révélé par le soleil vainqueur, mais créé par la puissance d'une baguette magique. Forteresse d'une race cruelle et barbare, il dominait la rivière. Mais le magicien bâtissait vite. Déjà un créneau coloré couronnait le bastion, et bientôt sortit du brouillard, esquisse immense relevée ça et là de la touche d'or du soleil, un enchevêtrement de toits jaunes et verts. En vain eût-on tenté de les dessiner : l'ordre, - si ordre il y avait - en échappait. Mirage d'une fantaisie extravagante, mais d'une incomparable somptuosité. Ce n'était plus une forteresse ni un temple, mais le palais enchanté de quelque empereur-dieu où l'homme ne pénètre pas. Palais trop aérien, trop chimérique pour être l'oeuvre des humains : véritable matérialisation d'un rêve.
Les larmes inondaient les joues de Kitty, et elle regardait, les mains jointes, haletante, les lèvres entrouvertes. Jamais elle ne s'était senti le coeur plus léger, il lui semblait que son âme s'évadait de la matière et que son enveloppe charnelle demeurait sur la terre.
Elle découvrait la beauté. "
(page 73)